La gauche radicale et le pouvoir, entre réserve libertaire et vanité de la rebellitude

Mis en ligne le 24 septembre 2007

Par Philippe CORCUFF

« On aura com­pris que le phé­no­mène cen­tral est cette sorte de ren­ver­se­ment de la table des valeurs, qui permet, à la limite, de conver­tir l’opportunisme en dévoue­ment mili­tant : il y a des postes, des pri­vi­lèges, des gens les prennent ; loin de se sentir cou­pables d’avoir servi leurs inté­rêts, ils invo­que­ront qu’ils ne prennent pas ces postes pour eux, mais pour le Parti ou pour la Cause, de même qu’ils invo­que­ront, pour les garder, la règle qui veut qu’on n’abandonne pas un poste conquis. Et ils vien­dront même à décrire comme abs­ten­tion­nisme ou dis­si­dence cou­pable la réserve éthique devant le pou­voir. »
Pierre Bourdieu, « La délé­ga­tion et le féti­chisme poli­tique », juin 1984.

« Nous ne pou­vons plus avoir une poli­tique kan­tienne, parce qu’elle ne se soucie pas des consé­quences, et que, quand on agit, c’est bien pour pro­duire des consé­quences au-dehors et non pas pour faire un geste et sou­la­ger sa conscience. »
Maurice Merleau-Ponty, « Pour la vérité », novembre 1945.

Les poli­ti­ciens « sérieux » de la gauche offi­cielle, secon­dés par une armada de jour­na­listes « sérieux », ont sou­vent fait la leçon aux can­di­dats de la gauche de la gauche au cours de cette élec­tion pré­si­den­tielle : « vous êtes des irres­pon­sables, vous vous refu­sez à mettre les mains dans le cam­bouis au nom de la pureté, vous vous enfer­mez dans une pose uni­que­ment pro­tes­ta­taire sans vous sou­cier des consé­quences sur la vraie vie des vrais gens… » Ces culpa­bi­li­sa­teurs élec­to­raux, pro­fon­dé­ment vissés aux pri­vi­lèges du métier poli­tique, espé­raient sur­tout « reve­nir au pou­voir ». Ils ont alors oublié que les expé­riences de gauche ont fré­quem­ment achoppé sur ce qu’on appelle « la ques­tion du pou­voir », c’est-à-dire sur les pro­blèmes affé­rents au rap­port aux ins­ti­tu­tions éta­tiques. Toutes ces Z’élites émi­nem­ment « sérieuses » n’ont-elles pas ainsi versé dans un cré­ti­nisme élec­to­ra­liste pas plus lucide que « le gau­chisme » qu’elles disaient vou­loir com­battre ?

La gauche et « la ques­tion du pou­voir »

Certes, « la ques­tion du pou­voir » n’est pas uni­forme, ren­voie à des dimen­sions mul­tiples et a revêtu des usages his­to­riques diver­si­fiés. Ainsi les logiques auto­ri­taires, voire tota­li­taires, des ten­ta­tives qui se sont récla­mées du « com­mu­nisme » sont à dis­tin­guer des logiques sociales-démo­crates qui, se cou­lant dans les ins­ti­tu­tions par­le­men­taires, ont repro­duit des ten­dances à la mono­po­li­sa­tion des pou­voirs publics dans le cadre des démo­cra­ties libé­rales. Mais cette « ques­tion du pou­voir », dans ses dif­fé­rents aspects, demeure une des zones impor­tantes d’interrogations pour ceux qui veulent chan­ger le monde.

Les réflexions de la gauche radi­cale en voie d’émergence au sein de la galaxie alter­mon­dia­liste appa­raissent alors bali­sées par trois hypo­thèses sus­cep­tibles de contra­dic­tions. La pre­mière hypo­thèse est d’inspiration liber­taire : ceux qui ont cru prendre le pou­voir, de manière par­le­men­taire ou « révo­lu­tion­naire », afin de chan­ger la société ont le plus sou­vent été pris par le pou­voir qu’ils croyaient prendre. La deuxième hypo­thèse consti­tue une autre façon de se dis­tan­cier des sché­mas éta­tistes. Elle insiste sur le fait qu’il y a d’autres moda­li­tés que « la prise du pou­voir d’État » pour inven­ter un monde nou­veau : mou­ve­ments sociaux reven­di­ca­tifs impo­sant un rap­port de forces aux pou­voirs en place, quels qu’ils soient, bataille cultu­relle contre l’hégémonie des idées domi­nantes et émer­gence d’idées nou­velles libé­rant les cadres intel­lec­tuels à partir des­quels les poli­tiques publiques sont menées, expé­riences loca­li­sées d’autres façons de vivre, de tra­vailler et de déci­der (coopé­ra­tives, éco­no­mie sociale et soli­daire, squats auto­gé­rés, etc.). La troi­sième hypo­thèse est plus glo­ba­le­ment prag­ma­tique : les ins­ti­tu­tions éta­tiques demeurent à la fois des obs­tacles et des leviers impor­tants dans la pers­pec­tive d’une trans­for­ma­tion géné­rale de la société.

Comment se dépa­touiller avec les ten­sions entre ces trois hypo­thèses ? Sociologie et phi­lo­so­phie contem­po­raines peuvent nous four­nir quelques res­sources utiles pour les éclai­rer et les dépla­cer quelque peu, sans pré­tendre les dépas­ser dans une illu­soire har­mo­nie.

Weber, Michels, Bourdieu… Besancenot : une « réserve éthique » vis-à-vis de la repré­sen­ta­tion poli­tique

En pre­mier lieu, on est amené à noter qu’on n’a pas affaire au « pou­voir » en géné­ral, mais à des rap­ports de pou­voir dans le cadre socio­his­to­rique de la poli­tique pro­fes­sion­na­li­sée. Le socio­logue alle­mand Max Weber (1864-1920) a été un des pre­miers à étu­dier le pro­ces­sus moderne de pro­fes­sion­na­li­sa­tion poli­tique. Dans sa confé­rence de 1919 sur « Le métier et la voca­tion d’homme poli­tique », il pré­cisa : « Nous dirons donc que celui qui voit dans la poli­tique une source per­ma­nente de reve­nus « vit de la poli­tique » et que, dans le cas contraire, il vit « pour » elle ». La poli­tique moderne se mani­feste jus­te­ment par l’ascension de la caté­go­rie des pro­fes­sion­nels de la poli­tique, dotés d’intérêts spé­ci­fiques dis­tincts de ceux de leurs man­dants, vivant « de la poli­tique », par rap­port à ceux qui, ama­teurs pas­sion­nés ou mili­tants, vivent seule­ment « pour la poli­tique ».

Dans cette pers­pec­tive, un proche de Weber, Roberto Michels (1876-1936), a décrypté le déve­lop­pe­ment du pre­mier parti de masse en Occident : le parti social-démo­crate alle­mand. Dans son main­te­nant clas­sique Les partis poli­tiques – Essai sur les ten­dances oli­gar­chiques des démo­cra­ties (1911), il poin­tait la pré­sence d’une logique de domi­na­tion pro­pre­ment poli­tique au cœur des démo­cra­ties libé­rales. Car, selon lui, « une repré­sen­ta­tion per­ma­nente équi­vau­dra tou­jours à une hégé­mo­nie des repré­sen­tants sur les repré­sen­tés ». Dans le sillage de Weber et de Michels, Pierre Bourdieu (1930-2002) a appro­fondi l’analyse des champs poli­tiques contem­po­rains comme por­teurs d’une dépos­ses­sion des pro­fanes (les citoyens ordi­naires) au profit des pro­fes­sion­nels de la poli­tique. D’où une « réserve éthique », déri­vée de ce type de socio­lo­gie cri­tique, face aux dis­cours de culpa­bi­li­sa­tion (déni­grant notre refus de mettre les mains dans leur cam­bouis du pou­voir oli­gar­chisé) : pour­quoi me sen­ti­rai-je cou­pable de ne pas par­ti­ci­per à ta car­rière poli­tique ? de quel droit asso­cier la situa­tion sociale des « vrais gens » à l’augmentation ou à la recon­duc­tion de tes pri­vi­lèges d’homme (ou de femme) de pou­voir ? D’autant plus que la cri­tique tar­tuffe de la pro­fes­sion­na­li­sa­tion poli­tique par des pro­fes­sion­nels de la poli­tique (des Sarko-Bayrou-Ségo au fina­le­ment pitoyable Arnaud Montebourg, en pas­sant par l’infect Le Pen…) semble deve­nue un point de pas­sage obligé du jeu poli­tique « sérieux ». Ajoutons que, hormis une poi­gnée de cyniques, cette tar­tuf­fe­rie n’est en géné­ral guère consciente, les pro­fes­sion­nels de la poli­tique étant par­ti­cu­liè­re­ment enclins à se racon­ter des his­toires. « L’imposture légi­time ne réus­sit que parce que l’usurpateur n’est pas un cal­cu­la­teur cynique qui trompe consciem­ment le peuple, mais quelqu’un qui se prend en toute bonne foi pour autre chose que ce qu’il est », a noté Bourdieu.

La cri­tique mar­xiste de la poli­tique domi­nante a peu sou­vent été pers­pi­cace vis-à-vis de cette dimen­sion. Au mieux, elle l’a noyée dans une mise en cause géné­rale du capi­ta­lisme, lais­sant entendre qu’une poli­tique anti­ca­pi­ta­liste condui­rait néces­sai­re­ment à une poli­tique liber­taire. Du même coup, elle s’interdisait de mieux com­prendre com­ment, en Russie sovié­tique, l’étatisation des moyens de pro­duc­tion avait laissé place à un nou­veau régime d’oppression, où la domi­na­tion poli­tique jouait un grand rôle. Il vaut mieux prendre conscience que cri­tique liber­taire de la domi­na­tion poli­tique et cri­tique sociale de la logique du profit visent deux ten­dances impor­tantes et dis­tinctes de la réa­lité, tout à la fois auto­nomes et en inter­ac­tion, pour ensuite seule­ment s’efforcer de les faire conver­ger dans le combat pour une éman­ci­pa­tion indi­vi­duelle et col­lec­tive.

La « réserve éthique » à l’égard du pou­voir dont parle Bourdieu est donc aussi une réserve liber­taire, nour­rie des mul­tiples écueils ou impasses ren­con­trés par les essais volon­taires de trans­for­ma­tion sociale. Le fait socio­his­to­rique massif ren­voie donc d’abord aux dérives de l’institutionnalisation et de la mono­po­li­sa­tion du pou­voir comme obs­tacles aux actions éman­ci­pa­trices. C’est ce qui a ins­piré la pru­dence légi­time d’Olivier Besancenot à l’égard des ambi­guï­tés des col­lec­tifs anti-libé­raux vis-à-vis de la par­ti­ci­pa­tion à une majo­rité par­le­men­taire et/​ou gou­ver­ne­men­tale avec le PS, dans le cadre de l’hégémonie sociale-libé­rale actuelle et avec comme outil prin­ci­pal de chan­ge­ment social une pré­sence « cri­tique » dans les ins­ti­tu­tions éta­tiques exis­tantes. C’est éga­le­ment cette double réserve éthique et liber­taire qui l’a conduit à conti­nuer d’exercer son métier de fac­teur, afin d’échapper à l’aspiration pro­fes­sion­na­li­sante de la poli­tique, avec ses dépen­dances maté­rielles et intel­lec­tuelles (un uni­vers mental fabri­qué dans un entre soi poli­ti­cien à l’écart des dif­fi­cul­tés et des aspi­ra­tions ordi­naires). Cette réserve éthique et liber­taire à l’égard du pou­voir oli­gar­chisé des néo­li­bé­raux de droite et des sociaux-libé­raux de gôche semble avoir manqué aux intel­lec­tuels cri­tiques, fort res­pec­tables au demeu­rant (comme Étienne Balibar, Christian Baudelot, Jacques Bouveresse, Robert Castel, Christophe Charle, Gérard Noiriel, Emmanuel Terray ou Loïc Wacquant), qui ont signé un appel à voter pour la can­di­date du social-libé­ra­lisme, Ségolène Royal, dès le 1er tour de la Présidentielle (voir « Le 22 avril, assu­mer notre res­pon­sa­bi­lité », Libération, 19-04-2007), aux côtés de l’un des théo­ri­ciens de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive de marché comme hori­zon indé­pas­sable, Pierre Rosanvallon ; ce qui appa­raît plus logique dans son cas.

Or, ce n’est qu’une fois admis un point de départ liber­taire, à la Besancenot, contre les vel­léi­tés culpa­bi­li­sa­trices de la gauche offi­cielle, que peuvent être envi­sa­gées les limites d’un mili­tan­tisme radi­cal qui se conten­te­rait d’afficher une réserve éthique face au pou­voir, qui en ferait une pose sans guère de consé­quences sur les ordres sociaux domi­nants. Dans cette pers­pec­tive, Besancenot a admis que la par­ti­ci­pa­tion à une expé­rience gou­ver­ne­men­tale n’était pas exclue, avec un autre rap­port de forces et dans d’autres condi­tions… Une réserve liber­taire face au pou­voir ne pour­rait-elle pas alors être mise en ten­sion avec la com­bi­nai­son dyna­mique d’idées cri­tiques, de mobi­li­sa­tions sociales, d’expérimentations nova­trices et d’actions visant à trans­for­mer les ins­ti­tu­tions ?

Weber, Merleau-Ponty : une éthique de la res­pon­sa­bi­lité contre la rebel­li­tude

La réserve liber­taire à l’égard des risques de l’institutionnalisation ne se jus­ti­fie que comme une luci­dité sup­plé­men­taire, et donc comme une effi­ca­cité sup­plé­men­taire, devant les entraves à un pro­ces­sus d’émancipation ; luci­dité se col­ti­nant les échecs passés. Mais cela ne doit pas deve­nir une manière d’abandonner en pra­tique la trans­for­ma­tion sociale, tout en la pro­cla­mant en fan­fare comme une iden­tité valo­ri­sante mais sans effets. Quand le phi­lo­sophe Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) par­lait, aux len­de­mains de la seconde guerre mon­diale, de l’impossibilité d’« une poli­tique kan­tienne », il visait notam­ment la recherche illu­soire de la pureté empê­chant de mettre les mains dans le cam­bouis de l’action résis­tante ou trans­for­ma­trice (mais ce n’est pas exac­te­ment le même cam­bouis que le cam­bouis de la car­rière poli­tique dont les poli­ti­ciens sociaux-libé­raux nous reprochent aujourd’hui de ne pas nous bâfrer avec eux). Si nous vou­lons réel­le­ment résis­ter au pire et trans­for­mer le monde, s’il ne s’agit pas seule­ment d’« un geste » pour « sou­la­ger sa conscience », si nous ne nous conten­tons pas d’exhiber notre « belle âme » ou de nous pour­lé­cher de notre iden­tité de « rebelle », nous ne pou­vons pas éva­cuer la ques­tion des consé­quences de nos actions (ou inac­tions) sur le cours du monde. Cela nous écarte, radi­ca­le­ment, de la rebel­li­tude de nombre de sectes gau­chistes, dans leur arro­gance dog­ma­tique, ou de per­son­na­li­tés anar­chistes, même si elles appa­raissent davan­tage sym­pa­thiques.

Weber a intro­duit une dis­tinc­tion heu­ris­tique entre éthique de convic­tion et éthique de res­pon­sa­bi­lité : « il y a une oppo­si­tion abys­sale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de convic­tion – dans un lan­gage reli­gieux nous dirions : « Le chré­tien fait son devoir et en ce qui concerne le résul­tat de l’action il s’en remet à Dieu » -, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de res­pon­sa­bi­lité qui dit : « Nous devons répondre des consé­quences pré­vi­sibles de nos actes ». » L’éthique de res­pon­sa­bi­lité n’a donc rien à avoir avec « la res­pon­sa­bi­lité » dont nous bas­sinent les néo­li­bé­raux et autres sociaux-libé­raux, de droite et de gôche, c’est-à-dire avec une accep­ta­tion fata­liste et conser­va­trice du cadre néo­ca­pi­ta­liste. Pour Weber, une éthique de res­pon­sa­bi­lité nous contraint à éva­luer les effets de nos actes sur la réa­lité. Pour la gauche radi­cale, éthique de convic­tion (que le monde peut deve­nir radi­ca­le­ment autre) et éthique de res­pon­sa­bi­lité (s’intéressant aux effets réels de trans­for­ma­tion sociale) ne peuvent qu’être asso­ciées.

Conviction et res­pon­sa­bi­lité nour­ri­raient alors, l’une et l’autre, deux des pôles de l’action éman­ci­pa­trice : la réserve liber­taire à l’égard des dérives liées au pou­voir et les pra­tiques trans­for­ma­trices (dans leurs dimen­sions extra-ins­ti­tu­tion­nelles et ins­ti­tu­tion­nelles). Ce renou­vel­le­ment de notre hori­zon éman­ci­pa­teur n’apparaît encore qu’en poin­tillé, dans des ambi­va­lences, secoué par les chocs entre les agi­ta­tions du court terme et les repères flous du long terme, entre nos­tal­gie du passé et incer­ti­tudes de l’avenir, dans des vues trop par­tielles en conflit. Et il demande sur­tout à être soumis plus sys­té­ma­ti­que­ment aux épreuves de la pra­tique. Il néces­site une explo­ra­tion, dans des tâton­ne­ments, des courbes acci­den­tées du réel. De ce point de vue, le large cré­ti­nisme élec­to­ra­liste de la cam­pagne pré­si­den­tielle a généré nombre de confu­sions, mas­quant l’ampleur des pro­blèmes, au profit de visions étri­quées.

* Publié ini­tia­le­ment le 7 mai 2007 sur le site Les Cahiers de Louise.

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