Anarchisme, autogestion et pollinisation des idées

Une entrevue avec Anna Kruzynski

Par Mis en ligne le 26 juin 2015

À l’instar de plu­sieurs, Anna Kruzynski a com­mencé à mili­ter le mou­ve­ment étu­diant. Rapidement, elle s’est butée à la dif­fi­culté de chan­ger les choses de l’intérieur. C’est tou­te­fois les formes orga­ni­sa­tion­nelles non hié­rar­chiques et la série d’actions directes qui ont marqué la fin des années 1990 comme le Plan G, l’Opération SALAMI, l’occupation du Conseil du patro­nat du Québec et l’occupation du bureau du rec­teur à McGill, qui sont venues confir­mer beau­coup de sen­ti­ments et de valeurs chez la mili­tante. « C’est à partir de ce moment-là que je suis deve­nue à la fois anti­ca­pi­ta­liste et fémi­niste », explique-t-elle.

Celle qui a éga­le­ment été du col­lec­tif fémi­niste radi­cal Némésis a été influen­cée dans son mili­tan­tisme par plu­sieurs per­sonnes, dont Isabelle Matte, orga­ni­sa­trice com­mu­nau­taire à la Clinique com­mu­nau­taire de Pointe-Saint-Charles qui lui a par­tagé connais­sances, habi­le­tés, opti­misme et espoir. Les femmes du col­lec­tif Courtepointe ont éga­le­ment ponc­tué son par­cours par leur soif de jus­tice sociale et leur per­sé­vé­rance dans le temps. Puis, il y a Marcel Sévigny, mili­tant anar­chiste, avec qui elle a fondé la Pointe liber­taire en 2005 et qui lui a permis de faire le pont entre ses idées radi­cales et l’organisation révo­lu­tion­naire sur un ter­ri­toire donné.

Le Journal des Alternatives s’est entre­tenu avec Anna Kruzynski, mili­tante depuis près de 20 ans et pro­fes­seure agré­gée à l’École des affaires publiques et com­mu­nau­taires à l’Université Concordia.

Journal des Alternatives (JdA). Comment intègres-tu l’anarchisme dans ta mili­tance ? Comment le vis-tu au quo­ti­dien ?

Anna Kruzynski (AK). Être anar­chiste, c’est un peu être une étran­gère dans sa propre société. Dans ma vie quo­ti­dienne, dans mes impli­ca­tions mili­tantes, dans mes rela­tions inter­per­son­nelles, à mon tra­vail. À tous les niveaux en fait, j’ai une bous­sole éthique avec laquelle je me pro­mène. Là-dedans, il y a des valeurs comme la soli­da­rité, la jus­tice sociale, l’autonomie, l’autodétermination, l’autogestion, le res­pect, l’aide mutuelle, etc. Des valeurs qui ne sont clai­re­ment pas celles de la société dans laquelle on est.

Pour moi, ce qui importe, c’est notam­ment l’autonomie d’agir en fonc­tion de nos valeurs, ce qui implique d’adopter une stra­té­gie dite de conflit face à l’État et aux élites éco­no­miques. Agir pour éra­di­quer les causes de l’exploitation et de l’oppression. Agir, oui, mais en fonc­tion de déci­sions prises par celles et ceux qui sont direc­te­ment concer­nés-es – l’autodétermination – et qu’on s’organise pour avoir une prise sur l’opérationnalisation de ces déci­sions – l’autogestion.

L’anarchie, rap­pe­lons-le, c’est ni dieu, ni maître, ni patron, ni patrie.

JdA. Qu’est-ce qui te tra­casse ces temps-ci en termes d’enjeux ?

Présentement, je trouve qu’il y a une conjonc­ture où les gens se posent des ques­tions sur nos sys­tèmes poli­tiques au Québec avec toute la cor­rup­tion qu’il y a eu et ce sen­ti­ment que jamais rien ne change, que ça fait juste empi­rer. Pour moi, c’est une conjonc­ture dans laquelle on pour­rait appor­ter des posi­tions plus anar­chistes, anti­au­to­ri­taires des sys­tèmes poli­tique et éco­no­mique de par les pen­seurs, mais aussi de par les ini­tia­tives d’un peu par­tout dans le monde.

Une chose que je me suis aper­çue, et je m’en aper­çois de plus en plus dans le mou­ve­ment anar­chiste, c’est qu’il y a très peu de dis­cus­sion, et même de recon­nais­sance, de l’impact d’être impli­qué dans ce mou­ve­ment-là, ce que ça peut avoir dans ta vie et sur toi-même. Il y a beau­coup de gens de mon âge qui sont en burn-out. De plus en plus, il y a des col­lec­tifs qui se mettent sur pied pour adres­ser ces ques­tions-là. Et je trouve que c’est impor­tant d’avoir un équi­libre et de s’occuper de soi-même, d’être en contact avec ses émo­tions, mais aussi avec son être interne et de s’écouter.

JdA. Tu t’impliques beau­coup dans ton quar­tier, Pointe-Saint-Charles. Sur quels enjeux vous pen­chez-vous ?

La chose que je trouve la plus ins­pi­rante dans le mou­ve­ment anar­chiste, dans le Sud-ouest, à Pointe-Saint-Charles en par­ti­cu­lier, c’est le fait qu’on se soit appro­prié cer­tains espaces dans le quar­tier. On se les est appro­priés par de l’action directe illé­gale, mais avec les années, c’est devenu des espaces ou des ins­ti­tu­tions qui font main­te­nant partie de la vie de quar­tier. Par exemple, le Jardin de la liberté, qui était un champ d’herbe à poux qui a été reven­di­qué pen­dant des années pour qu’il soit trans­formé en espace vert. Finalement, on a décidé de le faire nous-mêmes. On a fait une gué­rilla jar­di­nière et on l’a trans­for­mée en jardin. Cinq ou six ans plus tard, cet espace-là va être zoné vert.

Et la murale est un autre bon exemple. Ça fait je ne sais pas com­bien d’années que le quar­tier reven­di­quait une murale sur ce mur aveugle [situé sur la rue Knox, entre Hibernia et Charon,] et on a fait une action directe. On a com­mencé à pein­tu­rer sur le mur. On s’est fait arrê­ter et on a pré­paré notre auto­dé­fense. Pendant toute cette année-là, entre le jour où on a été arrêté et le jour du procès, j’ai négo­cié avec le CN pour qu’on puisse faire une murale. Et là on a un énorme projet : 160 per­sonnes ont été impli­quées là-dedans. Il y a eu une soli­da­rité vrai­ment incroyable autour des acti­vi­tés de quar­tiers. [NDLR : Les résidentEs du quar­tier reven­di­quaient une murale depuis près de 20 ans sur un mur appar­te­nant au CN et diverses actions directes depuis 2006, notam­ment par des mili­tant-e-s de la Pointe liber­taire et de l’Opération popu­laire d’aménagement, ont été prises pour se faire entendre. Pour en savoir plus sur le contexte.]

Dernièrement, il y a eu un acte raciste. Des gens sont venus pein­tu­rer le visage de la femme afri­caine en blanc. Il y a eu une réac­tion spon­ta­née dans le mou­ve­ment anar­chiste. Ça a été hal­lu­ci­nant et c’est une autre force. Le soir même ou à peine deux jours plus tard, il y avait une grosse ban­nière anti­fas­ciste d’affichée sur le viaduc et c’est du monde dans le mou­ve­ment anar­chiste qui a mis ça là.

Il y a aussi une nou­velle lutte : À qui la pointe ? À Pointe-Saint-Charles, avec le FRAPRU. Il y a déjà des petites actions qui se font de réap­pro­pria­tion. De grandes affiches qui disent « À qui la pointe ? », « Trop de condos », « Je veux rester dans mon quar­tier » ont été mis par­tout sur des babillards, des poteaux et des bâti­ments aban­don­nés. Il y a eu aussi une action contre Nordelec qui est un gros projet de condos. 80 % des gens de Pointe-Saint-Charles ne peuvent pas se payer un condo dans les condos qui sont en train d’être construits. Qu’est-ce qui va se passer ? Les loyers vont aug­men­ter et ils vont devoir s’en aller. Il faut vrai­ment qu’il y ait du loge­ment social. […]

Et il y a les enjeux liés au trans­port. C’est l’embouteillage constant à cause de la construc­tion, des ponts et du sur­plus de voi­tures. Toutes les rues sont blo­quées de Pointe-Saint-Charles à l’heure de pointe. Pas juste la mienne ! Je n’avais pas réa­lisé, mais toutes les rues qui sont paral­lèles à Wellington sont blo­quées. La rue Centre, com­plè­te­ment blo­quée. L’autobus ne peut même pas avan­cer !

JdA. Ce que vous faites dans Pointe-Saint-Charles est très ins­pi­rant. As-tu des conseils pour ceux et celles qui vou­draient faire la même chose dans leur propre quar­tier ?

Des fois, tout ce que ça prend, c’est de com­men­cer par un petit projet. Je pense que c’est d’essayer d’identifier dans son quar­tier quel sym­bole ou quel espace on pour­rait se réap­pro­prier, de faire cam­pagne autour de ça et de se le réap­pro­prier sans deman­der la per­mis­sion à per­sonne. Tu peux tou­jours deman­der en pre­mier pour la forme, mais il faut que l’analyse radi­cale, anti­ca­pi­ta­liste, anti­pa­triar­cale soit pré­sente dans le pro­ces­sus dès le début.

Par exemple, un jardin col­lec­tif, c’est une alter­na­tive, mais il n’y a pas néces­sai­re­ment l’analyse poli­tique qui vient avec. Pour moi, l’aspect pol­li­ni­sa­tion des idées et des pra­tiques est impor­tant. Et ça veut dire dès le début qu’il y a une conscience que ce qu’on fait ne sera pas com­plé­men­taire avec le sys­tème capi­ta­liste en place. On veut que ce soit une brèche et qu’on réflé­chisse à ce qui fait que c’est une brèche parce que c’est par­fai­te­ment com­plé­men­taire d’avoir un jardin col­lec­tif où tous les « pauvres » vont aller se nour­rir. Comme ça, l’État se sent moins res­pon­sable.

À Pointe-Saint-Charles, on a réussi à éta­blir des liens avec le milieu com­mu­nau­taire. Des fois, on peut penser qu’on peut créer quelque chose dans un quar­tier sans avoir des liens avec les ins­ti­tu­tions poli­tiques qui existent déjà. Mais tu ne peux pas juste créer un groupe anar­chiste à côté sans avoir de lien, ça ne marche pas.

Je pense aussi que c’est impor­tant de tou­jours main­te­nir des liens, de sou­te­nir et d’être soli­daire des luttes de per­tur­ba­tion à grande échelle. Des luttes de quar­tier, il faut le faire pour beau­coup de rai­sons et sur­tout pour la construc­tion d’un sys­tème alter­na­tif, mais il faut aussi faire une per­tur­ba­tion à grande échelle, à un niveau plus large que le quar­tier.

JdA. Quel serait ton plus grand rêve de mili­tante ?

Être dans une société où l’économie et la poli­tique seraient com­plè­te­ment dif­fé­rentes. Que l’économie ne soit orga­ni­sée autour des besoins et des désirs des gens et non pas orga­ni­sée autour de la quête de profit. Qu’on tra­vaille pour sub­ve­nir à nos besoins et à nos désirs. Qu’on n’est pas aliéné et loin du pro­duit de notre tra­vail. Qu’on puisse voir le pro­duit de notre tra­vail, être en contact avec. Que ce soit à plus petite échelle et que ça res­pecte plus la terre. Qu’on ait plus de temps pour s’impliquer dans la ges­tion de notre vie, donc dans la poli­tique.

Pour moi, ça serait ça mon rêve de mili­tante, qu’on vive dans une société com­plè­te­ment autre. Je sais que je ne ver­rais pas ça de mon vécu, mais j’essaie de me moti­ver pour conti­nuer à mili­ter sachant que ce qu’on fait aujourd’hui peut contri­buer à ce qui va arri­ver dans le futur !

Jacinthe Leblanc, 1er jan­vier 2014

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