Les classes moyennes en quête de définition

Par , Mis en ligne le 19 novembre 2007

De qui parle-t-on lorsque l’on évoque les « classes moyennes » ? Une défi­ni­tion, pro­po­sée par Virginie Gimbert et Arnaud Rohmer. Extrait de la note de veille du Centre d’analyse stra­té­gique.

Régulièrement pré­sentes dans les dis­cours média­tiques ou poli­tiques, les classes moyennes dési­gnent les ménages et les groupes sociaux qui n’appartiennent ni aux classes les moins favo­ri­sées, ni aux classes « supé­rieures ». Elles se situe­raient « entre » les deux.

Cette défi­ni­tion en creux et le fait que cette expres­sion soit sou­vent uti­li­sée au plu­riel sou­lignent la variété et l’hétérogénéité des situa­tions objec­tives et des per­cep­tions sub­jec­tives aux­quelles elle peut ren­voyer. Depuis le 19e siècle, de nom­breuses ana­lyses tentent d’en déli­mi­ter les contours. Célébrées, cri­ti­quées ou mépri­sées selon les époques et les auteurs, les classes moyennes font régu­liè­re­ment l’objet d’observations atten­tives, consi­dé­rées impli­ci­te­ment comme un miroir rela­ti­ve­ment fiable des trans­for­ma­tions éco­no­miques et sociales des socié­tés occi­den­tales. La variété des défi­ni­tions pro­po­sées – cha­cune d’entre elles don­nant une ampleur et un contenu dif­fé­rents à ces strates inter­mé­diaires – invite à repé­rer les prin­ci­paux cri­tères d’identification mobi­li­sables.

L’utilisation de la notion de classes moyennes n’est pas neutre et implique une cer­taine lec­ture de la réa­lité sociale. Après une mise en pers­pec­tive his­to­rique, cette note recense les cri­tères mobi­li­sés pour appré­hen­der les classes moyennes. Ce retour sur les défi­ni­tions est par­ti­cu­liè­re­ment éclai­rant à un moment où les classes moyennes se trouvent au coeur de nom­breux débats contem­po­rains, essen­tiel­le­ment sous l’angle de la ques­tion des inéga­li­tés sociales.

Les classes moyennes : une pluralité d’approches

Depuis très long­temps, de nom­breux dis­cours phi­lo­so­phiques et poli­tiques pré­sentent les classes moyennes comme un pilier majeur de la société par leur rôle soit de moteur de chan­ge­ment social, soit de sta­bi­li­sa­teur de la société et de son sys­tème poli­tique [1]. C’est essen­tiel­le­ment à la suite des muta­tions sociales enga­gées au 19e siècle que des ana­lyses socio­lo­giques sont pro­po­sées. Révolution indus­trielle, pro­ces­sus de sala­ri­sa­tion à partir du tour­nant du siècle, puis dyna­mique de ter­tia­ri­sa­tion dans les années 1960 sont autant de bou­le­ver­se­ments qui se sont accom­pa­gnés de l’émergence de nou­veaux métiers dans toutes les socié­tés occi­den­tales. Ces mul­tiples figures – le petit bour­geois, le sala­rié du début du 20e siècle, le cadre moyen, l’infirmier, l’éducateur des années 1960 ou encore l’employé des années 1980, etc. – ne relèvent ni de l’élite diri­geante ni des simples exé­cu­tants. Elles appar­tien­draient ainsi aux « classes moyennes » qui, d’emblée, consti­tuent un groupe très hété­ro­gène et dont le contenu varie selon la période his­to­rique consi­dé­rée.

« Classe » et « statut », deux notions sociologiques classiques

L’utilisation de la notion de « classe sociale » ren­voie essen­tiel­le­ment au schéma d’analyse mar­xiste. Pour Karl Marx, les classes se défi­nissent par un triple cri­tère éco­no­mique (la posi­tion occu­pée dans le sys­tème de pro­duc­tion), social (la socia­li­sa­tion entre membres d’une même classe) et poli­tique (la lutte pour la défense d’intérêts com­muns à condi­tion qu’une conscience de classe soit par­ta­gée). Ces classes se construisent sur­tout les unes par rap­port aux autres, de manière conflic­tuelle. Les luttes sociales et poli­tiques contri­buent ce fai­sant à la genèse de la classe ouvrière et lui donnent conscience d’elle-même, l’instituant en agent his­to­rique.

Tout en pre­nant appui sur les tra­vaux de Marx, le socio­logue alle­mand Max Weber pro­pose une autre approche de la stra­ti­fi­ca­tion sociale. La hié­rar­chie sociale est une hié­rar­chie de pres­tige – ou « hon­neur social » –, qui se tra­duit par des styles de vie et des modes de consom­ma­tion spé­ci­fiques. Ce rai­son­ne­ment en termes de statut s’ajoute ainsi à la dif­fé­ren­cia­tion en termes de classe.

Les « classes moyennes » : une lecture en termes d’inégalités sociales

C’est en Allemagne que se déve­loppent, au tour­nant du 20e siècle, les pre­miers tra­vaux socio­lo­giques sur ces nou­veaux groupes sociaux, nommés « classes moyennes » pour indi­quer qu’ils n’appartiennent ni aux groupes des ouvriers d’un côté, ni à la bour­geoi­sie de l’autre [2]. Au len­de­main de la Seconde Guerre mon­diale, cette grille d’analyse mar­xiste est jugée tou­te­fois dépas­sée en Allemagne. Son aban­don a conduit depuis lors à une quasi-absence de réflexions sur ces groupes sociaux inter­mé­diaires avec, pour consé­quence selon quelques auteurs, un cer­tain déni des inéga­li­tés sociales dans la société alle­mande contem­po­raine [3].

En France, les débats portent plutôt sur le carac­tère valo­ri­sant de l’appartenance aux classes moyennes. Certains estiment qu’elles sont le pivot de la société [4]. D’autres affirment qu’elles sont vouées à assis­ter pas­si­ve­ment aux trans­for­ma­tions sociales, la place impor­tante qui leur est accor­dée dans le dis­cours poli­tique étant prin­ci­pa­le­ment un moyen de les ins­tru­men­ta­li­ser [5] . Des cri­tiques fortes leur sont par­fois adres­sées, leur rôle social étant consi­déré comme nul puisqu’elles ne par­ti­cipent ni aux acti­vi­tés de direc­tion, ni direc­te­ment à celles liées à la pro­duc­tion [6]. Les ques­tions de défi­ni­tion et le rap­port aux classes ouvrière et bour­geoise reprennent une place cen­trale dans les années 1960 et 1970 dans le cadre tou­te­fois d’une oppo­si­tion binaire entre classe ouvrière et bour­geoi­sie qui permet dif­fi­ci­le­ment d’envisager la situa­tion de ce groupe inter­mé­diaire dans toute sa com­plexité.

Les débats se résument ainsi long­temps à la ques­tion de savoir si ces « strates » moyennes consti­tuent, ou non, une classe qui aurait une conscience de soi et, le cas échéant, si elles rem­plissent une fonc­tion par­ti­cu­lière. Après un recul de ces pré­oc­cu­pa­tions dans les années 1980 et 1990, c’est au seuil de la décen­nie 2000 que les classes moyennes reviennent au coeur du débat fran­çais, essen­tiel­le­ment sous l’angle de la ques­tion des inéga­li­tés sociales et de leur prise en compte par le sys­tème de trans­ferts sociaux et fis­caux.

Les « middle class » : une lecture plus consensuelle, orientée vers les modes de vie

Dans les pays anglo-saxons, la notion de middle class s’inspire davan­tage de la notion de hié­rar­chie de pres­tige issue de la tra­di­tion d’analyse wébé­rienne. Des défi­ni­tions assez pré­cises sont pro­po­sées et struc­turent la middle class en low- et en upper-middle class. Dès les années 1950, de nom­breux tra­vaux portent sur les nou­velles classes moyennes. À côté des anciennes classes moyennes consti­tuées d’agriculteurs et de patrons indé­pen­dants, émergent les « cols blancs ». Véritables figures de la nou­velle société capi­ta­liste aux États-Unis, ils regroupent les cadres, les membres sala­riés des pro­fes­sions libé­rales, les ven­deurs et les employés de bureau [7].

Dans les années 1990, les ana­lystes s’intéressent à la construc­tion d’une iden­tité de la middle class hors du tra­vail, lisible à tra­vers cer­tains modes de vie et de consom­ma­tion. Avec l’émergence de nom­breux sala­riés dans le ter­tiaire, une nou­velle sub­di­vi­sion, la « ser­vice class », est défi­nie : excluant les employés, elle regroupe les cadres, les pro­fes­sions intel­lec­tuelles supé­rieures, ainsi que les pro­fes­sions inter­mé­diaires. Ces efforts de concep­tua­li­sa­tion suc­ces­sifs offrent glo­ba­le­ment une image plus pré­cise des middle classes ; celles-ci ren­voient aussi à des groupes sociaux sen­si­ble­ment plus res­treints. Malgré un point de départ très dif­fé­rent, les débats contem­po­rains sur les middle classes posent éga­le­ment la ques­tion des inéga­li­tés sociales dont elles seraient vic­times, et de leur prise en compte par les poli­tiques publiques [8].
Quels cri­tères d’identification pour les classes moyennes ?

Trois types de cri­tères peuvent être rete­nus pour défi­nir ces groupes inter­mé­diaires [9]. S’ils sont théo­ri­que­ment com­plé­men­taires, leur croi­se­ment est sou­vent dif­fi­cile concrè­te­ment et reste peu pra­ti­qué. Une des prin­ci­pales rai­sons tient au fait que chaque cri­tère offre une grille de lec­ture spé­ci­fique sur les classes moyennes.

Un critère subjectif : l’auto-évaluation

Une pre­mière approche consiste à prendre au sérieux les per­cep­tions des indi­vi­dus quant à leur propre posi­tion sociale. Les classes moyennes ont alors une taille variable selon les périodes. En France, les résul­tats de son­dages d’opinion montrent que, depuis les années 1960, la part des per­sonnes s’identifiant à la classe moyenne a doublé [10].

Aujourd’hui, d’après cer­tains son­dages, entre la moitié et les trois quarts des Français se classent spon­ta­né­ment parmi les classes moyennes [11], cette ten­dance s’observant aussi dans d’autres pays occi­den­taux [12].

Cette der­nière est à rela­ti­vi­ser dans la mesure où, au cours de la même période, le sen­ti­ment d’appartenance à des classes sociales dimi­nue très net­te­ment. Elle s’explique en partie par la sous- décla­ra­tion des indi­vi­dus appar­te­nant aux caté­go­ries les moins favo­ri­sées, qui pré­fère l’image valo­ri­sante des classes moyennes à celle plus ternie atta­chée aux classes popu­laires. Les décla­ra­tions des groupes les plus favo­ri­sés sont vic­times d’un biais symé­trique. Inconscients de leur aisance, ceux-ci se consi­dèrent en grande majo­rité comme fai­sant partie des classes moyennes.

Un critère sociologique : profession, valeurs et modes de vie

La pro­fes­sion reste un cri­tère impor­tant de clas­se­ment. Ainsi, selon la nomen­cla­ture fran­çaise des pro­fes­sions et caté­go­ries socio­pro­fes­sion­nelles qui date de 1982, les classes moyennes regrou­pe­raient les « pro­fes­sions inter­mé­diaires », une partie des « cadres supé­rieurs » et éga­le­ment des « employés ». Pour affi­ner cette approche, d’autres élé­ments doivent éga­le­ment être pris en compte, comme ceux qui carac­té­risent la situa­tion de tra­vail d’un indi­vidu (sec­teur d’activité, type de contrat de tra­vail, niveau de qua­li­fi­ca­tion). Le cri­tère de la pro­fes­sion ren­voie à deux autres cri­tères, étroi­te­ment liés, mais de nature dis­tincte : le niveau de revenu (cri­tère éco­no­mique) et le mode de vie (cri­tère socio­lo­gique).

Concernant les modes de vie et les valeurs, cer­taines ten­dances obser­vées depuis une ving­taine d’années peuvent être sché­ma­ti­que­ment pré­sen­tées. Dotées de capi­taux éco­no­miques, mais aussi sco­laires et cultu­rels impor­tants, les couches inter­mé­diaires aspi­re­raient à une mobi­lité sociale ascen­dante et à une cer­taine qua­lité de vie. Elles déve­lop­pe­raient un rap­port par­ti­cu­lier à l’éducation, l’école étant perçue comme un moyen d’ascension sociale effi­cace. Des pra­tiques de consom­ma­tion spé­ci­fiques peuvent être éga­le­ment iden­ti­fiées – notam­ment l’importance accor­dée aux biens cultu­rels. Ces couches inter­mé­diaires auraient par ailleurs un rap­port à l’espace public et urbain par­ti­cu­lier : des stra­té­gies rési­den­tielles condui­raient, par exemple, à des pro­ces­sus de gen­tri­fi­ca­tion – soit à l’occupation par les classes moyennes d’espaces urbains jusque-là popu­laires.

Un critère économique : revenus et niveau de vie

Le cri­tère éco­no­mique des reve­nus permet éga­le­ment de déli­mi­ter les contours des classes moyennes. Si les éco­no­mistes n’utilisent pas expli­ci­te­ment cette notion, leurs tra­vaux apportent des éclai­rages inté­res­sants. Ce cri­tère des reve­nus peut être uti­lisé selon deux prin­ci­pales pers­pec­tives.
La pre­mière défi­nit les classes moyennes comme l’ensemble des indi­vi­dus dis­po­sant d’un revenu proche du revenu médian : à partir d’une four­chette de revenu fixée a priori, on défi­nit une classe « médiane » dont l’ampleur dépend de l’intervalle choisi [13]. L’importance numé­rique de la classe moyenne varie ainsi selon les pays [14]. Cette approche nour­rit le débat concer­nant la dis­pa­ri­tion des classes moyennes ou la « moyen­ni­sa­tion » de la société.

La seconde pers­pec­tive assi­mile les classes moyennes au groupe d’individus situé au coeur de la dis­tri­bu­tion des reve­nus. Elles ras­semblent les indi­vi­dus moins riches que les plus favo­ri­sés et plus aisés que les moins favo­ri­sés. Dans ce cas, le béné­fice retiré par les classes moyennes des divers trans­ferts finan­ciers, publics ou privés, peut être estimé en cal­cu­lant par exemple la part de la masse sala­riale, ou des trans­ferts publics qu’elles reçoivent. Cette pers­pec­tive tend à ali­men­ter le débat sur les classes moyennes « sacri­fiées ».

Tableau1. Définitions possibles pour les classes moyennes selon leur niveau de vie (par intervalles de déciles)

Lecture : les déciles D2 à D8, soit les 60% de la popu­la­tion situés au milieu de la répar­ti­tion des reve­nus, dis­posent d’un niveau de vie situé entre 924 et 1906€/mois. Source : Insee 2004, enquêtes reve­nus fis­caux

Tableau 2. Intervalles de revenus disponibles selon la composition des ménages et la défintion des classes moyennes retenue

Lecture : Les déciles D2 à D8, soit les 60% de la popu­la­tion situés au milieu de la répar­ti­tion des reve­nus, dis­po­saient d’un revenu situé entre 849 et 1 117 €/​mois dans le cas d’une per­sonne seule, entre 1 554 €/​mois et 3 238 €/​mois pour un couple sans enfant, entre 2 180 €/​mois et 4 308 €/​mois dans le cas d’un couple avec deux enfants de moins de 14 ans. Source : Insee 2004, enquêtes reve­nus fis­caux

Cette seconde pers­pec­tive offre plu­sieurs défi­ni­tions pos­sibles (voir tableau 1) : selon les déciles de reve­nus choi­sis, l’étendue de la classe moyenne varie alors très net­te­ment. Certains tra­vaux pro­posent d’utiliser l’intervalle le plus grand – entre le pre­mier et le neu­vième décile : si la popu­la­tion englo­bée paraît consi­dé­rable (80 %), cette défi­ni­tion a néan­moins une cer­taine per­ti­nence en France. Elle ras­semble la part de popu­la­tion dont les res­sources pro­viennent essen­tiel­le­ment d’un revenu sala­rié. Elle exclut d’une part les ménages dont près de 40 % des reve­nus pro­viennent des pres­ta­tions sociales (pre­mier décile) et d’autre part, les ménages dont l’essentiel des reve­nus pro­vient du patri­moine et pour les­quels le taux d’imposition direct moyen est de 25 % (der­nier décile) [15]. La plu­part des études – notam­ment inter­na­tio­nales – retiennent cepen­dant des inter­valles plus res­treints, en par­ti­cu­lier celui consti­tué par les quatre déciles situés entre le troi­sième et le sep­tième qui regroupe 40 % de la popu­la­tion. Cette autre conven­tion ren­voie alors davan­tage à la concep­tion anglo-saxonne des middle classes.

Ces dif­fé­rentes approches peuvent ensuite être affi­nées. Certains tra­vaux uti­lisent par­fois des indi­ca­teurs rela­tifs à la com­po­si­tion des ménages (voir tableau 2) et aux modes de consom­ma­tion, en pre­nant par exemple en compte les reve­nus une fois les dépenses contraintes effec­tuées [16].

Les classes moyennes au coeur de débats et d’enjeux politiques majeurs

Quels que soient l’approche et les cri­tères d’identification rete­nus, les classes moyennes sont au coeur de débats et d’enjeux poli­tiques majeurs. Considérées, plus ou moins impli­ci­te­ment, comme majo­ri­taires en nombre, ces strates inter­mé­diaires sont per­çues comme le pilier de la société et se voient attri­buer des fonc­tions éco­no­miques, sociales et poli­tiques majeures. Tandis que les dis­cours sur la moyen­ni­sa­tion de la société ont conduit, depuis plus d’une tren­taine d’années, à évo­quer la dis­pa­ri­tion des classes sociales, une nou­velle orien­ta­tion s’affirme net­te­ment depuis le début de la décen­nie 2000 : c’est sous l’angle des inéga­li­tés sociales en géné­ral – et de la dégra­da­tion de la situa­tion des classes moyennes en par­ti­cu­lier – que la ques­tion de leur éven­tuel sacri­fice se trouve posée.

De la moyennisation de la société à la fin des classes sociales ?

Le thème de la moyen­ni­sa­tion de la société appa­raît en France dès la fin des années 1960. L’idée de « constel­la­tion cen­trale » [17] permet de qua­li­fier cet entre-deux qui gagne en nombre et, plus ten­dan­ciel­le­ment, en homo­gé­néité. L’image de la toupie révèle une société capable de réduire les inéga­li­tés et de pro­duire de la mobi­lité sociale, la base – les classes popu­laires – s’affinant pour rejoindre le centre. Ce pro­ces­sus condui­rait ainsi à une homo­gé­néi­sa­tion de la société autour de sa moyenne – mesu­rable à la fois au niveau éco­no­mique, social mais aussi cultu­rel avec l’idée de la dif­fu­sion des com­por­te­ments et des modes de vie. Cette pré­sen­ta­tion d’une société fran­çaise fluide a conduit pro­gres­si­ve­ment à parler de « déclin » des classes sociales, puis à aban­don­ner toute réfé­rence à cette notion.

Si cela cor­res­pond en grande partie aux trans­for­ma­tions sociales de la France des années 1960 et 1970, cette per­cep­tion consen­suelle est pro­gres­si­ve­ment remise en cause. En effet, les inéga­li­tés sociales ne dimi­nuent plus de manière aussi nette à partir des années 1980, pre­nant par­fois de nou­velles formes [18]. Dans cette pers­pec­tive, la situa­tion des classes moyennes fait de nou­veau l’objet d’une atten­tion par­ti­cu­lière.

De la dégradation de la situation des classes moyennes à l’idée de classes « sacrifiées »

Le débat sur la ques­tion de la dégra­da­tion de la situa­tion des classes moyennes émerge alors : il est net­te­ment repré­senté dans la décen­nie 2000 par des ouvrages por­tant sur la « dérive » ou sur la « fin » des classes moyennes [19].
Ce thème n’est tou­te­fois pas nou­veau : dès les années 1950, la situa­tion des cols blancs est jugée com­pa­ra­ti­ve­ment moins favo­rable parce qu’ils doivent faire face au spectre du chô­mage alors que les « anciennes » classes moyennes (petits entre­pre­neurs du 19e siècle) béné­fi­ciaient d’une situa­tion éco­no­mique plus dyna­mique. Cet argu­ment se retrouve dans les débats contem­po­rains évo­quant la perte de pou­voir d’achat, l’augmentation de l’insécurité éco­no­mique et sociale, dif­fi­cul­tés qui concer­ne­raient en par­ti­cu­lier les classes moyennes.

Ce thème réap­pa­raît sous des formes spé­ci­fiques aujourd’hui. Les socié­tés occi­den­tales pré­sentent des stra­ti­fi­ca­tions plus com­plexes : au cli­vage tra­di­tion­nel défini par l’appartenance sociale s’ajoutent d’autres variables – par exemple, le sexe, la reli­gion, l’ethnie – qui jouent comme autant de mar­queurs d’identités sociales. Dans un tel contexte, parler de classes moyennes tend à affir­mer la pri­mauté des inéga­li­tés liées à l’appartenance sociale.

Cette dégra­da­tion de situa­tion est par­fois lue comme un effet des poli­tiques publiques, en par­ti­cu­lier comme la consé­quence de la struc­ture des trans­ferts sociaux et fis­caux. D’un côté, les pres­ta­tions per­mettent une redis­tri­bu­tion ver­ti­cale : les moins aisés voient leurs reve­nus aug­men­ter avec les pres­ta­tions fami­liales, de loge­ment et des minima sociaux. De l’autre, la fis­ca­lité béné­fi­cie pro­por­tion­nel­le­ment davan­tage aux plus aisés par les dis­po­si­tifs d’allègements fis­caux. Les effets cumu­lés de ces trans­ferts socio-fis­caux sont par­fois repré­sen­tés par une courbe en « U ». Cette courbe, dis­cu­table, permet de mettre en évi­dence la situa­tion des ménages « moyens » : à la base du « U », ils béné­fi­cient le moins des pres­ta­tions et des réduc­tions d’impôts, au contraire des moins lotis et des plus aisés situés sur les branches du « U ».

Définir les classes moyennes sup­pose donc d’opter pour des choix en grande partie arbi­traires. Si chacun d’entre eux est légi­time a priori, ils donnent à la classe moyenne une éten­due et une hété­ro­gé­néité très variables. Ces choix sont ainsi por­teurs d’impacts majeurs quant à la défi­ni­tion des poli­tiques publiques, à leur mise en oeuvre et à leurs consé­quences. Dans des tra­vaux ulté­rieurs, le Centre d’analyse stra­té­gique pro­po­sera d’évaluer la per­ti­nence des ana­lyses évo­quant le sacri­fice des classes moyennes. Il s’agira de mesu­rer les effets des trans­ferts sociaux et fis­caux sur la situa­tion des classes moyennes dans les pays de l’OCDE afin de mettre en évi­dence d’éventuelles inéga­li­tés.

Extrait de la note de veille N°54 du 16/04/07 du Centre d’Analyse Stratégique

Notes

[1] À titre d’illustration, on peut citer les ana­lyses d’Aristote – qui voit dans la classe moyenne la source de sta­bi­lité de la démo­cra­tie – puis celles d’hommes poli­tiques comme Guizot ou encore Gambetta au cours du 19e siècle.
[2] Dès 1897, Gustav von Schmoller parle de « Mittelstand » (« Was vers­te­hen wir unter der Mittelstande ? ») tandis que l’ouvrage de E. Lederer (1912,Die Privatangestellten in der moder­nen Wirtschaftsentwicklung, Tübingen) fait figure de pion­nier : tout en sou­li­gnant l’hétérogénéité du groupe, il met en avant leur volonté com­mune de se dif­fé­ren­cier des tra­vailleurs manuels, leur rôle de tampon entre le capi­tal et le tra­vail lors des conflits sociaux.
[3] Cf. Chauvel L. et Schultheis F. (2003), « Le sens d’une déné­ga­tion : l’oubli des classes sociales en Allemagne et en France », Mouvements, n° 26, p. 17-26.
[4] Izard G. (1938), Les classes moyennes, Paris, Rieder.
[5] Bouglé C. (dir.) (1939), Inventaire III : Les classes moyennes, Paris, Alcan ; notam­ment son avant-propos et les contri­bu­tions de R. Aron, « Le concept de classe » et de M. Halbwachs., « Les carac­té­ris­tiques des classes moyennes ».
[6] Deherme G. (1912), Les classes moyennes. Enquête sur le para­si­tisme social, Paris, Perrin.
[7] Selon la défi­ni­tion donnée par C. Wright Mills (1951), White Collars. The American Middle Classes, New York, Oxford University Press.
[8] Skocpol T. (2001), The Missing Middle, New York, Norton ; Dobbs L. (2006), War on the Middle Class, Viking Adult ; Hartmann T. (2006), Screwed : The Undeclared War Against the Middle Class, Berrett-Koehler Publishers.
[9] Rappelé par S. Pressman (2001), « The Decline of the Middle Class », Luxemburg Income Study Working Paper n° 280 (actua­lisé en 2006).
[10] Dans un ensemble de son­dages réa­li­sés depuis 1966, il appa­raît que de 21 % des répon­dants ayant le sen­ti­ment d’appartenir à la classe moyenne (plutôt qu’à une série rela­ti­ve­ment consé­quente d’autres groupes pos­sibles) on est passé à 42 % en 2002. Cf. Bosc S. (2005), Stratification et classes sociales, Paris, Armand Colin, p. 179.
[11] Voir par exemple l’enquête TNS-SOFRES réa­li­sée en jan­vier 2006 pour Le Figaro/​La Banque Postale.
[12] Près de 56 % des Suédois, 58 % des Japonais et 66 % des Américains se déclarent appar­te­nir à la classe moyenne. Word Values Survey, 1999-2000.
[13] D’une étude à l’autre, cette four­chette autour du revenu médian peut varier sen­si­ble­ment, ren­dant par­fois dif­fi­ci­le­ment inter­pré­tables et com­pa­rables les résul­tats de ces tra­vaux : sou­vent fixée entre 75 % et 125 % du revenu médian (enquêtes OCDE), elle peut être beau­coup plus large (par exemple, Louis Chauvel choi­sit une four­chette entre 50 % et 200 % du revenu médian : 2006, La Dérive des classes moyennes, Paris, Seuil).
[14] Par exemple, la classe médiane regroupe davan­tage de ménages en Suède qu’aux États-Unis.
[15] C’est l’orientation choi­sie par l’économiste Thomas Piketty : selon lui, la classe moyenne regroupe l’ensemble des Français à partir du pre­mier décile jusqu’au der­nier cen­tile (Piketty T. (2001), Les hauts reve­nus en France au XXe siècle. Inégalités et redis­tri­bu­tions (1901-1998), Paris, Grasset).
[16] À titre d’illustration, les tra­vaux de Elizabeth Warren montrent ainsi qu’aux États-Unis, un ménage ayant un revenu médian aujourd’hui dis­pose de 1 500 dol­lars de moins par an pour ses dépenses dis­cré­tion­naires que son homo­logue des années 1970. Sur les dépenses contraintes, voir aussi Centre d’analyse stra­té­gique, Note de veille n°14, 6 juin 2006, « Pouvoir d’achat perçu et pou­voir d’achat mesuré ».
[17] Proposée par le socio­logue Henri Mendras (1994), La seconde Révolution fran­çaise (1965-1984), Paris, Gallimard.
[18] Cf. Centre d’analyse stra­té­gique (2006), La société fran­çaise : entre conver­gences et nou­veaux cli­vages, Rapport, Paris, La Documentation fran­çaise.
[19] Cf. Chauvel L. (2006), Les classes moyennes à la dérive, Paris, Seuil ; Gaggi M. et Narduzzi E. (2006), La fin des classes moyennes, Liana Levi.

le 9 octobre 2007

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