Le nègre et Hegel

Franz Fanon, extrait de Peaux noires, masques blancs (1952), publié électroniquement par « Les classiques des sciences sociales » Une bibliothèque numérique fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.

 

La conscience de soi est en soi et pour soi quand et parce qu’elle est en soi et pour soi pour une autre conscience de soi ; c’est-à-dire qu’elle n’est qu’en tant qu’être reconnu 200. L’homme n’est humain que dans la mesure où il veut s’imposer à un autre homme, afin de se faire reconnaître par lui[1]. Tant qu’il n’est pas effectivement reconnu par l’autre, c’est cet autre qui demeure le thème de son action. C’est de cet autre, c’est de la reconnaissance par cet autre, que dépendent sa valeur et sa réalité humaines. C’est dans cet autre que se condense le sens de sa vie.

Il n’y a pas de lutte ouverte entre le Blanc et le Noir.

Un jour le Maître Blanc a reconnu sans lutte le nègre esclave.

Mais l’ancien esclave veut se faire reconnaître.

Il y a, à la base de la dialectique hégélienne, une réciprocité absolue qu’il faut mettre en évidence.

C’est en tant que je dépasse mon être-là immédiat que je réalise l’être de l’autre comme réalité naturelle et plus que naturelle. Si je ferme le circuit, si je rends irréalisable le mouvement à double sens, je maintiens l’autre à l’intérieur de soi. A l’extrême, je lui enlève même cet être-pour-soi.

Le seul moyen de rompre ce cercle infernal qui me renvoie à moi-même est de restituer à l’autre, par la médiation et la reconnaissance, sa réalité humaine, différente de la réalité naturelle. Or l’autre doit effectuer semblable opération. « L’opération unilatérale serait inutile parce que ce qui doit arriver peut seulement se produire par l’opération des deux… » ; « …ils se reconnaissent comme se reconnaissant réciproquement. »[2]

Dans son immédiateté, la conscience de soi est être-pour-soi simple. Pour obtenir la certitude de soi-même, il faut l’intégration du concept de reconnaissance. L’autre, pareillement, attend notre reconnaissance, afin de s’épanouir dans la conscience de soi universelle. Chaque conscience de soi recherche l’absoluité. Elle veut être reconnue en tant que valeur primordiale désinsérée de la vie, comme transformation, de la certitude subjective (Gewisheit) en vérité objective (Wahrheit).

Rencontrant l’opposition de l’autre, la conscience de soi fait l’expérience du Désir ; première étape sur la route qui conduit à la dignité de l’esprit. Elle accepte de risquer sa vie, et par conséquent menace l’autre dans sa présence corporelle. « C’est seulement par le risque de sa vie qu’on conserve la liberté, qu’on prouve que l’essence de la conscience de soi n’est pas l’être, n’est pas le mode immédiat dans lequel la conscience de soi surgit d’abord, n’est pas enfoncement dans l’expansion de la vie. »[3]

Ainsi la réalité humaine en-soi-pour-soi ne parvient à s’accomplir que dans la lutte et par le risque qu’elle implique. Ce risque signifie que je dépasse la vie vers un bien suprême qui est la transformation en vérité objective universellement valable de la certitude subjective que j’ai de ma propre valeur.

Je demande qu’on me considère à partir de mon Désir. Je ne suis pas seulement ici-maintenant, enfermé dans la choséité. Je suis pour ailleurs et pour autre chose. Je réclame qu’on tienne compte de mon activité négatrice en tant que je poursuis autre chose que la vie ; en tant que je lutte pour la naissance d’un monde humain, c’est-à-dire d’un monde de reconnaissances réciproques.

Celui qui hésite à me reconnaître s’oppose à moi. Dans une lutte farouche, j’accepte de ressentir l’ébranlement de la mort, la dissolution irréversible, mais aussi la possibilité de l’impossibilité 203. L’autre, cependant, peut me reconnaître sans lutte :  « L’individu qui n’a pas mis sa vie en jeu peut bien être reconnu comme personne, mais il n’a pas atteint la vérité de cette reconnaissance d’une conscience de soi indépendante. »[4]

Historiquement, le nègre, plongé dans l’inessentialité de la servitude, a été libéré par le maître. Il n’a pas soutenu la lutte pour la liberté.

D’esclave, le nègre a fait irruption dans la lice où se trouvaient les maîtres. Pareil à ces domestiques à qui une fois l’an on permet de danser au salon, le nègre cherche un support. Le nègre n’est pas devenu un maître. Quand il n’y a plus d’esclaves, il n’y a pas de maîtres.

Le nègre est un esclave à qui on a permis d’adopter une attitude de maître[5].

Le Blanc est un maître qui a permis à ses esclaves de manger à sa table.

Un jour, un bon maître blanc qui avait de l’influence a dit à ses copains : « Soyons gentils avec les nègres… »

Alors les maîtres blancs, en rouspétant, car c’était quand même dur, ont décidé d’élever des hommes-machines-bêtes au rang suprême d’hommes.

Nulle terre française ne doit plus porter d’esclaves.

Le bouleversement a atteint le Noir de l’extérieur. Le Noir a été agi. Des valeurs qui n’ont pas pris naissance de son action, des valeurs qui ne résultent pas de la montée systolique de son sang, sont venues danser leur ronde colorée autour de lui. Le bouleversement n’a pas différencié le nègre. Il est passé d’un mode de vie à un autre, mais pas d’une vie à une autre. De même que, lorsqu’on annonce à un malade amélioré qu’il sortira dans peu de jours de l’asile, il arrive qu’il rechute, de même la nouvelle de la libération des esclaves noirs détermina des psychoses et des morts subites.

Dans une vie, on n’apprend pas deux fois cette même nouvelle. Le Noir s’est contenté de remercier le Blanc, et la preuve la plus brutale de ce fait se trouve dans le nombre imposant de statues disséminées en France et aux colonies, représentant la France blanche caressant la chevelure crépue de ce brave nègre dont on vient de briser les chaînes.

« Dis merci à monsieur », dit la mère à son fils… mais nous savons que souvent le petit garçon rêve de crier quelque autre mot — plus retentissant…

Le Blanc en tant que maître a dit au nègre : « Désormais tu es libre. »

Mais le nègre ignore le prix de la liberté, car il ne s’est pas battu pour elle. De temps à autre, il se bat pour la Liberté et la Justice, mais il s’agit toujours de liberté blanche et de justice blanche, c’est-à-dire de valeurs sécrétées par les maîtres. L’ancien esclave, qui ne retrouve dans sa mémoire ni la lutte pour la liberté ni l’angoisse de la liberté dont parle Kierkegaard, se tient la gorge sèche en face de ce jeune Blanc qui joue et chante sur la corde raide de l’existence.

Quand il arrive au nègre de regarder le Blanc farouchement, le Blanc lui dit : « Mon frère, il n’y a pas de différence entre nous. » Pourtant le nègre sait qu’il y a une différence. Il la souhaite. Il voudrait que le Blanc lui dise tout à coup : « Sale nègre. » Alors, il aurait cette unique chance — de « leur montrer… ».

Mais le plus souvent il n’y a rien, rien que l’indifférence, ou la curiosité paternaliste.

L’ancien esclave exige qu’on lui conteste son humanité, il souhaite une lutte, une bagarre. Mais trop tard : le nègre français est condamné à se mordre et à mordre. Nous disons le Français, car les Noirs américains vivent un autre drame. En Amérique, le nègre lutte et il est combattu. Il y a des lois qui, petit à petit, disparaissent de la constitution. Il y a des décrets qui interdisent certaines discriminations. Et nous sommes assurés qu’il ne s’agit pas alors de dons. Il y a bataille, il y a défaites, trêves, victoires. « The twelve millions black voices » ont gueulé contre le rideau du ciel. Et le rideau, traversé de part en part, les empreintes dentales bien en place, logées dans son ventre d’interdiction, est tombé tel un balafon crevé.

Sur le champ de bataille, limité aux quatre coins par des vingtaines de nègres pendus par les testicules, se dresse peu à peu un monument qui promet d’être grandiose.

Et au sommet de ce monument, j’aperçois déjà un Blanc et un Nègre qui se donnent la main.

Pour le Noir français, la situation est intolérable. N’étant jamais sûr que le Blanc le considère comme conscience en-soi pour-soi, sans cesse il va se préoccuper de déceler la résistance, l’opposition, la contestation. C’est ce qui ressort de quelques passages du livre que Mounier a consacré à l’Afrique[6]. Les jeunes Noirs qu’il a connus là-bas voulaient conserver leur altérité. Altérité de rupture, de lutte, de combat.

Le moi se pose en s’opposant, disait Fichte. Oui et non. Nous avons dit dans notre introduction que l’homme était un oui. Nous ne cesserons de le répéter. Oui à la vie. Oui à l’amour. Oui à la générosité.

Mais l’homme est aussi un non.

Non au mépris de l’homme. Non à l’indignité de l’homme. À l’exploitation de l’homme. Au meurtre de ce qu’il y a de plus humain dans l’homme : la liberté.

Le comportement de l’homme n’est pas seulement réactionnel. Et il y a toujours du ressentiment dans une réaction. Nietzsche, dans La Volonté de Puissance, l’avait déjà signalé.

Amener l’homme à être actionnel, en maintenant dans sa circularité le respect des valeurs fondamentales qui font un monde humain, telle est la première urgence de celui qui, après avoir réfléchi, s’apprête à agir.

Notes

[1] Hegel, Phénoménologie de l’Esprit, trad. Hippolyte, p. 155

[2] Hegel, Phénoménologie de l’Esprit, p. 157.

[3] Hegel, op. cit., p. 159.

[4] Hegel, op. cit., p. 159

[5] Gabriel Deshaies, Psychologie du suicide, n. 23

[6] Emmanuel Mounier, L’éveil de l’Afrique noire. Éditions du Seuil, 1948. [Livre disponible dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]