Le surgissement du Front national et le racisme des intellectuels en France

Par Mis en ligne le 01 avril 2014

L’importance du vote pour Marine Le Pen accable et sur­prend. On cherche des expli­ca­tions. Le per­son­nel poli­tique y va de sa socio­lo­gie por­ta­tive : la France des gens d’en bas, des pro­vin­ciaux égarés, des ouvriers, des sous-édu­qués, effrayée par la mon­dia­li­sa­tion, le recul du pou­voir d’achat, la déstruc­tu­ra­tion des ter­ri­toires, la pré­sence à leurs portes d’étranges étran­gers, veut se replier sur le natio­na­lisme et la xéno­pho­bie.

C’est déjà du reste cette France « retar­da­taire » qu’on accu­sait d’avoir voté non au réfé­ren­dum sur le projet de Constitution euro­péenne. On l’opposait aux classes moyennes urbaines édu­quées et modernes, qui font tout le sel social de notre démo­cra­tie bien tem­pé­rée.

Disons que cette France d’en bas est quand même, en la cir­cons­tance, le baudet de la fable, le pelé et le galeux « popu­liste » d’où nous vient tout le mal lepé­niste. Étrange, au demeu­rant, cette hargne poli­tico-média­tique contre le « popu­lisme ». Le pou­voir démo­cra­tique, dont nous sommes si fiers, serait-il aller­gique à ce qu’on se soucie du peuple ? C’est l’avis dudit peuple, en tout cas, et de plus en plus. À la ques­tion « les res­pon­sables poli­tiques se pré­oc­cupent-ils de ce que pensent les gens comme vous ? », la réponse entiè­re­ment néga­tive « pas du tout » est passée de 15 % de l’ensemble en 1978 à 42 % en 2010 ! Quant au total des réponses posi­tives (« beau­coup » ou « assez »), il est passé de 35 % à 17 % (on se repor­tera, pour cette indi­ca­tion sta­tis­tique et d’autres d’un très grand inté­rêt, au numéro hors-série de la revue La Pensée titré Le peuple, la crise et la poli­tique et réa­lisé par Guy Michelat et Michel Simon). La rela­tion entre le peuple et l’État n’est pas faite de confiance, c’est le moins qu’on puisse dire.

Faut-il conclure que notre État n’a pas le peuple qu’il mérite, et que le sombre vote lepé­niste atteste cette insuf­fi­sance popu­laire ? Il fau­drait alors, pour ren­for­cer la démo­cra­tie, chan­ger le peuple, comme le pro­po­sait iro­ni­que­ment Brecht…

Ma thèse est plutôt que deux autres grands cou­pables doivent être mis en avant : les res­pon­sables suc­ces­sifs du pou­voir d’État, de gauche comme de droite, et un ensemble non négli­geable d’intellectuels.

En défi­ni­tive, ce ne sont pas les pauvres de nos pro­vinces qui ont décidé de limi­ter autant que faire se peut le droit élé­men­taire d’un ouvrier de ce pays, quelle que soit sa natio­na­lité d’origine, de vivre ici avec sa femme et ses enfants. C’est une ministre socia­liste, et tous ceux de droite ensuite qui se sont engouf­frés dans la brèche. Ce n’est pas une cam­pa­gnarde sous-édu­quée qui a pro­clamé en 1983 que les gré­vistes de Renault — en effet majo­ri­tai­re­ment algé­riens ou maro­cains – étaient des « tra­vailleurs immi­grés […] agités par des groupes reli­gieux et poli­tiques qui se déter­minent en fonc­tion de cri­tères ayant peu à voir avec les réa­li­tés sociales fran­çaises ».

C’est un pre­mier ministre socia­liste, bien entendu à la grande joie de ses « enne­mis » de la droite. Qui a eu la bonne idée de décla­rer que Le Pen posait les vrais pro­blèmes ? Un mili­tant alsa­cien du Front natio­nal ? Non, c’est un pre­mier ministre de François Mitterrand. Ce ne sont pas des sous-déve­lop­pés de l’intérieur qui ont créé les centres de réten­tion pour y empri­son­ner, hors de tout droit réel, ceux qu’on pri­vait par ailleurs de la pos­si­bi­lité d’acquérir les papiers légaux de leur pré­sence.

Ce ne sont pas non plus des ban­lieu­sards excé­dés qui ont ordonné, par­tout dans le monde, qu’on ne délivre aux gens des visas pour la France qu’au compte-gouttes, pen­dant qu’on fixait ici même des quotas d’expulsions que devait à tout prix réa­li­ser la police. La suc­ces­sion des lois res­tric­tives, atta­quant, sous pré­texte d’étrangeté, la liberté et l’égalité de mil­lions de gens qui vivent et tra­vaillent ici, n’est pas l’oeuvre de « popu­listes » déchaî­nés.

À la manoeuvre de ces for­faits légaux, on trouve l’État, tout sim­ple­ment. On trouve tous les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs, dès François Mitterrand, et sans répit par la suite. En la matière, et ce ne sont que deux exemples, le socia­liste Lionel Jospin a fait savoir dès son arri­vée au pou­voir qu’il n’était pas ques­tion d’abolir les lois xéno­phobes de Charles Pasqua ; le socia­liste François Hollande fait savoir qu’on ne déci­dera pas les régu­la­ri­sa­tions de sans-papiers autre­ment sous sa pré­si­dence que sous celle de Nicolas Sarkozy. La conti­nuité dans cette direc­tion ne fait aucun doute. C’est cet encou­ra­ge­ment obs­tiné de l’État dans la vile­nie qui façonne l’opinion réac­tive et racia­liste, et non l’inverse.

Je ne crois pas être sus­pect d’ignorer que Nicolas Sarkozy et sa clique ont été constam­ment sur la brèche du racisme cultu­rel, levant haut le dra­peau de la « supé­rio­rité » de notre chère civi­li­sa­tion occi­den­tale et fai­sant voter une inter­mi­nable suc­ces­sion de lois dis­cri­mi­na­toires dont la scé­lé­ra­tesse nous consterne.

Mais enfin, nous ne voyons pas que la gauche se soit levée pour s’y oppo­ser avec la force que deman­dait un pareil achar­ne­ment réac­tion­naire. Elle a même bien sou­vent fait savoir qu’elle « com­pre­nait » cette demande de « sécu­rité », et a voté sans état d’âme des déci­sions per­sé­cu­toires fla­grantes, comme celles qui visent à expul­ser de l’espace public telle ou telle femme sous le pré­texte qu’elle se couvre les che­veux ou enve­loppe son corps.

Ses can­di­dats annoncent par­tout qu’ils mène­ront une lutte sans merci, non tant contre les pré­va­ri­ca­tions capi­ta­listes et la dic­ta­ture des bud­gets ascé­tiques que contre les ouvriers sans papiers et les mineurs réci­di­vistes, sur­tout s’ils sont noirs ou arabes. Dans ce domaine, droite et gauche confon­dues ont pié­tiné tout prin­cipe. Ce fut et c’est, pour ceux qu’on prive de papiers, non l’État de droit, mais l’État d’exception, l’État de non-droit. Ce sont eux qui sont en état d’insécurité, et non les natio­naux nantis. S’il fal­lait, ce qu’à Dieu ne plaise, se rési­gner à expul­ser des gens, il serait pré­fé­rable qu’on choi­sisse nos gou­ver­nants plutôt que les très res­pec­tables ouvriers maro­cains ou maliens.

Et der­rière tout cela, de longue date, depuis plus de vingt ans, qui trouve-t-on ? Qui sont les glo­rieux inven­teurs du « péril isla­mique », en passe selon eux de dés­in­té­grer notre belle société occi­den­tale et fran­çaise ? sinon des intel­lec­tuels, qui consacrent à cette tâche infâme des édi­to­riaux enflam­més, des livres retors, des « enquêtes socio­lo­giques » tru­quées ? Est-ce un groupe de retrai­tés pro­vin­ciaux et d’ouvriers des petites villes dés­in­dus­tria­li­sées qui a monté patiem­ment toute cette affaire du « conflit des civi­li­sa­tions », de la défense du « pacte répu­bli­cain », des menaces sur notre magni­fique « laï­cité », du « fémi­nisme » outragé par la vie quo­ti­dienne des dames arabes ?

N’est-il pas fâcheux qu’on cherche des res­pon­sables uni­que­ment du côté de la droite extrême – qui en effet tire les mar­rons du feu – sans jamais mettre à nu la res­pon­sa­bi­lité écra­sante de ceux, bien sou­vent – disaient-ils – « de gauche », et plus sou­vent pro­fes­seurs de « phi­lo­so­phie » que cais­sières de super­mar­ché, qui ont pas­sion­né­ment sou­tenu que les Arabes et les Noirs, notam­ment les jeunes, cor­rom­paient notre sys­tème édu­ca­tif, per­ver­tis­saient nos ban­lieues, offen­saient nos liber­tés et outra­geaient nos femmes ? Ou qu’ils étaient « trop nom­breux » dans nos équipes de foot ? Exactement comme on disait naguère des juifs et des « métèques » que par eux la France éter­nelle était mena­cée de mort.

Il y a eu, certes, l’apparition de grou­pus­cules fas­cistes se récla­mant de l’islam. Mais il y a tout aussi bien eu des mou­ve­ments fas­cistes se récla­mant de l’Occident et du Christ-roi. Cela n’empêche aucun intel­lec­tuel isla­mo­phobe de vanter à tout bout de champ notre supé­rieure iden­tité « occi­den­tale » et de par­ve­nir à loger nos admi­rables « racines chré­tiennes » dans le culte d’une laï­cité dont Marine Le Pen, deve­nue une des plus achar­nées pra­ti­quantes de ce culte, révèle enfin de quel bois poli­tique il se chauffe.

En vérité, ce sont des intel­lec­tuels qui ont inventé la vio­lence anti­po­pu­laire, sin­gu­liè­re­ment diri­gée contre les jeunes des grandes villes, qui est le vrai secret de l’islamophobie. Et ce sont les gou­ver­ne­ments, inca­pables de bâtir une société de paix civile et de jus­tice, qui ont livré les étran­gers, et d’abord les ouvriers arabes et leurs familles, en pâture à des clien­tèles élec­to­rales déso­rien­tées et crain­tives. Comme tou­jours, l’idée, fût-elle cri­mi­nelle, pré­cède le pou­voir, qui à son tour façonne l’opinion dont il a besoin. L’intellectuel, fût-il déplo­rable, pré­cède le ministre, qui construit ses sui­veurs.

Le livre, fut-il à jeter, vient avant l’image pro­pa­gan­diste, laquelle égare au lieu d’instruire. Et trente ans de patients efforts dans l’écriture, l’invective et la com­pé­ti­tion élec­to­rale sans idée trouvent leur sinistre récom­pense dans les consciences fati­guées comme dans le vote mou­ton­nier.

Honte aux gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs, qui ont tous riva­lisé sur les thèmes conjoints de la sécu­rité et du « pro­blème immi­gré », pour que ne soit pas trop visible qu’ils ser­vaient avant tout les inté­rêts de l’oligarchie éco­no­mique ! Honte aux intel­lec­tuels du néo-racia­lisme et du natio­na­lisme bouché, qui ont patiem­ment recou­vert le vide laissé dans le peuple par la pro­vi­soire éclipse de l’hypothèse com­mu­niste d’un man­teau d’inepties sur le péril isla­mique et la ruine de nos « valeurs » !

Ce sont eux qui doivent aujourd’hui rendre des comptes sur l’ascension d’un fas­cisme ram­pant dont ils ont encou­ragé sans relâche le déve­lop­pe­ment mental.

Le Monde, 5 mai 2012

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