Entrevue avec Clifton Nicholas, cinéaste et militant mohawk

Par Mis en ligne le 08 juillet 2015

Geneviève Beaudet – Clifton Nicholas, vous êtes réa­li­sa­teur de films docu­men­taires, mili­tant au Réseau envi­ron­ne­men­tal autoch­tone et membre de la Première Nation mohawk de Kanesatake. Récemment, vous avez réa­lisé et pro­duit deux films docu­men­taires sur l’environnement : No Fracking Way (2013) et The Iron Snake (2014). Quel est votre par­cours per­son­nel ?

Clifton Nicholas – J’ai fait dif­fé­rents métiers, dont celui de came­ra­man. J’ai aussi fait une majeure en anthro­po­lo­gie et une mineure en his­toire à l’université Concordia, mais j’avais de la dif­fi­culté avec la façon dont l’anthropologie et l’histoire par- laient de nous. Malheureusement, je n’ai jamais obtenu mon diplôme, car j’ai encore une dette envers l’université ! Mais c’est plus impor­tant de faire des films. L’éducation, c’est par­fois une « arme à deux tran­chants ».

G.B. – Que voulez-vous dire ?

C.N. – Jusqu’à tout récem­ment, l’éducation offerte aux Premières Nations (PN) était sur­tout un moyen de forcer notre assi­mi­la­tion cultu­relle – ce qui est encore le cas avec l’actuel projet de loi du gou­ver­ne­ment Harper. Cette loi devrait être écrite par les PN elles- mêmes, pas par le gou­ver­ne­ment ! Les PN n’ont pas le contrôle de leur sys­tème édu­ca­tif et, en plus, les sub­ven­tions du fédé­ral pour l’enseignement dans la langue tra­di­tion­nelle ont été cou­pées. La langue tra­di­tion­nelle, c’est très impor­tant. La décla­ra­tion d’excuses du gou­ver­ne­ment concer­nant les pen­sion­nats autoch­tones n’est pas suf­fi­sante. Après la récon­ci­lia­tion, il faut la répa­ra­tion. Dire « Je m’excuse », ce n’est pas assez. Il faut se poser la ques­tion : « Qu’est-ce que je peux faire pour chan­ger la situa­tion ? »

G.B. – Pour reve­nir à l’histoire offi­cielle du Canada, c’est vrai qu’on a long­temps pré­senté les Iroquois comme les « méchants- Indiens-can­ni­bales-qui- mar­ty­ri­saient-les-mis­sion­naires »…

C.N. – Le can­ni­ba­lisme exis­tait vrai­ment comme moyen de domi­na­tion des Iroquois sur d’autres nations ! Mais l’histoire offi­cielle ne men­tionne pas sou­vent que la pra­tique de ce type de can­ni­ba­lisme a cessé après la Grande Loi de la Paix [vers l’an 1000 de notre ère]. Celle-ci a pour­tant été un évé­ne­ment très impor­tant qui avait pour but d’unir les nations des deux Amériques, qui a mené à la créa­tion de la Confédération des Cinq Nations – dont la mémoire s’est trans­mise par le wampum des Cinq Nations. La paix a ensuite été main­te­nue pen­dant des cen­taines d’années.

G.B. – Vous dites que le retour à la pra­tique de la langue tra­di­tion­nelle est très impor­tant. Combien de per­sonnes par­tagent la langue mohawk ?

C.N. – Notre langue est par­ta­gée par neuf com­mu­nau­tés, trois au Québec, quatre en Ontario et deux dans l’État de New York. Les Haudenausones sont un peu épar­pillés, ce n’est pas tou­jours facile de capter et de réunir toute l’information de notre nation. En pas­sant, un de nos cher­cheurs les plus impor­tants, Mme Audra Simpson, sera en confé­rence à Montréal cet automne. Elle est ori­gi­naire de Kahnawake et enseigne l’anthropologie à l’université Columbia.

G.B. – Les Québécois se plaignent sou­vent que les Mohawks ne parlent pas fran­çais, mais vous le parlez cou­ram­ment…

C.N. – Le fran­çais et l’anglais sont deux langues de colo­ni­sa­teurs. La deuxième langue offi­cielle du Canada devrait être une langue autoch­tone, soit la langue qui est parlée dans la région où l’Eurocanadien habite. Cela dit, je parle fran­çais à cause de mes cou­sins de Saint-Henri ! D’ailleurs, saviez- vous que les parents de Malcolm X – un de mes héros – se sont ren­con­trés à Saint-Henri 3 ? La situa­tion des Afro-Américains est simi­laire à celle des Amérindiens.

G.B. – Vous aviez 18 ans lors de la crise d’Oka. Comment voyez-vous les liens entre les Mohawks et les Québécois fran­co­phones d’aujourd’hui ?

C.N. – La nou­velle géné­ra­tion de Québécois ne connaît pas la crise d’Oka, c’est sur­pre­nant ! Récemment, j’ai fait une confé­rence sur ce sujet au Cégep de Sainte-Thérèse, et les étu­diants ont été vrai­ment récep­tifs. Peut-être à cause du prin­temps érable ? J’aimerais faire plus de confé­rences sur la crise d’Oka et j’ai déposé un projet de finan­ce­ment au Conseil des Arts et des Lettres du Québec (CALQ), mais il a mal­heu­reu­se­ment été refusé.

G.B. – Et la poli­tique qué­bé­coise ?

C.N. – Le pro­gramme de Québec soli­daire pour­rait être rece­vable, avec des ajus­te­ments… et si on votait. Le Parti qué­bé­cois a dérivé vers un natio­na­lisme étroit avec sa charte des valeurs. D’ailleurs, per­son­nel­le­ment, je suis athée, car je trouve que la reli­gion a trop sou­vent causé des conflits et de la divi­sion dans les com­mu­nau­tés.

G.B. – Le film No Fracking Way est un repor­tage sur l’opposition des Micmacs au déve­lop­pe­ment du gaz de schiste au Nouveau-Brunswick, et le film The Iron Snake traite des dan­gers envi­ron­ne­men­taux reliés aux pro­jets d’oléoducs actuels. Pourquoi avoir choisi ces sujets ?

C.N. – Lors de la crise d’Oka en 1990, j’ai été impres­sionné que les Micmacs soient venus du Nouveau- Brunswick pour nous sou­te­nir. Je vou­lais donc leur rendre la pareille en fai­sant No Fracking Way, ce qui, je l’espère, leur sera utile. En ce qui concerne les oléo­ducs, le « Serpent de fer » est pro­ba­ble­ment le plus grand danger envi­ron­ne­men­tal qu’on ait jamais connu. L’eau et la Terre sont mena­cées. Dans mon film, je donne la parole à plu­sieurs autoch­tones qui nous rap­pellent que nous sommes tous res­pon­sables de la vie sur terre et que, sans eau, il n’y a pas de vie. Et comme dit Ellen [Gabriel] dans le film : We have to stop the pipe­lines !

G.B. – Vous avez pré­senté votre film au Forum social des peuples en août der­nier. Quelles sont vos impres­sions de cet évé­ne­ment ?

C.N.– Il y a beau­coup de lea­der­ship autoch­tone qui s’éveille actuelle- ment au niveau envi­ron­ne­men­tal, et on a beau­coup dis­cuté des oléo­ducs. C’est cer­tain que les membres du Réseau envi­ron­ne­men­tal autoch­tone vont faire un suivi. Il y a des condi­tions favo­rables en ce moment. En 1997, il y a eu le Sommet de l’APEC [Asia-Pacific Economic Cooperation] à Vancouver, mais la mobi­li­sa­tion a ensuite redes­cendu. Maintenant il y a une remon­tée.

G.B. – En ter­mi­nant, quels sont vos pro­jets pour l’avenir ?

C.N. – J’ai com­mencé à tra­vailler sur mon pro­chain film qui s’appellera In the Long Shadows of the Pines – 25 Years after the Oka Crisis. Il faut main- tenant que je trouve le finan­ce­ment. Et je conti­nue à m’impliquer au Réseau autoch­tone envi­ron­ne­men­tal.

[Entrevue réa­li­sée à Kanesatake le 12 octobre 2014]

Médiagraphie

APNQL (Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador), 2014 : « Les Premières Nations au Québec sont unies dans leur oppo­si­tion à l’exploitation minière de l’uranium ». Communiqué de presse CNW Telbec, 25 sep­tembre. <http://www.newswire.>. AUBIN CÔTÉ, Marie-Christine, 2014 : « Forum social des peuples : l’heure du bilan. Le Journal des alter­na­tives, 29 août. <http://journal.alternatives.>.

CEPN (Conseil en édu­ca­tion des Premières Nations), 2014 : « Le Conseil en édu­ca­tion des Premières Nations remet en ques­tion la cré­di­bi­lité des résul­tats d’une étude de l’Institut Fraser ». Communiqué de presse CNW Telbec, 14 août. <http://​www​.news​wire​.ca/fr/>

DAVIS, Austin M., 2014 : « Professors united in call for public inquiry into mis­sing and mur­de­red abo­ri­gi­nal women ». Leader-Post, 28 août. <http://www.lea->

GABRIEL, Ellen, 2014 : « “Sometimes the law is an ass” ». Warrior Publications, 17 août. <http://warriorpublications.>.

HELE, Carl, 2014 : « Indigenous Studies explode in Montreal : More than a decade in coming ». Anishinabeknews​.ca. <http://​ani​shi​na​bek​news​.ca/​2014/>.

ITUM (Innu Takuaikan Uashat mak Mani- Utenam), 2014 : « Consultations sur l’Entente de prin­cipe ITUM /Hydro- Québec 2014 : « Oui » à l’entente avec Hydro-Québec, mais « Non » au Plan Nord sans notre consen­te­ment ». Communiqué de presse CNW Telbec, 1 er avril. <http://​www​.news​wire​.ca/fr/>.

NATIONS INNUE ET MI’GMAQ, LES, 2014 : « Les Nations Innue et Mi’gmaq envoient un mes­sage de pru­dence au Grand Chef huron-wendat Konrad Sioui sur le dos­sier de l’exploitation pétro­lière dans le Golfe du Saint-Laurent ». Communiqué de presse CNW Telbec, 18 juillet. <http://​www​.news​wire​.ca/fr/>.

NICHOLLS, Will, 2014 : « Cree per­seve- rance ». The Nation, 4 juillet. <http://​www​.pres​se​gauche​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​20419>. PICARD, Ghislain, 2014 : « Les Premières Nations sont trans­pa­rentes ». Le Devoir, 28 août. <http://​www​.lede​voir​.com/>.

RENNIE, Steve, 2014 : « Autochtones : le Ministre refuse de parler aux “chefs voyous” ». La Presse, 15 mai. <http://​www​.pres​se​gauche​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​20419>.

TREMBLAY, Jean, 2014 : « Rencontre his­to­rique entre Québec et les com­mu­nau­tés innues ». Journal de Québec, 27 juin. <http://www.journaldequebec.>.

Notes

[1] Tous les partis poli­tiques fédé­raux (à l’exception du Parti conser­va­teur); l’Assemblée natio­nale du Québec, à l’unanimité, à la suite d’une motion dépo­sée le 25 sep­tembre par la dépu­tée de Québec soli­daire Manon Massé ; l’Association des femmes autoch­tones du Canada (AFAC); Inuit Tapiriit Kanatami ; Femmes autoch­tones du Québec ; la Fédération des femmes du Québec ; Amnistie inter­na­tio­nale Canada, et plu­sieurs autres. [2] Une péti­tion tra­di­tion­nelle sur papier est orga­ni­sée par l’AFAC, et une autre est mise en ligne par le Congrès du tra­vail du Canada : http://www.con- gres​du​tra​vail​.ca/​c​e​n​t​r​e​-​d​a​c​tion/ jus­tice-pour-les-femmes-autoch­tones- dis­pa­rues-et-assas­sin-es

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