Les demi-vérités de Lucien Bouchard et de Junex

Réplique

Par Mis en ligne le 14 juin 2011

Dans un article inti­tulé « Les men­songes d’Amir Khadir », publié dans La Presse du 3 juin der­nier, Dave Pépin, vice-pré­sident aux affaires cor­po­ra­tives de Junex, se porte à la défense de Lucien Bouchard que les ques­tions d’Amir Khadir en com­mis­sion par­le­men­taire ont gran­de­ment contra­rié.


Le porte-parole du Junex résume ainsi son accu­sa­tion : « Le député de Mercier, Amir Khadir, a accusé Lucien Bouchard d’avoir, avec la com­pli­cité d’André Caillé, déman­telé la Société qué­bé­coise d’initiatives pétro­lières (SOQUIP) pour brader les res­sources gazières et pétro­lières du Québec au béné­fice de mul­ti­na­tio­nales étran­gères. Les deux volets de cette affir­ma­tion sont faux. »

Rappelons que M. Bouchard s’est pré­senté en com­mis­sion par­le­men­taire, le 30 mai der­nier, en tant que pré­sident de l’Association Pétrolière et gazière du Québec (APGQ). Il est venu sup­plier le gou­ver­ne­ment du Québec de verser des com­pen­sa­tions finan­cières aux riches com­pa­gnies qu’il défend, les­quelles craignent d’encourir des pertes de profit en raison du mora­toire recom­mandé par le BAPE et imposé par le gou­ver­ne­ment.

L’auteur de l’article sus­men­tionné accuse le député de Québec soli­daire de « déna­tu­rer les faits sans égard à la vérité his­to­rique ». Pour démê­ler le vrai du faux, voyons concrè­te­ment quels sont les faits his­to­riques et qui les déna­ture, et cela dans les deux volets signa­lés par M. Pépin.

Lucien Bouchard a-t-il contri­bué au déman­tè­le­ment de SOQUIP ?

Les faits his­to­riques indiquent clai­re­ment que oui. Pour y voir clair, repre­nons le fil de l’histoire de la courte vie de SOQUIP, depuis sa nais­sance en 1969 jusqu’à sa mise à mort quelque 30 ans plus tard. SOQUIP a été créée par le gou­ver­ne­ment de Jean-Jacques Bertrand, dans la foulée de la révo­lu­tion du « Maîtres chez nous », ce for­mi­dable mou­ve­ment de réap­pro­pria­tion de nos res­sources natu­relles lancé par René Lévesque. Sa mis­sion était de faire en sorte que l’exploitation des hydro­car­bures poten­tiel­le­ment cachés dans le sous-sol qué­bé­cois puisse servir les inté­rêts de la nation toute entière, plutôt que ceux de quelques com­pa­gnies pri­vées.

Sitôt fondée, la nou­velle société d’État rapa­trie les permis d’exploration déjà concé­dés à des mul­ti­na­tio­nales, comme Esso et Shell. Dans la pre­mière décen­nie de son his­toire, SOQUIP réa­lise d’importantes études géo­phy­siques et sis­miques, accu­mule de pré­cieuses don­nées et forme du per­son­nel en explo­ra­tion et exploi­ta­tion pétro­lières et gazières. En 1980, le gou­ver­ne­ment du Parti qué­bé­cois élar­git sa mis­sion ini­tiale pour lui per­mettre d’investir, non seule­ment dans l’exploration et la pros­pec­tion, mais aussi dans la pro­duc­tion, la dis­tri­bu­tion et la com­mer­cia­li­sa­tion d’hydrocarbures. En 1981, SOQUIQ secon­dée par la Caisse de dépôt et pla­ce­ment du Québec (CDPQ) acquiert une partie impor­tante des actions des deux prin­ci­pales dis­tri­bu­trices de gaz natu­rel au Québec : Gaz métro­po­li­tain – alors filiale de l’ontarienne Northern and Central Gaz Company – et Gaz Inter-Cité. SOQUIP regroupe ces deux com­pa­gnies pour faire de Gaz métro­po­li­tain une entre­prise gazière natio­nale.

En 1986, SOQUIP crée, tou­jours avec la CDPQ, la société Noverco afin de réa­li­ser l’acquisition com­plète de Gaz Métropolitain. André Caillé est nommé pré­sident de Noverco. SOQUIP devient ainsi, dans les années 1990, la société d’État qui contrôle la dis­tri­bu­tion et la com­mer­cia­li­sa­tion du gaz natu­rel au Québec. L’exploitation des hydro­car­bures s’avérant peu pro­met­teuse au Québec, SOQUIP pour­suit ses tra­vaux d’exploration ailleurs au Canada. Elle crée à cette fin Soligaz, un consor­tium com­posé de Gaz métro­po­li­tain, d’Alberta Natural Gaz et du groupe SNC. SOQUIP détient 50% des actions du consor­tium.

Mais voici qu’en 1996, on assiste à un brusque chan­ge­ment de cap. Cette année-là, André Caillé passe de pdg de Noverco à pdg d’Hydro-Québec, alors que Lucien Bouchard vient d’accéder au poste de pre­mier ministre. Selon une nou­velle stra­té­gie concoc­tée entre André Caillé et les hautes ins­tances gou­ver­ne­men­tales, l’avenir éner­gé­tique du Québec passe désor­mais par le gaz natu­rel. Le gou­ver­ne­ment Bouchard auto­rise Hydro-Québec à tasser SOQUIP qui se voit forcée de lui vendre une partie impor­tante de sa par­ti­ci­pa­tion dans Noverco. À l’étonnement géné­ral, Hydro-Québec se lance à fond dans l’exploration et la dis­tri­bu­tion du gaz natu­rel. L’année sui­vante, Hydro-Québec s’allie à IPL Energy Alberta pour prendre le contrôle com­plet à la fois de Noverco et de Gaz Métropolitain. C’est le début de la fin pour SOQUIP. Pour bien la neu­tra­li­ser, Hydro-Québec créera, à grands frais, une nou­velle divi­sion : « HQ Pétrole et Gaz ».

Par ailleurs, le gou­ver­ne­ment Bouchard décide, en 1998, d’étouffer en douce ce qui reste de SOQUIP en la pla­çant sous la tutelle de la Société géné­rale de finan­ce­ment (SGF), dont elle devient une des 12 filiales. SOQUIP conserve pour un temps son Conseil d’administration, mais perd peu à peu son iden­tité et ses moyens d’action. Elle finira par dis­pa­raître com­plè­te­ment de l’organigramme de la SGF. Exit le per­son­nel de SOQUIP. Dès1999, Jacques Aubert passe direc­te­ment de pdg de SOQUIP à pdg de Junex, une société privée qu’il fonde illico avec l’ingénieur pétro­lier Jean-Yves Lavoie, lequel arrive lui aussi de la mou­rante SOQUIP. (Lavoie suc­cé­dera à Aubert comme pdg de Junex en 2006.) Dave Pépin, autre ancien de SOQUIP et signa­taire de l’article pré­cité, rejoin­dra éga­le­ment Junex. Ceux-là et bien d’autres quit­te­ront SOQUIP avec dans leurs bagages toute l’expertise et les connais­sances qu’ils y ont accu­mu­lées.

La riche banque de don­nées consti­tuée par SOQUIP est trans­fé­rée au minis­tère des Ressources natu­relles et de la Faune qui s’empressera de mettre ces pré­cieux ren­sei­gne­ments à la dis­po­si­tion de l’entreprise privée. Un trésor ines­ti­mable dans lequel l’État qué­bé­cois et nos uni­ver­si­tés avaient investi des sommes et des éner­gies consi­dé­rables.

Malgré sa fin inopi­née, il faut recon­naître que SOQUIP a effec­ti­ve­ment fait œuvre de pion­nière en matière d’exploration et d’exploitation du poten­tiel pétro­lier et gazier du Québec. Dans sa sortie contre Khadir, Pépin conclut que des « mil­lions de dol­lars ont été investi sans succès ». Grave demi-vérité, car il fal­lait ajou­ter : sans succès pour la col­lec­ti­vité qué­bé­coise, mais grand profit pour les com­pa­gnies pri­vées. Le député de Mercier dit vrai quand il affirme qu’elles « nous ont spo­liés de 30 ans d’investissements publics ». Car ce sont elles qui ont pro­fité et pro­fitent encore de ces inves­tis­se­ments fon­da­teurs [1].

Lucien Bouchard contri­bue-t-il au bra­dage de nos res­sources gazières et pétro­lières au profit des mul­ti­na­tio­nales étran­gères ?

Sans aucun doute, car dans son rôle de pré­sident de l’APGQ, l’ex-premier ministre défend des mul­ti­na­tio­nales qui pro­fitent de la grande bra­de­rie orga­ni­sée par le gou­ver­ne­ment Charest : conces­sion d’immenses super­fi­cies au prix scan­da­leu­se­ment ridi­cule de 10 sous l’hectare, exemp­tion de rede­vances pen­dant cinq ans, accès gra­tuit à l’eau et aux infra­struc­tures publiques. En pre­nant fait et cause pour ces com­pa­gnies pro­fi­teuses, M. Bouchard contri­bue direc­te­ment au bra­dage de nos res­sources gazières et pétro­lières. Rappelons qu’il est payé direc­te­ment par l’albertaine Talisman Energy qui n’a pas lésiné sur la rému­né­ra­tion. On parle de plu­sieurs cen­taines de dol­lars l’heure.

Dans son inter­ven­tion à la com­mis­sion par­le­men­taire, Amir Khadir a sim­ple­ment posé la ques­tion que tout le monde se pose depuis que M. Bouchard a accepté de vendre ses ser­vices d’avocat et de lob­byiste à l’APGQ domi­née en très grande partie par des capi­taux étran­gers. Voici la ques­tion qui a fâché le super-lob­byiste : « Est-il conce­vable que l’on puisse servir les inté­rêts d’une nation, tout en tra­vaillant ardem­ment à pro­té­ger les inté­rêts de mul­ti­na­tio­nales étran­gères qui cherchent, en fait, à nous spo­lier de nos res­sources natu­relles ? »

Par sa claire fran­chise, la ques­tion a piqué au vif l’ex-premier ministre et ex-soi-disant- sou­ve­rai­niste. Une ques­tion qui s’avérait d’autant plus per­ti­nente que lors de sa nomi­na­tion à la pré­si­dence de l’APGQ, en février der­nier, M. Bouchard a déclaré qu’en accep­tant ce mandat il avait « la cer­ti­tude de tra­vailler dans le meilleur inté­rêt de notre col­lec­ti­vité » et d’apporter « une contri­bu­tion réelle à l’enrichissement public ». Devant cette pro­messe para­doxale, Renaud Lapierre, ex-sous-ministre-adjoint à l’énergie et ex-diri­geant de SOQUIP, a lui aussi adressé à Lucien Bouchard la ques­tion qui fâche : « Prendrez-vous le parti de les convaincre [les com­pa­gnies que vous repré­sen­tez] que reviennent dans les coffres de l’État 51% des reve­nus nets géné­rés par l’exploitation de ces res­sources ? [2] »

L’intéressé n’a pas répondu ni en parole, ni en écrit ni en geste, parce qu’il est coincé. C’est bien connu que la seule res­pon­sa­bi­lité sociale que se recon­naissent les mul­ti­na­tio­nales est de faire des pro­fits, ce qui contri­bue à créer des jobs. Aux mul­ti­na­tio­nales, les pro­fits mil­liar­daires ; aux « por­teurs d’eau et scieurs de bois » que sont leurs employés, un salaire aléa­toire et les impôts dus à l’État. Ces règles du jeu font en sorte que les inté­rêts des mul­ti­na­tio­nales étran­gères s’avèrent contraires, voire oppo­sés, aux inté­rêts de la nation qué­bé­coise.

Toute l’histoire de l’exploitation de nos abon­dantes res­sources natu­relles – les forêts, les mines, l’eau, et main­te­nant le vent et les hydro­car­bures – est l’histoire d’une spo­lia­tion sys­té­ma­tique par des entre­prises étran­gères. En 1962, il y eut un sur­saut de dignité quand René Lévesque a convaincu le gou­ver­ne­ment Lesage de natio­na­li­ser les com­pa­gnies qui s’étaient appro­prié la presque tota­lité de nos res­sources hydrau­liques.

Dans son inter­ven­tion à la com­mis­sion par­le­men­taire, le député de Mercier annonce qu’il va lire un mes­sage qu’une citoyenne l’a chargé de trans­mettre à M. Bouchard. Celui-ci l’interrompt brus­que­ment : « Vous êtes le fac­teur ? » Et Khadir de répondre tout bon­ne­ment : « Oui, je suis l’humble fac­teur d’une citoyenne ». Le pré­sident de l’APGQ semble ne s’être pas rendu compte de l’impertinence de sa ques­tion. Il est là, lui, à l’Assemblée natio­nale, non seule­ment comme le fac­teur, mais comme l’avocat des mul­ti­na­tio­nales du gaz et du pétrole.

Pires que des men­songes, les demi-véri­tés de Bouchard et Junex

Nous avons relevé quelques-unes des demi-véri­tés dont est truffé l’article de M. Pépin. L’espace manque dans ce court texte pour les signa­ler toutes. En voici un petit échan­tillon :

1- « La décou­verte de gaz natu­rel a été faite par Junex avec un par­te­naire amé­ri­cain. »

Cette asser­tion est à la fois un men­songe, une van­tar­dise et une usur­pa­tion. Junex n’est pas parti de zéro. Ses co-fon­da­teurs, Aubert et Lavoie, sor­taient direc­te­ment de SOQUIP. Junex, comme toutes les petites entre­prises qui se sont lan­cées par la suite dans le gaz de schiste, s’est bâtie sur les don­nées et l’expertise accu­mu­lées par SOQUIP. Junex a encore pro­fité de la même source en recru­tant les deux prin­ci­paux diri­geants – Peter Dorrins et Jean Guérin – de la défunte divi­sion « HQ Pétrole et gaz » qui avait ramassé les dépouilles de SOQUIQ.

2- « M. Caillé non seule­ment n’a pas par­ti­cipé (…) au déman­tè­le­ment de SOQUIP, mais il a au contraire recréé, alors qu’il était pré­sident d’Hydro-Québec, une divi­sion Pétrole et gaz char­gée de par­ti­ci­per à l’exploration et au déve­lop­pe­ment de nos res­sources gazières et pétro­lières. » Demi-vérité pire qu’un men­songe. C’est la créa­tion d’HQ Pétrole et gaz par André Caillé qui a mis le clou déci­sif sur le cer­cueil de SOQUIP. À propos d’André Caillé, l’article de Dave Pépin omet de men­tion­ner une série de faits révé­la­teurs. Peu de temps après son départ d’Hydro-Québec, André Caillé se joint à Junex et – coïn­ci­dence ! – Hydro-Québec effec­tue un autre virage à 180 degré, mais en sens inverse : elle aban­donne la filière des hydro­car­bures, dis­sout sa divi­sion Pétrole et gaz et cède, dans des condi­tions res­tées nébu­leuses, tous ses permis d’exploration et d’exploitation à une poi­gnée d’entreprises pri­vées, dont Junex. En 2009, le même André Caillé devient pré­sident de la nou­velle Association gazière et pétro­lière du Québec. Lucien Bouchard lui suc­cède en février 2011. Caillé, Bouchard, Pépin : même combat.

3- « Le Québec ne reçoit pas assez d’investissements étran­gers. »

Cette demi-vérité, pire qu’un men­songe, est de Lucien Bouchard. Pour jus­ti­fier son emploi au ser­vice de la mul­ti­na­tio­nale Talisman et com­pa­gnies, il bran­dit le bon vieux cliché colo­nial, à savoir que nous n’avons au Québec ni les capi­taux, ni l’expertise pour déve­lop­per nos propres res­sources. La vérité, c’est que les capi­taux col­lec­tifs dont nous dis­po­sons en abon­dance sont inves­tis en très grande partie à la Bourse et dans les pro­duits déri­vés ou dépor­tés à l’étranger, notam­ment par la CDPQ et le Mouvement Desjardins. De tout temps, les inves­tis­seurs étran­gers ont pro­fité de nos res­sources avec la com­pli­cité légen­daire de nos poli­ti­ciens. Et que nous ont-ils laissé au bout du compte ? Des forêts sac­ca­gées, des rési­dus miniers toxiques, des villes et des vil­lages fermés.

Vivement le retour de l’éthique à l’Assemblée natio­nale !

Dans sa grande fâche­rie contre Amir Khadir, Lucien Bouchard s’indigne de ce que celui-ci ose l’interroger sur la per­ti­nence morale de la vente de ses ser­vices aux mul­ti­na­tio­nales, dont les inté­rêts contre­viennent à ceux de la nation qué­bé­coise. En réponse à cette ques­tion qu’il consi­dère comme dépla­cée, l’ex-premier ministre s’emporte et apos­trophe le député de Mercier sur un ton fort impoli : « Est-ce que je suis ici, s’écrit-il, pour subir les juge­ments moraux de ce mon­sieur ? Est-ce que c’est la tra­di­tion main­te­nant, dans cette enceinte, que de porter des juge­ments de nature morale sur les gens qui y com­pa­raissent. […] Il n’a aucun droit ! Aucun droit ! Il est hors de ses pompes, celui-là ! ».

La morale – tout comme l’éthique -, c’est l’art de porter des juge­ments sur la manière de se bien com­por­ter, tant en société qu’en privé. Cela concerne tous les citoyens, à plus forte raison les déci­deurs poli­tiques et éco­no­miques. Pourquoi les ques­tions de « nature morale » n’auraient-elles pas leur place dans l’enceinte du Parlement ? Le cou­rage poli­tique, l’honnêteté et le sens de bien commun ne sont-elles pas des qua­li­tés qui relèvent émi­nem­ment de l’éthique et de la morale ?

Le séisme qui secoue pré­sen­te­ment, non seule­ment le Parti qué­bé­cois, mais l’ensemble de la dépu­ta­tion, est la consé­quence directe du fla­grant manque d’éthique qui sévit dans l’enceinte par­le­men­taire depuis trop long­temps. Un effon­dre­ment de la morale publique que la vieille classe poli­tique en est venue à consi­dé­rer comme normal. Aujourd’hui, la conscience de cer­tains élus et les ques­tions éthiques refont sur­face et tentent de reprendre leurs droits.

Le député soli­taire de Québec soli­daire a le mérite d’avoir sonné l’alarme sur ce mal qui ronge aussi bien la vieille classe poli­tique que la nou­velle oli­gar­chie des affaires : le syn­drome de la défi­cience éthique acquise… et conta­gieuse.

Jacques B. Gélinas Le 13 juin 2011

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