« L’écosocialisme, c’est l’horizon capable d’intégrer cette diversité »

Par , Mis en ligne le 03 avril 2014

Sociologue et phi­lo­sophe mar­xiste franco-bré­si­lien, Michael Löwy est for­te­ment engagé dans le combat poli­tique à visée pla­né­taire. Enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), direc­teur de recherche émé­rite au CNRS, il est l’auteur de plu­sieurs ouvrages sur la pensée contem­po­raine et co-ini­tia­teur du Manifeste éco­so­cia­liste inter­na­tio­nal.

Michael Löwy

Michael Löwy

Vous êtes l’initiateur, avec Joël Kovel, du Manifeste pour l’écosocialisme. Comment ana­ly­sez-vous l’irruption de ce concept dans le débat poli­tique actuel ?

Michael Löwy. L’histoire de l’écosocialisme n’a pas débuté avec ce mani­feste. On peut citer les tra­vaux d’André Gorz en France, de Manuel Sacristan en Espagne, de Rudolph Barho en Allemagne, de Barry Commoner aux États-Unis, etc. Il faut aussi rap­pe­ler que Pierre Juquin avait signé avec Frieder Otto Wolf, de la gauche des Verts alle­mands, une décla­ra­tion en faveur d’un éco­so­cia­lisme euro­péen. En 2001, nous avons réa­lisé avec Joël Kovel une syn­thèse, créant une nou­velle dyna­mique. Puis nous avons rédigé un nou­veau texte qui a recueilli en 2008 le sou­tien de cen­taines de per­sonnes, de pays du monde entier. Ce deuxième mani­feste, dont l’enjeu était le chan­ge­ment cli­ma­tique, a été pré­senté au Forum social mon­dial. C’était une appa­ri­tion publique plus forte de l’écosocialisme. Depuis, le mou­ve­ment s’étend. Des cou­rants poli­tiques ont com­mencé à s’en empa­rer, comme en France, le NPA et ses anciens cou­rants qui ont rejoint le Front de gauche, ainsi que le Parti de gauche. Sur le plan euro­péen, une ren­contre éco­so­cia­liste s’est dérou­lée récem­ment à Genève. En Amérique latine, deux confé­rences, l’une au Venezuela et l’autre plus impor­tante à Quito (Équateur), ont eu lieu l’an der­nier. Au Brésil, un réseau éco­so­cia­liste ras­semble des mili­tants de dif­fé­rents partis poli­tiques. Il y a un inté­rêt gran­dis­sant envers l’écosocialisme. Vous me deman­dez pour­quoi ? Ce qui est dif­fi­cile à expli­quer, c’est pour­quoi cela a tant tardé?! Au regard de la gra­vité de la crise éco­lo­gique, cela fait long­temps que la gauche, les socia­listes, les com­mu­nistes auraient dû s’emparer de l’écologie.

Dans l’ouvrage col­lec­tif Écologie et Socialisme (Éditions Syllepse, 2005), vous défi­nis­sez l’écosocialisme. Est-ce un cou­rant d’idée ? Un projet poli­tique ? Les deux ?

Michael Löwy. En tant que mar­xiste, on ne peut pas sépa­rer la pra­tique de la théo­rie. Le projet éco­so­cia­liste est un constant aller-retour entre pensée et action. Avec ce projet, nous ne vou­lons pas créer un parti éco­so­cia­liste mais gagner les forces de gauche exis­tantes à l’écosocialisme afin de mener les luttes en commun. Il y a un double combat. D’un côté, convaincre la gauche de prendre l’écologie au sérieux. En paral­lèle, mener un débat avec les éco­lo­gistes pour qu’ils tiennent compte de la cri­tique mar­xiste de l’économie poli­tique. Ce double tra­vail de per­sua­sion est néces­saire. Mais il y a aussi le tra­vail pra­tique de conver­gence des luttes sociales et éco­lo­giques sur le ter­rain afin de faire émer­ger les luttes socio-éco­lo­giques. À l’approche des élec­tions muni­ci­pales en France, on peut par exemple évo­quer le thème de l’écologie urbaine avec l’exigence de trans­ports publics gra­tuits. Cela inté­resse aussi bien les couches popu­laires péri­phé­riques les plus défa­vo­ri­sées, les sala­riés, pour la créa­tion d’emplois dans les trans­ports, et les éco­lo­gistes dans l’action contre les gaz à effet de serre. Voilà un combat socio-éco­lo­gique qui pré­fi­gure le projet éco­so­cia­liste : le ser­vice public, la gra­tuité, l’emploi, l’environnement, etc.

On pour­rait très bien parler de socia­lisme ou de com­mu­nisme. Quelle est la dif­fé­rence ?

Michael Löwy. Deux rai­sons conduisent à uti­li­ser le terme d’écosocialisme. Premièrement, le bilan au XXe siècle du point de vue éco­lo­gique n’est pas brillant. La social-démo­cra­tie s’est adap­tée au capi­ta­lisme et n’a changé qu’à la marge. L’expérience du socia­lisme réel dans les pays de l’Est a été désas­treuse. Il fal­lait prendre une dis­tance cri­tique par rap­port à ces expé­riences. La deuxième raison est de mani­fes­ter l’idée que l’écologie ne peut plus être consi­dé­rée comme un point parmi tant d’autres du pro­gramme mais qu’elle est deve­nue un enjeu cen­tral dans la mise en accu­sa­tion du capi­ta­lisme. Face à la menace sur la survie de l’humanité, il faut repen­ser notre cri­tique anti­ca­pi­ta­liste et notre défi­ni­tion même du socia­lisme. Cela implique de reprendre le fil à partir de l’analyse mar­xiste mais d’aller au-delà, en posant des pro­blèmes nou­veaux. Le terme d’écosocialisme essaie de prendre acte de cette nou­veauté.

Dans cette réin­ven­tion, quels sont les points sur les­quels il faut « aller plus loin » ?

Michael Löwy. L’écosocialisme s’appuie sur l’héritage mar­xien. Toutefois, concer­nant la contra­dic­tion entre forces et rap­ports de pro­duc­tion, cela ne va plus. À la lumière de ce que l’on sait de la crise éco­lo­gique et de la nature des forces pro­duc­tives, il ne s’agit pas sim­ple­ment pour le peuple de s’approprier des formes pro­duc­tives exis­tantes mais de les trans­for­mer radi­ca­le­ment. Il faut penser cette trans­for­ma­tion du sys­tème, dans toute sa logique, à com­men­cer par les sources d’énergie, en rem­pla­çant les éner­gies fos­siles res­pon­sables du chan­ge­ment cli­ma­tique par les éner­gies renou­ve­lables. Le modèle de consom­ma­tion capi­ta­liste est aussi à consi­dé­rer. Aujourd’hui réservé à une mino­rité, il est insou­te­nable et irra­tion­nel. L’obsolescence, c’est un gas­pillage mons­trueux ! Les pro­duits sont faits pour ne pas durer et pour ne pas pou­voir être répa­rés. Cette logique irra­tion­nelle doit lais­ser place à un autre modèle de pro­duc­tion et de consom­ma­tion. Cela ne signi­fie pas de consom­mer moins. Ce n’est pas une ques­tion quan­ti­ta­tive mais qua­li­ta­tive : il faut consom­mer autre­ment, d’une façon plus satis­fai­sante pour les besoins humains et en pre­nant en compte les vrais besoins sociaux. Le chan­ge­ment implique une trans­for­ma­tion de l’appareil pro­duc­tif, mais aussi du mode de consom­ma­tion, des trans­ports, de l’énergie, du type d’agriculture, etc. C’est tout un mode de vie qu’il faut chan­ger, un modèle de civi­li­sa­tion.

Dans Marx éco­lo­giste, John Bellamy Foster sou­ligne qu’il n’effectue pas un « retour à Marx » pour des rai­sons dog­ma­tiques mais bien parce que la ques­tion de l’écologie poli­tique pose celle du dépas­se­ment du capi­ta­lisme. Est-ce cela qui donne du sens ?

Michael Löwy. Absolument. John Bellamy Foster a écrit un livre inté­res­sant sur Marx et l’écologie. C’est vrai qu’il y a chez Marx des élé­ments impor­tants (même s’ils ne sont pas très déve­lop­pés) de com­pré­hen­sion de la contra­dic­tion entre capi­ta­lisme et éco­lo­gie, notam­ment son ana­lyse de la rup­ture du méta­bo­lisme entre la société humaine et l’environnement, qui résulte du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Cette réflexion n’est pas prise en compte par les cou­rants domi­nants éco­lo­gistes qui rejettent Marx et qui refusent sa cri­tique du capi­ta­lisme. En fait, par prag­ma­tisme, ils veulent s’adapter au sys­tème capi­ta­liste. Si nous devons dia­lo­guer avec la gauche des éco­lo­gistes, qui peut nous apprendre beau­coup, il faut prendre acte des limites actuelles de l’écologie poli­tique. Sous ses formes domi­nantes, elle est au mieux sociale-libé­rale. Avec le capi­ta­lisme vert et les accords inter­na­tio­naux, c’est l’illusion que l’on pour­rait obte­nir des capi­ta­listes qu’ils pol­luent moins, à l’aide de bonus-malus. Dans les faits, cela ne marche pas, car les chan­ge­ments opérés res­tent à la marge alors que ceux qui sont néces­saires doivent être pro­fonds et radi­caux. Ce n’est pas une ques­tion de mau­vaise volonté mais les capi­ta­listes ne vont pas accom­plir de tels chan­ge­ments car ils ne sont pas ren­tables. L’attitude des milieux diri­geants capi­ta­listes, c’est « après moi le déluge ». Marx le montre très bien : le capi­ta­lisme a besoin de l’accumulation du capi­tal, des biens, des mar­chan­dises, d’une consom­ma­tion de plus en plus irra­tion­nelle. Ce sys­tème pro­duit la des­truc­tion de l’environnement. C’est pour­quoi il faut penser à une alter­na­tive sys­té­mique. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut rien faire en atten­dant l’écosocialisme. Il faut agir pour des réponses concrètes immé­diates même limi­tées. De nom­breuses luttes exem­plaires se déroulent. L’écosocialisme sor­tira de ces luttes ou alors il n’y aura pas d’avenir.

Des mou­ve­ments sociaux et poli­tiques attestent de résis­tances mais aussi de recherches mul­tiples d’une cohé­rence alter­na­tive au capi­ta­lisme glo­ba­lisé. En quoi l’écosocialisme pour­rait-il être por­teur de cette cohé­rence ?

Michael Löwy. Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste a permis un bras­sage de tous les mou­ve­ments sociaux. Les syn­di­ca­listes, les éco­lo­gistes, les fémi­nistes, les mar­xistes, les indi­gé­nistes, les socia­listes, etc. : tout le monde s’est ren­con­tré et a écouté ce que l’autre appor­tait. Rien de ce qui se passe aujourd’hui n’aurait été pos­sible sans cela. Chaque mou­ve­ment dis­pose de sa propre auto­no­mie, de ses prio­ri­tés et de son pro­gramme. Il faut res­pec­ter et ne pas essayer de tout enca­drer. Dans le même temps, nous pen­sons que l’écosocialisme est la pers­pec­tive, l’utopie ou l’horizon his­to­rique le plus capable d’intégrer cette diver­sité. Nous ne vou­lons pas sou­mettre les dif­fé­rents mou­ve­ments au pro­gramme éco­so­cia­liste, mais sim­ple­ment le pro­po­ser à la dis­cus­sion en inté­grant le plus pos­sible cette richesse. Chacun déci­dera si cela cor­res­pond à ses exi­gences.

Vous parlez d’une « ratio­na­lité éco­lo­gique » qui pas­se­rait par une « pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique et sociale »…

Michael Löwy. Nous fai­sons un bilan très sévère de la pla­ni­fi­ca­tion bureau­cra­tique en Union sovié­tique. Au début, cela a permis un déve­lop­pe­ment éco­no­mique en trans­for­mant la Russie en une puis­sance indus­trielle, mais à quel prix?! La néga­tion de la démo­cra­tie et la des­truc­tion de l’environnement… Une pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique doit être basée sur l’autogestion à tous les niveaux. Les gens gèrent leurs affaires, à l’échelle locale, natio­nale et ensuite conti­nen­tale. Il faut com­bi­ner démo­cra­tie directe et démo­cra­tie repré­sen­ta­tive avec recours au réfé­ren­dum. L’idée fon­da­men­tale de l’écosocialisme, c’est que la démo­cra­tie ne doit pas se limi­ter à la sphère admi­nis­tra­tive poli­tique mais s’étendre au ter­rain éco­no­mique. Les grandes déci­sions sur la pro­duc­tion ou les modes de consom­ma­tion appar­tiennent aux gens eux-mêmes et non aux ban­quiers, aux capi­ta­listes ou aux mar­chés. La démo­cra­tie est le seul chemin pour une ratio­na­lité sociale et éco­lo­gique.

Il y a des sala­riés qui tra­vaillent dans des sec­teurs qui ne répondent pas aux cri­tères éco­lo­giques. Comment faire ?

Michael Löwy. C’est un vrai pro­blème qui n’a pas de solu­tion simple. On peut dire que l’on va restruc­tu­rer la pro­duc­tion de telle façon que per­sonne ne sera laissé sur le bord du chemin. Dans un pro­ces­sus de tran­si­tion éco­so­cia­liste impli­quant une réor­ga­ni­sa­tion géné­rale de la pro­duc­tion, tout le monde devra retrou­ver un emploi, quitte à se former ou à reprendre ses études, à envi­sa­ger une retraite anti­ci­pée, etc. Dans l’immédiat, on peut pro­po­ser de chan­ger le type de pro­duc­tion mais dans cer­tains sec­teurs, comme les mines de char­bon par exemple, ce sera plus com­pli­qué.

Existe-t-il aujourd’hui des « expé­riences éco­so­cia­listes » ? Et un ras­sem­ble­ment majo­ri­taire pos­sible ?

Michael Löwy. Potentiellement, l’écosocialisme pour­rait uni­fier les 99 % dont par­lait le mou­ve­ment Occupy Wall Street. Seule une toute petite mino­rité para­si­taire a inté­rêt à main­te­nir coûte que coûte ce sys­tème, quitte à aller au désastre. La grande majo­rité des gens, pas seule­ment la classe ouvrière au sens strict, est poten­tiel­le­ment inté­res­sée par une trans­for­ma­tion radi­cale, allant vers l’écosocialisme. Même si on dis­pose d’un gou­ver­ne­ment éco­so­cia­liste, il y aura un pro­ces­sus de tran­si­tion qui va durer assez long­temps. Celui-ci ne va pas être décrété. Par ailleurs, on ne peut pas faire l’écosocialisme dans une seule ville ou dans un seul pays. Cependant, des expé­riences locales consti­tuent des semences d’écosocialisme. Au Brésil par exemple, le Mouvement des pay­sans sans terre s’appuie sur une ges­tion col­lec­tive, avec des coopé­ra­tives qui pro­duisent d’une façon dif­fé­rente en res­pec­tant l’environnement. Il y a aussi toutes ces ini­tia­tives concer­nant les trans­ports gra­tuits, déjà mises en pra­tique dans plu­sieurs villes en France et en Europe. Toutes ces expé­riences vont dans le sens de l’écosocialisme.

L’autre monde pos­sible Sociologue et phi­lo­sophe, auteur de nom­breux ouvrages sur Marx, Lukács, Benjamin, Kafka et Weber, Michael Löwy fait partie du comité de rédac­tion des revues Archives de sciences sociales des reli­gions, Actuel Marx, ContreTemps et Écologie et Politique. Descendant d’immigrés juifs autri­chiens, il est né en 1938 à Sao Paulo (Brésil) et vit à Paris depuis les années 1960. Sous la direc­tion du phi­lo­sophe et socio­logue Lucien Goldmann, il sou­tient sa thèse en 1964 à l’EHESS. À partir de 1969, il enseigne la socio­lo­gie à l’université de Paris-VIII, puis il est admis au CNRS en 1978. À partir de 1981, il enseigne à l’EHESS. En 2003, il est nommé direc­teur de recherche émé­rite au CNRS. Engagé dans le combat poli­tique depuis ses jeunes années pas­sées au Brésil, il est lié au cou­rant mar­xiste révo­lu­tion­naire en France. En 2007, il coécrit Che Guevara, une braise qui brûle encore, avec Olivier Besancenot. Très actif dans les forums sociaux mon­diaux, il main­tient d’intenses contacts en Amérique latine. Coauteur du Manifeste éco­so­cia­liste inter­na­tio­nal, il a coor­donné l’ouvrage col­lec­tif Écologie et Socialisme (Syllepse, 2005) et a publié Écosocialisme (« Mille et une nuits », Fayard, 2011).

L’Humanité, 14 mars 2014

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