Retour des classes sociales

Par Mis en ligne le 19 novembre 2007

Inégalités économiques et polarisation politique

Rêve amé­ri­cain oblige, les États-Unis ont tou­jours voulu se voir comme une société d’individus libres et non comme une société de classes. Pourtant, à en croire le nombre d’articles de presse, de livres et de tra­vaux aca­dé­miques consa­crés récem­ment aux inéga­li­tés, on y assiste à l’émergence d’une nou­velle lec­ture des stra­ti­fi­ca­tions sociales.
Dans les der­niers jours de juillet, le Congrès amé­ri­cain a voté en faveur d’une mesure qui n’avait pas été prise depuis bien­tôt dix ans : l’augmentation du salaire mini­mum.

Depuis 1997, une période qui coïn­cide lar­ge­ment mais pas tota­le­ment avec la domi­na­tion du Parti répu­bli­cain sur tous les man­dats du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain [1], le salaire horaire mini­mum était en effet bloqué à 5,15 dol­lars. On peut s’interroger sur les rai­sons pour les­quelles cette ques­tion, si long­temps négli­gée, a subi­te­ment été promue au rang d’enjeu urgent par le parti de George W. Bush. La réponse tient en partie à l’approche des élec­tions par­le­men­taires de novembre qui consti­tuent sans doute le défi le plus sérieux que la majo­rité répu­bli­caine ait eu à affron­ter depuis des années : les Républicains sont impa­tients de pou­voir reven­di­quer quelques réa­li­sa­tions à mettre au crédit d’un Congrès dont beau­coup ont moqué l’inaction.
On aurait pour­tant tort de croire que le projet répu­bli­cain, qui vise à aug­men­ter pro­gres­si­ve­ment le salaire horaire mini­mum de 2,10 dol­lars sur trois ans, reflète une pré­oc­cu­pa­tion sou­daine pour le bien-être des Américains les plus pauvres. Ce geste en direc­tion des moins favo­ri­sés a en effet un prix : il est lié à une dis­po­si­tion visant à réduire de façon per­ma­nente les droits de suc­ces­sion, laquelle por­te­rait à 5 mil­lions l’exemption fis­cale sur la richesse héri­tée d’ici 2015. En échange de la conces­sion faite aux Démocrates sur le salaire mini­mum, les Républicains espèrent donc obte­nir une réduc­tion d’impôts mas­sive, que les règles de fonc­tion­ne­ment du Sénat leur auraient permis de blo­quer dans le cas contraire. Cette ruse rela­ti­ve­ment trans­pa­rente a donné aux Démocrates l’occasion de déployer la rhé­to­rique qu’ils connaissent le mieux : celle de la dénon­cia­tion des inéga­li­tés éco­no­miques. Ainsi, le chef de l’opposition au Sénat, le séna­teur du Nebraska Harry Reid, décla­rait à la fin du mois de juillet : « Si les Républicains son­geaient sérieu­se­ment à aug­men­ter le salaire mini­mum pour la pre­mière fois depuis dix ans et à réduire les impôts pour l’ensemble des tra­vailleurs amé­ri­cains, ils ne les pren­draient pas en otage dans le but de donner aux Américains les plus riches des cen­taines de mil­liards par le biais de nou­velles exemp­tions fis­cales [2]. » Au bout du compte pour­tant, abso­lu­ment rien n’est sorti de ce débat : le 3 août, le Sénat était dans une impasse, et le len­de­main, les dépu­tés ren­traient dans leurs cir­cons­crip­tions pour y faire cam­pagne avant l’échéance de novembre, chacun se pré­pa­rant à blâmer l’autre pour son indif­fé­rence à l’égard des besoins des Américains ordi­naires [3].

La fin de l’exception américaine ?

En liant le sort des reve­nus des sala­riés les plus pauvres à la for­tune des Américains les plus riches, ce débat par­le­men­taire sym­bo­lise iro­ni­que­ment l’une des ten­dances les plus alar­mantes de la société amé­ri­caine contem­po­raine : l’accroissement continu des inéga­li­tés éco­no­miques. Si le pro­blème lui-même est loin d’être nou­veau, ce qui est remar­quable en revanche, c’est la récur­rence, dans le débat sur les inéga­li­tés, du terme de « classe ». L’un des traits carac­té­ris­tiques de ce que l’on a com­mu­né­ment appelé « l’exception amé­ri­caine » a tou­jours été, en effet, la réti­cence des Américains à conce­voir leur société au tra­vers du prisme des classes, comme l’ont fait les socia­listes dans de nom­breuses régions du monde. C’est cette ori­gi­na­lité qui avait conduit le socio­logue alle­mand Werner Sombart à écrire l’essai contro­versé inti­tulé Pourquoi n’y a-t-il pas de socia­lisme aux Etats-Unis ?, lequel a donné nais­sance au débat sur « l’exceptionnalisme amé­ri­cain » dans une de ses ver­sions les plus impor­tantes. Comment se fait-il, s’interrogeait Sombart, que les Etats-Unis, qui sont pour­tant la société la plus capi­ta­liste du monde, soient aussi celle où brille par son absence ce qui devrait être la consé­quence natu­relle du capi­ta­lisme : la lutte des classes, s’exprimant par la pré­sence d’un parti socia­liste fort. Les réponses qu’apportait Sombart – le fait que les partis poli­tiques amé­ri­cains recrutent au-delà des fron­tières de classes, la qua­lité de vie rela­ti­ve­ment bonne des tra­vailleurs amé­ri­cains, un style de vie plus démo­cra­tique qu’aristocratique, la pos­si­bi­lité d’acquérir de la terre à bas prix, et « l’attachement sin­cère » des tra­vailleurs amé­ri­cains non seule­ment à leur patrie mais aussi au capi­ta­lisme – conti­nuent à être invo­quées pour expli­quer pour­quoi, en dépit des inéga­li­tés sai­sis­santes de la société amé­ri­caine, la lutte des classes et le socia­lisme ne sont pas deve­nus des traits consti­tu­tifs de l’univers social amé­ri­cain, comme ce fut le cas en Europe.
Bien entendu, l’histoire amé­ri­caine comme la gram­maire fran­çaise, four­mille d’exceptions. Ainsi, durant les pre­mières décen­nies du XXe siècle, ceux qu’on appe­lait les « his­to­riens pro­gres­sistes » défen­dirent avec insis­tance l’idée que le conflit entre groupes éco­no­miques dis­tincts avait consti­tué la force motrice de l’histoire amé­ri­caine. L’un d’eux, Charles A. Beard, alla même jusqu’à sou­te­nir, dans un essai célèbre, que les dis­po­si­tions de la Constitution pour­tant tel­le­ment admi­rée ser­vaient les inté­rêts éco­no­miques des Pères fon­da­teurs [4]. En 1944, Franklin Roosevelt dénon­çait quant à lui les « roya­listes de l’ordre éco­no­mique », alors même qu’il pro­po­sait d’ajouter à la Charte des droits fon­da­men­taux un vaste éven­tail de dis­po­si­tions éco­no­miques et sociales [5]. Enfin, les libé­raux de la Guerre froide, à la manière de John Kenneth Galbraith, insis­tèrent sur le besoin de contre-pou­voirs pour com­pen­ser celui des entre­prises, qui mena­çait selon lui la tex­ture déli­cate de la vie démo­cra­tique [6].
Qu’un spectre hante l’Amérique de George W. Bush ne semble pas très plau­sible – c’est le moins qu’on puisse dire. Pourtant, si l’on se fie à la masse des articles de presse, des livres récents et des tra­vaux aca­dé­miques, il sem­ble­rait qu’émerge une conscience nou­velle de l’étendue des inéga­li­tés éco­no­miques qui affligent la société amé­ri­caine, et avec elle, la volonté accrue de penser celle-ci en termes de classe. Les tra­vaux de Barbara Ehrenreich sont à cet égard éclai­rants. Au plus fort du boom éco­no­mique des années 1990, cette jour­na­liste et écri­vaine qui a consa­cré son tra­vail aux ques­tions sociales, occupa toute une série d’emplois peu rému­né­rés dans le but de savoir s’il était pos­sible ou non, pour un membre de la classe ouvrière dans la nou­velle éco­no­mie, de « joindre les deux bouts ». Elle fut tour à tour ser­veuse, bonne et employée chez Wal-Mart. Or, comme elle le raconte dans son livre Nickel and Dimed : On (Not) Getting By in America, elle décou­vrit bien­tôt la face cachée d’un monde où hommes et femmes étaient contraints de cumu­ler les emplois, sans jamais prendre le moindre jour de congés, contraints de vivre à l’hôtel ou dans leur voi­ture parce qu’ils ne dis­po­saient ni de comptes ban­caires ni de la pos­si­bi­lité d’emprunter à des taux d’intérêts inté­res­sants pour acqué­rir un loge­ment. Un monde où l’on ne va pas chez le méde­cin quand on est malade parce qu’on n’a pas d’assurance mala­die et qu’on ne peut pas se per­mettre de man­quer le tra­vail. Un monde où l’on mange au fast-food parce qu’on n’a ni le temps ni les appa­reils pour cui­si­ner. Un monde enfin où les tra­vailleurs sont contraints par leurs employeurs à se sou­mettre à d’humiliants tests de dépis­tage de drogue et à des enquêtes sur leurs biens per­son­nels. Ehrenreich remar­quait alors : « J’ai grandi en m’entendant répé­ter encore et encore, jusqu’à n’en plus pou­voir, que ‘‘tra­vailler dur’’ était le secret de la réus­site… Personne ne m’avait dit que l’on pou­vait tra­vailler dur – plus dur qu’il était pos­sible de l’imaginer – et, malgré tout, conti­nuer de s’enfoncer dans la pau­vreté et l’endettement [7]. » Dans une autre étude récente, le jour­na­liste David Shipler a pro­longé les décou­vertes de Ehrenreich et montré com­ment les bas salaires, qui per­met­taient aux tra­vailleurs pauvres de sub­sis­ter, les pla­çaient de fait à la marge de la société amé­ri­caine, les pri­vant non seule­ment d’un revenu décent, mais aussi de maison, de télé­phone, de vête­ments, de la santé et de l’accès au crédit néces­saire pour acqué­rir un mini­mum de visi­bi­lité sociale [8].

Un diagnostic unanime

L’an der­nier, c’est le bas­tion du New York Times qui tom­bait, en pro­pul­sant la ques­tion des inéga­li­tés en une, à l’occasion d’une longue série d’articles consa­crés – l’affreux mot a fini par être lâché – aux « classes sociales » aux Etats-Unis. Le quo­ti­dien a ana­lysé le rôle des classes dans l’Amérique contem­po­raine à tra­vers une série de tableaux sociaux, consi­dé­rant par exemple la manière dont la classe déter­mi­nait le choix d’un conjoint ou la chance d’accomplir un cycle d’études supé­rieures. Un article par­ti­cu­liè­re­ment révé­la­teur com­pare les occur­rences de crises car­diaques au sein des classes ouvrières moyenne et supé­rieure. Expliquant les dis­pa­ri­tés dans l’accès au soin, l’article cite un méde­cin qui constate que les Etats-Unis « sont en train de trans­for­mer la santé, qui rele­vait aupa­ra­vant de la fata­lité, en une mar­chan­dise com­pa­rable à la dis­tri­bu­tion de BMW ou de fro­mage de chèvre [9]. »
Globalement, ce qui res­sort de cette enquête de grande ampleur, c’est le rôle para­doxal que semble jouer la classe sociale dans l’Amérique contem­po­raine. D’un côté, les classes semblent dis­pa­raître, comme l’expliquent Janny Scott et David Leonhardt : « Aujourd’hui, la pays a pro­gressé vers l’apparence d’une société sans classes. Des Américains de toutes sortes sont inon­dés de pro­duits luxueux dont leurs grands-parents n’auraient pas eu idée. La diver­sité sociale a effacé la plu­part des anciens mar­queurs sociaux. Il est devenu beau­coup plus dif­fi­cile de connaître le statut social d’une per­sonne aux vête­ments qu’elle porte, à la voi­ture qu’elle conduit, au parti pour lequel elle vote, au dieu qu’elle prie ou à la cou­leur de sa peau. »
Et pour­tant, dans le même temps, « la classe demeure une force très puis­sante dans la vie amé­ri­caine. Durant les trente der­nières années, son rôle s’est consi­dé­ra­ble­ment accru, et non amoin­dri, à maints égards. À une époque où l’éducation compte plus qu’à aucune autre, la réus­site sco­laire reste liée très étroi­te­ment à la classe. À une époque où l’intégration raciale pro­gresse, les riches s’isolent de plus en plus du reste de la popu­la­tion [10]. » On ima­gine Werner Sombart sou­rire.
On aurait tort de réduire cette nou­velle rhé­to­rique des classes sociales à un résidu d’utopisme ou à la reprise d’un mar­xisme mal digéré par quelques vieux tenants de la Nouvelle Gauche. Elle a éga­le­ment trouvé ses défen­seurs à droite. David Brooks, édi­to­ria­liste conser­va­teur au New York Times qui reven­di­qua en son temps la décou­verte d’une nou­velle classe sociale (les « bobos [11] »), a fait montre dans ses der­nières publi­ca­tions d’un inté­rêt cer­tain pour la dyna­mique des classes. Dans un article récent inti­tulé « Le nou­veau mani­feste de Karl », Brooks cite l’ouverture célèbre du texte de Marx – « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes » –, en approuve l’intuition cen­trale, mais en cor­rige la théo­rie (sans aucun doute au grand sou­la­ge­ment de ses admi­ra­teurs) en arguant que la lutte des classes est aujourd’hui prin­ci­pa­le­ment média­ti­sée par l’éducation : « À l’âge de l’information, où le savoir est syno­nyme de pou­voir et d’argent, la lutte des classes se déroule entre une élite édu­quée et des masses sous-édu­quées [12] », affirme Brooks.
Dans une veine simi­laire, on pour­rait citer le cas aty­pique de Kevin Phillips. En 1968, Phillips fut le jeune et brillant Républicain qui joua un rôle impor­tant dans la cam­pagne de Nixon. On lui attri­bue géné­ra­le­ment la concep­tion de la « stra­té­gie sudiste », qui condui­sit les Républicains à mettre la main sur des Etats qui, pen­dant qua­si­ment un siècle, avaient voté pour le Parti démo­crate, contri­buant ainsi au réali­gne­ment poli­tique le plus spec­ta­cu­laire du siècle der­nier. Depuis la fin des années 1980 cepen­dant, Phillips n’a eu de cesse de dénon­cer ce même parti dont il avait permis la vic­toire. Il a fini par voir dans l’ère Reagan un « second âge d’or » (en réfé­rence aux der­nières décen­nies du XIXe siècle où se consti­tuèrent les for­tunes Rockefeller et Carnegie) et craint que les valeurs conser­va­trices ne soient mena­cées par les concen­tra­tions mas­sives de richesses et les mesures gou­ver­ne­men­tales qui les ont ren­dues pos­sibles [13]. Récemment, les dénon­cia­tions par Phillips des ten­dances plou­to­cra­tiques du Parti répu­bli­cain – à tra­vers de longues dia­tribes pro­duites à un rythme quasi annuel – ont pris un tour plus amer, et de façon plus sur­pre­nante, plus per­son­nel. En 2004, il déplo­rait l’augmentation des inéga­li­tés sur fond de saga de la « Maison Bush », qu’il pré­sen­tait comme une opu­lente dynas­tie amé­ri­caine dont l’accès au pou­voir, favo­risé par une sombre col­lu­sion entre inté­rêts éco­no­miques et poli­tiques, consti­tuait à ses yeux « un moment machia­vé­lien dans l’histoire de la République amé­ri­caine [14] ». Conservateur déçu, Phillips com­prend les inéga­li­tés non en termes mar­xistes mais en termes jef­fer­so­niens : elles sont la consé­quence de la cor­rup­tion du gou­ver­ne­ment répu­bli­cain qui livre le bien commun en pâture aux inté­rêts privés de gens exces­si­ve­ment riches.

La nouvelle classe des « hyper-riches »

Si le débat amé­ri­cain sur les classes sociales conduit dans des direc­tions dif­fé­rentes, il repose en revanche sur un diag­nos­tic que peu remettent en ques­tion : l’émergence, depuis les années 1970, d’une classe de gens par­ti­cu­liè­re­ment for­tu­nés dont la richesse ne se contente pas d’écraser celle de la classe moyenne, mais excède aussi consi­dé­ra­ble­ment celle des « sim­ple­ment » riches. David Cay Johnston, un jour­na­liste finan­cier du New York Times fai­sant auto­rité en matière fis­cale, a démon­tré que le pre­mier mil­lième de per­sonnes situées tout en haut de l’échelle des contri­buables amé­ri­cains – envi­ron 145 000 per­sonnes – avait gagné en moyenne 3 mil­lions de dol­lars en 2002, contre « seule­ment » 1,2 mil­lion en 1980, soit un taux de crois­sance que les autres tranches de reve­nus sont loin d’avoir connu. De plus, au cours de cette même période, la part du revenu natio­nal qui est allée à cette caté­go­rie a doublé, attei­gnant 7,4% [15]. À la pointe de la pyra­mide des reve­nus, quelque quatre cent per­sonnes ont gagné en moyenne 174 mil­lions de dol­lars en 2000, le triple de ce qu’ils avaient gagné en 1993. Une somme qui cor­res­pond, sou­ligne Johnston, « à envi­ron un demi mil­lion par jour, ou 2,5 mil­lions de dol­lars tous les cinq jours, soit plus que ce que la grande majo­rité des Américains gagne en une vie entière [16] ».
Wal-Mart : « plus qu’un super­mar­ché, une culture »
Les temps ont bien changé pour les Démocrates ! Entre 1986 et 1992, alors que son mari plein d’assurance ali­gnait son parti sur les posi­tions de la Troisième voie, Hillary Clinton sié­geait au conseil d’administration de Wal-Mart, entre­prise phare du capi­ta­lisme amé­ri­cain, fondée en 1962, dans son état adop­tif de l’Arkansas. Aujourd’hui, en 2006, les poten­tiels can­di­dats démo­crates à l’élection pré­si­den­tielle font la queue pour tirer sur l’entreprise, désor­mais perçue comme l’incarnation du mal. Cet été dans l’Iowa, le séna­teur du Delaware Joe Biden, qui ne cache pas ses ambi­tions pré­si­den­tielles, haran­guait en ces termes une foule écra­sée de cha­leur : « Mon pro­blème avec Wal-Mart, c’est que je ne vois déci­dé­ment pas en quoi ils se pré­oc­cupent du destin des Américains moyens. Ils parlent de payer les gens 10 dol­lars de l’heure. C’est vrai. Mais com­ment un membre de la classe moyenne peut-il décem­ment vivre avec ça ? [17] ».
Dans le débat amé­ri­cain sur les inéga­li­tés, toutes les routes mènent à Wal-Mart, l’emblème le plus frap­pant du capi­ta­lisme amé­ri­cain. Wal-Mart est le plus gros employeur privé des Etats-Unis, mais aussi du Mexique ; c’est la deuxième plus grande entre­prise du monde, et le dis­tri­bu­teur le plus impor­tant. Son chiffre d’affaire, qui s’élevait à 258 mil­liards de dol­lars en 2003, repré­sente 2 % du PNB amé­ri­cain [18]. Chaque semaine, envi­ron 100 mil­lions d’Américains – soit un tiers de la popu­la­tion – pénètrent dans un de ces 3 800 maga­sins pour y ache­ter de la nour­ri­ture, des vête­ments, des jouets, de l’essence ou n’importe quoi d’autre. Bien qu’il per­son­ni­fie l’éclatant succès de l’entreprenariat amé­ri­cain, Wal-Mart appar­tient avant tout, tant socio­lo­gi­que­ment que cultu­rel­le­ment, à la vie de la classe ouvrière amé­ri­caine. À l’origine du succès de Wal-Mart, il y a la pro­messe « des prix bas, tous les jours », qui l’oblige à casser sys­té­ma­ti­que­ment les prix et à vendre moins cher que tous ses concur­rents. En consé­quence de quoi Wal-Mart peut répondre aux besoins des Américains les plus pauvres. Les études montrent que le salaire de nombre de ses clients se situe en des­sous de la moyenne natio­nale. De même, ils ont moins de chances de pos­sé­der des comptes ban­caires que le reste de leurs com­pa­triotes [19]. Cela dit, les tra­vailleurs pauvres ne consti­tuent pas uni­que­ment la clien­tèle pri­vi­lé­giée de Wal-Mart ; ils forment aussi l’essentiel de sa masse sala­riale. Les extra­or­di­naires gains de pro­duc­ti­vité de l’entreprise dans les der­nières décen­nies sont direc­te­ment liés à l’acharnement avec lequel elle s’est employée à réduire le coût du tra­vail. En 2003, le salaire horaire moyen des employés de bureau de Wal-Mart s’élevait à 8,50 dol­lars, soit 14 000 dol­lars sur l’année – 1 000 dol­lars de moins que le seuil de pau­vreté pour une famille de trois per­sonnes tel que l’a défini le gou­ver­ne­ment fédé­ral [20].
Dans l’Amérique contem­po­raine, la ques­tion sociale rejoint, à maints égards, la ques­tion de Wal-Mart. Les salaires trop bas sont en effet loin d’être la seule accu­sa­tion diri­gée contre Bentonville, ville de l’Arkansas rural où se trouve le siège social de la com­pa­gnie. On l’accuse éga­le­ment de ne pas pro­cu­rer à ses employés suf­fi­sam­ment d’avantages sociaux : sur les 1,3 mil­lion d’employés, seuls 44 % peuvent se payer le plan d’assurance mala­die pro­posé par l’entreprise [21], la fai­blesse des salaires et des avan­tages ayant pour consé­quence la dépen­dance de nom­breux employés de Wal-Mart à l’égard d’aides venant des états ou du gou­ver­ne­ment fédé­ral. George Miller, député démo­crate de Californie, avait ainsi cal­culé dans un rap­port de 2004 qu’un maga­sin Wal-Mart de 200 employés coû­tait aux contri­buables rien moins que 420 750 dol­lars en sub­ven­tions médi­cales pour les enfants, allo­ca­tions loge­ment, crédit d’impôt fédé­ral et autres formes d’aides [22]. Loin d’être le fleu­ron des entre­prises amé­ri­caines, allèguent ses contemp­teurs, Wal-Mart est en réa­lité un hon­teux béné­fi­ciaire du cor­po­rate wel­fare, autre­ment dit du sys­tème de sub­ven­tions publiques des­ti­nées aux entre­prises pri­vées. Bentonville est aussi régu­liè­re­ment cri­ti­quée pour l’emploi d’immigrés clan­des­tins, la dis­cri­mi­na­tion pra­ti­quée à l’égard des femmes, et son impo­si­tion, sur les lieux de tra­vail, de règles dis­ci­pli­naires par­ti­cu­liè­re­ment sévères pour les employés – que l’entreprise insiste pour nommer ses « asso­ciés ».
Mais c’est sans doute la poli­tique syn­di­cale de Wal-Mart qui révèle le mieux la place qu’occupe l’entreprise dans la lutte des classes nais­santes. Bentonville main­tient ses maga­sins sous une étroite sur­veillance, se pré­mu­nis­sant acti­ve­ment contre tout signe d’union ou de mobi­li­sa­tion syn­di­cale. Les direc­teurs des maga­sins reçoivent ainsi quand ils arrivent un guide inti­tulé « Comment faire en sorte que les employés de votre maga­sin ne se syn­di­ca­lisent pas », qui leur conseille de rester vigi­lant aux « réunions fré­quentes qu’organiserait chez lui un employé » ou de sur­veiller les « asso­ciés (i.e. les employés) qui ne sont jamais vus ensemble [23] ». Dans le cas où une mobi­li­sa­tion syn­di­cale serait sur le point de s’organiser, Bentonville envoie immé­dia­te­ment sur place une équipe d’avocats en mesure de la contre­car­rer. Ainsi, en 2000, les bou­chers du Wal-Mart de Jacksonville (Texas) réus­sis­saient contre toute attente à mettre en place la pre­mière repré­sen­ta­tion syn­di­cale dans l’histoire de l’entreprise en votant par 7 voix contre 3 leur ral­lie­ment au syn­di­cat des tra­vailleurs de l’agro-alimentaire (United Food and Commercial Workers Union, UFCW). En à peine deux semaines, Wal-Mart annon­çait que 180 maga­sins dans six états, dont celui de Jacksonville, sup­pri­maient défi­ni­ti­ve­ment leurs bou­che­ries. Comment jus­ti­fièrent-ils leur déci­sion à Bentonville ? En arguant que Wal-Mart devait suivre la ten­dance mas­sive dans la grande dis­tri­bu­tion qui consiste à vendre de la viande pré­dé­cou­pée et pré­em­bal­lée. « Cette déci­sion n’a abso­lu­ment rien à voir avec ce qui se passe à Jacksonville [24] », assura-t-on au siège social de Bentonville.
Si Wal-Mart est un par­fait emblème du conflit de classes aux Etats-Unis, il est aussi un sym­bole de la pola­ri­sa­tion de la vie poli­tique amé­ri­caine. Analysant les don­nées de la der­nière élec­tion pré­si­den­tielles, l’expert en son­dage John Zogby rele­vait des cor­ré­la­tions frap­pantes entre les habi­tudes d’achats et de votes : 76 % des élec­teurs qui vont faire leurs courses à Wal-Mart une fois par semaine ont choisi George W. Bush, tandis que 80 % des élec­teurs qui ne se rendent jamais chez Wal-Mart lui ont pré­féré John Kerry. Comme le remar­quait Zogby, « Wal-Mart est bien davan­tage qu’un super­mar­ché, c’est devenu une culture en soi [25] »
M. B
Comment expli­quer l’apparition de cette nou­velle classe d’« hyper-riches » durant les trente der­nières années ? Selon Johnston, deux fac­teurs auraient été déter­mi­nants : d’abord l’émergence d’un marché global pour l’économie amé­ri­caine, ensuite le déve­lop­pe­ment des nou­velles tech­no­lo­gies. Cela dit, une telle pros­pé­rité demeu­re­rait encore énig­ma­tique si l’on ne pre­nait pas en compte la poli­tique fis­cale du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain. En 1980, le plus fort taux d’imposition s’élevait à 70 % des reve­nus ; en 1987, Ronald Reagan l’abaissa à 28 %. Bien que George H. Bush en 1991 puis Bill Clinton en 1993 l’aient à nou­veau aug­menté, George W. Bush l’a abaissé une fois de plus, pour le fixer à 35 % [26]. Quant à l’idée d’un impôt pro­gres­sif, évo­quée du bout des lèvres, elle a de toute manière été vidée de son sens par d’autres aspects de la loi fis­cale. En raison du dédale de lacunes et d’exemptions que les lob­byistes sont par­ve­nus à ins­crire dans la loi fis­cale, « les gens qui gagnent de l’argent via la par­ti­ci­pa­tion finan­cière dans des entre­prises, l’investissement et la pro­priété peuvent aisé­ment allé­ger leurs impôts, inven­ter des déduc­tions et fina­le­ment faire peser le poids de leur charge fis­cale sur les moins favo­ri­sés [27] ». Ajoutons que les reve­nus des divi­dendes et des inves­tis­se­ments – aux­quels les plus riches doivent l’essentiel de leur for­tune – ne sont pas soumis à l’impôt sur le revenu, et que les taxes qui s’y appliquent ont été réduites ces der­nières années. Pendant ce temps-là, les impôts qui touchent le plus direc­te­ment la classe moyenne amé­ri­caine sont fran­che­ment dégres­sifs : ainsi, seuls les pre­miers 90 000 dol­lars de revenu sont taxés par la Sécurité sociale. Dans un tel sys­tème, sou­ligne Johnston, les absur­di­tés se ramassent à la pelle. Depuis les baisses d’impôts suc­ces­sives déci­dées par Bush, les 400 contri­buables les plus riches (qui gagnaient au moins 87 mil­lions de dol­lars en 2000) paient le même pour­cen­tage d’impôts sur le revenu, l’assurance mala­die (Medicare) et la Sécurité sociale que ceux qui touchent entre 50 000 et 75 000 dol­lars ; quant à ceux qui gagnent plus de 10 mil­lions de dol­lars, ils doivent aux impôts un pour­cen­tage moindre de leurs reve­nus que ceux qui gagnent entre 100 000 et 200 000 dol­lars [28]. L’impôt sur le revenu est devenu de facto ce pour quoi les conser­va­teurs se sont long­temps battus : un impôt uni­forme (flat-tax), que les Américains les plus riches paient – au mieux – au même pour­cen­tage de leurs reve­nus que ceux qui sont sim­ple­ment à l’aise finan­ciè­re­ment.

Le blocage de l’ascenseur social

Tandis que les plus riches ont vu leurs reve­nus s’envoler, les membres des autres tranches de reve­nus ont connu un destin plus mitigé. James Lardner, qui dirige le site inega​lity​.org, des­tiné à déve­lop­per la conscience des inéga­li­tés éco­no­miques, sou­ligne que « même si les Etats-Unis res­tent un pays spec­ta­cu­lai­re­ment riche au regard de la plu­part des indi­ca­teurs, nous déri­vons vers un sys­tème de dis­tri­bu­tion des richesses com­pa­rable à celui des pays du Tiers-monde [29] ». Selon les éco­no­mistes Heather Boushey et Christian E. Weller, c’est pen­dant la période 1979-1989 que les inéga­li­tés ont explosé aux Etats-Unis, quand les salaires des tra­vailleurs les plus pauvres se sont mis à chuter bru­ta­le­ment tandis que ceux des tra­vailleurs moyens demeu­raient stables. Entre 1989 et 2000, sur le marché tendu de l’emploi des années 1990, les tra­vailleurs les plus mal rému­né­rés ont certes pu com­bler une partie de leur retard ; mais c’est à ce moment-là que les riches et les « hyper-riches » ont décollé et laissé der­rière eux la classe moyenne [30].
Le déclin de la mobi­lité sociale dans cette même période consti­tue un autre fac­teur d’explication, peu contes­table. Le « rêve amé­ri­cain » n’a jamais signi­fié une croyance dans l’égalité réelle, mais a tou­jours ren­voyé à un idéal d’égalité des chances – la classe sociale dans laquelle un indi­vidu nais­sait ne devait pas déter­mi­ner son destin éco­no­mique. Mais si beau­coup conti­nuent à s’accrocher à ce rêve, de nom­breux signes laissent penser qu’il pour­rait s’agir là d’un sou­ve­nir. Si l’on en croit Boushey et Weller, en 1973, parmi les fils dont les pères se situaient dans le quart infé­rieur de l’échelle socio-éco­no­mique (une posi­tion défi­nie en fonc­tion du revenu, de l’éducation et de l’activité), 23 % sont par­ve­nus à s’élever pour atteindre le quart de tête. En 1998, seuls 10 % d’entre eux ont pu accom­plir une ascen­sion sem­blable [31]. Au moment où beau­coup contestent la réa­lité du rêve amé­ri­cain, d’autres s’interrogent en outre sur son carac­tère spé­ci­fi­que­ment amé­ri­cain. Comme le remarque le New York Times, la mobi­lité sociale aux Etats-Unis n’a désor­mais plus rien à envier à celle que connaissent la France ou la Grande-Bretagne, et semble même très en deçà de celle qui carac­té­rise le Canada ou les pays scan­di­naves [32].
Les nou­velles fron­tières de classes ont clai­re­ment exa­cerbé la crise du rêve amé­ri­cain : ceux qui manquent du capi­tal éco­no­mique, cultu­rel et sco­laire qu’engendre le succès se retrouvent inévi­ta­ble­ment désa­van­ta­gés quand ils entrent sur le marché du tra­vail. Ce qui conduit Janny Scott et David Leonhardt du New York Times à conclure : « Un para­doxe gît au cœur de cette nou­velle méri­to­cra­tie amé­ri­caine. Le mérite a rem­placé l’ancien sys­tème des pri­vi­lèges héri­tés, dans lequel les parents nés dans le châ­teau léguaient le châ­teau à leurs enfants. Mais il appa­raît que le mérite est au moins en partie déter­miné par l’appartenance de classe. Les parents qui pos­sèdent de l’argent, de l’éducation et des rela­tions trans­mettent à leurs enfants les habi­tudes sociales que le sys­tème méri­to­cra­tique récom­pen­sera. Et quand leurs enfants réus­sissent, ce succès est perçu comme un succès mérité, gagné [33]. »

Retour sur la polarisation politique

La crois­sance des inéga­li­tés éco­no­miques ne pose pas seule­ment de sérieux défis à la société amé­ri­caine. Selon une étude péné­trante, parue récem­ment, elle serait aussi res­pon­sable de l’un des phé­no­mènes qui affectent de façon fla­grante la vie poli­tique amé­ri­caine : la pola­ri­sa­tion. Depuis le milieu des années 1990, mais de façon évi­dente lors des élec­tions pré­si­den­tielles de 2000 et 2004, les Américains sont appa­rus divi­sés presque par­fai­te­ment entre deux partis poli­tiques plus oppo­sés idéo­lo­gi­que­ment que jamais, de plus en plus hos­tiles au com­pro­mis, et moins favo­rables aux per­son­na­li­tés poli­tiques modé­rées qu’ils ne l’avaient été au cours de l’histoire récente des Etats-Unis. C’est l’originalité de l’ouvrage Polarized America : The Dance of Ideology and Unequal Riches, co-écrit par les poli­to­logues Nolan McCarty de Princeton, Keith T. Poole de l’Université de Californie-San Diego et Howard Rosenthal de la New York University, que de défendre la thèse selon laquelle cette divi­sion entre « bleus » (Démocrates) et « rouges » (Républicains) ne consti­tue pas un phé­no­mène sim­ple­ment poli­tique, mais plonge ses racines au cœur des condi­tions sociales et éco­no­miques. Tout en louant leur tra­vail d’analyse dans les pages édi­to­riales du New York Times, l’économiste libé­ral [34] Paul Krugman écri­vait : « Polarized America est un livre tech­nique écrit pour des poli­to­logues. Mais il s’agit d’une lec­ture essen­tielle pour qui­conque veut com­prendre ce qui est train de se passer aux ETATS-UNIS [35]. »
Que veut-on dire quand on parle de pola­ri­sa­tion accrue ? Dans cette pro­po­si­tion réside la pre­mière décou­verte de McCarty, Poole et Rosenthal, qui affirment que la pola­ri­sa­tion peut être quan­ti­fiée. Pour la mesu­rer, il faut selon eux déter­mi­ner « qui vote avec qui et à quelle fré­quence ». « Par exemple, expliquent-ils, si Arlen Specter (séna­teur répu­bli­cain de Pennsylvanie) vote à la fois avec Hillary Clinton (séna­trice démo­crate de l’Etat de New York) et Bill Frist (séna­teur répu­bli­cain du Tennessee et chef de la majo­rité) plus sou­vent que Clinton et Frist ne votent ensemble, alors cette façon de faire permet de carac­té­ri­ser Specter comme un séna­teur modéré, situé à mi-chemin entre deux séna­teurs aux posi­tions plus extrêmes. » En appli­quant cet algo­rithme à des mil­lions de votes – leur base de don­nées inclut tous les votes de l’histoire du Congrès amé­ri­cain – McCarty, Poole et Rosenthal ont conçu un ins­tru­ment d’une pré­ci­sion remar­quable, qui leur permet de situer toutes les déci­sions de chaque membre du Congrès sur un spectre allant de la posi­tion pure­ment conser­va­trice à la posi­tion pure­ment libé­ral [36]. L’indice de pola­ri­sa­tion construit sur cette base révèle que les soixante-dix pre­mières années du XXe siècle ont été mar­quées par un déclin de la pola­ri­sa­tion poli­tique, qui a atteint son point le plus bas vers le milieu des années 1940 et s’est main­te­nue stable jusqu’au milieu des années 1970, soit une période cor­res­pon­dant aux admi­nis­tra­tions Roosevelt, Truman, Kennedy, Johnson et Nixon. Depuis, la pola­ri­sa­tion s’est accrue dra­ma­ti­que­ment et sans dis­con­ti­nuer.
Concrètement, la pola­ri­sa­tion ren­voie à cinq pro­ces­sus entre­croi­sés. Le pre­mier est le recen­tre­ment du conflit poli­tique sur l’axe libé­ral-conser­va­teur ; les autres conflits, comme la lutte pour l’égalité raciale, ayant fini par le rejoindre au lieu de s’en éloi­gner comme ce fut le cas dans les années 1960. Dans le même moment, les posi­tions des partis sur l’axe libé­ral-conser­va­teur se sont écar­tées, ce qui signi­fie que les posi­tions extrêmes de chaque camp ont davan­tage de chance d’être repré­sen­tées au Congrès. Pendant ce temps, chaque parti est devenu plus homo­gène idéo­lo­gi­que­ment : les Démocrates sont deve­nus plus libé­raux, et les Républicains plus conser­va­teurs. Parmi les symp­tômes de cette évo­lu­tion on peut citer la longue, lente mais quasi com­plète dis­pa­ri­tion des Démocrates du Sud ; les Républicains libé­raux du Nord comme Rudy Giuliani deve­nant eux aussi et inver­se­ment une denrée rare. Cette évo­lu­tion a pour consé­quence l’accentuation de la diver­gence entre le Démocrate moyen et le Républicain moyen. Enfin, les posi­tions de chacun des partis ont de moins en moins de chance de se recou­per, en d’autres termes, les poli­ti­ciens modé­rés se font de plus en plus rares [37]. Les pas­sions déclen­chées cet été par les pri­maires séna­to­riales dans le Connecticut sont donc bien un signe des temps : le séna­teur sor­tant Joe Lieberman, auquel ses posi­tions modé­rées avaient valu le poste de vice-pré­sident du can­di­dat Al Gore aux pré­si­den­tielles de 2000, a vu sa car­rière poli­tique sérieu­se­ment mena­cée par la fureur de l’aile gauche du Parti. Afin de punir Lieberman d’avoir apporté son sou­tien à Bush lors du déclen­che­ment de la guerre en Irak, celle-ci a réussi à faire élire un can­di­dat dis­si­dent lors des pri­maires, for­çant Lieberman à bri­guer sa réélec­tion sans l’appui de son parti.
Il ne manque pas de théo­ries pour tenter de rendre compte de la pola­ri­sa­tion de la vie poli­tique amé­ri­caine. Certains ana­lystes incri­minent le « réali­gne­ment sudiste » – l’abandon pro­gres­sif, depuis 1964, du Parti démo­crate au profit du Parti répu­bli­cain. D’autres l’attribuent aux réformes ins­ti­tu­tion­nelles dont le Congrès a été le théâtre, et qui ont donné aux chefs des partis davan­tage de pou­voir pour punir les membres modé­rés de leur camp, qui ne s’en tenaient pas à la ligne offi­cielle. D’autres encore y voient une consé­quence des pro­cé­dures de redé­cou­page des cir­cons­crip­tions de la Chambre des Représentants, qui per­mettent au parti majo­ri­taire dans les légis­la­tures des Etats de créer des cir­cons­crip­tions qui leur garan­tissent d’envoyer un des leurs à Washington (c’est le sens de la contro­verse qui a entouré, en 2003, le redé­cou­page du Texas suite auquel quatre par­le­men­taires démo­crates sor­tants ont échoué à se faire réélire). Les cir­cons­crip­tions dans les­quelles la com­pé­ti­tion entre partis est faible ont ainsi plus de chance d’élire des can­di­dats extré­mistes qui plaisent aux fidèles du parti (qui votent davan­tage lors des pri­maires), plutôt que des can­di­dats modé­rés, sus­cep­tibles de sus­ci­ter une fer­veur moindre.
Selon McCarty, Poole et Rosenthal pour­tant, quelle que soit la valeur expli­ca­tive de ces dif­fé­rentes théo­ries, la cause pro­fonde de la pola­ri­sa­tion est ailleurs. Depuis les années 1970, remarquent-ils, la courbe de crois­sance de la pola­ri­sa­tion suit de près la courbe de crois­sance des inéga­li­tés, défi­nie par l’indice de Gini [38]. Durant les décen­nies qui ont suivi la Seconde Guerre mon­diale, les poli­tiques de redis­tri­bu­tion mises en place par les admi­nis­tra­tions Roosevelt, Johnson et même Nixon, ont permis un déclin des inéga­li­tés qui se reflé­tait dans le niveau rela­ti­ve­ment bas de la pola­ri­sa­tion. Lorsque les inéga­li­tés ont com­mencé à explo­ser, autour de 1969 selon les auteurs, il a fallu peu de temps pour que la pola­ri­sa­tion ne suive et ne s’accentue sou­dai­ne­ment. Les auteurs montrent en outre que tout au long des trente der­nières années, la posi­tion des par­le­men­taires élus sur le spectre libé­ral-conser­va­teur tend à deve­nir fonc­tion du revenu moyen par cir­cons­crip­tion légis­la­tive. La pola­ri­sa­tion n’est donc pas, comme l’ont sou­tenu cer­tains poli­tistes, le fait d’une élite décon­nec­tée de la popu­la­tion, les oppo­si­tions entre lea­ders poli­tiques ayant cessé de repré­sen­ter les inté­rêts des citoyens dans leur ensemble [39]. Pour McCarty, Poole et Rosenthal, la pola­ri­sa­tion « se fonde évi­dem­ment en partie sur les pré­fé­rences des élec­teurs [40] ».
Sur cette base, les auteurs pro­posent une inter­pré­ta­tion éton­nante de la société et de la poli­tique amé­ri­caines : la vie poli­tique consiste en une « danse » entre les inéga­li­tés de reve­nus et la pola­ri­sa­tion poli­tique. D’un côté, les inéga­li­tés éco­no­miques pro­voquent un accrois­se­ment de la pola­ri­sa­tion, tandis que les riches par exemple se consacrent à la pro­mo­tion des partis poli­tiques qui repré­sen­te­ront au mieux leurs inté­rêts (disons en favo­ri­sant les baisses d’impôts et en rédui­sant les poli­tiques de redis­tri­bu­tion) ; d’un autre côté, la pola­ri­sa­tion de la vie poli­tique exa­cerbe les inéga­li­tés, soit parce que les Républicains, quand ils sont au pou­voir, limitent les redis­tri­bu­tions, soit parce que, quand ils sont dans l’opposition, ils par­viennent, grâce aux par­ti­cu­la­ri­tés de fonc­tion­ne­ment du Congrès amé­ri­cain, à frei­ner les efforts des Démocrates pour contrer l’augmentation des inéga­li­tés [41].

Le rôle des valeurs morales en question

La force de cet argu­ment réside peut-être dans la lumière qu’il jette sur le débat rela­tif au rôle des valeurs morales dans la vie poli­tique amé­ri­caine. Beaucoup de com­men­ta­teurs ont sou­tenu que le succès des Républicains avait essen­tiel­le­ment tenu à leur capa­cité à se pré­sen­ter comme les défen­seurs de la vertu et de la foi. Récemment, les Démocrates ont tenté, jusqu’ici sans résul­tat, de battre les Républicains sur leur propre ter­rain, sui­vant pour ce faire les conseils du lin­guiste George Lakoff qui les invi­tait à rendre enfin visible les « cadres moraux » de leur poli­tique [42], et s’inspirant des réflexions de Jim Wallis qui conçoit la théo­lo­gie chré­tienne comme fon­da­men­ta­le­ment pro­gres­siste [43]. De son côté, le jour­na­liste Thomas Frank, dans un livre inti­tulé What’s the Matter with Kansas ? a rendu compte de la séduc­tion opérée par les valeurs morales et reli­gieuses en arguant d’une forme de fausse conscience qui mène­rait les élec­teurs les plus pauvres dans plu­sieurs régions du pays à voter contre leurs propres inté­rêts, et en faveur des inté­rêts de ceux qui les exploitent [44]. McCarty, Poole et Rosenthal sou­tiennent en revanche que, com­pa­rées au revenu, les valeurs morales consti­tuent un fac­teur mineur dans le pro­ces­sus de pola­ri­sa­tion. Ainsi, ils notent que les élec­teurs qui avaient sou­tenu, en 1998, la pro­cé­dure d’impeachment lancée par le Congrès contre Bill Clinton, dis­po­saient de reve­nus élevés [45]. « Peut-être la plus grande erreur com­mise à propos des conser­va­teurs chré­tiens est de penser qu’ils votent sys­té­ma­ti­que­ment contre leurs inté­rêts », argu­mentent-ils [46]. Cette hypo­thèse repose en effet sur un cer­tain nombre de sup­po­si­tions dou­teuses, dont l’idée que les Etats démo­crates sont plus riches que les Etats répu­bli­cains (idée vraie mais qui ne signi­fie pas que les gens riches tendent à voter démo­crate), ou encore l’idée que les conser­va­teurs chré­tiens sont bien plus pauvres que la moyenne.
En outre, Frank ne tient pas compte du fait que le niveau de revenu déter­mine le degré d’affiliation poli­tique y com­pris parmi les élec­teurs censés se déter­mi­ner d’après les valeurs morales uni­que­ment : les conser­va­teurs chré­tiens ont plus de chance de voter répu­bli­cain à mesure qu’ils s’enrichissent [47]. Enfin, la domi­na­tion répu­bli­caine sur les Etats du Sud semble avoir moins à faire avec le conser­va­tisme cultu­rel de ces Etats qu’avec leur pros­pé­rité éco­no­mique : non seule­ment le revenu moyen par habi­tant a aug­menté plus rapi­de­ment dans le Sud entre 1959 et 1989 que dans le reste du pays, mais encore de nom­breuses familles des classes moyennes et supé­rieures ont quitté le Nord-Est du pays pour s’y ins­tal­ler – la famille Bush étant l’exemple le plus connu de ce phé­no­mène migra­toire [48]. Les valeurs morales tant pri­sées par les ana­lystes poli­tiques se voient ainsi réduites, dans l’analyse de McCarty, Poole et Rosenthal, au second rôle de la super­struc­ture, éclip­sées par le rôle autre­ment déter­mi­nant des réa­li­tés éco­no­miques.

Le facteur immigration

Et cepen­dant, si les inéga­li­tés de revenu et la pola­ri­sa­tion poli­tique sont à ce point liées, la ques­tion demeure de savoir pour­quoi seuls les Républicains en ont béné­fi­cié. Pourquoi, en d’autres termes, l’émergence d’une classe d’« hyper-riches » n’a-t-elle pas conduit les plus pauvres à sou­te­nir des can­di­dats démo­crates prêts à œuvrer en faveur de davan­tage de redis­tri­bu­tion ? Si l’on en croit McCarty, Poole et Rosenthal, la réponse à cette ques­tion réside dans un autre des cou­rants majeurs qui tra­versent la société amé­ri­caine : l’immigration. Le pour­cen­tage d’immigrés vivant aux Etats-Unis a aug­menté en sui­vant les courbes des inéga­li­tés et de la pola­ri­sa­tion : des lois res­tric­tives des années 1920 à la réforme des lois sur l’immigration en 1965, le pour­cen­tage d’immigrés a for­te­ment décliné ; depuis lors cepen­dant, il est remonté de façon constante, pour atteindre 7,8 % de la popu­la­tion en 2000 [49]. Ainsi a émergé, au bas de l’échelle des reve­nus, une large classe d’immigrés, la plu­part du temps non-Blancs, exclus de la citoyen­neté et donc poli­ti­que­ment insi­gni­fiants. Ce qui signi­fie que si la situa­tion éco­no­mique de l’électeur moyen est restée rela­ti­ve­ment stable, la situa­tion éco­no­mique de la famille moyenne en revanche s’est dégra­dée, en consé­quence de l’immigration.
L’immigration a donc brouillé les attentes habi­tuelles rela­tives aux consé­quences poli­tiques des inéga­li­tés en contexte démo­cra­tique. Théoriquement, l’augmentation des inéga­li­tés devrait sur le long terme conduire la majo­rité des élec­teurs à sou­hai­ter davan­tage de redis­tri­bu­tion, dans le but de cor­ri­ger les inéga­li­tés. Mais la pré­sence d’une impor­tante classe d’immigrés éco­no­mi­que­ment désa­van­ta­gés pro­duit, si l’on suit l’analyse de McCarty, Poole et Rosenthal, deux effets qui bloquent ce méca­nisme d’auto-régulation. D’abord elle crée un « effet de par­tage », ce qui signi­fie que tous les citoyens deviennent moins favo­rables à la redis­tri­bu­tion à mesure que le nombre des immi­grés « réduit la part du gâteau à laquelle chacun peut pré­tendre, et qui doit être divisé de façon égale entre tous les rési­dents [50] ». Dans le même temps, l’immigration pro­duit un « effet de désaf­fran­chis­se­ment », l’exclusion des immi­grés de la par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions don­nant aux riches rela­ti­ve­ment plus de pou­voir pour influen­cer le vote et aux pauvres rela­ti­ve­ment moins de pou­voir pour faire de même. Autrement dit, le fait qu’une impor­tante classe de pauvres soit exclue de la citoyen­neté empêche que fonc­tionne le méca­nisme de cor­rec­tion en faveur de la redis­tri­bu­tion, qui joue­rait si ces der­niers avaient le droit de vote. Si l’immigration n’a pas contri­bué à l’accroissement des inéga­li­tés et de la pola­ri­sa­tion, elle en a en revanche, selon les auteurs, consi­dé­ra­ble­ment exa­cerbé les effets.
La poli­tique des inéga­li­tés et de la pola­ri­sa­tion a pro­duit, selon McCarty, Poole et Rosenthal qui concluent sur ces termes, un « sys­tème poli­tique remar­qua­ble­ment stable [51] ». En place depuis les années 1970, il s’est main­tenu sans chan­ge­ment signi­fi­ca­tif appa­rent sous l’ère de George W. Bush. Une partie du pro­blème vient de ce que les ins­ti­tu­tions poli­tiques amé­ri­caines ne peuvent ni contre­car­rer ni cor­ri­ger la pres­sion d’inégalités crois­santes, notam­ment parce qu’elles sont non majo­ri­taires ; les partis mino­ri­taires ont un pou­voir consi­dé­rable pour blo­quer le tra­vail des partis majo­ri­taires. S’ils ont joué un rôle dans la réélec­tion de Bush, sug­gèrent McCarty, Poole et Rosenthal, les fac­teurs non éco­no­miques aux­quels beau­coup ont attri­bué sa vic­toire ont pu en réa­lité lui faire plus de mal que de bien : car si l’on se base sur les condi­tions éco­no­miques de l’année pré­élec­to­rale, Bush aurait dû l’emporter avec une large majo­rité et non sur le fil du rasoir, comme ce fut de fait le cas (l’opposition de nom­breux Républicains, récem­ment ren­con­trée, à la pro­po­si­tion de Bush pour faci­li­ter l’accès des immi­grés à la citoyen­neté pour­rait consti­tuer un nouvel exemple de la sépa­ra­tion entre le Président et les inté­rêts de ses fidèles).
Malgré la soli­dité du sys­tème en place, les auteurs envi­sagent les condi­tions aux­quelles les choses pour­raient évo­luer. Il se pour­rait bien que les posi­tions répu­bli­caines sur les ques­tions de société du type avor­te­ment ou mariage homo­sexuel effraient leurs élec­teurs de longue date ; il se pour­rait aussi que les Républicains aillent trop loin dans la pro­mo­tion des poli­tiques néo-libé­rales et s’aliènent une partie des élec­teurs de la classe moyenne ; enfin, une crise éco­no­mique ou une nou­velle attaque ter­ro­riste aurait toute chance d’affecter le com­por­te­ment des élec­teurs, de façon impré­vi­sible. Le seul scé­na­rio dans lequel les Démocrates seraient acteurs et non simples spec­ta­teurs d’un échec répu­bli­cain consis­te­rait à pour­suivre la poli­tique mise en place par Bill Clinton dans les années 1990. Contrairement à Lakoff et Wallis, McCarty, Poole, et Rosenthal ne croient pas que les Démocrates doivent adop­ter la rhé­to­rique morale et reli­gieuse des Républi-cains pour tenter d’attirer les élec­teurs socia­le­ment conser­va­teurs de la classe moyenne. Ils citent en ce sens les exemples de Joe Lieberman et Hillary Clinton qui, à leur avis, ont par­fai­te­ment com­pris cette leçon. Etant donné le mépris dans lequel ces der­niers sont actuel­le­ment tenus par l’aile gauche du Parti, on peut tou­te­fois se deman­der si les élec­teurs qui vote­ront lors des pri­maires, rêvant d’en découdre après huit années de Bush, seront prêts à se conten­ter des pla­ti­tudes faciles d’un cen­trisme type « Troisième voie ».
« À l’heure actuelle, écri­vait Werner Sombart en 1906, on peut dire sans conteste que les contrastes entre riches et pauvres ne sont nulle part ailleurs plus grands qu’ils ne le sont aux ETATS-UNIS [52]. » Aujourd’hui que la période de nivel­le­ment social des années 1930 à 1970 est close, il semble que ce diag­nos­tique ait retrouvé toute son acuité. L’attention nou­velle dont béné­fi­cient les classes sociales auprès des cher­cheurs, des intel­lec­tuels et des jour­na­listes reflète ce phé­no­mène, tout comme de nom­breux mou­ve­ments poli­tiques et sociaux, tels que la syn­di­ca­li­sa­tion des tra­vailleurs de Wal-Mart ou les efforts de nom­breux Etats pour aug­men­ter le salaire mini­mum en contour­nant le Congrès et en sou­met­tant direc­te­ment la pro­po­si­tion au vote des élec­teurs. Au-delà de ces phé­no­mènes, nom­breuses sont les intui­tions de base de Sombart qui demeurent valides aujourd’hui. Les Etats-Unis, pour para­phra­ser Niall Ferguson, conservent quelque chose d’une société de classe en déni. « L’idée de posi­tions sociales immuables, pou­vait-on lire dans l’un des articles de la série du New York Times, prend les gens à rebrousse poil. Les Américains n’ont jamais sup­porté l’idée d’un ordre hié­rar­chique basé sur autre chose que le talent et le tra­vail. La notion de classe heurte de plein fouet leurs croyances sur le rêve amé­ri­cain, l’égalité des chances, les rai­sons de leurs propres réus­sites ou échecs [53]. » Pour la classe poli­tique, tout le défi consiste donc à trou­ver le moyen d’analyser et de théo­ri­ser publi­que­ment la montée des inéga­li­tés, sans sous-esti­mer l’aversion des Américains à penser en termes de classes.

par Michael C. Behrent [14-10-2006]

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie Garrau
Texte paru ini­tia­le­ment dans le La Vie des Idées (ver­sion papier) n° 16, octobre 2006.

Notes

[1] Les Républicains ont gagné la Maison Blanche en 2001, mais ils étaient déjà majo­ri­taires dans les deux chambres du Congrès depuis 1995 à l’exception d’un bref inter­mède démo­crate au Sénat entre juin 2001 et jan­vier 2003.
[2] Cité in Carl Hulse, « With Election Season at Hand, Split House Takes Up Pensions, Minimum Wage and Estate Tax », The New York Times, 29 juillet 2006.
[3] Voir Carl Hulse, « Lawmakers to Use Recess to Blame the Other Guy », The New York Times, 5 août 2006.
[4] Charles A. Beard, An Economic Interpretation of the Constitution of the United States (1913), New York, Macmillan, 1941
[5] Pour une étude récente de la concep­tion de Roosevelt, voir Cass R. Sunstein, The Second Bill of Rights : FDR’s Unfinished Revolution and Why We Need It More than Ever, New York, Basic Books, 2004 ; et ega­le­ment, Michael C. Behrent, « L’autre modèle amé­ri­cain. À la recherche de la tra­di­tion des droits sociaux », La Vie des Idées, n° 2, mai 2005.
[6] Voir John Kenneth Galbraith, American Capitalism : The Concept of a Countervailing Power, Cambridge, Massachusetts, The Riverside Press, 1952. Sur le libé­ra­lisme de la Guerre froide, voir Michael C. Behrent, « Retour au ‘‘libé­ra­lisme de combat’’ ? Les Démocrates et l’héritage idéo­lo­gique de la Guerre froide », La Vie des Idées, n° 8, décembre 2005/​janvier 2006.
[7] Barbara Ehrenreich, Nickel and Dimed : On (Not) Getting By in America, New York, Henry Holt, 2001.
L’an der­nier, Ehrenreich a mené une enquête simi­laire, et tenté de trou­ver des emplois de cadre, décou­vrant ce fai­sant les épreuves stu­pé­fiantes qui pèsent sur les tra­vailleurs de la classe moyenne à l’âge des délo­ca­li­sa­tions et des com­pres­sions d’effectifs dans les entre­prises. Voir Bait and Switch : The (Futile) Pursuit of the American Dream, New York, Henry Holt, 2005.
[8] David K. Shipler, The Working Poor : Invisible in America, New York, Alfred Knopf, 2004
[9] Bruce G. Link, cité par Janny Scott, « Life at the Top in America Isn’t Just Better, It’s Longer », in Class Matters, par les jour­na­listes du New York Times, New York, Henry Holt, 2005, p. 31. La série est éga­le­ment acces­sible sur le site du New York Times :www​.nytimes​.com/​class
[10] Janny Scott and David Leonhardt, « Shadowy Lines That Still Divide », in Class Matters, op. cit., p. 2.
[11] David Brooks, Bobos in Paradise : The New Upper Class and How They Got There, New York, Simon & Schuster, 2001.
[12] David Brooks, « Karl’s New Manifesto », The New York Times, 29 mai 2005. Pour une réflexion sem­blable voir « Ruling Class War », The New York Times, 11 sep­tembre 2004, où Brooks exprime son allé­geance à la théo­rie « néo-marxiste-de-la-lutte-des-classes-à-l’âge-de-l’information ».
[13] Kevin Phillips, The Politics of Rich and Poor : Wealth and the American Electorate in the Reagan Aftermath, New York, Random House, 1990.
[14] Kevin Phillips, American Dynasty : Aristocracy, Fortune, and the Politics of Deceit in the House of Bush, New York, Viking, 2004, p. 330. Voir aussi son livre Wealth and Democracy : A Political History of the American Rich, New York, Broadway Books, 2002, et son der­nier opus American Theocracy : The Peril and Politics of Radical Religion, Oil, and Borrowed Money in the Twenty-First Century, New York, Viking, 2006.
[15] David Cay Johnston, « Richest Are Leaving Even the Rich Far Behind », in Class Matters, op. cit., p. 182-183.
[16] David Cay Johnston, « The Great Tax Shift » in James Lardner and David A. Smith, Inequality Matters : The Growing Economic Divide in America and Its Poisonous Consequences, New York/​London, The New Press, 2005, p. 168. Ce recueil d’articles a été éla­boré sur la base d’une confé­rence qui s’est tenue à la New York University en juin 2004, avec le sou­tien du « think-and-action-tank » anglais Demos, qui se consacre à la pro­mo­tion de la démo­cra­tie et de l’égalité des chances en matière éco­no­mique. Sur Internet, voir : www​.demos​.org
[17] 1 Adam Nagourney and Michael Barbaro, « Eye on Election, Democrats Run as Wal-Mart Foe », The New York Times, 17 août 2006.
[18] Simon Head, « Inside the Leviathan », The New York Review of Books, 16 décembre 2004.
[19] 3 Liz Pulliam Weston,« National Bank of Wal-Mart ? » : http://​money​cen​tral​.msn​.com/​c​o​ntent…
[20] Simon Head, « Inside the Leviathan », art. cité.
[21] Aaron Bernstein, « A Stepped-Up Assault on Wal-Mart », BusinessWeek Online, 20 octobre 2005.
[22] Office of Congressman George Miller, « New Report Details Wal-Mart’s Labor Abuses and Hidden Costs », 16 février 2004 : http://​edwork​force​.house​.gov/​d​emocr…
[23] Simon Head, « Inside the Leviathan », art. Cite
[24] Frank Swoboda, « Wal-Mart Ends Meat-Cutting Jobs ; Shutdown at 180 Stores Comes After a Union Victory », The Washington Post, 4 mars 2000.
[25] Holly Yeager, « A Purchase on Psephology », The Financial Times, 17 août 2006.
[26] Ibid., p. 168-169.
[27] Ibid., p. 170.
[28] Johnston, « Richest Are Leaving Even the Rich Far Behind », p. 185.
[29] James Lardner, « What’s the Problem ? » in Inequality Matters, op. cité., p. 15.
[30] Heather Boushey and Christian E. Weller, « What the Numbers Tell Us », in Inequality Matters, p. 30.
[31] Ibid., p. 34. Pour cette infor­ma­tion, Boushey et Weller ren­voie au tra­vail de Earl Wysong, Robert Perucci et David Wright, ainsi qu’à celui de Bhashkar Mazumder (de la Banque Fédérale de Chicago).
[32] Scott et Leonhardt, op. cit., p. 13-14.
[33] Ibid., p. 4.
[34] Libéral s’entend ici au sens amé­ri­cain du terme, par oppo­si­tion à conser­va­teur, il ren­voie à la posi­tion idéo­lo­gique des Démocrates.
[35] Paul Krugman, « Class War Politics », The New York Times, 19 juin 2006.
[36] Nolan McCarty, Keith T. Poole and Howard Rosenthal, Polarized America : The Dance of Ideology and Unequal Riches, Cambridge, Mass., The MIT Press, 2006, p. 5.
[37] Ibid., p. 23-32.
[38] L’indice de Gini mesure la façon dont « la dis­tri­bu­tion totale des reve­nus s’écarte de l’égalité » : il est de zéro quand toutes les familles ont le même revenu et s’élève à 1 (sa valeur maxi­male), quand une famille reçoit l’ensemble du revenu d’une société. L’indice de Gini est régu­liè­re­ment cal­culé par le Bureau amé­ri­cain du Census. Voir McCarty, Poole and Rosenthal, op. cit., p. 6.
[39] Cette thèse est défen­due par Morris P. Fiorina dans son livre Culture War ? The Myth of a Polarized America, Pearson Education, 2005. Pour une recen­sion, voir Michael C. Behrent, « La frac­ture amé­ri­caine. Au-delà des ‘‘guerres cultu­relles”, La Vie des Idées, décembre 2004/​janvier 2005.
[40] McCarty, Poole and Rosenthal, op. cit., p. 44.
[41] Ibid., p. 3.
[42] Voir Michael C. Behrent, « La frac­ture amé­ri­caine. Au-delà du vote ration­nel », La Vie des Idée, n° 3, juin 2005.
[43] Voir Michael C. Behrent, « Dieu vote-t-il démo­crate ? La gauche amé­ri­caine en quête d’une théo­lo­gie pro­gres­siste », La Vie des Idées, n° 11, avril 2006.
[44] Thomas Frank, What’s the Matter with Kansas : How Conservatives Won the Heart of America= New York, Henry Holt, 2004. Pour une recen­sion, voir Marie Garrau, « Enquête sur le mys­tère des Grandes Plaines. À propos de What’s the matter with Kansas ? de Thomas Frank », La Vie des Idées, n° 4, juillet-août 2005.
[45] McCarty, Poole and Rosenthal, op. cit., p. 97.
[46] Ibid., p. 99.
[47] Ibid., p. 100-101.
[48] Ibid., p. 47.
[49] Ibid., p. 116.
[50] Ibid., p. 117.
[51] Ibid., p. 199.
[52] Werner Sombart, op. cit., Class Matters.
[53] Scott and Leonhardt, op. cit., p. 25-26.
par Michael C. Behrent [14-10-2006]

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