Middle-class confusion de terme, confusion de concept.

Par Mis en ligne le 19 novembre 2007

Si le débat sur les classes moyennes renvoie d’une part à la question de la représentation politique et à la modification de ses mécanismes institutionnels, de l’autre il reflète l’intérêt renouvelé d’une analyse du concept même de classe, de la survie ou non des classes dans la société postindustrielle [1].

La question dès lors est de savoir si la « fragmentation de la stratification », la crise du régime fordiste de la croissance économique et l’atomisation de la société qui résultent de la transformation des modes de production et de consommation, ainsi que l’apparition de nouvelles agrégations sociales qui demandent à être représentées sur le terrain de leur spécificité (race, sexe, ethnies, etc.), nous permettent d’utiliser encore le dispositif marxiste classique en vue d’interpréter et de « produire » des comportements politiques, des valeurs, des formes de conflit et d’organisation.
Les termes de cette question rappellent ceux de l’ancienne « controverse » entre les socialistes utopistes et Marx, en particulier lorsqu’il s’agissait de distinguer la composition technique de la composition politique des classes, la division du travail, les différenciations internes de rôles et de qualifications et le processus de composition-homogénéisation politique de la force-travail. Autrefois comme aujourd’hui, les processus de restructuration technologique créèrent de nouveaux métiers en supprimant une quantité considérable de métiers traditionnels et le problème politique concernait (et concerne) l’analyse du type de rapport entre capital et travail qui était en train de s’affirmer, du type de commandement du capital sur le travail qui intégrait et socialisait ses propres fonctions et surtout les effets sur le plan politico-institutionnel de ces processus de réarticulation de classe. Rappelons que ce furent les ouvriers des cotonneries anglaises, guidés par leurs « aristocraties » fortement imprégnées des valeurs du travail (de son autonomie et de son autodétermination), qui demandèrent le suffrage universel, et la victoire de 1832 fut celle du petit entrepreneur et de la classe moyenne artisano-professionnelle menacée par le processus d’industrialisation en cours, par la massification du mode de production. Dans son ouvrage Memories of Class (1982), Zygmunt Bauman affirme justement que « ce qui fit de la période en question une époque de conflits aigus, d’alliances fluctuantes, de renforcement des nouvelles divisions et, dans l’ensemble, une époque de changement social accéléré (pour reprendre la terminologie efficace de Barrington Moore), ce fut, en définitive, le sentiment d’une »justice offensée« chez ceux qui se sentaient justement privés de leur statut et menacés sur le plan de la sécurité. Paradoxalement, la plus profonde réarticulation de la société dans l’histoire de l’humanité tira son impulsion de l’hostilité au changement qui poussa les perdants et les menacés à une action défensive (c’est-à-dire subjectivement conservatrice). L’intensité du militantisme ne réfléchit pas le niveau absolu de misère, mais bien plutôt l’écart entre les attentes et la réalité. La pauvreté n’était que faiblement liée à la contestation sociale. Les rebelles étaient parfois pauvres, mais dans la plupart des cas ils agissaient pour conjurer le spectre de l’indigence ». L’année qui suivit la réforme électorale conservatrice de 1832, en effet, inaugure l’ « époque des inspections » : la classe ouvrière de masse, les couches ouvrières « privilégiées », les conditions et les revendications de la force-travail générique, sont désormais mises en avant – elles deviennent le problème du rapport politique entre capital et travail, le problème du contrôle politique sur le terrain de la lutte salariale et du temps de travail. Ce passage historique voit se consommer définitivement la crise de l’autonomie productive du petit entrepreneur, du patron-directeur, du capitaliste surintendant, en somme la crise socialiste du « travail autonome ». Ce fut une crise durant laquelle la mémoire historique, le souvenir d’une autonomie de l’esprit et du corps vécue dans le métier, créèrent les conditions de résistance à la diffusion du système de l’usine, une crise qui permit également d’utiliser rationnellement l’éthique du travail pour construire les systèmes d’un contrôle sur la force-travail déqualifié, pour affirmer l’ « éthique de la discipline ». La classe moyenne naît avec le passage de l’autonomie économico-productive vers l’autonomie du commandement capitaliste sur les processus de valorisation. Elle naît comme catégorie sociale complexe, chargée de ressentiment, de rappel à la tradition, de volonté de dédommagement.
Quoi qu’il en soit, notre intervention n’a pas pour objet la reconstruction historique du concept de classe moyenne [2]. Il s’agit en revanche de souligner comment l’intérêt politique renouvelé et les tentatives pour produire une représentation de la « classe moyenne » sont davantage rattachés à la construction des nouveaux dispositifs institutionnels de gouvernement capitaliste qu’à la consistance quantitative de la classe moyenne à l’intérieur du bipolarisme de classe. Il est vrai, en effet, que l’utilisation même du terme de « classe », en particulier dans le cas de la classe moyenne, ne se limite pas à la seule étude de la distribution des revenus, mais doit être en mesure de montrer les valeurs et les modèles des comportements communs. Mais, de toute façon, ces derniers doivent être définis à l’intérieur de la réarticulation économico-productive des classes sociales.
S’il existe un point sur lequel les années 80 ont réussi à créer un accord (de toute façon a posteriori) entre des économistes de différentes tendances, c’est précisément sur la diminution quantitative de la classe moyenne : « the big squeeze » [3] de l’économie domestique située au niveau des revenus intermediaires, la mobilité vers le bas des « cols blancs », les dumpies (downwardly mobile professionals selon la définition de Business Week) ont remplacé les yuppies plus connus du début des années 80. Si au début des années 80, aux USA, 90 % des cols blancs retrouvaient un emploi après leur licenciement, à la fin de cette même décennie ce pourcentage tombait à 50 % et au début des années 90 il baissait à 25 %. Comme le montre l’Economic Report of the President élaboré par le Council of Economic Adviser de l’administration Clinton, la récession du débuts des années 90 est en effet une « white collar recension ». Le rapport entre le taux de chômage des cols blancs et celui des cols bleus a systématiquement augmenté depuis le début des années 80, au point qu’en 1992 80 % des licenciements annoncés concernaient déjà les cols blancs.
Ces tendances, identiques dans tous les pays économiquement avancés, s’expliquent à la lumière des processus de réorganisation-miniaturisation (la lean production) et de relocalisation productive, ainsi que des processus de restructuration dans l’optique de la production juste à temps et du caractère flexibilité du marché du travail. A la réduction quantitative du volume de l’emploi, qui avait frappé initialement l’ouvrier de masse fordiste puis la catégorie des employés, a succédé une redéfinition qualitative de l’organisation de l’entreprise qui relève de ce que l’on appelle le re-engeneering, c’est-à-dire de l’utilisation rationnelle des technologies informatisées. Le caractère central du travail communicationnel, la digitalisation des processus de transmission des services, frappent précisément le secteur intermédiaire des employés et des techniciens d’entreprise, en faisant sauter les segments du processus du travail entre direction et exécution. C’est un processus qui traverse tous les secteurs productifs, indépendamment de la distinction (totalement arbitraire) entre biens et services, car ce qui est central dans ce processus c’est l’augmentation de la productivité du travail selon un nouveau paradigme organisationnel, la production à réseau à travers la communication [4].
En ce qui concerne la middle class, les effets sur la distribution des revenus, évalués correctement, révèlent une nette réduction du nombre des économies domestiques avec des revenus compris entre 68 et 190 % du revenu moyen annuel. On doit, en effet, l’utilisation de ce critère d’évaluation de la consistance numérique de la classe moyenne à Michael Horrigan et Steven Haugen [5]. Ce critère, contrairement aux autres qui définissent habituellement en termes de revenus absolus les limites de la classe moyenne, permet de montrer comment la mobilité vers le bas est à l’origine de la compression de la classe moyenne. Par ailleurs, toutes les études sur la nouvelle pauvreté, fondées elles aussi sur l’analyse des seuils de pauvreté relative, montrent qu’au cours des quinze dernières années, le phénomène de la polarisation des revenus s’est aggravé et combien la sensibilité des seuils de pauvreté, autrement dit la précarité, est particulièrement élevée à la moindre variation des seuils.
Il convient de remarquer que, quoi qu’il en soit, le phénomène de l’appauvrissement et de la précarisation des classes moyennes se transforme avec la fin des années 80 et 90. Durant les années 80, il s’agit essentiellement de politiques qui ont comme objectif l’État social et la déréglementation des marchés. Les années 90 sont toutefois traversées par une restructuration qualitative du mode de production à l’échelle mondiale : dans la logistique les investissements de l’entreprise ont pris le dessus par rapport aux investissements en capital fixe. Il s’agit d’une stratégie qui vise moins la concurrence sur les marchés internationaux, que la concurrence à l’intérieur de la production à réseau mondial [6], autrement dit à l’intérieur de l’organisation mondiale des flux informationnels.
C’est seulement à la lumière de ces modifications du contexte mondial que nous pouvons interpréter certaines particularités de l’après-récession. Comme le montrent les États-Unis, la reprise est tout d’abord lente en raison de l’influence des taux d’intérêt sur la relance de la consommation autant en ce qui concerne les biens durables que les biens d’investissement. Après une décennie d’augmentation des dettes privées spécialement dans la classe moyenne, la dynamique de l’épargne, contredit en effet, toutes les théories précédentes. La réduction des taux d’intérêt ne relance pas la consommation, mais elle est utilisée pour réduire les dettes accumulées dans la phase expansive. Si on ajoute à cela la peur du licenciement et la perte de valeur des biens patrimoniaux provoquée par la déflation, on comprend comment la classe moyenne ne peut jouer le rôle de stimulateur de la création de la demande. La consommation par l’endettement, spécialement dans un milieu social où l’image compte beaucoup pour rester sur le marché du travail, semble constituer une caractéristique indépassable du développement du cycle économique.
Depuis le début des années 90, si l’on considère la dynamique émergente du cycle économique, l’augmentation de la consommation, ainsi que la croissance de l’emploi, ne pourra être qu’une conséquence de l’augmentation de la productivité du travail. L’idée est que l’augmentation de la productivité, dans la mesure où elle fait augmenter les revenus des employés, accroît la consommation des biens et des services en induisant ainsi la création des emplois. La séquence, selon la théorie émergente, devrait être la suivante : d’abord les profits, puis la consommation de la classe moyenne et, enfin, l’emploi des chômeurs.
Le problème de cette « théorie » du cycle économique, qui, quoi qu’il en soit, est à la base des politiques économiques occidentales actuelles, est qu’elle ne tient pas compte du fait que les revenus n’augmentent pas. De 1993 et 1994 la réduction aux U.S.A.du taux des chômeurs, en dessous du taux naturel du chômage (équivalent aux 6,25 % de la population active), n’a provoqué aucune augmentation de salaires réels. Dans l’inefficacité du rapport entre le niveau de l’emploi et l’augmentation des pressions salariales, il est possible d’identifier une nouvelle donnée, c’est-à-dire la croissance du self-employment et du travail de sous-traitance dans le système de production à réseau [7]. La croissance de l’emploi reprend durant la phase finale de la récession, mais son augmentation n’est pas suivie d’une augmentation des salaires, ni par conséquent d’une augmentation des prix, car, à part le fait de se concentrer dans les petites et moyennes entreprises à faibles salaires (pendant que les grandes entreprises continuent à licencier) et d’être constituée d’environ 30 % de travail à temps partiel, il suppose une composante toujours plus remarquable de travail de sous-traitance. Ainsi s’explique le paradoxe d’un taux de chômage en baisse dans la phase de reprise mais avec un nombre d’emplois par chômeur nettement inférieur (au moins de 25 %) à la moyenne des années 80.
Les secteurs dans lesquels on constate une création d’emplois au début des années 90 comme conséquence de l’augmentation de la consommation et de la productivité du travail (en particulier aux États-Unis, en ordre décroissant industrie cinématographique, soins médicaux, services informatiques, TV câble, consulting et recherche, associations d’assistance et musées, éducation, loisirs) constituent une véritable galaxie des formes d’emploi et des niveaux de revenus. Il s’agit souvent de formes d’auto-emploi, de petits entrepreneurs, d’emplois temporaires sur mandat, avec toutes les caractéristiques négatives en matière de durée de la journée de travail, l’insécurité et la couverture sociale des risques [8]. C’est de toute façon à travers cette constellation d’emplois que la classe moyenne a subi les effets de la restructuration qui se redéfinit sous le profil de l’emploi, capitalisant son propre stock de connaissances et de créativité, avec une forte dépendance par rapport au développement de la demande effective.
S’il est vrai que l’analyse de la classe moyenne ne peut se réduire à la seule dimension de la distribution des revenus, mais qu’elle doit savoir considérer les valeurs et les comportements distinctifs de cette classe [9], il reste le fait que la classe moyenne comme expression du progrès économique et de l’intermédiation étatique, comme « milieu social fordiste », est aujourd’hui nettement en crise. Ce serait de toute façon une erreur de croire à sa disparition, à une « prolétarisation » présumée, comme ce serait une erreur de présumer une homogénéité de comportement et une communauté d’objectifs. La classe moyenne qui émerge de la transformation du mode de production et de consommation se construit certes comme image, comme milieu chargé de regrets pour une stabilité perdue, pour les droits et les garanties habituelles supprimés par l’écroulement des institutions de la représentation politique. Le changement des alliances politiques, qui contraste avec la fidélité politique de la période fordiste, reflète non seulement l’insécurité comme condition misérable, mais aussi la perte de la sécurité qui transparaît à la suite de l’érosion des institutions protectrices.
Il est de toute façon légitime de supposer que (même si tout semble contredire l’existence d’une classe moyenne numériquement consistante, avec une distribution et des niveaux de revenus récurrents, si ce qui prévaut c’est l’hétérogénéité la plus absolue) c’est précisément de cette base même qu’est en train de naître la nouvelle classe moyenne. Celle-ci naît comme revendication d’un pouvoir politique, reflet de l’exclusion des centres de la décision économique et de l’exclusion des garanties sociales étatiques ; elle naît en somme de la nouvelle forme de production à réseau. Au sein de ce processus l’idéologie unit ce que le marché sépare, la certitude de l’image prend la place de l’insécurité existentielle, le ressentiment mesure la non-reconnaissance de son propre rôle dans la production de la richesse.

Par  Christian Marazzi
Première publication en juillet 1994
Mise en ligne le lundi 7 juillet 2003

Notes

[1] Nous nous référons par exemple à la discussion développée par la revue International Sociology (septembre 1993) autour de l’intervention de T.N. Clarke et S.M. Lipset de 1991 : Are social Classes Dying ?
[2] Très utile à ce propos l’essai de Mariuccia Salvati « Ceti medi e rappresentanza politica tra storia e sociologia », in Rivista di storia contemporanea, 1988, 3.
[3] Philip Mattera en donne largement la preuve pour les États-Unis dans son Prosperity Lost, How a Decade has Eroded Our Standard of Living and Endangered Our Children’s Future (Addison Wesley, 1990), en anticipant le consensus général entre les économistes américains qui devait se produire au début des années 90, après toutes les controverses des années 80 sur l’enrichissement ou l’appauvrissement des classes moyennes. Ce consentement, il est bon de le noter, a été atteint au moment où la réduction de la consommation qui a suivi la compression des revenus et l’augmentation de la dette privée a révélé ses effets négatifs pendant la récession économique.
[4] Le toyotisme japonais, analysé avec précision par Benjamin Coriat dans son Penser à l’envers (C. Bourgois, 1991), faisait référence à une forme d’organisation de l’entreprise où la communication interne, absolument décisive dans le mode de production du « juste à temps », était encore fondée sur le transport physique des informations. La crise de l’économie japonaise du début des années 90 a révélé le caractère arriéré de ce toyotisme par rapport à l’informatisation de la communication en acte depuis quelques années aux États-Unis, avec des conséquences dramatiques pour la stabilité de l’emploi japonais. Pour un traitement du mode de production à réseau nous renvoyons à Federico Butera, Il Castello a rete. Impresa, Organizzazione e Professioni nell’Europa degli anni 90 (F. Angeli, 1991).
[5] Michael W. Horrigan, Steven E. Haugen, « The declining Middle Class Thesis : A Sensitivity Analysis », Monthly Labor Review, mai 1988.
[6] En un certain sens, le livre de Robert Reich, L’Économie mondialisée (Dunod, Paris, 1993), dans lequel l’auteur insiste sur la dénationalisation du capital et sur la redéfinition du pouvoir à partir du contrôle sur le réseau d’information mondial permet de comprendre la vraie nature du clintonisme, et donc aussi le fait que Reich ait été nommé ministre du Travail dans la nouvelle administration Clinton.
[7] Voir de Sergio Bologna, qui travaille depuis longtemps sur le travail dit autonome, l’article « Wenn immer mehr Menschen aus Gesichter Arbeit herausfallen » paru dans la Frankfurter Rundschau du 16 février 1994. Cf. aussi « Downward Mobility, Corporate Castoffs are struggling just to stay in the Middle Class » in Business Week, March 23, 1992,
[8] « Jobs, Jobs, Jobs, Eventually » in Business Week, June 14, 1993. Cf. l’encart du Monde, Initiatives, du 23 février 1994, consacré à « L’emploi de demain vu en noir ».
[9] Comme le soutiennent A.J. Mayer, « The Lower Middle Classes as Historical problem », in Journal of modern History, n° 3, 1975, et P.N. Stearns, « The Middle-Class : Toward a Precise Definition », in Comparative Studies in Society and History, July 1979.

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