Le mouvement syndical face aux défis du printemps Érable

Par Mis en ligne le 26 juin 2012

De nouvelles stratégies de lutte

Dans le sec­teur de l’enseignement col­lé­gial, un élé­ment inté­res­sant de la lutte contre la hausse des frais de sco­la­rité est la créa­tion d’un réseau de coor­di­na­tion indé­pen­dant des syn­di­cats sur le plan orga­ni­sa­tion­nel et le plan poli­tique. Ce réseau, Profs contre la hausse, regroupe des dizaines d’enseignantes et des ensei­gnants de plu­sieurs cégeps et uni­ver­si­tés sur une base indi­vi­duelle.

Les syn­di­cats locaux, la fédé­ra­tion natio­nale des ensei­gnantes et ensei­gnants (FNEEQ) et les cen­trales natio­nales (CSN, CSQ, FTQ) se sont assez tôt pro­non­cées contre la hausse des frais de sco­la­rité et même en sup­port de la lutte étu­diante. Ces posi­tions ont d’une part encou­ragé les ini­tia­tives locales et d’autre part permis un sou­tien orga­ni­sa­tion­nel et poli­tique aux asso­cia­tions étu­diantes dans plu­sieurs occa­sions. Néanmoins, des ensei​gnant​.es ont res­senti le besoin de s’organiser sur une autre base afin de s’engager plus direc­te­ment aux côté des étudiant.es en lutte.

Cette indé­pen­dance a permis a Profs contre la hausse d’aller au-delà des posi­tions des orga­ni­sa­tions syn­di­cales et par exemple d’appuyer ouver­te­ment le mou­ve­ment de grève, alors que les posi­tions strictes du monde syn­di­cal se limi­taient à un refus de la hausse des frais de sco­la­rité et à un appui du mou­ve­ment étu­diant, mais sans avoir une posi­tion expli­cite pour la grève étu­diante.

Ce type d’organisation a aussi permis d’ouvrir une impor­tante brèche média­tique en dif­fu­sant un dis­cours arti­culé contre la hausse, pour la grève et contre la répres­sion. En effet, la dyna­mique des médias limite les pos­si­bi­li­tés d’interventions et la légi­ti­mité des appa­reils syn­di­caux et est beau­coup plus per­méable aux témoi­gnages « des vrais profs » et à celle des orga­ni­sa­tions « citoyennes » et extra-syn­di­cales.

Quelles perspectives pour une grève sociale ?

L’appui des syn­di­cats aux reven­di­ca­tions étu­diantes et à leur mou­ve­ment a dans plu­sieurs ins­tances été résolu avant le début de la grève, dans le Québec pré-Printemps Érable ; mais il est loin d’être acquis que les syn­di­cats de base et les appa­reils fédé­ra­tifs et natio­naux auraient alors appuyé la grève étu­diante. Encore aujourd’hui il demeure incer­tain que les membres appuie­raient majo­ri­tai­re­ment une grève étu­diante – sans doute en partie en raison des réson­nances inquié­tantes que cet appui aurait sur la ques­tion d’une grève syn­di­cale.

Le mot de grève sociale, incluant celui d’une grève syn­di­cale, court depuis quelques semaines dans le mou­ve­ment de lutte contre la hausse des frais de sco­la­rité. Des obser­va­teurs ont fait remar­quer que des man­dats et des inter­ven­tions aux plus hautes ins­tances de la CSN ont pour­tant récem­ment été pris et faits en ce sens [1]. Alors qu’en est-il ?

La réponse reçue lorsque la ques­tion à été posée sur le plan­cher du regrou­pe­ment FNEEQ tient en 3 points, qui sont à mon avis des réponses sérieuses qu’il faut abor­der dans le même esprit :

1. Les sanctions encourues sont extrêmement lourdes.

Plusieur​.es ont encore à l’esprit les sanc­tions de 1000$ d’amendes par jour ainsi que la perte d’une année d’ancienneté par jour de grève (donc de 1000$ sup­plé­men­taire, à chaque année pour le reste de sa car­rière) qui ont lit­té­ra­le­ment cassé le mou­ve­ment syn­di­cal lors de la lutte contre les cou­pures bud­gé­taires de 20% dans la fonc­tion publique, cou­pures et sanc­tions impo­sées par un PQ qui en 1982-83 char­royait encore une bonne part des aspi­ra­tions et de la com­ba­ti­vité pro­gres­siste du Québec. Cet épi­sode, qui a pro­vo­qué des ten­sions énorme entre les syndiqué.es et l’État et entre les membres même, garde le carac­tère d’un véri­table trau­ma­tisme syn­di­cal.

1. La situation est très différente d’un cégep à l’autre.
Or une grève est ordinairement coordonnée et faite en « réseau ».

En effet, la situa­tion est très dis­tincte entre un cégep où il n’y a pas eu de grève étu­diante, et un autre où elle per­dure depuis 10 semaines. De plus cer­tains syn­di­cats ont perdu l’accès à leurs bureaux et infra­struc­ture logis­tique, ce qui rend dif­fi­cile la prise en charge d’une grève sur le plan local. C’est une dif­fi­culté véri­table, qui n’est pas abso­lu­ment sans réponse mais à laquelle il faut réflé­chir.

3. De tels votes sont très sérieux et traumatisants lorsqu’ils se perdent.
Nos membres ne sont pas prêt.es à cela.

C’est pos­sible, mais n’est-ce pas aux membres d’en déci­der ? Ici inter­vient la déli­cate ques­tion de l’articulation entre lea­der­ship poli­tique et repré­sen­ta­ti­vité des élu.es.

Selon moi, le mou­ve­ment syn­di­cal doit tirer des leçons de l’absence d’un mou­ve­ment vers la grève sociale lors du prin­temps érable, mais aussi du cul-de-sac dans lequel le mou­ve­ment de grève sociale a été pro­jeté en 2004 [2]. Un tel moyen de pres­sion peut dif­fi­ci­le­ment être envi­sagé sans le déve­lop­pe­ment de toute une série de mobi­li­sa­tions inter­mé­diaires dans le cadre d’une esca­lade des moyens de pres­sion, en tenant compte du rap­port de force et de l’état de conscience des membres. Une vaste cam­pagne de sen­si­bi­li­sa­tion du mil­lion de syndiqué.es du Québec sur les enjeux de la grève étu­diante et la pers­pec­tive d’un pro­lon­ge­ment de cette lutte dans une grève sociale, dans un contexte de lutte contre la tari­fi­ca­tion et la pri­va­ti­sa­tion, aurait dû être envi­sa­gée dès l’automne.

Vers une application du principe de non-recommandation dans les pratiques syndicales ?

À ce propos, un élé­ment nou­veau et selon moi impor­tant du conflit étu­diant est la mise en œuvre du « prin­cipe de non-recom­man­da­tion des résul­tats de négo­cia­tions ». Cette pra­tique, par laquelle les résul­tats des négo­cia­tions entre le gou­ver­ne­ment et les représentant.es étu­diants sont pré­sen­tés plutôt que recom­man­dés à leur membres, tranche tout à fait avec les pra­tiques en vogue dans le mou­ve­ment syn­di­cal, dans lequel le prin­cipe de la recom­man­da­tion des ententes par les direc­tions n’est pas lar­ge­ment contesté ni même dis­cuté.

Considérons les der­nières négo­cia­tions du sec­teur public. Celles-ci se sont conclues par le dévoi­le­ment aux membres d’une entente de prin­cipe pré­sen­tée par des direc­tions qui leur recom­man­dait de l’accepter, compte tenu qu’il serait dif­fi­cile – voir impos­sible – d’obtenir plus et qui de plus, selon toute vrai­sem­blance, allait aussi rece­voir, dans les semaines à venir, l’approbation des autres syn­di­cats du Front commun. La lutte, nous disait-on, n’est tout sim­ple­ment pas au rendez-vous.

Il n’est pas dif­fi­cile de voir que cette façon de faire n’est pas très pro­pice à sti­mu­ler l’activité de sec­teurs plus com­ba­tifs du mou­ve­ment syn­di­cal qui pour­raient ini­tia­le­ment se trou­ver isolés mais qui pour­raient peut-être aussi entraî­ner les autres dans la bataille. Il est évident que l’état d’esprit des troupes doit être pris en compte avant de se lancer dans des moyens de pres­sions, mais l’attribution aux membres eux-mêmes de la res­pon­sa­bi­lité de juger sans influence d’une offre qui, au bout du compte, leur est faite à eux et elles, ne devrait-elle pas être envi­sa­gée ?

De Profs contre la hausse à Profs pour la grève sociale ?

Un des inté­rêts d’un regrou­pe­ment comme celui de Profs contre la hausse, qui regroupe sur une base indi­vi­duelle des ensei­gnantes et des ensei­gnants de tout le réseau col­lé­gial et même uni­ver­si­taire, est d’être fort souple et rapide en com­pa­rai­son avec les ins­tances syn­di­cales. Les Profs contre la hausse se retrouvent ainsi, par exemple, en posi­tion d’initier des consul­ta­tions et des actions syn­di­cales à partir de la base dans une por­tion signi­fi­ca­tive du réseau. Des ensei­gnantes et des ensei­gnants pour­raient ainsi conve­nir d’actions ou de pro­po­si­tions à porter dans leurs assem­blées syn­di­cales locales, évi­tant que les direc­tions n’aient à porter le poids de déci­sions poli­tiques dif­fi­ciles voire stig­ma­ti­santes.

Ce modèle d’action pour­rait peut-être aussi se voir importé dans d’autres sec­teurs que celui de l’éducation, par exemple dans le réseau de la santé où des infir­mières et des infir­miers font déjà du tra­vail de secou­ristes lors des mani­fes­ta­tions étu­diantes.

16 mai 2012

Sacha Calixte
pré­sident du Syndicat des ensei­gnantes et des ensei­gnants du cégep Limoilou (SEECL) 
et prof contre la hausse.


Notes

[1] Voir l’article de René Charest, « C’est le temps de faire du syn­di­ca­lisme autre­ment », 15 mai 2012

« Et ce dia­logue stra­té­gique aurait pu aussi avoir lieu après le congrès de la CSN au prin­temps der­nier. Rappelons alors qu’une membre du syn­di­cat du CHUM est venue défendre une pro­po­si­tion pour une grève sociale contre les mesures néo­li­bé­rales du gou­ver­ne­ment Charest. Elle n’a même pas ter­miné son inter­ven­tion que la salle s’est levée. Ovation debout rien de moins ! Deux ou trois délé­gués de l’appareil CSN (conseil cen­tral et FNEEQ) sont venus défendre la posi­tion. Ensuite, Pierre Patry, membre de l’exécutif, est venu défendre cette posi­tion, en don­nant les indi­ca­tions sui­vantes : on sup­porte les étu­diants et ensuite on débat sur le mandat de la grève sociale. Le len­de­main, le nou­veau pré­sident, Louis Roy, lance le mot d’ordre de dis­cu­ter dans les lieux de tra­vail de la néces­sité d’une grève sociale. Depuis, nous n’avons entendu aucun écho au mot d’ordre de grève sociale

[2] Voir le texte de Sébastien Bouchard, « Réflexions sur le mou­ve­ment syn­di­cal et la crise », 12 décembre 2009

« La mobi­li­sa­tion syn­di­cale est relan­cée avec la prise de pou­voir du gou­ver­ne­ment Charest, qui remet en ques­tion le modèle de concer­ta­tion en place. Elle pren­dra une forme mas­sive et com­ba­tive (blo­cage de ponts, routes, ports) en décembre 2003 contre les lois 7, 8 30, 31, 32 et 142 qui visaient à res­treindre les droits des tra­vailleurs et tra­vailleuses. Charest, alors au plus bas dans les son­dages, impose par décret ses lois et laisse les cen­trales devant un choix impor­tant. Lors d’une ren­contre qui a lieu en jan­vier 2004, la CSQ détient déjà un mandat de grève sociale appli­cable en inter­syn­di­cale. La FTQ s’étant fixé des objec­tifs de vote irréa­li­sable, refuse cette option, malgré le fait que 125 syn­di­cats locaux lui aient envoyé des demandes de grève géné­rale avant les fêtes. En fait, la direc­tion de la FTQ tra­vaille âpre­ment à refroi­dir l’ardeur de ses troupes, réchauf­fée par la lutte du mois pré­cé­dent, en pro­po­sant comme pers­pec­tive de « s’en sou­ve­nir au pro­chaines élec­tions ». La [pré­si­dente de la] CSN, consciente du refus de la FTQ, conti­nue sa consul­ta­tion pour une grève sociale et fina­le­ment décide de ne pas appli­quer ce mandat, car la FTQ n’est pas pré­sente. La plus grande mani­fes­ta­tion du pre­mier mai de l’histoire du Québec (100 000 personnes,1er mai 2004) sera la fin plus que la pour­suite de ce mou­ve­ment. »


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