Leçons de Printemps 2015 : Éviter les pièges cet automne

Par Mis en ligne le 22 juin 2015

L’épisode de grève étu­diante du prin­temps a déçu et frus­tré beau­coup d’étudiantEs de l’UQAM, même si peu osent le dire. Beaucoup de per­son­nes ont fait confiance aux comi­tés Printemps 2015 pour mener à bien le mou­ve­ment de grève « contre l’austérité et les hydro­car­bu­res ». Dès jan­vier, nous cri­ti­quions le manque de repré­sen­ta­ti­vité et les limi­tes stra­té­gi­ques inhé­ren­tes à ces comi­tés1. La base étu­diante doit dès main­te­nant tirer les leçons du Printemps 2015 afin d’éviter de tomber dans les mêmes pièges cet automne.

Décimons d’emblée une confu­sion entou­rant les comi­tés Printemps 2015 (P2015) : non, « comi­tés Printemps 2015 » et « mou­ve­ment étu­diant » ne sont pas syno­ny­mes. Les comi­tés P2015 ne sont pas des asso­cia­tions étu­dian­tes ni des comi­tés de liai­sons offi­ciels. Ils n’ont de comp­tes à rendre à per­sonne, contrai­re­ment aux comi­tés et assos légi­ti­mes. Il s’agit d’un réseau de comi­tés mili­tants auto­pro­cla­més et décen­tra­li­sés. Malgré l’usage sys­té­ma­ti­que du « nous » dans leurs publi­ca­tions, les comi­tés P2015 orga­ni­sent prin­ci­pa­le­ment des cer­cles res­treints de mili­tan­tEs radi­caux-ales uni­ver­si­tai­res loca­li­séEs à Montréal. Bien que ces mili­tan­tEs soient mar­gi­naux-ales au sein du mou­ve­ment étu­diant, leurs idées y ont tou­te­fois exercé une influence majeure en terme de stra­té­gies de mobi­li­sa­tion, de liens iden­ti­tai­res et de dis­cours poli­ti­ques.

Du 23 mars au 6 avril, des asso­cia­tions étu­dian­tes – struc­tu­res légi­ti­mes et repré­sen­ta­ti­ves du mou­ve­ment étu­diant – regrou­pant près de 60 000 étu­dian­tEs ont démo­cra­ti­que­ment voté dif­fé­ren­tes moda­li­tés de grève contre l’austérité. Leur débrayage a été tout aussi massif lors des mani­fes­ta­tions des der­niers mois (80 000 étu­dian­tEs le 31 octo­bre 20142, 135 000 le 2 avril 20153 ou encore 40 000 le 1er mai 20154). Les comi­tés P2015 ont joué le rôle impor­tant d’avant-garde poli­ti­que dans la mobi­li­sa­tion, l’orientation poli­ti­que et l’organisation de ces actions.

Leur struc­ture en réseau leur a aussi servi de pré­texte pour pren­dre des déci­sions à la place de la majo­rité, au nom de la Cause et de l’auto-organisation de la base. Ainsi, les étu­dian­tEs gré­vis­tes de l’UQAM n’ont jamais été consul­téEs pour le pique­tage dur du 30 mars, pour les levées de cours hou­leu­ses ou pour le sac­cage qui a suivi l’occupation du pavillon DS le 8 avril. La série d’actions qui ont défrayé la man­chette n’a jamais fait l’objet de débats ou de déci­sions démo­cra­ti­ques larges.

Absence de lea­der­ship des assos
Si des grou­pus­cu­les et des indi­vi­dus radi­caux ont réussi à avoir autant d’attention et d’influence, c’est en grande partie dû au manque de lea­der­ship cohé­rent et mili­tant pro­ve­nant des assos étu­dian­tes loca­les et natio­na­les. À l’UQAM, par exem­ple, cer­tai­nes éluEs étu­dian­tEs ont déserté leur mandat en délé­guant aux comi­tés P2015 le tra­vail poli­ti­que à accom­plir auprès de leurs pro­pres mem­bres.

À l’AFELC5, per­sonne n’a cru bon d’organiser des cam­pa­gnes poli­ti­ques mas­si­ves ou de faire appel aux quel­ques 4 000 mem­bres durant les deux semai­nes et demie de grève de l’association : rien sur la page Facebook, rien sur le site, aucune affi­che dans l’UQAM. Un cour­riel d’invitation de masse a tou­te­fois été envoyé le 26 mars au sujet des actions entou­rant les mena­ces d’expulsions poli­ti­ques pla­nant sur neuf mili­tan­tEs. Le seul tra­vail offi­ciel a été réa­lisé entre la poi­gnée de mili­tan­tEs du comité de mobi­li­sa­tion, prin­ci­pa­le­ment orga­nisé à tra­vers son groupe Facebook fermé.

Le bilan du prin­temps nous force à ques­tion­ner l’efficacité et l’aspect anti­dé­mo­cra­ti­que des stra­té­gies d’actions com­man­dos éla­bo­rées par les cli­ques de mili­tan­tEs. À terme, leur inter­ven­tion ultra­ra­di­cale a été l’un des fac­teurs prin­ci­paux dans la désar­ti­cu­la­tion du mou­ve­ment étu­diant, plongé de manière pré­ci­pi­tée dans une grève sans objec­tifs clairs, concrets et attei­gna­bles. Le dépha­sage entre la conscience poli­ti­que des élites mili­tan­tes et celle de la majo­rité des étu­dian­tEs a conduit à deux pièges majeurs :

  • la volonté de rem­pla­cer par une « démo­cra­tie directe » issue de l’auto-organisation la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive des struc­tu­res offi­ciel­les ;
  • la for­mu­la­tion d’un dis­cours tou­jours plus radi­cal, malgré l’essoufflement du mou­ve­ment de contes­ta­tion.

Quels gains le mou­ve­ment de grève du prin­temps nous a-t-il permis d’obtenir ? Objectivement, aucun. Subjectivement, il aura par­ti­cipé à la radi­ca­li­sa­tion de nou­vel­les cou­ches de la popu­la­tion, prin­ci­pa­le­ment étu­dian­tes. Leur révolte néces­site tou­te­fois d’être cana­li­sée de manière construc­tive et effi­cace cet automne. Pour l’instant, nous nous retrou­vons devant une répres­sion et des reculs his­to­ri­ques qui pren­dront des mois, sinon des années à sur­mon­ter. Quelques épi­so­des déter­mi­nants du prin­temps sont sur­vo­lés plus bas.

Le lien avec la majo­rité
Même les mili­tan­tEs de bonne foi peu­vent perdre le lien qui est censé les unir à la majo­rité de leurs congé­nè­res. Le pouls des autres devient de plus en plus dif­fi­cile à pren­dre lors­que l’on est obnu­bilé par sa pra­ti­que mili­tante, entouré pres­que exclu­si­ve­ment de ses cama­ra­des de lutte et enrobé dans un envi­ron­ne­ment Facebook qui conforte nos opi­nions.

La mau­vaise foi surgit au moment où, plutôt que de consta­ter l’ampleur de la tâche et de faire les efforts adé­quats pour convain­cre ces autres, on rejette la faute sur cette majo­rité « endor­mie », « inca­pa­ble de com­pren­dre », voire « de droite ». Les expli­ca­tions méca­nis­tes devien­nent alors bien com­mo­des pour éviter l’autocritique et se vic­ti­mi­ser face au pou­voir « mani­pu­la­teur » des médias et « cor­rompu » des struc­tu­res. Si ces ris­ques sont et ont tou­jours été pré­sents, ils ne consti­tuent pas une fata­lité dis­cré­di­tant à tout jamais ces ins­ti­tu­tions. Ce type de logi­que revient un peu à récla­mer l’abolition de Code de la sécu­rité rou­tière puis­que, de toute façon, des acci­dents mor­tels sur­vien­nent tou­jours.

Ce qui a fait le succès de la CLASSE en 2012 (sa nature de coa­li­tion large et unie, son tra­vail patient de mobi­li­sa­tion en région, ses reven­di­ca­tions clai­res repo­sant sur un argu­men­taire étoffé, ses porte-paro­les effi­ca­ces, un dis­cours radi­cal acces­si­ble et des pra­ti­ques démo­cra­ti­ques exem­plai­res) n’a pas été repro­duit ce prin­temps.

Démocratie directe et démo­cra­tie repré­sen­ta­tive
La popu­la­rité des actions et de la struc­ture des comi­tés P2015 étaient tou­te­fois en mesure de maxi­mi­ser le pou­voir mobi­li­sa­teur des assos et des comi­tés étu­diants. L’organisation en grou­pes affi­ni­tai­res ou en réseau n’exclut pas for­cé­ment celle des struc­tu­res repré­sen­ta­ti­ves. En fait, ces deux appro­ches ont besoin l’une de l’autre pour gran­dir. Un exem­ple d’actualité inter­na­tio­nale le démon­tre bien : l’organisation poli­ti­que des Indignados espa­gno­les a mené à la créa­tion du parti Podemos, qui vient tout juste de se hisser à la tête des mai­ries de Madrid et de Barcelone.

La rhé­to­ri­que des comi­tés P2015 oppose une vision idéa­li­sée de la démo­cra­tie directe à une concep­tion sclé­ro­sée de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Elle pose un faux dilemme aux mili­tan­tEs : vous êtes avec les « meutes enra­gées » ou vous êtes avec les bureau­cra­tes des syn­di­cats et des assos. En fait, la démo­cra­tie directe est un com­plé­ment à la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, en même temps qu’un ins­tru­ment de sa trans­for­ma­tion.

Pour s’affirmer, le phi­lo­so­phe Jean-Marie Vincent sou­tient que la démo­cra­tie directe a besoin « d’un ter­rain lon­gue­ment labouré par des ins­ti­tu­tions vivan­tes et par les luttes autour de leur mode de fonc­tion­ne­ment ». 6 La démo­cra­tie directe ne vise pas à sub­ver­tir la repré­sen­ta­tion en la sup­pri­mant. Elle la contraint à fonc­tion­ner autre­ment. Elle l’oblige « à entrer dans une dia­lec­ti­que de la base au sommet qui l’emmène loin de ses habi­tu­des de dis­tor­sion et de défor­ma­tion des aspi­ra­tions popu­lai­res dans le tra­vail de défi­ni­tion de la volonté popu­laire » 7. Si la démo­cra­tie directe est l’oxygène de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, cette der­nière est le poumon qui offre la puis­sance de res­pi­ra­tion à la démo­cra­tie directe.

Il est essen­tiel de coor­don­ner l’auto-organisation à la base avec les struc­tu­res repré­sen­ta­ti­ves étu­dian­tes afin de plon­ger le plus de monde pos­si­ble dans la lutte. Bien que cela a été le sou­hait de P20158, son appro­che a plutôt été celle du conflit et de la com­pé­ti­tion avec l’ASSÉ, les assos et les comi­tés étu­diants. Les comi­tés P2015 auraient pu servir d’articulation pour mobi­li­ser mas­si­ve­ment les étu­dian­tEs sur la base de stra­té­gies et d’actions concer­tées et démo­cra­ti­que­ment déci­dées. Ils ont plutôt cédé aux pul­sions révo­lu­tion­nai­res, jetant par-dessus bord la dis­ci­pline, la ratio­na­lité et l’esprit de stra­té­gie néces­sai­res pour vain­cre un ennemi plus fort que nous.

Un dis­cours iden­ti­taire
Dès l’automne 2014, le dis­cours de P2015 s’articule autour des thèmes de la lutte, de la révolte, de la meute de loups enra­gés et d’une « grève sociale inévi­ta­ble » 9 au prin­temps. Le maté­riel d’information et les pro­duits déri­vés à l’effigie du loup ont été très utiles pour construire une iden­tité gré­viste forte. À l’image du carré rouge des grèves pré­cé­den­tes, le mar­ke­ting poli­ti­que agres­sif de P2015 a réussi à cana­li­ser la colère d’une couche mili­tante d’étudiantEs. La rhé­to­ri­que émeu­tière de P2015 n’a tou­te­fois pas offert d’orientations stra­té­gi­ques adap­tées aux dif­fé­ren­tes étapes du mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion.

La grève géné­rale, par­tout tout le temps
Tout le dis­cours de P2015 est arti­culé autour de la grève géné­rale comme fin en elle-même et comme moyen à uti­li­ser à toute occa­sion et en tous lieux. Le maté­riel de P2015 fait la pro­mo­tion de l’idée et des moda­li­tés de la grève géné­rale, mais reste dis­cret quant à sa néces­sité stra­té­gi­que. Les tracts par­lent de son poten­tiel de « menace » et de « rap­port de force » 10 face au gou­ver­ne­ment, mais sur­tout de l’urgence de faire cette grève et de la recon­duire coûte que coûte11. On cher­chera en vain les répon­ses aux ques­tions : quel­les stra­té­gies adop­ter si cette grève n’a aucun effet sur l’UQAM et le gou­ver­ne­ment ? Que faire sous l’injonction ? Et si les étu­dian­tEs ne veu­lent plus faire la grève ?

En outre, plu­sieurs assos se sont mises à faire la pro­mo­tion de la grève après l’avoir votée en assem­blée géné­rale. Contrairement à 2012, on aura tenté sans succès d’assister aux débats pré­pa­ra­toi­res, aux séan­ces d’information ou aux cam­pa­gnes sérieu­ses sur les enjeux d’une grève.

Contrairement à ce qu’affirme l’AFÉA12, la grève ce n’est pas du « bonbon », du moins pas pour la majo­rité des étu­dian­tEs de l’UQAM. C’est un sacri­fice fami­lial pour les parents étu­diants. C’est un sacri­fice éco­no­mi­que pour ceux et celles qui vivent sous le seuil de la pau­vreté et dont les jours de tra­vail sont comp­tés. C’est un sacri­fice phy­si­que et psy­cho­lo­gi­que pour les per­son­nes bru­ta­li­séEs par la police. Si cer­tai­nEs font ces sacri­fi­ces en toute connais­sance de cause, ces per­son­nes n’ont ni l’autorité morale ni la légi­ti­mité d’en deman­der autant aux autres. Le mili­tan­tisme est par­fois un luxe que cer­tai­nEs ne peu­vent pas se per­met­tre. Le nier, c’est mépri­ser les condi­tions d’existence des clas­ses tra­vailleu­ses et popu­lai­res, de la majo­rité.

Pour une appro­che tran­si­toire

Cela ne jus­ti­fie pas l’inaction pour autant. Les cou­pu­res et les haus­ses enra­gent les gens. Le « monde ordi­naire » ne déve­loppe tou­te­fois pas auto­ma­ti­que­ment une conscience poli­ti­que des roua­ges du capi­ta­lisme et de la néces­sité du socia­lisme. Voilà pour­quoi il est néces­saire de pren­dre ces per­son­nes-là où se situe leur réflexion et leur indi­quer de manière com­pré­hen­si­ble le chemin à emprun­ter pour lutter effi­ca­ce­ment et gagner.

Malgré ce que P2015 pré­tend13, le mou­ve­ment du prin­temps n’a pas « repris » là où la grève de 2012 s’est arrê­tée. La conscience poli­ti­que des étu­dian­tEs ne suit pas une pente ascen­dante conti­nue. Elle connaît des pério­des d’avancement et de recul aux­quels nous devons nous ajus­ter avec flexi­bi­lité. Il ne s’agit pas de demeu­rer dans le statu quo en se col­lant à la conscience immé­diate des gens. Pas plus que de ne s’en décon­nec­ter en se pro­je­tant à des années-lumière devant elle. Le défi demeure celui d’analyser constam­ment la situa­tion afin d’identifier la pro­chaine étape, la pro­chaine reven­di­ca­tion qui per­met­tra au mou­ve­ment d’avancer de manière unie et com­ba­tive.

Depuis le 1er mai, date ultime d’une « grève sociale » qui n’est jamais adve­nue, le mot d’ordre de P2015 semble être celui de la grève géné­rale à l’automne. Continuer de réci­ter ce mantra ne fera que bra­quer encore plus ceux et celles qui doi­vent la faire, cette grève géné­rale. Durant le prin­temps, les comi­tés P2015 ont prêté de faus­ses inten­tions de grève aux syn­di­cats du milieu de la santé14 et ont mal ana­lysé l’état de conscience parmi les étu­dian­tEs. Le mou­ve­ment gré­viste qu’ils ont conduit s’est effon­dré aussi vite qu’il s’est bâti. Cette appro­che n’a mené à aucune vic­toire, au contraire.

Pour des objec­tifs clairs et envi­sa­gea­bles

Cet automne, ça passe ou ça casse. La fenê­tre de lutte his­to­ri­que qui s’ouvre avec le renou­vel­le­ment des conven­tions col­lec­ti­ves des 577 700 employéEs du sec­teur public et para­pu­blic ainsi que la mobi­li­sa­tion sans pré­cé­dent contre l’austérité a le poten­tiel de faire tomber le gou­ver­ne­ment. Une cam­pa­gne axée sur une jour­née natio­nale de per­tur­ba­tion éco­no­mi­que cou­plée à une grève géné­rale syn­di­cale de 24 h a des chan­ces de se réa­li­ser. Encore faut-il que la base syn­di­cale s’organise elle-même pour la mener, malgré l’opposition de leur propre direc­tion. Pour s’assurer un impact cer­tain, les syn­di­quéEs devront aussi for­mu­ler des reven­di­ca­tions capa­bles de tou­cher et de mobi­li­ser l’ensemble des clas­ses tra­vailleu­ses popu­lai­res.

À l’UQAM, avant de tenter de mobi­li­ser les étu­dian­tEs autour d’une grève géné­rale illi­mi­tée, les mili­tan­tEs devraient penser à une cam­pa­gne mas­sive sur l’utilité et la néces­sité du syn­di­ca­lisme étu­diant. Sinon, nous ris­quons de nous retrou­ver face à de nou­vel­les ven­det­tas visant à dis­sou­dre nos assos. La pos­si­bi­lité de grève des mem­bres du SPUQ15, du SÉTUE16 et du SCCUQ17 à l’automne offre une occa­sion de se coa­li­ser autour de deman­des pré­ci­ses comme l’arrêt des cou­pu­res et la réem­bau­che de pro­fes­seu­rEs, le trans­fert de postes de char­géEs est de cours dans le corps pro­fes­so­ral et le ren­for­ce­ment de la coges­tion uni­ver­si­taire.

De plus, l’évidence de l’imposition d’une loi spé­ciale ou d’un décret du gou­ver­ne­ment nous force dès main­te­nant à éla­bo­rer une stra­té­gie concer­nant l’action illé­gale. Dans un tel contexte défa­vo­ra­ble, nous cour­rons à notre perte si l’accent n’est pas mis dès main­te­nant sur la mobi­li­sa­tion démo­cra­ti­que du plus grand nombre.

Il est essen­tiel de se fixer des objec­tifs clairs et envi­sa­gea­bles qui poin­tent vers un chan­ge­ment social radi­cal. Sinon, com­ment ferons-nous pour savoir qui a gagné, quand arrê­ter ou quand conti­nuer ?

Quelques épi­so­des déter­mi­nants du prin­temps
La perte de l’AFESPED

En février, des étu­dian­tEs oppo­séEs à la grève obtien­nent la tenue par l’UQAM d’un réfé­ren­dum élec­tro­ni­que concer­nant la repré­sen­ta­ti­vité de l’AFESPED18. À l’issue du scru­tin en mars, une faible majo­rité d’étudiantEs désa­vouent leur asso­cia­tion19, ce qui met fin à sa recon­nais­sance par l’UQAM. Ce résul­tat aurait dû servir d’électrochoc pour faire réa­li­ser la gra­vité du pro­blème qui déchire les étu­dian­tEs sur la ques­tion du syn­di­ca­lisme estu­dian­tin. Plutôt que de mener une cam­pa­gne hon­nête sur l’enjeu de fond – la lutte pour le lea­der­ship poli­ti­que de l’asso –, les exé­cu­tan­tEs ten­tent de dépo­li­ti­ser le pro­blème en misant sur une cam­pa­gne axée autour des ser­vi­ces offerts par l’association. L’occasion d’élaborer une stra­té­gie adé­quate pour convain­cre la majo­rité de la néces­sité du syn­di­ca­lisme mili­tant est ratée. Les étu­dian­tEs per­dent ainsi une struc­ture démo­cra­ti­que, un outil éco­no­mi­que et poli­ti­que impor­tant en se divi­sant sur des lignes poli­ti­ques intran­si­gean­tes.

Le pique­tage dur

À la fin du mois de mars, le blo­cage de l’UQAM par des mili­tan­tEs radi­caux sert sur un pla­teau d’argent le pré­texte à la direc­tion pour faire appli­quer une injonc­tion contre toutes les levées de cours et tous les blo­ca­ges. Les étu­dian­tEs gré­vis­tes et le per­son­nel de l’UQAM ne sont ni consul­téEs ni mobi­li­séEs pour cette action. La repré­sen­tante des étu­dian­tEs au Conseil d’administration et au Comité exé­cu­tif de l’UQAM, Justine Boulanger, défend cette appro­che en affir­mant que toutes les actions ne peu­vent pas être « néces­sai­re­ment » expli­quées à tout le monde. « Tout ne peut pas pro­ve­nir des AGs ou des comi­tés, et c’est tant mieux ainsi », écrit-elle sur Facebook20.

CertainEs mili­tan­tEs s’aliènent leurs pro­pres appuis en tabas­sant des employéEs venuEs tra­vailler. Les pas­san­tEs es ont droit à des insul­tes de cégé­pien­NEs arbo­rant fiè­re­ment leur ban­nière « Brûle toute » et « ACAB ». Les mili­tant-es radi­caux blo­quent l’accès à l’université à des mil­liers d’étudiantEs qui ne sont pas en grève, prin­ci­pa­le­ment ceux et celles de l’École des scien­ces de la ges­tion, et for­cent l’annulation de la pre­mière jour­née de col­lecte de sang annuelle d’Héma-Québec. D’autres indi­quent faus­se­ment sur une ban­nière qu’« aucun cours, éva­lua­tion ni remise n’auront lieu » à l’AFELC, bafouant ainsi les déro­ga­tions déci­dées en AG.

Dépourvu de mes­sage uni­fi­ca­teur et d’effectifs, le blo­cage s’essouffle en fin d’après-midi sans éta­blir de rap­port de force avec l’UQAM, encore moins avec le gou­ver­ne­ment. Organisée de manière ouverte et démo­cra­ti­que, cette action aurait tou­te­fois pu consti­tuer la meilleure façon de faire entrer la com­mu­nauté uqa­mienne en lutte. Elle aura pu sur­vi­vre à l’injonction si elle avait été appuyée sur une mobi­li­sa­tion de masse et des reven­di­ca­tions concrè­tes.

Le ludi­que avant la soli­da­rité
Le 1er avril, au moment où la grève étu­diante bat son plein, P2015 orga­nise une mani­fes­ta­tion de « soli­da­rité étu­diante avec le sec­teur de la santé » 21. Cette soli­da­rité avec les employéEs de ce sec­teur fait partie du dis­cours de P2015 depuis le mois de jan­vier. La mani­fes­ta­tion débute au Cégep du Vieux-Montréal, passe devant le CSSS Jeanne-Mance et ter­mine sa course devant le CHUM. Il s’agit de l’action prin­ci­pale orga­ni­sée par P2015 pour démon­trer concrè­te­ment sa soli­da­rité avec des tra­vailleu­rEU­SEs hors de l’UQAM. Des 1 000 per­son­nes qui indi­quent vou­loir y par­ti­ci­per sur l’événement Facebook, seule une cin­quan­taine vont appuyer les employéEs dans la rue. Près de 600 étu­dian­tEs pré­fè­rent par­ti­ci­per à une autre acti­vité de P2015, une fausse mani­fes­ta­tion de droite, qui s’arrête cinq minu­tes devant le CHUM pour scan­der « À bas les syn­di­cats ! »

Le manque de cohé­sion poli­ti­que et orga­ni­sa­tion­nel des comi­tés P2015 joue un rôle majeur dans l’échec de cette action. Appeler à un « front social contre l’austérité » n’est pas suf­fi­sant pour qu’il se maté­ria­lise. La soli­da­rité n’est pas uni­que­ment un prin­cipe, un concept abs­trait. Il s’agit d’une pra­ti­que sociale qui s’apprend et qui s’opère dans le concret des luttes.

La démis­sion en bloc à l’ASSÉ
Lors du congrès de l’ASSÉ les 4 et 5 avril, la coor­di­na­tion natio­nale veut dis­cu­ter d’un arrêt de la grève en vue d’une reprise à l’automne. Payant pour son manque de lea­der­ship des der­niers mois, elle démis­sionne en bloc sous la pres­sion de mili­tan­tEs radi­caux. Ces der­niè­rEs font d’ailleurs voter une motion de « des­ti­tu­tion sym­bo­li­que » à l’exécutif sor­tant22, rajou­tant l’insulte à l’injure. Le ton vin­di­ca­tif de la nou­velle équipe en faveur du main­tien de la grève consa­cre la chute du mou­ve­ment. Le 10 avril, seuls 7 % des étu­dian­tEs col­lé­giaux et uni­ver­si­tai­res du Québec sont en grève. Le bilan nul et les stra­té­gies inef­fi­ca­ces des assos et de P2015 jouent un rôle de pre­mier plan dans le vote pour le retour en classe, notam­ment à l’AFELC. 

Le sac­cage du DS

Le 9 avril, la dif­fu­sion d’images du sac­cage ayant suivi l’occupation du pavillon J.-A. De Sève, la veille, par­ti­cipe à dimi­nuer le peu de sou­tien popu­laire à la lutte étu­diante. Avant même la dif­fu­sion de ces images, un son­dage Léger-Le Devoir mené du 6 au 9 avril indi­que que 66 % des son­déEs désap­prou­vent le mou­ve­ment de grève étu­diante contre 24 % qui l’approuvent. Seule la tran­che des 18-24 ans appuie mas­si­ve­ment la grève à 47 % 23.

L’occupation sur­vient à la suite d’une inter­ven­tion injus­ti­fiée sur le campus d’une cen­taine de poli­ciè­rEs venues y arrê­ter des étu­dian­tEs qui pro­cé­daient à des levées de cours illé­ga­les. Si l’occupation se déroule dans une atmo­sphère fes­tive, les choses se gâtent en fin de soirée. Les par­ti­ci­pant­sEs peu­vent alors consta­ter le vrai visage du « comité invi­si­ble » et des autres insur­rec­tio­na­lis­tes. Certains étu­diants sont roués de coups en ten­tant d’empêcher les ultra­ra­di­caux de faire de la casse. Cela ne les empê­che pas de fra­cas­ser les vitri­nes du Service à la vie étu­diante, ser­vice qui finance à coût de dizai­nes de mil­liers de dol­lars les comi­tés aux­quels leurs pro­pres grou­pes s’abreuvent. En outre, l’argent de la caisse du café étu­diant Tasse-toi est dérobé. Un petit mot cyni­que y est laissé : « On aime les cafés auto­gé­rés ».

Tout casser en déses­poir de cause n’a ni favo­risé la soli­da­rité des luttes ni permis d’établir un quel­con­que rap­port de force. La « diver­sité des tac­ti­ques », si elle peut être utile dans cer­tains cas, ne mène à rien lorsqu’elle est uti­li­sée comme un chèque en blanc per­met­tant à n’importe qui de faire n’importe quoi, n’importe où.

Les jours sui­vants, des poèmes ano­ny­mes sont dis­tri­bués dans l’UQAM. Ils par­lent des évé­ne­ments comme d’une « œuvre d’art » rele­vant de la « poésie ». L’AFÉA fait quant à elle impri­mer des affi­ches affir­mant que « Le van­da­lisme est une vue de l’esprit ».

L’essoufflement
Après la mani­fes­ta­tion natio­nale du 2 avril, le mou­ve­ment de contes­ta­tion se rabou­grit à son noyau mili­tant du centre-ville de Montréal. Le 10 avril, 85 % des gré­vis­tes sont loca­li­séEs à Montréal (42 % à l’UQAM, 25 % au Cégep du Vieux-Montréal, 18 % à l’Université de Montréal) tandis que 15 % s’en trou­vent à l’extérieur 24. À la fin avril, des mili­tan­tEs éri­gent une série de cam­pe­ments de for­tune sur le ter­rain de dif­fé­rents Cégeps (Vieux-Montréal, Saint-Laurent, Rosemont, Maisonneuve, Lionel Groulx, Sherbrooke, Saint-Hyacinte, Valleyfield, Jonquière). La plu­part des cam­pe­ments sont déman­te­lés en mai.

Les mena­ces d’expulsions poli­ti­ques
Au début avril, le dis­cours de P2015 se recen­tre autour de la lutte contre la « dérive aus­té­ri­taire » et les mena­ces d’expulsions poli­ti­ques à l’UQAM. Cette cam­pa­gne, concrète dans ses reven­di­ca­tions et forte de nom­breux appuis, échoue cepen­dant à mobi­li­ser mas­si­ve­ment les étu­dian­tEs. À notre avis, il serait avan­ta­geux de mettre l’accent sur la menace que consti­tuent les pos­si­bles expul­sions poli­ti­ques pour la coges­tion uni­ver­si­taire. Cela per­met­trait de déper­son­na­li­ser l’enjeu et de tou­cher le concret du cursus sco­laire des étu­dian­tEs (com­mande de cours, entente d’évaluation, struc­ture des pro­gram­mes, etc.).

Julien Daigneault

2015/06/03

  1. Julien Daigneault. L’horizontalité une erreur stra­té­gi­que. dans Réflexions socia­lis­tes vol.2 #1 Hiver 2015. p.4
  2. Arnaud Theurillat-Cloutier. La plus grande mobi­li­sa­tion sociale depuis le « prin­temps érable », dans rico​chet​.media. 03-11-2014
  3. La Presse Canadienne. Imposante mani­fes­ta­tion au centre-ville de Montréal, dans lapresse​.ca. 02-04-2015.
  4. Coalition du 1er mai. Mandats de grève.
  5. Association facul­taire étu­diante de lan­gues et com­mu­ni­ca­tion de l’UQAM
  6. Jean-Marie Vincent [1983] Démocratie repré­sen­ta­tive et démo­cra­tie directe, dans La gauche, le pou­voir, le socia­lisme. Hommage à Nicos Poulantzas. Presses uni­ver­si­tai­res de France. Paris. p.72
  7. Ibid. p.71
  8. Printemps 2015. Montrer les crocs.
  9. Printemps 2015. Vers une lutte com­mune au prin­temps. Tract.
  10. Printemps 2015. Questions et répon­ses : grève géné­rale recon­duc­ti­ble. Tract.
  11. Printemps 2015. Pourquoi recon­duire la grève ?Tract.
  12. Association facul­taire étu­diante des arts de l’UQAM
  13. Printemps 2015. L’ASSÉ ne fait pas le prin­temps. 30-03-2015.
  14. Anne-Marie Provost. Nouveau prin­temps étu­diant à pré­voir. dans 24 h. 20-01-2015. p.5
  15. Syndicat des pro­fes­seurs et pro­fes­seu­res de l’UQAM
  16. Syndicat des étu­diants et étu­dian­tes employé-e-s de l’UQAM
  17. Syndicat des char­gées et char­gés de cours de l’UQAM
  18. Association facul­taire étu­diante de science poli­ti­que et droit de l’UQAM
  19. 625 votes en défa­veur de la repré­sen­ta­ti­vité de l’AFESPED, 578 votes en faveur
  20. Justine Boulanger, com­men­taire sur la page Facebook du Comité Mob AFELC. 30-03-2015.
  21. Printemps 2015. « À Qui pro­fite notre santé ? » Manifestation de soli­da­rité étu­diante avec le sec­teur de la santé – Quartier Latin. Événement Facebook.
  22. ASSÉ. Texte enté­riné par le congrès de l’ASSÉ du 4 et 5 avril 2015. 06-04-2015.
  23. Sondage Léger-Le Devoir. Politique qué­bé­coise. Pour publi­ca­tion le 11 avril 2015. p.16
  24. La grève se pour­suit au Vieux-Montréal après l’échec des péti­tion­nai­res, dans ici​.radio​-canada​.ca.

Julien Daigneault

admi­nis­tra­teur et rédac­teur pour Réflexions socia­lis­tes
membre actif d’Alternative Socialiste
étu­diant à la maî­trise en com­mu­ni­ca­tion, UQAM

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