Le remède à la déliquescence de la démocratie municipale

Après les élec­tions de l’automne, Bookchin invi­te­rait les citoyens du Québec à remettre en ques­tion le culte de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive

Le mot d’ordre du phi­lo­sophe et mili­tant éco­lo­giste amé­ri­cain Murray Bookchin (1921-2006), « démo­cra­ti­ser la répu­blique et radi­ca­li­ser la démo­cra­tie », consiste à étendre la capa­cité des citoyens à gérer ensemble les affaires de la com­mu­nauté par la par­ti­ci­pa­tion et la déli­bé­ra­tion publique. Loin de prôner l’autosuffisance locale, il s’agit d’articuler l’interdépendance régio­nale par le biais d’une confé­dé­ra­tion des muni­ci­pa­li­tés libres.Deux fois par mois, Le Devoir lance à des pas­sion­nés de phi­lo­so­phie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décryp­ter une ques­tion d’actualité à partir des thèses d’un pen­seur mar­quant.

Le 3 novembre 2013, les citoyens ont été conviés à se rendre aux urnes pour élire 8000 can­di­dats dans plus de 1100 muni­ci­pa­li­tés du Québec. Or, des cen­taines de maires et de conseillers muni­ci­paux ont été élus sans oppo­si­tion, avec un taux de par­ti­ci­pa­tion de 50 %.

Cela est par­ti­cu­liè­re­ment inquié­tant compte tenu des nom­breux scan­dales de cor­rup­tion, de col­lu­sion et de gang­sté­risme révé­lés par l’Unité per­ma­nente anti­cor­rup­tion et la com­mis­sion Charbonneau. Les règnes inin­ter­rom­pus, les réseaux d’influence, l’absence de pers­pec­tives poli­tiques contri­buent direc­te­ment à une crise de confiance et de légi­ti­mité des ins­ti­tu­tions muni­ci­pales.

Paradoxalement, la lutte contre le cynisme et la cor­rup­tion ne semble pas mener à l’engagement citoyen et à la cri­tique des rap­ports de pou­voir, mais à un dis­cours prô­nant la trans­pa­rence, l’intégrité, la com­pé­tence ges­tion­naire et toute la rhé­to­rique admi­nis­tra­tive domi­nante. La solu­tion semble être de dépo­li­ti­ser les enjeux locaux en conce­vant les villes comme des entre­prises qui doivent être bien gérées.

Les partis poli­tiques sont déni­grés au profit de cam­pagnes mar­ke­ting axées sur des per­son­na­li­tés fortes, la noto­riété éclip­sant les débats d’idées : Équipe Labeaume, Équipe Denis Coderre, Groupe Mélanie Joly, Coalition Marcel Côté, etc.

Devant cet appau­vris­se­ment de la sphère démo­cra­tique, le phi­lo­sophe et mili­tant éco­lo­giste amé­ri­cain Murray Bookchin (1921-2006) aurait prôné une cri­tique sociale radi­cale et pro­posé un projet poli­tique concret : le muni­ci­pa­lisme liber­taire. Cette pers­pec­tive entend rem­pla­cer le capi­ta­lisme et l’État-nation par des ins­ti­tu­tions de démo­cra­tie directe et de coopé­ra­tion enra­ci­nées dans le champ poli­tique muni­ci­pal.

L’écologie sociale

Le mot d’ordre de Bookchin, « démo­cra­ti­ser la répu­blique et radi­ca­li­ser la démo­cra­tie », consiste à étendre la capa­cité des citoyens à gérer ensemble les affaires de la com­mu­nauté par la par­ti­ci­pa­tion et la déli­bé­ra­tion publique. Loin de prôner l’autosuffisance locale, il s’agit d’articuler l’interdépendance régio­nale par le biais d’une confé­dé­ra­tion des muni­ci­pa­li­tés libres.

En quoi cette pensée poli­tique peut-elle nous éclai­rer après des élec­tions muni­ci­pales à l’aune d’une crise éco­lo­gique, éco­no­mique et démo­cra­tique sans pré­cé­dent ?

Bookchin est d’abord connu à titre de théo­ri­cien de l’écologie sociale. Cette phi­lo­so­phie consi­dère que la crise éco­lo­gique découle de diverses formes de hié­rar­chie et d’oppression, que ce soit en termes de classe, de sexe, d’ethnicité, etc. Autrement dit, la domi­na­tion de l’humain sur la nature trouve ses racines dans la domi­na­tion de l’humain sur l’humain.

C’est pour­quoi la construc­tion d’une société éco­lo­gique sup­pose la remise en ques­tion des struc­tures qui favo­risent la concen­tra­tion du pou­voir éco­no­mique et poli­tique, comme l’économie de marché et le gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif.

L’écologie sociale se dis­tingue ainsi de l’environnementalisme, qui vise à sur­mon­ter les pro­blèmes éco­lo­giques par l’amélioration de la gou­ver­nance, le pro­grès tech­nique et une crois­sance éco­no­mique « verte » qui main­tiennent le mode de pro­duc­tion actuel. Les deux réponses pos­sibles à la crise éco­lo­gique se pré­sentent comme suit : capi­ta­lisme vert ou éco­so­cia­lisme liber­taire.

Le « déve­lop­pe­ment urbain durable » est-il com­pa­tible avec les pré­ceptes de l’écologie sociale ? D’une part, Bookchin appuie­rait for­te­ment la pro­mo­tion des trans­ports col­lec­tifs et actifs, la pro­tec­tion des espaces verts, l’agriculture urbaine et l’amélioration de la qua­lité de vie des quar­tiers qui favo­risent l’émergence d’espaces publics de proxi­mité.

D’autre part, le phi­lo­sophe aurait déploré l’absence de poli­tiques concer­nant la gra­tuité des trans­ports col­lec­tifs, les conseils de quar­tier déci­sion­nels ou les bud­gets par­ti­ci­pa­tifs. Le manque de réflexion cri­tique sur les dérives du néo­li­bé­ra­lisme, la logique mana­gé­riale, la montée des inéga­li­tés éco­no­miques et la jus­tice sociale témoigne du capi­ta­lisme vert sous-jacent au pro­gramme d’urbanisme durable.

L’adepte de l’écologie sociale serait d’ailleurs com­plè­te­ment opposé à la men­ta­lité ges­tion­naire, au popu­lisme et à l’autoritarisme de cer­tains maires, qui non seule­ment négligent les pro­blé­ma­tiques envi­ron­ne­men­tales et récusent la néces­sité d’un chan­ge­ment social, mais réduisent les citoyens à de simples « payeurs de taxes ».

Janet Biehl, qui fut proche col­la­bo­ra­trice de Bookchin et une mili­tante dans le parti muni­ci­pa­liste des Burlington Greens, trace un por­trait élo­quent de la figure pater­na­liste de plu­sieurs can­di­dats à la mairie. « Dans les socié­tés de masse actuelles, les citoyens sont réduits au statut d’“électeurs” et de “contri­buables”. Loin d’augmenter leur maî­trise, l’État et le sys­tème capi­ta­liste les infan­ti­lisent. Se conce­vant comme pater fami­lias, l’État gère la vie civique à leur place, osten­si­ble­ment pour leur bien, mais il per­pé­tue ainsi leur dépen­dance et leur subor­di­na­tion. […]

« La pas­si­vité même des citoyens, le peu d’importance qu’ils accordent aux pro­ces­sus de l’État les rendent plus vul­né­rables à la mani­pu­la­tion, que ce soit par les fortes per­son­na­li­tés ou par de puis­santes ins­ti­tu­tions. » (Le muni­ci­pa­lisme liber­taire. La poli­tique de l’écologie sociale, Écosociété, Montréal, 2013.)

Devant cette situa­tion cri­tique, le muni­ci­pa­lisme liber­taire pro­pose de décen­tra­li­ser le pou­voir et de démo­cra­ti­ser la ville afin de retrou­ver le « champ poli­tique », trop long­temps asso­cié à « l’art de gou­ver­ner » (sta­te­craft).

L’origine de la citoyen­neté

Pour Bookchin, il est essen­tiel de dis­tin­guer le « champ social » cor­res­pon­dant au domaine privé (qui inclut la pro­duc­tion et la vie éco­no­mique), le champ poli­tique comme espace public de déli­bé­ra­tion et de déci­sion col­lec­tive, et l’État en tant qu’appareil de contrainte formé par des poli­ti­ciens pro­fes­sion­nels, la bureau­cra­tie, la police et l’armée.«La raison pour laquelle la confu­sion entre la poli­tique et l’étatisme per­siste aussi for­te­ment aujourd’hui est peut-être que nous avons perdu la source his­to­rique et l’arène prin­ci­pale de toute poli­tique authen­tique : la cité. »

Si la citoyen­neté est aujourd’hui atta­chée à l’État-nation et à la repré­sen­ta­tion poli­tique, son ori­gine remonte à la polis d’Athènes au Ve siècle avant notre ère, ber­ceau de la démo­cra­tie directe.

Bookchin rap­pelle que cette citoyen­neté active est inti­me­ment liée à la pai­deia, c’est-à-dire la culture inten­tion­nelle des qua­li­tés civiques et morales néces­saires à l’exercice poli­tique. « L’unité nucléaire de cette poli­tique n’est pas le bureau­crate imper­son­nel, le poli­ti­cien pro­fes­sion­nel, le fonc­tion­naire de parti ou même le résident urbain dans toute la splen­deur de son ano­ny­mat. C’est le citoyen.

« Un terme qui incarne les idées clas­siques de philia, d’autonomie, de ratio­na­lité et par-dessus tout d’engagement civique. Le citoyen insai­sis­sable qui s’est mani­festé his­to­ri­que­ment dans les assem­blées de Grèce, les com­munes médié­vales d’Europe, les conseils de ville de la Nouvelle-Angleterre et les sec­tions révo­lu­tion­naires de Paris, doit être ramené au pre­mier plan de la théo­rie poli­tique. »

L’archéologie de la démo­cra­tie muni­ci­pale montre que celle-ci ne s’est pas limi­tée au monde révolu de l’Antiquité, mais a tra­versé les époques jusqu’à nos jours sous la forme d’associations civiques, de sphères publiques locales ou de comi­tés de quar­tier.

Malheureusement, ces expé­riences démo­cra­tiques ont été mal­me­nées par les pres­sions conjointes de la cen­tra­li­sa­tion poli­tique, l’industrialisation, l’étalement urbain et la mar­chan­di­sa­tion de la société.

Une objec­tion sou­vent évo­quée à l’endroit du muni­ci­pa­lisme liber­taire consiste d’ailleurs à mon­trer l’impossibilité pra­tique de la démo­cra­tie directe à l’intérieur d’une société moderne et com­plexe. Cela signi­fie-t-il que nous sommes condam­nés à la réduc­tion de la vie éco­no­mique au marché et du champ poli­tique au jeu des poli­ti­ciens ges­tion­naires ?

Un lieu de résis­tance

Or, la cité repré­sente un lieu de résis­tance qui per­dure comme mémoire des luttes pas­sées, une poten­tia­lité qui n’a pas encore été com­plè­te­ment obli­té­rée et qu’il s’agit de rani­mer. Comme le rap­pelle Janet Biehl : « La muni­ci­pa­lité, en fait, conti­nue à hanter l’État comme siège irré­pres­sible d’autogestion poli­tique. Ainsi, quel que soit le degré d’érosion qu’aient causé l’État, l’urbanisation et le capi­ta­lisme, une vie poli­tique muni­ci­pale affir­mée per­siste à l’état latent comme pers­pec­tive d’avenir et pro­messe d’émancipation humaine. »

La démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive en vogue aujourd’hui doit donc être radi­ca­li­sée, dépas­ser le rôle pure­ment consul­ta­tif qui la subor­donne à la domi­na­tion éco­no­mique et éta­tique, pour deve­nir un lieu de pou­voir citoyen réel. Loin de repré­sen­ter un voeu pieux, cette exi­gence appelle une véri­table stra­té­gie poli­tique à l’échelle muni­ci­pale.

Contrairement à plu­sieurs anar­chistes qui rejettent toute forme de par­ti­ci­pa­tion élec­to­rale, le muni­ci­pa­lisme liber­taire pré­co­nise de bâtir un mou­ve­ment visant à prendre le pou­voir des conseils muni­ci­paux pour les décen­tra­li­ser aus­si­tôt vers des assem­blées de quar­tier.

Pragmatique et par­ti­san des ins­ti­tu­tions, Bookchin aurait sans doute cri­ti­qué le purisme des assem­blées popu­laires auto­nomes de quar­tier, qui récusent toute alliance avec les partis, syn­di­cats et groupes com­mu­nau­taires, et refusent d’investir le champ poli­tique pour se concen­trer sur les luttes sociales et micro­lo­cales.

« Aucune société ne peut exis­ter sans struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles, nous dit Bookchin.À cet égard, je diverge de l’opinion liber­taire qui veut un mini­mum de res­tric­tion. Comme je l’ai déjà dit, là où il y a un mini­mum de struc­ture, là se retrouve un maxi­mum d’arbitraire. […] La ques­tion est de savoir quelle sorte d’organisation on pré­co­nise. »

Adepte de la démo­cra­tie radi­cale, Bookchin aurait cer­tai­ne­ment montré les limites du prin­cipe de « gou­ver­ne­ment ouvert » basé sur l’accès aux don­nées de la Ville et la consul­ta­tion citoyenne.

Ce mythe de la trans­pa­rence admi­nis­tra­tive main­tient la divi­sion entre gou­ver­nants et gou­ver­nés et ne favo­rise pas une réelle déli­bé­ra­tion col­lec­tive qui sup­pose la prise de parole, le dia­logue et la capa­cité de s’engager en vue du bien commun. « Plutôt que céder le pou­voir de déci­sion à des experts, des pro­fes­sion­nels, des repré­sen­tants ou des bureau­crates, l’écologie sociale pré­voit une par­ti­ci­pa­tion directe de tout le monde dans l’autogestion de leurs affaires com­mu­nales. »

Un mou­ve­ment de gauche 

À la suite des élec­tions muni­ci­pales de novembre 2013, Bookchin invi­te­rait les citoyens de l’ensemble du Québec à remettre en ques­tion la société de marché et le culte de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, sans pour autant prôner l’abstentionnisme et l’abandon du champ poli­tique muni­ci­pal.

Le mili­tant éco­lo­giste et liber­taire appuie­rait sans doute l’idée de mettre sur pied un mou­ve­ment de gauche dans une foule de muni­ci­pa­li­tés qué­bé­coises, afin de décen­tra­li­ser et de démo­cra­ti­ser le pou­voir comme moyen de lutter contre la cor­rup­tion et les inéga­li­tés sociales.

Il ne s’agit pas d’attendre une éven­tuelle rup­ture avec l’ordre capi­ta­liste par la conquête du pou­voir d’État, mais de par­ti­ci­per dès main­te­nant à l’élaboration d’un éco­so­cia­lisme « par le bas », qui pro­vien­drait de la base. « Les révo­lu­tion­naires doivent cesser de croire que les ins­ti­tu­tions révo­lu­tion­naires pour­raient se former après la révo­lu­tion, ni même au cours d’une insur­rec­tion. À la place, les révo­lu­tion­naires doivent com­men­cer à créer des ins­ti­tu­tions révo­lu­tion­naires dès à pré­sent. »

11 jan­vier 2014

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