Le mouvement populaire contre l’État

L’histoire du syndicalisme, dans presque tous les pays, est jalonnée de luttes pour son autonomie ou son indépendance : vis-à-vis des partis politiques (France), des Églises (CSN/CSQ) ou même de syndicats internationaux (FTQ/CTC). Toutefois, aucune lutte ne fut plus longue et complexe que celle de l’autonomie du syndicalisme vis-à-vis de l’État. La complexité du rapport du syndicalisme à l’État s’explique par les multiples dimensions qui caractérisent cet acteur et par les confusions qu’elles entretiennent à son égard. L’objectif de cette courte présentation sera de proposer un début de problématisation du rapport syndicalisme-État au Québec et de l’utiliser pour identifier quelques défis posés à l’autonomie du mouvement ouvrier.

L’État peut être appréhendé sous la forme de deux doubles archétypes : l’État oppresseur-régulateur et l’État protecteur-employeur. Bien que leur intensité varie en fonction des lieux et des époques, ces dimensions coexistent et sont au cœur des contradictions du rapport syndicalisme-État. L’État oppresseur est la première forme historique à être apparue. Il est celui qui, au Canada, criminalise les activités syndicales jusqu’en 1872, puis les autorise sans toutefois fournir les outils légaux nécessaires à l’établissement d’un rapport de force équitable. L’État régulateur, particulièrement développé à partir des années 1930-1940 en Amérique du nord, se situe dans la continuité de l’État oppresseur dans la mesure où il agit sur les mêmes leviers : l’encadrement juridique des relations du travail. Dans la lignée du New Deal rooseveltien, il « légalise la classe ouvrière » (Edelman) en développant une infrastructure légale très fouillée garantissant une reconnaissance du syndicalisme en milieu de travail et une obligation de négocier de bonne foi, généralement perçues comme favorables au mouvement syndical. Il contribue toutefois également à restreindre les champs du syndicalisme tant en limitant sa capacité à organiser certaines catégories de travailleurs qu’en confinant son action au strict cadre des relations du travail, rendant illégitime toute velléité d’action syndicale d’ordre politique.

L’État protecteur est celui de l’État providence qui, sous les pressions répétées des organisations syndicales et populaires, développa des filets de protection sociale visant à « humaniser la capitalisme ». Ceci provoqua également l’accroissement massif des effectifs de la fonction publique qui, dans presque tous les pays, sont devenus l’un des bastions du syndicalisme. Au Québec, l’État protecteur a progressivement mis en place une certaine forme de néo-corporatisme (M.J. Gagnon) accordant une large place aux organisations syndicales mais sécurisant ainsi également leur soutien, y compris aux politiques d’austérité. Ce manque d’autonomie est renforcé par le fait que l’État employeur est l’interlocuteur patronal majeur de plusieurs syndicats, forcés aux concessions de tous genres face à un patron pouvant changer les règles du jeu du jour au lendemain.

L’État protecteur-employeur est devenu la dimension dominante de la perception de l’État par le mouvement syndical dans les dernières décennies, au détriment de l’État oppresseur-régulateur. On réclame généralement « plus d’État » comme si celui-ci était un acteur homogène face aux mouvements syndicaux et populaires. Tant l’État protecteur-employeur que l’État oppresseur-régulateur présentent pourtant des défis importants en termes d’autonomie du mouvement ouvrier qu’il convient de mieux problématiser.