Le Forum social mondial après Montréal

Par Mis en ligne le 17 septembre 2016

FSM 2016 sigleLe Forum social mon­dial s’est ter­miné à Montréal le 13 août der­nier après quatre jours de déli­bé­ra­tions et de ren­contres. Le bilan est en train de se faire. Et il faut en dis­cu­ter ample­ment, car ce FSM appar­tient à un grand « nous » qui inclut les mou­ve­ments popu­laires de plu­sieurs pays, pas seule­ment au Québec. Il y a cer­tai­ne­ment des aspects posi­tifs qui ont été atteints à Montréal, en même temps que des côtés plus sombres. Cette situa­tion ouvre un débat com­plexe qui s’amorce au FSM où doit se déci­der dans les pro­chains mois com­ment conti­nuer cette grande aven­ture.

Le « M » dans le Forum

La fai­blesse du nombre de visas accor­dés a retenu beau­coup l’attention, et pour cause. Au départ, la déci­sion de dépla­cer le FSM au « nord » (il avait tou­jours eu lieu au « sud » depuis 2001) avait été dis­cu­tée ample­ment. Pour plu­sieurs, l’heure était venue de réser­ver au « nord » une plus grande place sur l’échiquier des mou­ve­ments alter­mon­dia­listes. Et Montréal appa­rais­sait comme un choix natu­rel, tenant compte de la vita­lité des mou­ve­ments et des luttes popu­laires dans cette ville. On savait cepen­dant qu’il y avait plu­sieurs risques. D’une part, le fait que l’État cana­dien comme ses par­te­naires du G7 se com­porte comme une « for­te­resse assié­gée », avec un dis­po­si­tif pensé et géré pour fermer la porte aux gens, repré­sen­tait un sérieux obs­tacle dont per­sonne n’était dupe. D’autre part, les frais plus élevés que repré­sen­tait l’organisation du Forum au nord en étaient un autre. Mais fina­le­ment, le Conseil inter­na­tio­nal a décidé d’aller de l’avant, sur la base des pro­messes faites par le Comité orga­ni­sa­teur de Montréal.

Au bout de la ligne cepen­dant, ce pari a été perdu. Des cen­taines de visas ont été refu­sés. Il n’y a jamais eu assez d’argent pour aider les par­te­naires du Sud. Le Forum de Montréal a été mon­dial, mais avec un petit « M », avec une par­ti­ci­pa­tion plus que limi­tée d’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Asie. Même du côté euro­péen (à part la France) et des États-Unis, la par­ti­ci­pa­tion a été res­treinte. Cet échec fait mal. On peut bien blâmer les gou­ver­ne­ments pour­ris qui ont créé cette situa­tion, mais cela une erreur de ne pas consi­dé­rer l’autre côté de la chose. En réa­lité, le comité orga­ni­sa­teur n’a pas été en mesure de construire une stra­té­gie effi­cace pour limi­ter l’effet de l’arbitraire de l’administration gou­ver­ne­men­tale dans l’octroi des visas. Outre la décep­tion de cen­taines de per­sonnes et d’organisations, cet échec met en doute le pro­ces­sus actuel qui dépend en fin de compte des capa­ci­tés des orga­ni­sa­teurs locaux.

Les deux forums

Outre cette ques­tion du « M » dans le FSM, le Forum a permis des échanges inté­res­sants entre des groupes, des orga­ni­sa­tions et des réseaux. C’est ce qu’on a vu dans les « espaces » qui avaient été orga­ni­sés par des réseaux sur les luttes syn­di­cales, l’éducation, la Palestine, la soli­da­rité inter­na­tio­nale, les chan­ge­ments cli­ma­tiques, les luttes d’émancipation, etc. Ces espaces ont permis des échanges en pro­fon­deur sur la base des expé­riences de plu­sieurs pays, sou­vent éche­lon­nés sur plu­sieurs jours, avec des moments réser­vés pour penser stra­té­gies et orga­ni­sa­tion. Dans ces espaces, on ne par­lait pas seule­ment par pour parler, mais pour déga­ger des pistes, ce qui a été le cas face à plu­sieurs batailles en cours. D’autre part, il y avait une pré­sé­lec­tion des thèmes et des per­sonnes res­sources de manière à donner à ces ensembles une cohé­rence et une capa­cité d’aller au-delà des lieux com­muns.

Le mérite en revient aux groupes qui se sont agglu­ti­nés pour penser à des pro­ces­sus qui res­sem­blaient davan­tage à des « uni­ver­si­tés popu­laires », comme on l’a vu au Québec et en France ces der­nières années. Au sortir de ces exer­cices, les mili­tants et les mili­tantes, qui com­po­saient la grande majo­rité des ses­sions dans ces espaces, en sont sortis satis­faits.

À côté de ces « uni­ver­si­tés popu­laires », il y a eu le Forum citoyen qui dans la tra­di­tion du FSM devait inclure toutes sortes d’initiatives, ainsi que des évè­ne­ments cultu­rels se vou­lant ras­sem­bleurs. Au Brésil, en Inde, en Tunisie (pour ne men­tion­ner que ces forums), le Forum est devenu ainsi un grand ras­sem­ble­ment popu­laire, dépas­sant les fron­tières habi­tuelles des mou­ve­ments orga­ni­sés. Aujourd’hui, il faut dire que cela ne s’est pas vrai­ment pro­duit à Montréal. Sur les quelque 20 000 per­sonnes au Forum (ce qui n’inclut pas les « pas­sants » et « curieux » qui sont venus ici et là), il avait peu de « citoyens » et de citoyennes », notam­ment peu des jeunes, et peu de monde des régions éloi­gnées de Montréal, encore moins du Canada hors Québec. Bref, le Forum à Montréal n’est pas devenu un grand évè­ne­ment ras­sem­bleur, d’autant plus que l’information sur le Forum, avant et pen­dant les tra­vaux, a été plutôt défi­ciente (beau­coup de monde, même à Montréal et au Québec, ne savait tout sim­ple­ment pas que le Forum avait lieu !).

Notons en pas­sant qu’une telle situa­tion a été vécue ailleurs qu’à Montréal (par exemple, à Caracas, Dakar, Nairobi). L’attractivité d’un Forum dépend de plu­sieurs fac­teurs. Il y a notam­ment des fac­teurs « contin­gents ». Si les mou­ve­ments popu­laires, qui sont la base du Forum, sont en « montée » (c’était le cas au Brésil et en Tunisie), l’attention popu­laire est plus faci­le­ment cap­table. Visiblement au Québec en ce moment, on ne peut pas dire que c’est le cas. Mais il y a aussi des fac­teurs orga­niques, rele­vant de la dyna­mique orga­ni­sa­tion­nelle des Forums. À Montréal, le comité orga­ni­sa­teur a pris le choix de fonc­tion­ner prin­ci­pa­le­ment avec des indi­vi­dus, sans égard à leurs expé­riences et leurs com­pé­tences. On pré­sen­tait cette manière de faire comme l’expression d’une culture orga­ni­sa­tion­nelle « libre » et « épa­nouis­sante », en affir­mant, de manière plus ou moins expli­cite, que les orga­ni­sa­tions n’étaient pas en mesure de dépas­ser leurs pro­pen­sions à impo­ser leurs prio­ri­tés. Résultat, celles-ci se sont orga­ni­sées sur leurs propres bases, sans être inter­pel­lés pour par­ti­ci­per à un effort de mobi­li­sa­tion glo­bale, comme on l’avait vu, par exemple, lors du Sommet des peuples des Amériques en 2001. Cette « logique » du comité orga­ni­sa­teur allait à l’encontre d’un pro­ces­sus qui aurait misé sur l’énergie des mou­ve­ments.

L’avenir du Forum

Avant Montréal, il y a eu des forums qui ont été des grands succès, sou­vent par ce qu’on pour­rait appe­ler l’« ali­gne­ment des astres ». Les orga­ni­sa­tions bré­si­liennes et tuni­siennes ont mis tous leurs efforts sur les Forums parce que dans un sens, cela fai­sait partir de leur timing. Les citoyens et citoyennes ont été infor­més à tra­vers un énorme tra­vail de mobi­li­sa­tion et d’information, sur plu­sieurs mois à l’avance, et dans un contexte où dans l’air, il y avait ce savou­reux parfum du chan­ge­ment. Ce n’est plus la même chose aujourd’hui, au Québec, mais aussi dans plu­sieurs régions du monde, même en Amérique du Sud, où le vent du chan­ge­ment a tel­le­ment souf­flé durant les der­nières années.

Il serait trop facile avec tout cela de conclure que le Forum a fait son temps. D’une part, les mou­ve­ments popu­laires ont acquis des forces au tra­vers des années et sont en mesure de bien résis­ter. Les défaites et les reculs actuels ne sont cer­tai­ne­ment pas la fin de l’histoire, et on n’a qu’à obser­ver les dures batailles qui se mènent un peu par­tout, chez nous, et aussi en France, aux États-Unis, au Brésil, etc. De ces luttes immenses res­sortent des besoins pres­sants de conver­gences, de soli­da­ri­tés et d’un solide tra­vail intel­lec­tuel et poli­tique pour décor­ti­quer les enjeux et déga­ger des pistes. Le Forum qui a été avec des hauts et des bas un lieu pro­pice à cette construc­tion d’un nouvel inter­na­tio­na­lisme peut donc conti­nuer tout en chan­geant.

Déjà la dis­cus­sion est en cours pour penser à des pro­ces­sus plus réflé­chis et portés par les mou­ve­ments popu­laires, sur des objec­tifs stra­té­giques répon­dant aux besoins de l’heure. Les pro­chains forums seront pro­ba­ble­ment thé­ma­tiques, avec des lea­der­ships com­po­sites ancrés sur des réa­li­tés par­ti­cu­lières, natio­nales ou régio­nales. Ils seront mieux pré­pa­rés, tant sur le plan du contenu que sur le plan orga­ni­sa­tion­nel, et animés par des regrou­pe­ments repré­sen­ta­tifs, et moins sur des indi­vi­dus bien inten­tion­nés. Ils seront davan­tage en mesure de déga­ger des prio­ri­tés et de sti­mu­ler l’action conver­gente des par­ti­ci­pants, sans pour autant deve­nir des lieux pres­crip­tifs, hié­rar­chiques et contrai­gnants.

Les mou­ve­ments popu­laires qué­bé­cois qui ont été en mesure d’organiser de riches dis­cus­sions à Montréal sont déjà sol­li­ci­tés pour penser la pro­chaine géné­ra­tion des forums.

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