Nous publions ici un extrait de l’ouvrage col­lec­tif, paru aux édi­tions Syllepse le 21 juin 2012 : Race et capi­ta­lisme.

En voici le som­maire :

  • Ce que pour­rait être une gauche anti­ra­ciste
    Félix Boggio Éwanjé-Épée et Stella Magliani-Belkacem
  • L’éclipse de la race et de la classe
    David Roediger
  • De la recon­nais­sance à l’effacement. La poli­tique fran­çaise de lutte contre les dis­cri­mi­na­tions et la ques­tion raciale
    Fabrice Dhume
  • Le visage de Janus de la race : Rhonda M. Williams sur la schi­zo­phré­nie de l’économie ortho­doxe 
    Patrick L. Mason
  • La pas­sion de la nomi­na­tion : iden­tité, dif­fé­rence et poli­tique de classe
    Himani Bannerji
  • Ghetto or not ghetto, telle n’est pas la seule ques­tion. Quelques remarques sur la « race», l’espace et l’État à Paris 
    Stefan Kipfer
  • Nous avons besoin d’une stra­té­gie déco­lo­niale
    Sadri Khiari

Ce que pourrait être une gauche antiraciste

Lorsque l’on sou­haite envi­sa­ger la ques­tion raciale dans une pers­pec­tive maté­ria­liste et cri­tique en France, on se trouve dans un embar­ras théo­rique qui n’est pas dis­so­ciable d’une situa­tion poli­tique. Si de nom­breux et de nom­breuses acteurs et actrices du pay­sage des poli­tiques d’émancipation s’accordent sur une oppo­si­tion abs­traite au racisme, ce der­nier enjeu est bien celui qui donne à voir le plus de confu­sion dans la gauche intel­lec­tuelle et poli­tique, toutes tra­di­tions confon­dues. En effet, rares sont les cou­rants en mesure de faire preuve de la même rigueur ou de la même éru­di­tion à propos des enjeux de race qu’au sujet de la crise éco­no­mique, de la stra­té­gie révo­lu­tion­naire, des trans­for­ma­tions du tra­vail ou de l’histoire du mou­ve­ment ouvrier. L’ironie du sort est que la ques­tion raciale pour­rait être une entrée pos­sible dans ces der­nières thé­ma­tiques.

Il serait dif­fi­cile de carac­té­ri­ser de façon très géné­rale cette absence de rigueur. Mais on peut sans aucun doute l’associer aux manières cou­rantes de trai­ter du racisme au sein de la gauche radi­cale. Le racisme serait une manière de détour­ner l’attention, une diver­sion opérée par la classe domi­nante en direc­tion des classes popu­laires pour réduire leur com­ba­ti­vité col­lec­tive. Souvent, cet argu­ment est nourri par l’idée, par­tiel­le­ment vraie, que le racisme consti­tue une divi­sion de la classe révo­lu­tion­naire ; que cette classe révo­lu­tion­naire devra dépas­ser le racisme pour ren­ver­ser le capi­ta­lisme ; ou le dépas­sera dans la lutte pour ce ren­ver­se­ment – dans les syn­di­cats ou encore sur les piquets de grève où les dis­tinc­tions s’estomperaient face aux impé­ra­tifs maté­riels.

Ces pers­pec­tives poli­tiques ont contri­bué à res­treindre la dis­cus­sion théo­rique autour de la race et du racisme. Rattrapé•e•s par l’urgence de l’activisme, les militant•e•s peuvent recon­naître qu’il faut com­battre le racisme, mais il est néan­moins plus impor­tant pour eux et elles de se deman­der com­ment recons­ti­tuer l’unité du pro­lé­ta­riat du jour au len­de­main que de réflé­chir à ce qui, pré­ci­sé­ment, clive dura­ble­ment les subal­ternes. Il n’est à cet égard pas éton­nant que les rares prises en compte théo­riques sérieuses de la ques­tion raciale soient le fruit de militant•e•s et d’intellectuel•le•s en rup­ture avec les exclu­sions de femmes voi­lées et en lutte contre la loi du 15 mars 2004 – inter­di­sant le port du hijab à l’école. Cette expres­sion du racisme était alors mani­fes­te­ment trans­ver­sale à la tota­lité du champ poli­tique, et révé­lait notam­ment com­bien l’extrême gauche pou­vait se rendre com­plice du sys­tème raciste (Lévy 2010). Il était dès lors impos­sible de res­treindre le racisme à une mani­pu­la­tion de l’extrême droite ou des classes domi­nantes – et c’est à ce titre qu’on a pu lire chez Pierre Tevanian, Sylvie Tissot, Laurent Lévy, Christine Delphy, Saïd Bouamama, dans le sillage du mou­ve­ment d’Une école pour tout•e•s et dans la pro­duc­tion du Mouvement/​Parti des indi­gènes de la répu­blique, des éla­bo­ra­tions à la fois radi­cales et nova­trices sur la ques­tion raciale en France.

Une concep­tion du racisme en terme de simple diver­sion et/​ou de divi­sion pro­duit deux effets. D’une part, elle réduit la race à un dom­mage col­la­té­ral de la lutte des classes. Dès lors, ce qui importe n’est pas tant de dis­cu­ter de la race comme une for­ma­tion sociale et un sys­tème durables, mais comme une idéo­lo­gie qui influence plus ou moins le cours du combat de classe, à la manière des natio­na­lismes ou des popu­lismes.

Corrélativement, cette concep­tion n’implique aucu­ne­ment une rup­ture avec le sens commun : quelle que soit l’analyse portée sur le racisme – en le consi­dé­rant comme « peur/​ignorance de l’Autre » jusqu’à en pro­po­ser une lec­ture en terme de conti­nuité colo­niale – le racisme ferait écran devant les vrais enjeux. Toute dis­cus­sion théo­rique sur le racisme lui-même reste très secon­daire – puisque cette dis­cus­sion, quand elle existe, ne sert qu’à expli­quer pour­quoi, en der­nière ins­tance, le pro­lé­ta­riat (blanc et non blanc) est uni par des inté­rêts com­muns.

Le phé­no­mène du racisme demeure pour­tant bien plus com­plexe que l’enjeu de la divi­sion du pro­lé­ta­riat. Ce recueil entend notam­ment donner à voir quelques axes de recherche qui tra­vaillent au plus près les dif­fé­rentes dimen­sions de l’organisation raciale du monde et des socié­tés, et qui mettent en jeu les contro­verses por­tant sur l’interprétation du phé­no­mène racial. Les débats ici dis­cu­tés font inten­tion­nel­le­ment l’impasse sur les ren­gaines autour de « l’universalisme » et de la « République une et indi­vi­sible ». En effet, ces dis­cus­sions se contentent de se deman­der si l’on peut poser ou non le pro­blème racial plutôt que de le penser pré­ci­sé­ment. C’est cette néces­sité de pré­ci­sion qui a orienté le choix de ces textes, mar­qués par une ambi­tion scien­ti­fique notable – ce qui rend par­fois leur com­pré­hen­sion dif­fi­cile ; mais ce qui les rend avant tout dif­fi­cile d’approche, c’est qu’ils s’inscrivent dans des champs spé­cia­li­sés. La spé­cia­li­sa­tion est sou­vent le fait de l’ancrage aca­dé­mique qui par­ti­tionne les dis­ci­plines et mor­celle la com­pré­hen­sion glo­bale d’un sys­tème. Mais elle est peut-être la seule façon de rendre compte d’aspects du racisme qui sont habi­tuel­le­ment négli­gés ou mal pro­blé­ma­ti­sés dans le sens commun à gauche.

Ce que permet la spé­cia­li­sa­tion, c’est de trai­ter du racisme de façon très pré­cise et dans toute sa com­plexité. Le champ aca­dé­mique anglo­phone a depuis long­temps pris en charge cette variété de champs d’action pour la ques­tion raciale. C’est notam­ment à ce titre que ce recueil com­porte nombre de tra­duc­tions de l’anglais. Parmi elles, on peut s’attarder sur la contri­bu­tion de Stefan Kipfer qui est l’exemple même d’une lec­ture en termes de racia­li­sa­tion de l’espace urbain en France. Son approche spé­cia­li­sée, ancrée dans le champ de la géo­gra­phie cri­tique et nour­rie par les obser­va­tions de Frantz Fanon, lui permet d’échapper aux sim­pli­fi­ca­tions induites par de nom­breuses com­pa­rai­sons entre le ghetto état­su­nien et les « ban­lieues » en France. La com­plexité des pro­ces­sus de racia­li­sa­tion est rendue intel­li­gible par une atten­tion portée sur les réseaux consti­tués par les ins­tances de réno­va­tion urbaine, les muni­ci­pa­li­tés, l’État et les impé­ria­lismes : loin d’être des enjeux étroi­te­ment natio­naux, la pro­duc­tion raciale de l’espace et la pro­duc­tion spa­tiale de la race sont des méca­nismes ins­crits dans la supré­ma­tie du monde occi­den­tal, et repro­duisent l’hégémonie des popu­la­tions blanches aux échelles natio­nales et locales. Les apports d’une approche géo­gra­phique s’affirment dans ce choix de trai­ter du racisme comme un phé­no­mène et un pro­ces­sus ins­crits dans l’espace, qui doivent néces­sai­re­ment s’envisager à plu­sieurs échelles. De son côté, le champ aca­dé­mique fran­çais a lar­ge­ment occulté la ques­tion raciale. La socio­lo­gie reste l’un des rares espaces théo­riques en France au sein des­quels la ques­tion raciale peut-être dis­cu­tée sous dif­fé­rents aspects et selon dif­fé­rentes ana­lyses. Il n’en reste pas moins que le champ socio­lo­gique fran­çais porte une lourde ten­dance à déma­té­ria­li­ser la ques­tion raciale en l’envisageant le plus sou­vent autour de l’unique pro­blé­ma­tique de la « per­cep­tion sociale » alors que, dans le champ anglo­phone, on accorde à la race une capa­cité de struc­tu­ra­tion du monde social plus consé­quente. Le texte de Fabrice Dhume, socio­logue contri­buant à cet ouvrage, montre com­ment la défi­ni­tion de la dis­cri­mi­na­tion raciale, dans le cadre des poli­tiques publiques, par­ti­cipe d’une déma­té­ria­li­sa­tion des pra­tiques racistes au profit d’euphémisations (« diver­sité », « per­sonnes appar­te­nant à des mino­ri­tés », etc.) qui dépo­li­tisent la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions racistes.

Le texte de David Roediger, qui ouvre ce recueil, s’il n’est pas lui-même un article spé­cia­lisé dans un champ par­ti­cu­lier, donne à voir une car­to­gra­phie des prises de posi­tion intel­lec­tuelles dans l’approche de la race et de sa mise en concur­rence avec la classe. Il s’agit de poser des dis­cus­sions géné­rales et de résu­mer des enjeux théo­riques. C’est pour éviter cette mise en concur­rence sté­rile entre race et classe que nous avons choisi d’intituler ce recueil Race et capi­ta­lisme.

Il s’agit pour nous de partir de l’hypothèse que, his­to­ri­que­ment, le capi­ta­lisme a tou­jours été racia­lisé. D’abord, dans sa for­ma­tion même : le rôle du com­merce des esclaves et celui des richesses tirées de l’esclavage colo­nial a été cru­cial pour accu­mu­ler le capi­tal qui a financé la révo­lu­tion indus­trielle (Williams 1944). Des auteurs comme CLR James ont auda­cieu­se­ment défendu la thèse que la plan­ta­tion anti­cipe l’entreprise capi­ta­liste et le sala­riat moderne (James 2008 [1938]). Par la suite, la for­ma­tion des impé­ria­lismes et l’organisation du marché mon­dial au 19esiècle se sont jouées sur la com­pé­ti­tion des nations occi­den­tales dans l’expansion colo­niale. Ce qui jus­ti­fie de ne pas avoir inti­tulé ce recueil « race et classe », c’est que dans cette émer­gence com­mune du capi­ta­lisme et du phé­no­mène esclavagiste/​colonial, la for­ma­tion des classes sociales est insé­pa­rable de leur racia­li­sa­tion.

Pour Himani Bannerji, dont un des textes figure dans le pré­sent recueil, il n’existe pas de classe sociale dépour­vue d’identités liées à des formes d’oppression consti­tuées avec le capi­ta­lisme. Pour elle, il ne s’agit pas, là non plus, de consi­dé­rer le capi­ta­lisme comme une oppres­sion fon­da­men­tale à laquelle s’ajouteraient les autres oppres­sions, comme les sco­ries d’une bar­ba­rie irra­tion­nelle ou archaïque. Bannerji n’envisage pas les iden­ti­tés comme de simples stig­mates ou encore se rédui­sant à des construc­tions cultu­relles. Les iden­ti­tés sont le pro­duit des mêmes his­toires que celles qui ont concouru à l’essor et au déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme comme phé­no­mène mon­dial : l’esclavagisme, la colo­ni­sa­tion et la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail. Les iden­ti­tés sont les « noms » et les per­cep­tions sociales qui sont impo­sés ou que se donnent les opprimé•e•s dans le contexte de cette mul­ti­pli­cité de trai­te­ments d’exception. Ces « noms » et ces per­cep­tions ne sont ni des essences ni des construc­tions contin­gentes ; ils sont ancrés dans l’évolution concrète des rap­ports juri­diques, des rela­tions de subor­di­na­tion entre les popu­la­tions occi­den­tales et les popu­la­tions colo­ni­sées ou ancien­ne­ment colo­ni­sées ; ils dépendent aussi des rap­ports de force poli­tiques entre les forces vives de la déco­lo­ni­sa­tion et celles qui entendent main­te­nir le statu quo colo­nia­liste, entre les pro­ces­sus d’abolition des ins­ti­tu­tions escla­va­gistes et les forces ségré­ga­tion­nistes, entre la résis­tance des non-Blanc•he•s et la supré­ma­tie blanche – appuyée à l’international sur l’exploitation du Tiers-Monde et, à l’intérieur des États-nations occi­den­taux, sur la dis­cri­mi­na­tion sys­té­ma­ti­sée des non-Blanc•he•s.

C’est ici que le texte de Patrick Mason vient ici rejoindre et com­plé­ter la pro­po­si­tion de Himani Bannerji. Pour com­prendre la pos­si­bi­lité d’une dis­cri­mi­na­tion sys­té­ma­ti­sée à un niveau éco­no­mique, Mason pro­pose un modèle qui rend compte d’un prin­cipe d’exclusion inhé­rent au fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme. En effet, même dans l’hypothèse d’un marché concur­ren­tiel, per­sistent for­cé­ment du chô­mage invo­lon­taire et une cer­taine rareté des situa­tions de tra­vail réunis­sant les meilleures condi­tions. L’accès à l’emploi et aux postes les mieux rému­né­rés, les plus qua­li­fiés, fait l’objet d’une com­pé­ti­tion dans la mesure où le capi­ta­lisme ne permet pas d’offrir des situa­tions éco­no­miques satis­fai­santes pour tous et toutes, dans la mesure où sub­siste une armée indus­trielle de réserve et une stra­ti­fi­ca­tion des condi­tions éco­no­miques. Cette rareté pro­duit dès lors ce que l’on pour­rait se figu­rer comme une file d’attente pour chaque posi­tion dans la hié­rar­chie sociale et éco­no­mique. Le fait que les un•e•s sont amené•e•s à passer devant les autres engendre des pos­si­bi­li­tés de dis­cri­mi­na­tions. La race par­ti­cipe de l’appareil iden­ti­taire qui vient coder l’attribution des places dans la file d’attente. C’est en cela que l’identité devient un véri­table enjeu : l’identité blanche, par exemple, consti­tue un passe-droit pour passer devant les autres – à l’embauche, à l’avancement, au loge­ment, etc. À l’inverse, comme le montre Patrick Mason en regard de la situa­tion état­su­nienne, l’accès aux rares posi­tions les plus favo­rables (dans les sec­teurs les plus syn­di­ca­li­sés, aux postes les mieux rému­né­rés pour la même qua­li­fi­ca­tion, etc.) demandent à tou•te•s ceux et celles qui n’ont pas le « bon ticket », le bon mar­queur iden­ti­taire, d’en faire deux fois plus que les autres. Il s’agira éga­le­ment pour eux et elles de se confor­mer à un modèle d’intégration, et toute réus­site qui pour­rait en décou­ler sera dès lors sou­mise à l’excellence : en effet, le droit à l’erreur n’est pas permis et il suf­fira du moindre écart pour se voir ramené•e•s à « ses ori­gines ». Il faut éga­le­ment prendre en compte le prix à payer pour avoir droit à la recon­nais­sance sociale – un prix qui implique le plus sou­vent une rup­ture avec la com­mu­nauté et une col­la­bo­ra­tion avec le statu quo inéga­li­taire : si la dis­cri­mi­na­tion est le pro­duit d’une com­pé­ti­tion entre Blanc•he•s et non-Blanc•he•s pour l’accès à des posi­tions sociales favo­rables ou à l’emploi, alors la com­pé­ti­tion au sein des non-Blanc•he•s sera d’autant plus rude qu’il s’agit du groupe qui ne béné­fi­cie pas des pri­vi­lèges et du pou­voir qui permet aux Blanc•he•s de passer en prio­rité dans la file d’attente. Sans cette prio­rité, la réus­site indi­vi­duelle pour chaque non-Blanc•he est condam­née à repo­ser en partie sur une dis­tinc­tion par rap­port à l’ensemble de son propre groupe, sys­té­ma­ti­que­ment dis­cri­miné. À un niveau indi­vi­duel, il n’est pas pos­sible de baser sa réus­site sur une remise en cause du pri­vi­lège des Blanc•he•s, mais de la mettre en œuvre en pas­sant à tra­vers ces pri­vi­lèges, en se posi­tion­nant comme une excep­tion à la règle de l’exclusion qui frappe les autres non-Blanc•he•s – ce que la société sanc­tionne en retour, non comme le fait d’un indi­vidu appar­te­nant à un groupe dis­cri­miné sur­mon­tant un stig­mate, mais comme la confir­ma­tion de la ren­gaine libé­rale et raciste du « quand on veut, on peut ».

Ce qui est ici en jeu, c’est la manière dont les iden­ti­tés pro­duites par l’histoire com­plexe des oppres­sions, telle que la raconte Himani Bannerji, se voient non seule­ment repro­duites, mais éga­le­ment ins­crites dans des stra­té­gies de pro­mo­tion sociale. L’identité a bien une fonc­tion éco­no­mique. C’est à partir de cette ana­lyse qu’il faut briser l’imaginaire très per­sis­tant à gauche qui consiste à faire du racisme une consé­quence de la carence en cadres col­lec­tifs pour les Blanc•he•s des classes popu­laires (un mou­ve­ment ouvrier fort, des syn­di­cats puis­sants, etc.) Dans cette ima­ge­rie, cette absence de cadres col­lec­tifs de résis­tance ne lais­se­rait aux pro­lé­taires blanc•he•s que la solu­tion indi­vi­duelle de reje­ter « l’Autre », « l’immigré », « l’étranger ». C’est en cela que la gauche se refuse à penser l’identité blanche comme un pri­vi­lège col­lec­tif. Si cet ima­gi­naire admet bien qu’il y a des situa­tions où être perçu•e comme blanc•he donne accès à des avan­tages notables (l’obtention d’un emploi ou d’un loge­ment), il n’envisage pas que l’organisation des classes popu­laires blanches en tant que « classe ouvrière » puisse être un moyen de conser­ver et d’étendre les pri­vi­lèges asso­ciés à l’identité blanche. L’argument sou­vent invo­qué est que les pri­vi­lèges des Blanc•he•s et la dis­cri­mi­na­tion sys­té­mique des non-Blanc•he•s, sont des obs­tacles à l’organisation du pro­lé­ta­riat et à l’obtention d’un rap­port de force suf­fi­sant face à la classe domi­nante – l’unité serait tout sim­ple­ment plus gagnante que la divi­sion. Mais com­pre­nons bien que ce n’est pas parce que, pour les tra­vailleurs et tra­vailleuses Blanc•he•s, on pour­rait fairemieux sans le racisme, que l’on ne se porte pas bien en s’appuyant sur ses pri­vi­lèges. Dans le cas de la lutte de classe des pro­lé­taires Blanc•he•s, là aussi, le mieux est l’ennemi du bien.

On peut citer dif­fé­rents exemples à l’appui de ces argu­ments. Pour de nom­breux libé­raux ou sociaux-démo­crates réfor­mistes, le New Deal état­su­nien des années 1930 est une réfé­rence en matière de légis­la­tion pro­gres­siste. Mais il se trouve que le New Deal a pré­ci­sé­ment consti­tué une légis­la­tion pro­tec­trice des tra­vailleurs et tra­vailleuses blanc•he•s, en excluant sub­ti­le­ment les Noir•e•s des mesures en ques­tion. Plutôt que de faire figu­rer cette exclu­sion de façon expli­cite, la légis­la­tion sociale votée par les membres du Congrès fai­sait sim­ple­ment l’impasse sur les emplois où les Noir•e•s étaient surreprésenté•e•s – les ouvriers agri­coles et les domes­tiques en par­ti­cu­lier. Ainsi, le Congrès a mis en place des durées légales du tra­vail, des salaires mini­mum, une sécu­rité sociale et des struc­tures syn­di­cales qui n’ont pas concerné les Noir•e•s. (Katznelson 2005 : 22-23) On peut étof­fer cet exemple en ajou­tant les remarques du cher­cheur auto­di­dacte Theodore Allen. Allen s’est par­ti­cu­liè­re­ment inté­ressé à cet épi­sode car il est non seule­ment l’auteur du clas­sique The Invention of the White Race, mais qu’il est l’une des figures d’un groupe mar­xiste, la Sojourner Truth Organization, qui s’inscrivait dans une réflexion anti­ra­ciste radi­cale. Dans un texte de 1973, il montre com­ment le parti com­mu­niste des États-Unis est devenu, au cours des années 1930 et « au nom de l’unité anti­fas­ciste », un « auxi­liaire du New Deal ». Pour ne pas « ris­quer de perdre les conces­sions offertes par le New Deal », le parti com­mu­niste état­su­nien n’a pas sou­li­gné le carac­tère racial et dis­cri­mi­na­toire de la réforme, rom­pant avec ses prises de posi­tions anté­rieures en faveur d’un combat anti­ra­ciste. De même, à propos du mou­ve­ment syn­di­cal, Allen explique com­ment les mili­tants syn­di­ca­listes de l’AFL et du CIO (deux syn­di­cats majeurs aux États-Unis) se sont déso­li­da­ri­sés des Noir•e•s pour ne pas ris­quer de s’aliéner les Blanc•he•s. Il en a résulté que le dif­fé­ren­tiel entre le taux de chô­mage des Noir•e•s et celui des Blanc•he•s au Nord des États-Unis est passé de 75% en 1930 à 115% en 1937. Citant Franklin Frazier, Allen ajoute que « la poli­tique du New Deal visant à pro­té­ger le droit d’organisation du tra­vailleur (blanc) d’une part, et le droit des Noir•e•s à avoir un emploi d’autre part, entrèrent alors sou­vent en conflit » (Allen 1973).

Ce conflit, il est aussi per­cep­tible dans l’histoire du mou­ve­ment ouvrier en France. À partir de l’après-guerre, la CGT a long­temps promu un pro­tec­tion­nisme ouvrier. Elle s’est oppo­sée à l’introduction de tra­vailleurs étran­gers dans la force de tra­vail jusqu’en 1974, et a même été à l’initiative de la créa­tion de l’Office natio­nal de l’immigration – dans lequel elle a siégé jusqu’en 1947. Quand la CGT a aban­donné cette poli­tique étroi­te­ment natio­na­liste, elle a converti ses posi­tions sur l’immigration en une défense pour un retour au pays dans des condi­tions confor­tables pour les tra­vailleurs immi­grés. Là encore, c’était consi­dé­rer l’« immi­gré » comme un tra­vailleur de second plan. En effet, ce virage s’opère à l’heure des grandes restruc­tu­ra­tions et de la crise éco­no­mique. Dès lors, quand les syn­di­ca­listes jugent que, face aux licen­cie­ments, la prio­rité pour ces tra­vailleurs immi­grés n’est pas le main­tien de leur emploi mais un retour au pays dans les meilleures condi­tions, il devient alors notable que les grands syn­di­cats n’ont pas consi­déré ces tra­vailleurs comme une com­po­sante de leur base sociale mais comme une force de tra­vail dont la pré­sence n’est qu’une ano­ma­lie. Le mou­ve­ment syn­di­cal a cédé à l’« illu­sion du pro­vi­soire », for­mule chère à Abdelmalek Sayad :

« Un immi­gré, c’est essen­tiel­le­ment une force de tra­vail et une force de tra­vail pro­vi­soire, tem­po­raire, en tran­sit. En vertu de ce prin­cipe, un tra­vailleur immi­gré (tra­vailleur et immi­gré étant, ici, presque un pléo­nasme) […] reste tou­jours un tra­vailleur qu’on défi­nit et qu’on traite comme pro­vi­soire, donc révo­cable à tout moment. […] En fin de compte, un immi­gré n’a sa raison d’être que sur le mode du pro­vi­soire et à condi­tion qu’il se conforme à ce qu’on attend de lui : il n’est là et n’a sa raison d’être que par le tra­vail, pour le tra­vail et dans le tra­vail : parce qu’on a besoin de lui, tant qu’on a besoin de lui, pour ce pour­quoi on a besoin de lui et là où on a besoin de lui ». (Sayad 2006 : 50-51)

Ces exemples – du grand ral­lie­ment au New Deal ou des options des syn­di­cats hégé­mo­niques fran­çais depuis la Libération jusqu’aux grandes restruc­tu­ra­tions – nous montrent com­bien les conflits d’intérêt entre tra­vailleurs blancs et non blancs se mettent clai­re­ment en œuvre dans ce que le mou­ve­ment ouvrier blanc juge comme des oppor­tu­ni­tés stra­té­giques : dans le cas du New Deal, il s’agit de confor­ter une légis­la­tion pro­tec­trice excluant les Noir•e•s ; dans le cas des réformes de la Libération, il s’agit de pro­té­ger les sec­teurs domi­nés par les natio­naux en deve­nant agent du contrôle de l’immigration ; à l’heure des grandes restruc­tu­ra­tions, les syn­di­cats majo­ri­taires ont ignoré les luttes de tra­vailleurs immi­grés menées à la même période : les grèves des loyers dans les foyers d’immigrés mar­quaient peut-être un ancrage sur le long terme et pas for­cé­ment une néces­sité immé­diate de retour au pays. Cette invi­si­bi­li­sa­tion ou ce choix notable des fronts à sacri­fier marquent bien une ten­dance struc­tu­relle du mou­ve­ment ouvrier octroyée et façon­née par le pri­vi­lège blanc.

Aujourd’hui encore,

« le mou­ve­ment social dans son ensemble ne se donne pas pour prio­rité d’appuyer les luttes des descendant•e•s de colonisé•e•s. Le plus sou­vent, les com­po­santes de la gauche poli­tique et syn­di­cale tendent à juger leurs propres pré­oc­cu­pa­tions comme uni­ver­selles, por­tant sur la situa­tion de l’ensemble de la popu­la­tion (retraite, ser­vice public, droit au loge­ment, etc.) Or, la lutte contre la supré­ma­tie blanche ne sau­rait être rem­pla­cée par une lutte pour obte­nir une plus grande part du gâteau, qui sera de toute façon répar­tie inéga­le­ment entre tous et toutes » [1]

Ces reven­di­ca­tions sont consi­dé­rées comme « uni­ver­selles » pré­ci­sé­ment parce qu’elles ne prennent pas en compte les besoins spé­ci­fiques. On a beau gagner une plus grosse part de gâteau, les miettes res­te­ront tou­jours pour les mêmes : des vic­toires du mou­ve­ment ouvrier blanc n’empêchent pas une recon­duite à l’identique de l’inégalité entre Blanc•he•s et non-Blanc•he•s. La grande mobi­li­sa­tion contre le CPE consti­tue un bon exemple de ce pas­sage à la trappe d’intérêts spé­ci­fiques au nom de « l’intérêt géné­ral ». La Loi sur l’égalité des chances avait été conçue et pré­sen­tée comme une réponse aux révoltes de novembre 2005. Pourtant, la dyna­mique majo­ri­taire de la mobi­li­sa­tion a exclu­si­ve­ment porté sur le CPE, évin­çant les autres mesures pré­vues par la loi dans son ensemble :

« [Elle] com­prend des mesures de désco­la­ri­sa­tion qui, bien sûr, menacent tous les ado­les­cents indé­pen­dam­ment de leurs ori­gines, mais com­ment ne pas la mettre éga­le­ment en rap­port avec les mul­tiples dis­cours concer­nant l’incapacité spé­ci­fique des enfants issus de l’immigration à suivre une sco­la­rité nor­male ? Le Titre III de la loi qui pré­voit de sanc­tion­ner les parents en leur reti­rant les allo­ca­tions fami­liales n’aurait de toute évi­dence pas existé si une large cam­pagne n’avait pas été menée sou­li­gnant la pré­ten­due incom­pé­tence des pères – sou­vent dénon­cés comme poly­games – et des mères – s’acharnant à parler l’arabe – à s’occuper de leurs enfants. Et que viennent faire les dis­po­si­tions du Titre IV concer­nant la « lutte contre les inci­vi­li­tés » dans une loi consa­crée à « l’égalité des chances » si ce n’est pour par­ache­ver la logique de cette loi par des mesures sécu­ri­taires dont la cible est prio­ri­tai­re­ment les Noirs, les Arabes et les musul­mans. On pour­rait en dire autant du Titre V qui ins­taure un « ser­vice civil volon­taire » pour « former le jeune aux valeurs civiques » ! Qui sont les jeunes qu’à lon­gueur de dis­cours et d’articles, on dénonce pour leur manque de « valeurs civiques » sinon ceux qui sont issus de l’immigration post­co­lo­niale ? Comment ne pas faire le lien entre ces déci­sions et celles qui condi­tionnent la déli­vrance d’un titre de séjour par l’adhésion aux « valeurs de la répu­blique » ? » (Khiari 2006a).

Là encore, « on arguera bien sûr que, sur le seul CPE, il est pos­sible de gagner ; que pour construire la mobi­li­sa­tion la plus large, il fal­lait se donner un objec­tif clair et un seul, qui soit le plus « ras­sem­bleur » pos­sible. Mais com­ment expli­quer ce « hasard » qu’il faille tou­jours mettre de côté les reven­di­ca­tions des popu­la­tions issues de l’immigration pour gagner en effi­ca­cité ? » (Khiari 2006).

Les exemples ci-dessus confirment bien qu’il existe, contrai­re­ment aux hypo­thèses de la gauche clas­sique, des diver­gences d’intérêt entre les non-Blanc•he•s dans leur ensemble et les Blanc•he•s, y com­pris à tra­vers les orga­ni­sa­tions des classes popu­laires blanches. Ces diver­gences peuvent se mani­fes­ter par l’exclusion expli­cite de certain•e•s non-Blanc•he•s – comme ç’a été long­temps le cas des Noir•e•s dans le syn­di­ca­lisme état­su­nien, ou aujourd’hui en France celui des femmes voi­lées dans les partis poli­tiques de la gauche radi­cale –, par la secon­da­ri­sa­tion expli­cite ou insi­dieuse des besoins et des pré­oc­cu­pa­tions des non-Blanc•he•s, par une invi­si­bi­li­sa­tion de leurs luttes et de leurs résis­tances, ou encore par la volonté plus ou moins bien­veillante d’annexer ces résis­tances à l’orbite des partis et syn­di­cats du mou­ve­ment ouvrier clas­sique. Il va de soi que ces diver­gences doivent néces­sai­re­ment se tra­duire sur le plan poli­tique.

S’organiser poli­ti­que­ment, c’est pré­tendre à exer­cer le pou­voir, à diri­ger l’organisation de la société. Du point de vue du mou­ve­ment ouvrier, le pou­voir consiste, de façon ultime, à diri­ger la société de sorte que l’oppression capi­ta­liste soit vain­cue. La conquête du pou­voir poli­tique par le pro­lé­ta­riat implique un cer­tain nombre de condi­tions : l’indépendance poli­tique vis-à-vis de la classe domi­nante, la trans­for­ma­tion radi­cale (ou la des­truc­tion) de l’État bour­geois ainsi que des mesures poli­tiques pré­cises pour neu­tra­li­ser le pou­voir éco­no­mique et social des pro­prié­taires des moyens de pro­duc­tion. De la même manière, l’organisation poli­tique des non-Blanc•he•s vise à diri­ger la société, à exer­cer le pou­voir de sorte à faire dépé­rir le pri­vi­lège blanc – comme le rap­pelle Sadri Khiari dans sa contri­bu­tion qui vient conclure le recueil.

De nom­breuses com­pa­ti­bi­li­tés existent entre ces deux pro­grammes. Mais l’enjeu ici est, d’abord, de réa­li­ser en quoi ces deux mou­ve­ments suivent des tra­jec­toires poli­tiques qui ne sont pas réduc­tibles l’une à l’autre. La consti­tu­tion d’un pou­voir poli­tique indi­gène – pour reprendre la for­mule de Sadri Khiari – s’élabore au tra­vers de mou­ve­ments ayant leur propre tem­po­ra­lité comme leur propre espace, leur his­to­ri­cité, leur mémoire spé­ci­fique : des luttes anti­co­lo­niales aux pro­jets pan­ara­bistes ou pan­afri­cains, de la Marche pour l’égalité et contre le racisme aux luttes contre les exclu­sions des femmes por­tant le hijab, des luttes contre la double-peine à celles contre les vio­lences poli­cières, des révoltes des quar­tiers popu­laires à la soli­da­rité avec la Palestine. Si les inté­rêts entre Blanc•he•s et non-Blanc•he•s sont amenés à diver­ger, alors la conti­nuité des luttes des descendant•e•s de colonisé•e•s n’a pas la même cen­tra­lité dans la mémoire et l’héritage poli­tique des partis et orga­ni­sa­tions de la gauche blanche. Si des frac­tions de ces orga­ni­sa­tions, des grou­pus­cules ou des individu•e•s, peuvent se récla­mer de l’ensemble de ces moments sous l’égide de l’anti-impérialisme, il n’en reste pas moins que l’espace-temps des indi­gènes n’est pas struc­tu­rant pour la vie poli­tique du mou­ve­ment ouvrier clas­sique (Khiari 2006b).

Dès lors, même si les forces de la gauche poli­tique et syn­di­cale approchent la ques­tion raciale bien dif­fé­rem­ment de la classe domi­nante, il demeure que cette approche a échoué dans sa prise en compte de l’essence même de cette ques­tion : au lieu de pro­mou­voir (sur le plan théo­rique comme sur le plan pra­tique) la dyna­mique et tout le poten­tiel portés par l’organisation des forces non blanches, la gauche blanche s’évertue sur­tout à les décou­ra­ger – pour preuve, le déclen­che­ment d’une grande hos­ti­lité de la part de la gauche de la gauche au lan­ce­ment de l’Appel « Nous sommes les indi­gènes de la répu­blique » et au moment de la consti­tu­tion du Parti des indi­gènes de la répu­blique (Lévy 2010).

Ainsi, les forces éman­ci­pa­trices à gauche per­sistent à igno­rer le poten­tiel de radi­ca­li­sa­tion d’ensemble qu’insuffle l’organisation auto­nome des non-Blanc•he•s en elle-même. Certes, cette orga­ni­sa­tion est mino­ri­taire, comme le sont les non-Blanc•he•s dans leur ensemble ; elle est frag­men­tée – en partis, asso­cia­tions, fronts, comi­tés de familles, col­lec­tifs, autour de mos­quées ou de listes muni­ci­pales. Mais elle est capable de per­tur­ber consé­quem­ment le champ poli­tique clas­sique en pro­po­sant notam­ment des modes d’action riches d’enseignements pour l’ensemble du mou­ve­ment social. La cam­pagne Boycott, dés­in­ves­tis­se­ment, sanc­tions contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine (BDS) a mobi­lisé de larges sec­teurs des forces non-blanches orga­ni­sées, et consti­tue bien l’exemple d’une cam­pagne de longue durée, capable de construire des rap­ports de force locaux – sous la forme de coa­li­tions de partis, asso­cia­tions et syn­di­cats contre Agrexco dans le Sud de la France par exemple [2] –, une visi­bi­lité natio­nale et des liens avec d’autres forces à l’international. Sans que la lutte ait la même inten­sité par­tout et sur une période concen­trée, les actions de boy­cott des pro­duits israé­liens dans les super­mar­chés, les mani­fes­ta­tions, les cam­pagnes d’information, peuvent avoir lieu à tout moment, avec toutes les forces qui sou­haitent s’y asso­cier, pour des objec­tifs précis. Ce type de cam­pagne tra­duit, d’une part, l’internationalisme consé­quent visible au creux des mani­fes­ta­tions de soli­da­rité avec la Palestine ou des peuples arabes en lutte – qui mobi­lisent des sec­teurs de la popu­la­tion non blanche exclus de l’espace poli­tique et mili­tant. Par ailleurs, elle tra­duit éga­le­ment une capa­cité à conduire une lutte sur des bases fermes – loin de faire l’unanimité à gauche de la gauche dans le cas de BDS – tout en accep­tant toutes les alliances néces­saires pour construire des rap­ports de forces.

Les modes d’action sin­gu­liers que mettent en jeu ce type d’organisation auto­nome se jouent éga­le­ment aux creux de la vio­lence poli­cière qui frappe spé­ci­fi­que­ment et quo­ti­dien­ne­ment les non-Blanc•he•s : ceci implique que leurs cam­pagnes entrent en conflit direct avec le pou­voir d’État et ses appa­reils répres­sifs.

Ainsi on voit com­bien cer­tains élé­ments de radi­ca­li­sa­tion poli­tique sont portés par une mino­rité consciente de la popu­la­tion, et que la gauche radi­cale peut non seule­ment apprendre de cette radi­ca­lité, mais sera rapi­de­ment confron­tée à ses propres incon­sé­quences si elle se refuse à l’appuyer. La lutte contre l’islamophobie et les lois pro­hi­bi­tion­nistes, menée depuis au moins 2003-2004, a pro­duit un conflit au sein des forces de gauche que les plus radi­cales d’entre elles n’ont pas su tran­cher. Comme l’expliquent Houria Bouteldja et Sadri Khiari :

« Prenons main­te­nant l’exemple du grand per­dant de la recom­po­si­tion à gauche, le NPA. Ce parti, sou­ve­nons-nous, avait tra­versé de graves dif­fi­cul­tés internes lors de la deuxième affaire du voile (2004) alors qu’il était encore la LCR. Ces dif­fi­cul­tés se sont aggra­vées pour se trans­for­mer en véri­table crise lors des élec­tions régio­nales de 2010 avec la can­di­da­ture d’Ilham Moussaid. Cette can­di­da­ture s’est ajou­tée à des désac­cords impor­tants concer­nant les alliances à gauche pour atti­ser la dis­corde au sein du NPA et pro­vo­quer le départ d’un grand nombre de ses mili­tants. En appa­rence, l’affaire Ilham n’a rien à voir avec les diver­gences sur la poli­tique uni­taire. Ces deux ques­tions nous paraissent, pour­tant, inti­me­ment liées. La can­di­da­ture d’Ilham Moussaid – et la cam­pagne hai­neuse dont celle-ci a été l’objet dans les médias – a sus­cité immé­dia­te­ment un élan de sym­pa­thie au sein des popu­la­tions issues de l’immigration. Considéré jusqu’alors comme un truc « gau­chiste », typique du folk­lore fran­çais, le NPA deve­nait l’objet d’une atten­tion bien­veillante. Aveugle ou indif­fé­rent à cette évo­lu­tion qui aurait dû l’intéresser au plus haut point, le parti anti­ca­pi­ta­liste a, au contraire, été pani­qué par l’hostilité que la can­di­da­ture d’une femme voilée sus­ci­tait parmi les Blancs. On se sou­vient de la suite, la crise a rebondi au len­de­main des élec­tions, condui­sant au départ de nom­breux mili­tants et notam­ment de la majo­rité des mili­tants arabes du Comité NPA auquel appar­te­nait Ilham, ce même comité qui était donné en modèle de « l’intervention quar­tier » du parti anti­ca­pi­ta­liste. En favo­ri­sant une telle issue, le NPA mon­trait ainsi qu’il était inca­pable de se tour­ner vers les quar­tiers » (Bouteldja & Khiari 2012).

Si nous réfu­tions en amont les consé­quences poli­tiques que la gauche tire de l’idée selon laquelle le racisme divise les classes popu­laires, il y a là, par contre, une divi­sion dont elle pour­rait tirer de pré­cieuses leçons : l’organisation auto­nome des non-Blanc•he•s divise la majo­rité (Breitman 1964). La majo­rité blanche, dont sont partie pre­nante aussi bien les partis ins­ti­tu­tion­nels qui sou­tiennent l’ordre capi­ta­liste que le mou­ve­ment social blanc qui en remet en cause cer­taines de ses consé­quences ou même ses fon­da­tions, est clivée par les reven­di­ca­tions et les luttes des non-Blanc•he•s. Comme nous le disions, dans l’histoire com­plexe du capi­ta­lisme, les oppres­sions spé­ci­fiques et les iden­ti­tés consti­tuent des diver­gences d’intérêt entre subal­ternes et dif­fé­rents espaces-temps, dif­fé­rentes com­mu­nau­tés de résis­tance. Mais les résis­tances des un•e•s ne sont pas sans impact sur le combat des autres. Dans les années 2000, les luttes contre l’islamophobie sont un exemple de divi­sion portée au cœur de la majo­rité blanche. Elles ont ouvert la voie à la can­di­da­ture d’Ilham Moussaïd, qui a scan­da­lisé tout le champ poli­tique blanc, tout en sus­ci­tant la confu­sion au sein du NPA sur son posi­tion­ne­ment face au consen­sus isla­mo­phobe. Le NPA s’envisage comme un parti des classes popu­laires dans leur ensemble, comme un parti qui s’oppose aux partis ins­ti­tu­tion­nels et à leur poli­tique, mais il n’a pas su, d’un même mou­ve­ment, briser le consen­sus isla­mo­phobe en se soli­da­ri­sant avec sa can­di­date face aux attaques de tout le monde poli­tique.

Plus le mou­ve­ment de l’immigration gagne en cohé­sion et en fer­meté, plus il est à même de deman­der des comptes, à propos de ses propres pré­oc­cu­pa­tions, aux candidat•e•s, partis, syn­di­cats et asso­cia­tions du monde blanc. Ces inter­pel­la­tions sus­citent des désac­cords, des polé­miques, un éven­tail de posi­tions dans le champ poli­tique blanc, en pre­mier lieu parce que ce champ poli­tique ne peut pas faire « sans » les non-Blanc•he•s et donc, se dis­pen­ser tota­le­ment de conces­sions à leur égard. Si les partis ins­ti­tu­tion­nels, les partis blancs qui sou­tiennent l’ordre capi­ta­liste, sont inca­pables de conces­sions d’ampleur, dans la mesure où leur aile gauche n’a même plus l’ambition de faire des conces­sions aux classes popu­laires dans leur ensemble, les partis et orga­ni­sa­tions de la gauche radi­cale doivent bien faire avec la réa­lité que : « lorsque l’on regarde les chiffres offi­ciels de la popu­la­tion fran­çaise (…) 30 % des milieux popu­laires (ouvriers et employés) sont issus de l’immigration post­co­lo­niale [3] C’est peut-être à partir de là qu’il faut entendre le mot d’ordre de la mobi­li­sa­tion du 8 mai 2012 qui réunis­sait bon nombre d’organisations de l’immigration et des quar­tiers popu­laires : « Nous ne comp­tons pas sur eux et ils ne pour­ront plus faire sans nous ! » [4]

C’est à partir de ces élé­ments d’antagonismes que la mino­rité (raciale, en l’occurrence) cesse d’être une mino­rité : en deve­nant capable de dis­lo­quer le groupe majo­ri­taire, l’organisation non blanche béné­fi­cie d’une cer­taine marge de manœuvre, peut avoir un impact majeur et jouer un rôle pré­pon­dé­rant dans les rap­ports de force. Cette divi­sion de la majo­rité peut porter des béné­fices bien au-delà de la mino­rité. En effet, en met­tant à jour les dif­fi­cul­tés du bloc domi­nant, ses fai­blesses et sa vul­né­ra­bi­lité, le combat mino­ri­taire ouvre des oppor­tu­ni­tés de trans­for­ma­tion et des pos­si­bi­li­tés d’alliances pro­met­teuses sur de nou­velles bases :

« Si l’homme blanc est l’ennemi, tous les Blancs sont-ils des enne­mis équi­va­lents ? – aussi bien les Blancs qui ont le pou­voir dans ce pays, les diri­geants, que les Blancs qui n’ont pas le pou­voir, et qui sont exploi­tés par ceux qui dirigent – pas aussi exploi­tés que les Noirs, mais exploi­tés aussi ? Si le Blanc est l’ennemi, y a-t-il un moyen de divi­ser l’ennemi, de le pous­ser à la sépa­ra­tion, de creu­ser un fossé au sein des Blancs, de les pous­ser à se battre les uns contre les autres – au béné­fice du Noir ? Si le Blanc est l’ennemi, y a-t-il un moyen de trans­for­mer la situa­tion de manière à ce que cer­tains Blancs soient démo­bi­li­sés ou neu­tra­li­sés, ou même, dans cer­taines cir­cons­tances, trans­for­més en alliés ou alliés poten­tiels du Noir parce que ce serait dans leur propre inté­rêt ? » (Breitman 1967).

Ce qu’il faut entendre dans la pro­po­si­tion de recherche Race et capi­ta­lisme, ce n’est ni la mise en concur­rence de deux sys­tèmes, ni la subor­di­na­tion de l’un par l’autre, ni une arti­cu­la­tion prin­ci­pielle. C’est com­prendre sur le ter­rain de la théo­rie ce qui se joue sur le plan pra­tique dans la consti­tu­tion his­to­rique de majo­ri­tés blanches, leurs contra­dic­tions internes et les voies par les­quelles leur hégé­mo­nie peut être remise en cause, neu­tra­li­sée, au profit de nou­velles majo­ri­tés éman­ci­pa­trices.

Bibliographie :

Allen Theodore, « White Supremacy in U.S. History », un dis­cours pro­noncé au Guardian Forum on the National Question, le 28 avril 1973.

Bouteldja Houria & Khiari Sadri, « L’Évolution en ciseaux des champs de l’antiracisme », 2012.

Breitman George, « How A Minority Can Change Society », International Socialist Review, Vol.25 No.2, Spring 1964, p. 34-41.

Breitman George, « Myths About Macolm X », dis­cours au Detroit Friday Night Socialist Forum, 1967.

Katznelson Ira, When Affirmative Action Was White : An Untold History of Racial Inequality in Twentieth-Century America, WW Norton, 2005.

Khiari Sadri, « À propos des mobi­li­sa­tions contre le CPE », http://​www​.indi​genes​-repu​blique​.fr/, jeudi 6 avril, 2006a.

Khiari Sadri, Pour une poli­tique de la racaille, Textuel, 2006b.

Lévy Laurent, « La Gauche », les Noirs et les Arabes, La fabrique, 2010.

James Cyril Lionel Robert, Les Jacobins noirs, édi­tions Amsterdam, 2008.

Sayad Abdelmalek, L’Immigration ou les para­doxes de l’altérité, Raisons d’agir, 2006.

Williams Eric, Capitalism & Slavery, University of North Carolina Press, 1944.

Notes

  • 1.Comité de sou­tien à Houria Bouteldja, « Le procès qui accuse Houia Bouteldja : un cas d’école », 2011.
  • 2. »Une vic­toire du BDS et de la « Coalition contre Agrexco ! » ».
  • 3.« Entretien avec Saïd Bouamama : Pourquoi Sarkozy ne peut pas net­toyer la racaille au Karcher ? ».
  • 4.Premiers signa­taires : Action Citoy’Aisne, Alliance Noire Citoyenne(ANC)/Brigades Anti-Négrophobie, Alternative Libertaire, Art de la paix, Association des Travailleurs Maghrébins de France (ATMF), Campagnes Civiles Internationale Pour la Protection du peuple Palestinien (CCIPPP), Coup pour Coup 31, Collectif des Musulmans de France (CMF), Déchoukaj, ETM 31 (Egalité Toulouse Mirail), Europalestine, « Ensemble à Bagnolet », Epices, Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives (FTCR), Fondation Frantz Fanon, Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires (FUIQP), Génération Palestine (GP), Générations Spontanées contre le racisme et l ’isla­mo­pho­bie, GUPS (Union Générale des Étudiants de Palestine), Groupe Frantz Fanon, H.I.J.A.B., Les Indivisibles, Mouvement des Quartiers pour la Justice Sociale (MQJS), Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), Parti des Indigènes de la République (PIR), Printemps des quar­tiers, Quartiers Nord Quartiers Forts, Union Juive Française pour la Paix (UJFP), Uni’T, Vies Volées, Zone d’Expression Populaire (ZEP).

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