Le NPD devrait assumer

Par , Mis en ligne le 04 août 2011

Aux len­de­mains des élec­tions du 2 mai, le mil­lion­naire-voleur Conrad Black, idéo­logue de droite de sur­croît, racon­tait dans le Globe and Mail sa grande joie du fait de la vic­toire du NPD social-démo­crate au Québec. Pour Lord Black en effet, ce triomphe devait être célé­bré, puisque l’anéantissement du Bloc Québécois repré­sen­tait un très dur coup contre le natio­na­lisme qué­bé­cois. La réac­tion de Lord Black est assez par­ta­gée puisque, tra­di­tion­nel­le­ment, au sein des élites cana­diennes, le mou­ve­ment sou­ve­rai­niste qué­bé­cois est un dan­ge­reux ennemi, au moins aussi mena­çant, dans un sens, que la social-démo­cra­tie cana­dienne. Dans la conti­nuité de cette pos­ture, les dénon­cia­tions actuelles de Nycole Turmel « cou­pable » d’avoir été membre du Bloc et de Québec soli­daire s’inscrivent dans cette hos­ti­lité de ces mêmes élites et de leurs appa­reils média­tiques comme le Globe and Mail. Les membres de l’opposition « loyale » et offi­cielle de sa majesté doivent mon­trer patte blanche et cer­tains d’entre eux, sous la forte pres­sion média­tique, doivent se refaire un passé.

Fait à noter, la dépu­ta­tion du NPD semble vaciller devant ces attaques. Certains « nient » d’avoir été « réel­le­ment » sou­ve­rai­nistes. D’autres occultent leurs racines. En réa­lité, plu­sieurs dépu­tés nou­vel­le­ment élus du NPD ont été asso­ciés à la cause sou­ve­rai­niste, en tant que membres de divers partis indé­pen­dan­tistes d’une part, ou dans le cadre de leur inser­tion dans le mou­ve­ment social (syn­di­ca­lisme, mou­ve­ment popu­laire ou étu­diant, etc.). Cette atti­tude défen­sive ou hon­teuse n’est pro­ba­ble­ment pas la meilleure façon de consi­dé­rer la chose même si le lea­der­ship du NPD s’active à exiger ces renie­ments, de peur d’être accu­sés dans les médias cana­dien-anglais d’être des « traîtres à la nation « (cana­dienne).

La réa­lité est pour­tant simple au Québec. La cause de la jus­tice sociale a presque tou­jours été asso­ciée à celle de l’émancipation natio­nale. La majo­rité des par­ti­sans de la gauche a été et reste sou­ve­rai­niste, que ce soit en tant que membres de partis sou­ve­rai­nistes, ou en tant que mili­tants de la plu­part des divers partis de gauche qui ont peuplé le pay­sage poli­tique au Québec depuis 50 ans. Le NPD lui-même a été au Québec à deux reprises « converti » à la cause de l’émancipation natio­nale, ce qui lui a valu d’être ostra­cisé par la direc­tion fédé­ra­liste canado-anglaise. Les autres partis de gauche (à part le Parti com­mu­niste cana­dien et divers groupes dits « mar­xistes-léni­nistes » dans les années 1970) ont lié la lutte pour la trans­for­ma­tion sociale à celle d’une indé­pen­dance popu­laire et progressiste.

Les rai­sons de cette réa­lité n’ont rien à voir avec une « dévia­tion » ou une « obses­sion » natio­na­liste. L’État cana­dien, pro­duit des classes domi­nantes, s’est construit sur l’oppression de la nation qué­bé­coise de même sur celle des nations autoch­tones. L’exploitation des classes popu­laires s’est appuyée et déployée sur la domi­na­tion de ces nations. Jusqu’à l’essor du natio­na­lisme qué­bé­cois dans les années 1960, les popu­la­tions qué­bé­coises étaient selon l’expression de Pierre Vallières les « nègres blancs des Amériques ». Lutter contre cette exploi­ta­tion ne pou­vait que s’imbriquer dans la lutte pour l’émancipation nationale.

Par la suite, le natio­na­lisme qué­bé­cois a pris son envol à tra­vers une vaste alliance sociale domi­née par une élite qué­bé­coise « en deve­nir », mais qui incluait la majo­rité des classes popu­laires urbaines et rurales. Pour la majo­rité de la gauche de l’époque (y com­pris les mili­tants du NPD au Québec), la créa­tion d’un État qué­bé­cois indé­pen­dant allait faci­li­ter un ren­ver­se­ment du pou­voir réel au profit des classes popu­laires. Après son élec­tion en 1976, le PQ a pour un temps concré­tisé ses attentes en s’inscrivant dans une optique glo­ba­le­ment social-démo­crate. Le fait que ce projet ait échoué devant la résis­tance opi­niâtre des élites cana­diennes et qu’il ait mené au virage à droite du PQ après 1980 n’a pas changé cette situa­tion globalement.

Dans la der­nière décen­nie, le mou­ve­ment popu­laire au Québec a conti­nué ses luttes tant sur le plan natio­nal que sur le plan social. La démar­ca­tion avec le PQ s’est accen­tuée dans le sillon de son ali­gne­ment sur un néo­li­bé­ra­lisme agres­sif imposé par les élites cana­diennes et qué­bé­coises via leurs outils et appa­reils qui prônent la sou­mis­sion à l’ « ordre » établi, c’est-à-dire au capi­ta­lisme sau­vage et à l’État fédé­ral. De ces batailles très dures resur­gissent de nou­veaux pro­jets poli­tiques dont celui de Québec soli­daire. L’émancipation natio­nale fait ainsi partie d’un projet de société, et est expli­ci­te­ment insé­rée dans un pro­gramme de refon­da­tion de l’État, de la société et de l’économie. Il est dans ce contexte tout à fait normal et légi­time que de nom­breux mili­tants de gauche, y com­pris au sein du NPD, se soient ins­crits dans ce projet et ont même consi­déré com­plé­men­taire leur action poli­tique au niveau fédé­ral et provincial.

Outre la haine expri­mée par les élites cana­diennes, cette « affaire » révèle d’autres frac­tures impor­tantes. La direc­tion fédé­rale du NPD, les divers partis pro­vin­ciaux du NPD, en géné­ral les sec­teurs domi­nants de ce parti social-démo­crate, ont tou­jours été hos­tiles au projet natio­nal qué­bé­cois, d’où leurs déboires répé­tés avec leurs propres par­ti­sans au Québec. Cette hos­ti­lité reflète une pos­ture capi­tu­la­tion­niste devant les élites cana­diennes, de même qu’une incom­pré­hen­sion pro­fonde, au sein des for­ma­tions social-démo­crates, des luttes popu­laires au Québec. Malgré cer­taines décla­ra­tions récentes, le NPD n’a pas fran­chi la « ligne rouge ». Il ne s’est pas pro­noncé clai­re­ment en faveur du droit à l’autodétermination du peuple qué­bé­cois. Il n’a pas com­battu sérieu­se­ment les menaces de l’élite cana­dienne contre la nation qué­bé­coise (comme on l’a vu il y a quelques années lors de l’appui du NPD à la loi dite de la « clarté » pour entra­ver le pro­ces­sus sou­ve­rai­niste au Québec). En réa­lité, cette atti­tude est por­teuse d’ambigüités et de fai­blesses. Le NPD n’a pas à porter la « ban­nière » de l’État cana­dien tel que consti­tué his­to­ri­que­ment. Il n’a pas à défendre les inté­rêts des élites sous pré­texte d’un « patrio­tisme » de paco­tille. Il n’a pas à tro­quer des posi­tions de prin­cipe pour un élec­to­ra­lisme de courte vue. Il doit, réso­lu­ment et sys­té­ma­ti­que­ment, se battre pour la jus­tice sociale, ce qui inclut de se battre pour les droits des peuples qué­bé­cois et autoch­tones, quitte à tra­vailler fort pour convaincre des élec­teurs des classes popu­laires de cer­taines régions du Canada qui ont été conta­mi­nés par l’hostilité qui frise par­fois le racisme contre le Québec.

Nycole Turmel, Alexandre Boulerice et bien d’autres dépu­tés du NPD qui pro­viennent du mou­ve­ment social qué­bé­cois (on ne parle pas évi­dem­ment de Thomas Mulcair et d’une mino­rité fédé­ra­liste « pure et dure ») devraient le dire clai­re­ment et avec fierté. Lutter pour chan­ger l’État fédé­ral n’est pas contra­dic­toire avec une inser­tion dans le mou­ve­ment social et natio­nal qué­bé­cois, au contraire. Les partis pro­gres­sistes comme le NPD, le Bloc, Québec soli­daire, ont inté­rêt à œuvrer ensemble, y com­pris dans une lutte sans com­pro­mis pour les droits fon­da­men­taux du peuple qué­bé­cois. Cette lutte implique pour les indi­vi­dus d’assumer plei­ne­ment leur iden­tité poli­tique et de refu­ser de passer au « confes­sion­nal », et où on leur demande de dire : « excu­sez-moi mon père, parce que j’ai péché. Un jour, j’ai été membre d’un parti sépa­ra­tisse et je le regrette ».

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