Crise écologique

L’économie verte, un écran de fumée au service des puissants

Dossier : Après-crise ou crise permanente ?

Par Mis en ligne le 13 juillet 2015

Depuis quelques années, la notion d’économie verte tente de se frayer un chemin dans le voca­bu­laire média­tique et poli­tique. Substitut de choix au très gal­vaudé « déve­lop­pe­ment durable », le terme « éco­no­mie verte » sug­gère l’idée de mettre l’économie au ser­vice de la pro­tec­tion de l’environnement ou, à tout le moins, de faire en sorte que la pro­tec­tion de l’environnement soit ren­table, donc plus attrayante pour les entre­prises. Il s’agit d’une idée certes sédui­sante et ras­su­rante, puisqu’on reste en ter­rain connu, mais le marché peut-il vrai­ment régler la crise éco­lo­gique actuelle ?

Un bref retour en arrière nous permet d’avoir une vision plus large de ce qui a entraîné l’apparition de ces concepts. En 1972, la publi­ca­tion du rap­port Halte à la crois­sance ? – Rapport sur les limites de la crois­sance a fait grand bruit. Couramment appelé rap­port Meadows, du nom des cher­cheurs du MIT ayant coor­donné les tra­vaux pour le compte du Club de Rome, ce rap­port sou­li­gnait l’interdépendance des ques­tions sociales, éco­no­miques et éco­lo­giques. Ainsi, selon les dif­fé­rents scé­na­rios de pros­pec­tive pré­sen­tés, les inter­ac­tions entre la crois­sance démo­gra­phique et l’exploitation crois­sante des res­sources natu­relles entraî­ne­raient des pénu­ries de res­sources accom­pa­gnées d’un haut niveau de pol­lu­tion, les­quels engen­dre­raient la fin de la crois­sance, tant démo­gra­phique qu’économique.

De dif­fé­rents scé­na­rios pré­sen­tés par les auteurs, les seuls qui n’entraînent pas un effon­dre­ment géné­ra­lisé de l’écosystème mon­dial sont ceux qui mettent un frein à la crois­sance expo­nen­tielle de la pro­duc­tion. Il était en outre pro­posé de stop­per la crois­sance de l’industrie en ins­tau­rant des taxes per­met­tant de réorien­ter le flux moné­taire vers les acti­vi­tés les plus utiles, comme l’agriculture, les ser­vices sociaux et sur­tout la lutte contre la pol­lu­tion.

Le rap­port fait aussi état de la néces­sité de répar­tir les richesses en fonc­tion de la satis­fac­tion des besoins pri­maires de la popu­la­tion. Cela repré­sente, selon les auteurs, la condi­tion sine qua non à l’acceptation popu­laire d’une éco­no­mie sans crois­sance. L’objectif est donc « un affran­chis­se­ment de la faim et du dénue­ment qui reste, aujourd’hui encore, le pri­vi­lège de si peu d’hommes sur la Terre ».

Les conclu­sions de ce rap­port, pour­tant tou­jours criantes d’actualité, n’ont pas manqué, on s’en doute bien, de sus­ci­ter une vive polé­mique à l’époque. S’ensuivit la publi­ca­tion, en 1987, du rap­port Bruntland (inti­tulé Notre avenir à tous), com­mandé par la Commission des Nations unies pour l’environnement. Ce rap­port a jeté les bases du pre­mier Sommet de la Terre, qui a eu lieu à Rio en 1992 : le concept de déve­lop­pe­ment durable était né. Reposant sur trois piliers (envi­ron­ne­men­tal, social, éco­no­mique), celui-ci se défi­nit comme «  un déve­lop­pe­ment qui répond aux besoins du pré­sent sans com­pro­mettre la capa­cité des géné­ra­tions futures de répondre aux leurs ».

On com­prend ici que pour qu’il y ait déve­lop­pe­ment durable, il doit y avoir déve­lop­pe­ment éco­no­mique. La pré­ser­va­tion d’un habi­tat sen­sible, par exemple, n’entre pas dans la défi­ni­tion du déve­lop­pe­ment durable. L’idée de crois­sance est ainsi réha­bi­li­tée par la bande, en sug­gé­rant qu’il est pos­sible d’adapter légè­re­ment notre mode de fonc­tion­ne­ment actuel pour le rendre plus socia­le­ment et éco­lo­gi­que­ment res­pon­sable.

Depuis, le déve­lop­pe­ment durable nous a été servi à toutes les sauces, si bien que ce terme n’a plus aucune cré­di­bi­lité. La prise en compte de l’impact social des pro­jets a tran­quille­ment glissé vers la recherche de « l’acceptabilité sociale » par les gou­ver­ne­ments et les pro­mo­teurs de tous hori­zons, sorte de fabri­ca­tion de consen­te­ment à grands coups de stra­té­gies de com­mu­ni­ca­tion qui n’ont bien sou­vent que peu à envier à la pro­pa­gande sta­li­nienne…

Privatiser… pour mieux pro­té­ger ?

Terme vide de sens s’il en est un, l’économie verte met en lumière le fait que les chantres de la crois­sance se sont fina­le­ment adap­tés au choc causé par la prise de conscience mon­diale des pro­blé­ma­tiques envi­ron­ne­men­tales, qui a pour un temps semblé mena­cer leurs acquis. Aucune des solu­tions mises de l’avant par les pro­mo­teurs de cette « nou­velle éco­no­mie » ne remet en cause, on s’en doute, l’ordre établi. Tout au plus s’agit-il de penser les com­mu­ni­ca­tions en amont pour donner l’impression que la ques­tion envi­ron­ne­men­tale est au cœur des pré­oc­cu­pa­tions plutôt que de réagir en aval, en réponse à la pres­sion popu­laire. En d’autres termes, il s’agit la plu­part du temps d’écoblanchiment, puisque les efforts et l’argent inves­tis le sont en publi­cité plutôt qu’en actions concrètes en vue de réduire son impact envi­ron­ne­men­tal.

Un lieu commun très exploité laisse sous-entendre que l’on fait plus atten­tion à ses biens propres qu’à ce qui appar­tient au domaine public. En pous­sant la logique plus loin, cer­taines per­sonnes vont jusqu’à dire que la pri­va­ti­sa­tion de l’eau, par exemple, pour­rait per­mettre de pro­té­ger davan­tage la res­source et de la rendre acces­sible à tous et toutes. Il va de soi que ce qui sous-tend cette logique, c’est en fait une volonté d’augmenter les pos­si­bi­li­tés de profit, les cré­neaux d’affaires, par la mar­chan­di­sa­tion de la nature. La pri­va­ti­sa­tion des ser­vices d’eau potable, par exemple, a été tentée un peu par­tout dans le monde, avec pour résul­tats une acces­si­bi­lité réduite ou nulle pour les plus pauvres, une baisse de qua­lité géné­ra­li­sée, une aug­men­ta­tion du prix, des inter­rup­tions de ser­vice fré­quentes et un entre­tien inadé­quat des infra­struc­tures.

PIB et crois­sance

Le pro­duit inté­rieur brut (PIB) est l’indicateur tra­di­tion­nel­le­ment uti­lisé pour mesu­rer la richesse d’une nation. Toute tran­sac­tion finan­cière ayant lieu sur le ter­ri­toire d’un pays aug­mente le PIB. La crois­sance du PIB par habi­tant est censée mesu­rer la crois­sance du niveau de vie. Cependant, les actions ou les déci­sions qui n’entraînent pas de mou­ve­ments moné­taires ne contri­buent pas à l’augmentation du PIB. En consé­quence, le tra­vail non rému­néré, effec­tué majo­ri­tai­re­ment par les femmes, n’est pas reconnu comme par­ti­ci­pant à l’amélioration du niveau de vie.

Très sou­vent, les désastres éco­lo­giques contri­buent à la hausse du PIB : déver­se­ments de pétrole en mer, défo­res­ta­tion, éle­vage inten­sif et même catas­trophes natu­relles entraînent tous une aug­men­ta­tion mar­quée de l’activité éco­no­mique. De même, une popu­la­tion malade contri­bue davan­tage au PIB qu’une popu­la­tion en santé, car elle achète plus de médi­ca­ments, consomme plus d’actes médi­caux et de ser­vices spé­cia­li­sés.

En fait, la crois­sance éco­no­mique repose sur un modèle théo­rique qui ne tient pas compte des limites phy­siques de l’écosystème pla­né­taire. Nombreux sont ceux qui dénoncent donc le pro­duc­ti­visme et le consu­mé­risme incarné par le PIB, qui est loin d’être repré­sen­ta­tif du réel bien-être humain.

Une solu­tion : la tran­si­tion vers une éco­no­mie à échelle humaine

Mais pour­quoi per­siste-t-on à recher­cher la crois­sance à tout prix, sachant que cette course effré­née se fait au détri­ment de notre qua­lité de vie et même de la survie de l’espèce ? C’est qu’il faut nour­rir sans cesse le monstre que nous avons créé… En effet, l’économie actuelle repose sur la créa­tion moné­taire ex nihilo, à partir de rien, par les banques pri­vées prin­ci­pa­le­ment. Chaque fois qu’un État ou un indi­vidu emprunte une somme d’argent à la banque, le mon­tant est sim­ple­ment ins­crit à son actif, sans qu’il ne cor­res­ponde à aucune somme réelle. Ce ne sont pas les dépôts des uns qui sont prêtés aux autres, comme on est porté à le croire. La mon­naie, de nos jours, est scrip­tu­rale, c’est-à-dire créée à la pointe du stylo (ou plutôt à la touche du cla­vier). Seule une réserve en mon­naie réelle cor­res­pon­dant à une frac­tion des prêts (envi­ron 2 %) est exigée.

Évidemment, nous devons rem­bour­ser les sommes emprun­tées grâce à l’argent gagné par notre force de tra­vail (bien réelle, celle-ci ­ !), plus les inté­rêts, qui eux ne sont pas créés. En effet, les banques ne créent que le capi­tal, alors que nous devons rem­bour­ser capi­tal et inté­rêts. Si l’on conçoit l’économie glo­bale d’un pays comme un seul gros sys­tème, on com­prend aisé­ment qu’il faut qu’il y ait sans cesse crois­sance, donc aug­men­ta­tion de la masse moné­taire, pour éviter d’atteindre le stade où il devient évident qu’il n’y a pas assez d’argent en cir­cu­la­tion pour rem­bour­ser toutes les dettes. Si cela se pro­dui­sait, c’est le sys­tème éco­no­mique dans son ensemble qui implo­se­rait.

Il va de soi que le fait d’avoir confié le droit réga­lien de créer la mon­naie aux banques pri­vées leur confère un immense pou­voir. Elles peuvent non seule­ment déci­der ce qui mérite d’être financé ou non, et ce de façon tota­le­ment anti­dé­mo­cra­tique, mais elles sont aussi en total conflit d’intérêts puisque l’endettement massif est néces­saire au main­tien de ce sys­tème qui les pri­vi­lé­gie au-delà de tout.

Parmi les solu­tions qui existent pour sortir de ce marasme, l’une des plus pro­met­teuses pour­rait bien être l’abolition de ce droit cédé aux banques et plutôt créer la mon­naie (tou­jours ex nihilo) par le ver­se­ment d’un revenu de base uni­ver­sel à chaque per­sonne, de la nais­sance à la mort. Ainsi, c’est la vie humaine, et non les dettes, qui serait à la base du sys­tème éco­no­mique. L’argent serait for­cé­ment mieux réparti, confé­rant à chaque per­sonne la liberté d’échanger et de pro­duire à petite échelle. C’est ce modèle, appelé sys­tème moné­taire à divi­dende uni­ver­sel, que pro­posent, entre autres, la Théorie rela­tive de la mon­naie, éla­bo­rée par un col­lec­tif d’économistes, ainsi que l’Initiative citoyenne euro­péenne pour un revenu de base uni­ver­sel.

À partir de là, tout finan­ce­ment massif de grands pro­jets des­truc­teurs pour l’environnement ou la société devien­drait beau­coup plus ardu. En effet, si le pou­voir de finan­cer revient aux citoyens et aux citoyennes (pen­sons au socio­fi­nan­ce­ment, par exemple), les pro­jets devront faire la preuve de leur uti­lité sociale ou envi­ron­ne­men­tale. De même, les petites ini­tia­tives locales, actuel­le­ment blo­quées par manque de fonds, devraient fleu­rir et par­ti­ci­per, ce fai­sant, à la néces­saire tran­si­tion vers une éco­no­mie à échelle humaine, au ser­vice des citoyens et de leur milieu de vie immé­diat.

Comme le disait Einstein, on ne résout pas un pro­blème avec le mode de pensée qui l’a créé. La crise éco­lo­gique est une consé­quence directe du modèle pro­duc­ti­viste axé sur la crois­sance éco­no­mique. Il est absurde de s’attendre à ce que les méca­nismes de marché à l’œuvre dans ce modèle soient à même de nous per­mettre d’échapper à la crise éco­lo­gique. La main invi­sible ne pro­tège pas plus la pla­nète qu’elle ne répar­tit la richesse. Au contraire, elle pille nos res­sources et vide nos poches pour rem­plir celles des puis­sants !
Dominique Bernier

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