L’Amérique latine dans le tourbillon de la crise

La crise agit comme un révélateur des forces et des faiblesses de l’Argentine, du Brésil et du Mexique. Le retrait de l’État est remis en question.
Par Mis en ligne le 01 octobre 2009

Il n’y a pas encore très long­temps la plu­part des éco­no­mistes consi­dé­raient que les éco­no­mies latino amé­ri­caines étaient entrées dans une nou­velle phase : davan­tage de crois­sance que par le passé, moins de vola­ti­lité, une dimi­nu­tion des inéga­li­tés, une montée en puis­sance des bourses qua­li­fiées d’émergentes et enfin, moins de vul­né­ra­bi­lité aux chocs exté­rieurs. Lorsque la crise finan­cière est appa­rue avec la bru­ta­lité que l’on sait dans les pays déve­lop­pés, ces mêmes éco­no­mistes ont pensé que ces éco­no­mies ne seraient que peu affec­tées, que leur conjonc­ture serait « décou­plée » de celle des pays indus­tria­li­sés et pour cer­tains – les plus auda­cieux en matière d’optimisme aveugle – qu’elles pour­raient faci­li­ter la reprise des éco­no­mies indus­tria­li­sées grâce à leur crois­sance main­te­nue. Et puis au der­nier tri­mestre de 2008 et tout au long des trois pre­miers mois de 2009, il a fallu déchan­ter. La plon­gée des mar­chés bour­siers émer­gents a été sévère en 2008, la crois­sance s’est effon­drée et celle de l’industrie est deve­nue fran­che­ment néga­tive, les mon­naies se sont dépré­ciées dans des pro­por­tions impor­tantes vis-à-vis du dollar. Alors, tou­jours ces mêmes éco­no­mistes ont déclaré que per­sonne n’avait prévu cette crise et ont expli­qué, une fois en cours, qu’elle était logique, inévi­table, pro­vo­quée par les liens plus étroits que ces éco­no­mies entre­tiennent avec les autres éco­no­mies en raison du pro­ces­sus rapide de glo­ba­li­sa­tion finan­cière et com­mer­ciale, sui­vant en cela les der­nières publi­ca­tions – par ailleurs fort ins­truc­tives – du FMI (2009, avril). Et puis déjà, cer­tains entre­voient la fin du tunnel dans lequel se sont engouf­frées ces éco­no­mies avec la remon­tée des bourses de valeur, la reprise des cours des matières pre­mières et le déga­ge­ment de soldes de balance com­mer­ciales posi­tifs comme au Brésil et en Argentine…

Il est exact que la situa­tion s’était amé­lio­rée depuis le début des années 2000 dans les trois prin­ci­paux pays latino-amé­ri­cains : le Brésil, le Mexique, l’Argentine. Dans une cer­taine mesure, ces éco­no­mies fonc­tionnent moins comme « éco­no­mie casino » que pen­dant les années 1990, en font donc moins dépendre le bou­clage de leurs comptes exté­rieurs par la mani­pu­la­tion de leurs taux d’intérêt grâce à une amé­lio­ra­tion, par­fois sen­sible, sauf au Mexique, de leurs posi­tions externes. Nous le mon­tre­rons. Mais cette amé­lio­ra­tion est de sur­face, elle n’atteint pas l’essentiel. En fait, avec l’ouverture accen­tuée à l’économie monde, les fai­blesses de ces éco­no­mies sont appa­rues plus net­te­ment et leurs effets se font plus dure­ment sentir avec la conta­gion. Ces éco­no­mies sont au début de ce mil­lé­naire dans une situa­tion pré­oc­cu­pante sur­tout si on la com­pare à celle des pays asia­tiques. Il ne s’agit pas seule­ment d’une ques­tion de taux de crois­sance, bien plus élevés en Asie – à l’exception notable de l’Argentine[1] – qu’en Amérique latine, mais de la qua­lité de la crois­sance. Les éco­no­mies latino-amé­ri­caines sont à la traîne tant sur l’industrie que sur les ser­vices. L’Histoire – avec un grand H – se fait ailleurs : en Asie. C’est ce que nous mon­tre­rons dans la pre­mière partie. Dans une seconde partie, nous ana­ly­se­rons les effets de la glo­ba­li­sa­tion finan­cière sur les régimes de crois­sance et leurs fra­gi­li­tés en terme de vola­ti­lité et de sen­si­bi­lité exa­cer­bée aux mou­ve­ments de capi­taux. Dans une troi­sième partie, nous ana­ly­se­rons l’efficacité des mesures contra­cy­liques déci­dées par les gou­ver­ne­ments ainsi que l’importance des défi­cits de ratio­na­lité et de légi­ti­ma­tion selon les pays.

Vulnérabilité com­mer­ciale : l’Amérique latine mar­gi­na­li­sée

Les pays latino-amé­ri­cains se sont for­te­ment ouverts à l’économie mon­diale. Les taux de crois­sance des expor­ta­tions ont été élevés, voire impres­sion­nants cer­taines années. Et pour­tant la part de ces prin­ci­paux pays dans le com­merce mon­dial ne s’est pas accrue sen­si­ble­ment, avec tou­te­fois une excep­tion notable : le Mexique où les expor­ta­tions ont crû plus vite que dans la moyenne des pays latino-amé­ri­cains grâce à l’essor des indus­tries d’assemblage. Par contre, la part des expor­ta­tions des pays d’Asie dans les expor­ta­tions mon­diales s’est accrue sen­si­ble­ment. La par­ti­ci­pa­tion des expor­ta­tions de biens et de ser­vices du Brésil, par exemple, dans le com­merce mon­dial était en 1988 de 1 %, soit un peu moins que celle de la Chine (1,5 %) et de 1,2 % en 2008 contre une envo­lée à 8,9 % pour la Chine (OMC/OCDE, 2009). La dif­fé­rence est impor­tante : les deux éco­no­mies ont connu un pro­ces­sus d’ouverture crois­sant, mais à des rythmes très dif­fé­rents. L’ouverture du Brésil à l’économie mon­diale se fait au même rythme que celle des expor­ta­tions mon­diales, soit à peu près le double de celle du PIB mon­dial[2]. Celle de la Chine est beau­coup plus rapide. Parallèlement et à l’exception notable du Mexique, les soldes de la balance com­mer­ciale du Brésil et de l’Argentine sont deve­nus posi­tifs. Il y donc appa­rem­ment un succès, même si celui-ci est rela­tif com­paré à celui des pays asia­tiques. En fait, pour porter un juge­ment objec­tif il faut consi­dé­rer la nature des expor­ta­tions. D’une manière géné­rale, l’essor des expor­ta­tions de pro­duits de haute et moyenne tech­no­lo­gie est bien plus rapide dans les pays en déve­lop­pe­ment que dans les pays déve­lop­pés : 16,5 % chez les pre­miers et 7,3 % chez les seconds entre 1980 et 2000 (Lall, 2004). Ces expor­ta­tions sont le fait de quelques pays, presque exclu­si­ve­ment asia­tiques, mais aussi du Mexique appa­rem­ment[3]. Le grand essor des expor­ta­tions bré­si­liennes depuis l’année 2000 est dû prin­ci­pa­le­ment à des biens manu­fac­tu­rés incor­po­rant un niveau tech­no­lo­gique bas ou « moyen-bas » et à des biens non indus­triels (« l’agrobusiness ») à faible valeur ajou­tée et à niveau tech­no­lo­gique sou­vent faible. On peut faire à peu près la même obser­va­tion pour l’Argentine, même s’il est exact que le solde posi­tif de sa balance com­mer­ciale ne s’explique pas seule­ment par la hausse du cours des matières pre­mières mais aussi par l’essor de ses expor­ta­tions de pro­duits indus­triels (Salama, 2008 ; Kliass, Salama, 2007).

Argentine : éco­no­mie pri­ma­ri­sée ?

Pays essen­tiel­le­ment urbain, l’Argentine pos­sède un tissu indus­triel rela­ti­ve­ment com­plexe. Contrairement à ce qui a été sou­vent affirmé, l’économie argen­tine n’est pas com­plè­te­ment « pri­ma­ri­sée » et ses expor­ta­tions indus­trielles sont consé­quentes. Le solde posi­tif de sa balance com­mer­ciale ne s’explique pas seule­ment par la vigueur de ses expor­ta­tions de pro­duits pri­maires et de pro­duits manu­fac­tu­rés d’origine agri­cole, même si ceux-ci y contri­buent for­te­ment.

La struc­ture et l’évolution de ses expor­ta­tions en témoignent. En 1997, à la veille du début de la grande crise (1998-2002) qui devait conduire à l’abandon du plan de conver­ti­bi­lité (fin 2001) et donc à la fin de la parité dollar-peso, les expor­ta­tions de pro­duits manu­fac­tu­rés d’origine indus­trielle cor­res­pon­daient à 31 % du total de ses expor­ta­tions, celles de pro­duits pri­maires hors com­bus­tibles à 24 % et celles des pro­duits manu­fac­tu­rés d’origine agri­cole à 34-35 %, le reste étant com­posé de com­bus­tibles. Dix ans plus tard, les expor­ta­tions totales ont légè­re­ment plus que dou­blées en valeur pas­sant de 26,4 mil­liards de pesos en 1997 à 55,7 en 2007. Leur com­po­si­tion reste rela­ti­ve­ment stable : 31 % pour les pro­duits manu­fac­tu­rés d’origine indus­trielle, 22 % pour les pro­duits pri­maires hors com­bus­tibles, et 34 à 35 % pour les pro­duits manu­fac­tu­rés d’origine agri­cole et ce malgré la forte hausse du prix des matières pre­mières d’origine agri­cole. De manière géné­rale, sur la période 2002-2007, on observe que 40 % de la hausse des expor­ta­tions est due à un effet prix, 40 % envi­ron à un effet quan­tité et 20 % à la com­bi­nai­son de ces deux effets. L’effet prix est cepen­dant sur­tout concen­tré sur les pro­duits pri­maires (+21 %) et sur les pro­duits manu­fac­tu­rés d’origine agri­cole (+24 %), il est moindre sur les pro­duits manu­fac­tu­rés d’origine indus­trielle (+3 % de 2006 à 2007 par exemple) (Scharzer, 2008). Sur la base de ces sta­tis­tiques, on peut donc en conclure que la part en volume des pro­duits manu­fac­tu­rés d’origine indus­trielle aurait aug­menté et celle des autres expor­ta­tions dimi­nuée. Cette pro­gres­sion rela­tive cor­res­pond éga­le­ment à une forte crois­sance en termes abso­lus puisque les expor­ta­tions totales se sont for­te­ment accrues ainsi que nous l’avons indi­qué.

Il est donc quelque peu réduc­teur de carac­té­ri­ser l’Argentine d’aujourd’hui comme une éco­no­mie pri­ma­ri­sée. Une ten­dance à la pri­ma­ri­sa­tion avait com­mencé dès 1976 avec l’avènement de la dic­ta­ture et la mise en place d’une poli­tique libé­rale et s’était pour­sui­vie dans les années 1990 avec les gou­ver­ne­ments de Ménem, avec en paral­lèle un tissu indus­triel for­te­ment affecté par les années d’hyperinflation et de crise chro­nique. Elle a été frei­née, voire stop­pée, après l’abandon du plan de conver­ti­bi­lité en 2002 ainsi que nous venons de le voir. Le tissu indus­triel affai­bli s’est à nou­veau conso­lidé grâce à la forte déva­lua­tion de la mon­naie, au rela­tif main­tien d’une mon­naie dépré­ciée et à l’investissement en forte crois­sance. C’est cela qui explique la forte aug­men­ta­tion des emplois. Cependant, avec la pour­suite de la hausse du prix des matières pre­mières, le poids des pro­duits pri­maires et des biens manu­fac­tu­rés d’origine agri­cole dans les expor­ta­tions totales devrait aug­men­ter et conduire à une accen­tua­tion de la pri­ma­ri­sa­tion de l’économie. Le tissu indus­triel rela­ti­ve­ment impor­tant peut frei­ner cette ten­dance et sa conso­li­da­tion pour­rait per­mettre de dimi­nuer la vul­né­ra­bi­lité externe de l’Argentine en la fai­sant moins dépendre des cours des matières pre­mières et de leur forte vola­ti­lité. Cependant, ce tissu indus­triel est fra­gile, vul­né­rable face à la com­pé­ti­ti­vité de ses concur­rents asia­tiques. Les avan­tages com­pa­ra­tifs révé­lés de l’Argentine sur ses pro­duits manu­fac­tu­rés sont infé­rieurs à 1, ce qui veut dire que la part de ses expor­ta­tions indus­trielles dans ses expor­ta­tions totales croît moins vite que la part des expor­ta­tions manu­fac­tu­rées mon­diales dans les expor­ta­tions mon­diales. Tel n’est pas le cas des indus­tries agroa­li­men­taires et évi­dem­ment de ses matières pre­mières agri­coles. Même si on peut conclure que l’économie argen­tine est pri­ma­ri­sée, sa force repose dans ces expor­ta­tions et, comme nous le ver­rons, ses fai­blesses éga­le­ment.

Dans l’ensemble, l’Amérique latine prend du retard par rap­port à d’autres pays, prin­ci­pa­le­ment asia­tiques. L’impression d’ensemble qu’on retire de l’insertion des dif­fé­rentes éco­no­mies latino-amé­ri­caines dans l’économie mon­diale est celle d’une très grande vul­né­ra­bi­lité. En effet, on peut affir­mer qu’à quelques sec­teurs près, ces pays n’ont pas su s’adapter aux bou­le­ver­se­ments qu’a connus l’économie mon­diale ces 25 der­nières années (inno­va­tions tech­no­lo­giques majeures en infor­ma­tique et sur les télé­com­mu­ni­ca­tions, inno­va­tions finan­cières impor­tantes). Par contre, les pays asia­tiques ont su s’adapter aux inno­va­tions tech­no­lo­giques et être les béné­fi­ciaires de nom­breuses délo­ca­li­sa­tions de la pro­duc­tion indus­trielle, tout en déve­lop­pant leur effort en recherche déve­lop­pe­ment, en impo­sant le plus sou­vent des remon­tées de filière (les « back­ward lin­kage effects » chers à Hirschman et à Perroux), ils ont pu à la fois inté­grer leurs pro­duc­tions tout en s’ouvrant davan­tage à l’extérieur et flexi­bi­li­ser leur appa­reil indus­triel vers la pro­duc­tion de pro­duits à tech­no­lo­gie plus élevée et à valeur ajou­tée plus impor­tante, à forte élas­ti­cité de la demande par rap­port au revenu. Tel n’est pas le cas des prin­ci­paux pays latino amé­ri­cains. L’effort pour la recherche n’a pas été à la hau­teur des enjeux ainsi que leurs poli­tiques indus­trielles[4]. Au-delà de l’augmentation de leurs recettes d’exportation pro­ve­nant de la hausse du cours des matières pre­mières et de l’accroissement des volumes de ces pro­duits, l’apparition de soldes posi­tifs de la balance com­mer­ciale est due à une plus grande com­pé­ti­ti­vité des pro­duits de moyenne et basse tech­no­lo­gie, à l’exception de quelques sec­teurs comme l’aéronautique pour le Brésil[5]. C’est dire que contrai­re­ment aux pays asia­tiques, et prin­ci­pa­le­ment les dra­gons aujourd’hui et demain la Chine, la com­pé­ti­ti­vité repose sur les élas­ti­ci­tés prix plutôt que revenu. Leur poten­tiel est donc davan­tage limité que s’il por­tait sur des pro­duits sophis­ti­qués tech­no­lo­gi­que­ment et for­te­ment deman­dés au niveau mon­dial.

Tableau 1 – Taux de crois­sance moyen des expor­ta­tions

1975 -1984

1985-1994

1995-2005

Mexique

28,5

8,4

12,4

Argentine

9,3

8,1

8,9

Brésil

13,7

5,6

8,8

Chine

14,9

16,8

17,9

Source : World Development Indicators, 2007

Tableau 2 – La struc­ture des expor­ta­tions bré­si­liennes en 2007

Croissance 2000 – 2007

Part en %

Base

48,8

37,1%

Semi manu­fac­tu­rés

27

13,7%

Manufacturés

13,2

46,6

Autres

66,3

2,6

Source Sinopse n010 BNDES, sept 2008.

Les pro­duits de basse tech­no­lo­gie, hors matières pre­mières et pro­duits uti­li­sant beau­coup les res­sources natu­relles et la main d’œuvre, cor­res­pon­daient à 3 % de l’ensemble des expor­ta­tions en 2007, les pro­duits de moyenne tech­no­lo­gie à 18 % (même pour­cen­tage en 1996), ceux de haute tech­no­lo­gie à 12 % (contre 10 % en 1996).

Source : UNCTAD et SEMEX (MDIC).

Tableau 3 – Taux de crois­sance du PIB

91-00

01

02

03

04

05

06

07

08

09

Brésil

2,5

1,3

2,7

1,1

5,7

3,2

4

5,7

5,1

-1,3

Mexique

3,5

-0,2

0,8

1,7

4

3,2

5,1

3,3

1,3

-7,3

Argentine

4,2

-4,4

-10,9

8,8

9

9,2

8,5

8,7

7,7

-1,5

Source : Word Economic Outlook,Crisis and Recovery, avril 2009 (pour le Mexique, la pro­jec­tion est celle faite en juillet 2009 par le FMI, en avril elle était de -3,7 %, pour le Brésil, la pro­jec­tion ne change pas en juillet). La date des pré­vi­sions faites par les ins­ti­tu­tions est impor­tante car, à mesure que le temps passe, elles deviennent, en géné­ral, plus pes­si­mistes et sont cor­ri­gées à la baisse : pour le Brésil par exemple, la Bradesco pré­voyait le 20/06/2008, 4,11 % de crois­sance pour 2009, ce pour­cen­tage passe à 3,83 le 01/08, à 3,70 le 12/09, à 3,41 le 17/10 et à 2,3 le 21/11, 2,28% le 3/02 et -0,30 le 10/07, soit un taux plus opti­miste que celui du FMI.

D’un point de vue global, l’Amérique latine cumule deux désa­van­tages : sa spé­cia­li­sa­tion indus­trielle n’est pas bonne, celle dans les ser­vices non plus[6]. Les avan­tages com­pa­ra­tifs révé­lés sont en effet dans les deux cas infé­rieurs à 1 en 2006. Ce qui ne veut pas dire que les expor­ta­tions de pro­duits indus­triels baissent, bien au contraire, mais qu’ils aug­mentent moins vite que la moyenne mon­diale rela­ti­ve­ment à l’ensemble des expor­ta­tions. Il y a donc une perte des parts de marché des éco­no­mies latino-amé­ri­caines en faveur des éco­no­mies asia­tiques cou­plée à une aug­men­ta­tion en terme absolu de leurs expor­ta­tions de pro­duits indus­triels. Les pays asia­tiques béné­fi­cient de la délo­ca­li­sa­tion mon­diale de l’industrie et même si, à l’exception de l’Inde, ils pâtissent d’un désa­van­tage en matière de ser­vice, leurs avan­tages com­pa­ra­tifs révé­lés dans l’industrie sont très impor­tants. Leurs appa­reils indus­triels, davan­tage flexibles que ceux d’Amérique latine, leur per­mettent de déve­lop­per des spé­cia­li­sa­tions sur des pro­duits à moyenne et haute tech­no­lo­gie, à partir le plus sou­vent d’une com­pé­ti­ti­vité por­tant à l’origine sur des pro­duits uti­li­sant beau­coup de main-d’oeuvre, peu payée, et une tech­no­lo­gie peu sophis­ti­quée. C’est cette spé­cia­li­sa­tion d’origine qui sert de trem­plin vers la pro­duc­tion de biens plus intenses en tech­no­lo­gie et en tra­vail qua­li­fié, grâce à des poli­tiques indus­trielles adap­tées à chaque cas[7]. Certes, tous les pays d’Amérique latine ne sont pas dans une situa­tion équi­va­lente : la spé­cia­li­sa­tion du Brésil est meilleure que celle de l’Argentine et en fait du Mexique[8]. Ces don­nées sont glo­bales et pour cer­tains pro­duits indus­triels les désa­van­tages com­pa­ra­tifs révé­lés ne sont pas impor­tants ou bien n’existent pas[9]. Mais il n’en demeure pas moins que l’insertion inter­na­tio­nale de ces pays les met glo­ba­le­ment dans une situa­tion de vul­né­ra­bi­lité assez élevée et ce d’autant plus que loin de s’améliorer, cette situa­tion semble s’être dété­rio­rée ces der­nières années, entre 2000 et 2006, selon les cal­culs des avan­tages com­pa­ra­tifs révé­lés réa­li­sés par Miotti (2009). L’interprétation de cette vul­né­ra­bi­lité por­tant sur la qua­lité des pro­duits expor­tés n’est cepen­dant pas facile à faire : l’Allemagne, par exemple, a des avan­tages com­pa­ra­tifs élevés dans l’industrie, le solde de sa balance com­mer­ciale est un des plus impor­tants au monde grâce à l’exportation de biens d’équipement sophis­ti­qués. Pourtant, elle est très sen­sible à la conjonc­ture de crise. En effet, la crise mon­diale se tra­duit par une chute pro­non­cée du taux d’investissement, plus impor­tante que celle du PIB, et donc par une chute très forte des expor­ta­tions de l’Allemagne, chute qui se réper­cute sur son niveau d’activité d’autant plus for­te­ment que son éco­no­mie est ouverte. Aussi, l’exportation de pro­duits sophis­ti­qués, si elle dimi­nue la vul­né­ra­bi­lité, peut expri­mer aussi une forte sen­si­bi­lité à la conjonc­ture.

Ce n’est pas ou peu le cas des pays latino-amé­ri­cains. Ils sont vul­né­rables parce qu’ils n’exportent pas suf­fi­sam­ment de biens sophis­ti­qués, ils sont plus sen­sibles à la conjonc­ture inter­na­tio­nale parce qu’ils se sont davan­tage ouverts. Dans une enquête réa­li­sée en avril 2009 par la confé­dé­ra­tion natio­nale de l’industrie du Brésil auprès de 1307 entre­prises expor­ta­trices, 73 % d’entre elles consi­dèrent qu’elles sont affec­tées par la chute de la demande externe. Le prin­ci­pal canal de conta­gion de la crise mon­diale est la raré­fac­tion des mar­chés externes pour 84 % des entre­prises expor­ta­trices, le second serait la dif­fi­culté à obte­nir des cré­dits domes­tiques et les res­tric­tions du finan­ce­ment externe. Les prin­ci­paux sec­teurs affec­tés sont l’industrie auto­mo­bile, celle des machines et du bois. Lorsqu’on se situe à un niveau macroé­co­no­mique et qu’on ana­lyse les prin­ci­pales lignes de la balance des paie­ments bré­si­lienne, on observe une forte chute de l’excédent com­mer­cial entre 2008 et 2007, de l’ordre de 38 %. Les expor­ta­tions se sont accrues de 23 % mais les impor­ta­tions ont davan­tage aug­menté (43,6 %). Apparemment cela pour­rait être posi­tif, mais lorsqu’on ana­lyse dans le détail les expor­ta­tions, on observe qu’en volume, les expor­ta­tions de pro­duits semi-manu­fac­tu­rés et de pro­duits manu­fac­tu­rés ont légè­re­ment fléchi pour les pre­mières (-0,9 %) et baissé plus fran­che­ment pour les secondes (-5 %). L’augmentation de la valeur des expor­ta­tions est donc sur­tout le résul­tat d’un effet prix qui touche et les matières pre­mières, et les pro­duits indus­triels, les pre­mières plus que les seconds[10]. La baisse des expor­ta­tions a pris de l’importance avec la crise mon­diale fin 2008 et les pré­vi­sions pour 2009 portent sur une baisse en valeur de plus de 20 %, une chute éga­le­ment des impor­ta­tions à peu près équi­va­lente et au total une réduc­tion de l’excédent com­mer­cial pas­sant de 24,75 mil­liards de dol­lars en 2008 à 18,75 mil­liards (source : Bacen, éla­bo­ra­tion Bradesco, 29 mai 2009). Avec la reprise du cours des matières pre­mières[11], les comptes externes s’améliorent cepen­dant de nou­veau en avril 2009 où pour la pre­mière fois depuis dix huit mois appa­raît un solde légè­re­ment posi­tif de la balance des comptes cou­rants (146 mil­lions de dol­lars) qui s’explique à la fois par un redres­se­ment du solde de la balance com­mer­ciale (3,7 mil­liards de dol­lars contre 1,7 en avril 2008) et une réduc­tion rela­tive des sor­ties au titre des divi­dendes et des rapa­trie­ments de profit (-1,7 contre -3,7 en avril 2008). Grâce aux entrées de capi­taux (les inves­tis­se­ments en actions sont mul­ti­pliés par quatre en mai) et à cette amé­lio­ra­tion de la balance des comptes cou­rants, les réserves inter­na­tio­nales retrouvent leur niveau d’avant la crise (205,4 mil­liards en avril contre 205,1 en août 2008). On observe donc une forte vola­ti­lité des soldes des comptes cou­rants : chute avec la crise, reprise depuis le début 2009, mou­ve­ment qui accom­pagne celui des bourses grâce en partie à des retours de capi­taux étran­gers comme nous le ver­rons.

Sans entrer dans les détails, on peut consta­ter des évo­lu­tions sem­blables en Argentine et au Mexique. En Argentine, les expor­ta­tions baissent au 4e tri­mestre de 2008 (elles passent de 21,5 mil­liards de dol­lars au troi­sième tri­mestre à 15,5 mil­liards au qua­trième tri­mestre), suite à la chute du cours des matières pre­mières et à la réduc­tion des volumes de biens manu­fac­tu­rés expor­tés. Les expor­ta­tions baissent en rythme annuel au cours du pre­mier bimestre 2009 de 30,4 % en raison d’une chute à la fois des prix (-14 %) et des volumes (-19 % por­tant prin­ci­pa­le­ment sur les matières pre­mières : -35 % et les biens manu­fac­tu­rés d’origine indus­trielle : -21 %, ceux d’origine agri­cole résis­tant mieux : -11 %)[12], et comme les impor­ta­tions baissent à cause de la réduc­tion du niveau d’activité, le solde com­mer­cial demeure rela­ti­ve­ment stable, ce qui n’est pas le cas au Mexique[13].

Les expor­ta­tions ont com­mencé à bais­ser en août 2008 et c’est en décembre que l’ampleur de la baisse a été la plus impor­tante. Les expor­ta­tions en avril 2009 s’élevaient à 17,823 mil­liards de dol­lars, contre 25,184 mil­liards une année aupa­ra­vant en août 2008, les impor­ta­tions se sont réduites éga­le­ment avec la chute pro­non­cée du niveau d’activité, pas­sant à 18,05 mil­liards contre 26,2 (source INEGI). Le défi­cit a per­duré. Il n’y a pas eu de rebond dans les expor­ta­tions de pro­duits manu­fac­tu­rés mais on peut s’attendre à une légère amé­lio­ra­tion de la situa­tion externe grâce à la hausse du cours du pétrole. Celle-ci sera légère car la par­ti­ci­pa­tion des pro­duits pétro­liers est rela­ti­ve­ment faible dans le total des expor­ta­tions, celles-ci se par­ta­geant hors pétrole pour moitié en expor­ta­tions d’industries d’assemblage et pour moitié envi­ron en expor­ta­tions de pro­duits manu­fac­tu­rés hors assem­blage. Elle sera d’autant plus légère que le niveau des expor­ta­tions dépend fon­da­men­ta­le­ment de la conjonc­ture nord-amé­ri­caine et peu de celle des pays d’Asie (la concen­tra­tion des ventes est à plus de 80 % à des­ti­na­tion des États-Unis et du Canada). Le Mexique demeure donc le pays le plus vul­né­rable et le plus fra­gile des trois pays ana­ly­sés en raison de la nature de ses expor­ta­tions et de leur concen­tra­tion[14].

Vulnérabilité finan­cière : l’Amérique latine vola­tile

L’application des « recom­man­da­tions » du Washington consen­sus (voir enca­dré) a permis de casser la hausse ver­ti­gi­neuse des prix qui exis­taient dans les années 1980 et une reprise, par­fois modeste de la crois­sance (Brésil, Mexique), par­fois vive (Argentine) selon les pays, a amé­lioré le niveau de vie des caté­go­ries les plus pauvre de la popu­la­tion sans qu’il y ait eu une redis­tri­bu­tion franche des reve­nus en leur faveur. C’est donc appa­rem­ment un succès mais ce n’était pas la seule voie pour sortir de la « décen­nie perdue », ni la plus effi­cace du point de vue éco­no­mique, ni la plus éthique du point de vue social, les mesures de libé­ra­li­sa­tion étant mises en oeuvre sans pro­gramme social d’accompagnement.

Le Washington consen­sus : un ensemble de mesures libé­rales

for­te­ment conseillé par les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales

À l’origine, le pre­mier objec­tif du Washington consen­sus (WC), éla­boré en 1990 par un groupe d’économistes et de fonc­tion­naires amé­ri­cains, de la Banque mon­diale et du FMI, était de conte­nir la hausse des prix, ver­ti­gi­neuse en Amérique latine dans les années 1980. Il se pré­sen­tait sous la forme de « dix com­man­de­ments » et d’un fil conduc­teur : la libé­ra­li­sa­tion des mar­chés.

Les « dix com­man­de­ments » se pré­sentent ainsi : 1) dis­ci­pline fis­cale ; 2) réorien­ta­tion des dépenses publiques visant à amé­lio­rer les dépenses d’infrastructure, de santé et d’éducation au profit des besoins de base et au détri­ment du rôle éco­no­mique de l’État ; 3) réforme de la fis­ca­lité à partir d’un élar­gis­se­ment de l’assiette fis­cale et d’une baisse des taux d’imposition ; 4) libé­ra­li­sa­tion des taux d’intérêt et aban­don des taux pré­fé­ren­tiels, afin d’éliminer la « répres­sion finan­cière » et d’améliorer grâce à une hausse des taux d’intérêt la sélec­tion des inves­tis­se­ments ; 5) taux de change com­pé­ti­tif (sans que soit clai­re­ment indi­qué si ceux-ci devaient être fixes ou flexibles) ; 6) libé­ra­li­sa­tion du com­merce exté­rieur grâce à la baisse dras­tique des droits de douane, la fin des contin­gen­te­ments et l’abandon des auto­ri­sa­tions admi­nis­tra­tives ; 7) libé­ra­li­sa­tion pour les inves­tis­se­ments étran­gers directs, par l’abandon des pro­cé­dures admi­nis­tra­tives, lourdes et coû­teuses, d’autorisation de rapa­trie­ment des pro­fits, des divi­dendes et autres « royal­ties » ; 8) pri­va­ti­sa­tion des entre­prises publiques ; 9) aban­don des régle­men­ta­tions visant à ins­ti­tuer des bar­rières, à l’entrée et à la sortie, favo­ri­sant les mono­poles et dimi­nuant la mobi­lité ; 10) garan­tie des droits de pro­priété.

Ces dix com­man­de­ments ne com­portent pas expli­ci­te­ment la libé­ra­li­sa­tion du compte capi­tal de la balance des paie­ments, puisqu’il est fait expli­ci­te­ment réfé­rence à la libé­ra­li­sa­tion du compte mar­chan­dise (com­merce exté­rieur) et de l’investissement étran­ger direct, sans se réfé­rer aux autres mou­ve­ments de capi­taux. Il est inté­res­sant de remar­quer l’absence d’accord entre les éco­no­mistes du FMI et de nom­breux éco­no­mistes ortho­doxes sur ce der­nier point : le FMI pré­co­nise une libé­ra­li­sa­tion du compte capi­tal et des éco­no­mistes comme McKinon y voient un danger[15]. Il en est de même pour le régime de change nomi­nal : fixe ou flexible ? Le FMI appuie tout au long des années 1990 le main­tien d’une poli­tique de change fixe (annon­cer un change flexible pour sortir de l’inflation pour­rait avoir un impact néga­tif sur la cré­di­bi­lité des mesures prises ; mais, à l’inverse, l’abandon d’une pos­si­bi­lité de régle­men­ter les flux de capi­taux lorsque les changes sont fixes est pour le moins périlleux lorsque l’afflux de capi­taux est brutal dans un sens ou un autre, comme l’exemple extrême de l’Argentine l’a démon­tré). La plu­part des éco­no­mistes ortho­doxes penchent eux pour des taux de change flexibles (il faudra « attendre » la crise finan­cière de la fin des années 1990 pour que ce régime de change soit pré­co­nisé).

L’application de ces recom­man­da­tions a pro­vo­qué une très forte vola­ti­lité à la fois des taux de crois­sance dans les dif­fé­rents pays et de leurs taux de change. Avec les crises finan­cières, les taux de change se dépré­cient for­te­ment puis avec le dépas­se­ment de celles-ci, ils s’apprécient tout aussi for­te­ment. Les crises finan­cières tout au long des années 1990 et au début des années 2000 sont le résul­tat de régimes de crois­sance « finan­cia­ri­sés », proches de ce que Keynes nom­mait en son temps des « éco­no­mies casino ». L’appréciation des taux de change a un triple effet : elle tend à réduire la valo­ri­sa­tion du capi­tal et à frei­ner la crois­sance[16], elle tend à limi­ter la valeur ajou­tée en favo­ri­sant des impor­ta­tions se sub­sti­tuant à des seg­ments de lignes de pro­duc­tion, elle freine les inno­va­tions et rend dif­fi­cile de se posi­tion­ner sur des pro­duits de haute tech­no­lo­gie[17]. La vul­né­ra­bi­lité des expor­ta­tions des pays latino-amé­ri­cains est donc le résul­tat de l’appréciation des taux de change en période d’accalmie finan­cière mais aussi d’un retrait rela­tif de l’économique de la part de l’État favo­ri­sant l’absence ou la quasi-absence d’une poli­tique indus­trielle à l’égal de ce qui s’est fait dans les éco­no­mies asia­tiques.

Le taux de crois­sance du PIB est faible en moyenne ces vingt-cinq der­nière années : un peu plus de 2 %. Il est vola­tile, ceci expli­quant en partie cela. J. Zettelmeyer (2006) montre que les périodes où la crois­sance par tête dépasse 2 % par an sont plus impor­tantes en Asie qu’en Amérique latine et sur­tout plus longues depuis 1950. Selon ses tra­vaux, on dénombre, depuis 1950, 10 périodes de crois­sance à plus de 2 % par tête en Amérique latine contre 11 en Asie, leur durée moyenne est dans le pre­mier cas de 13,9 mois alors qu’elle atteint 26,1 mois dans le second, enfin, dans 30 % de cas, ces phases d’essor dépassent 15 ans en Amérique latine contre 73 % en Asie. Solimano et Soto (2005) notent de même que le pour­cen­tage d’années de crise (taux de crois­sance néga­tif) sur la période 1960-2002 est de 42 % en Argentine, de 29 % au Brésil mais seule­ment de 7 % en Corée du Sud et de 5 % en Thaïlande. Enfin la Commission éco­no­mique pour l’Amérique latine de l’ONU dans son rap­port de 2008 montre que l’écart type du taux de crois­sance entre 1991 et 2006 est par­ti­cu­liè­re­ment élevé en Argentine (6,29) et plus faible au Brésil (2,02), au Mexique (3,05) et ailleurs.

La glo­ba­li­sa­tion finan­cière, la finance inter­na­tio­nale et la finance locale sont en partie res­pon­sables de la forte vola­ti­lité du PIB. Nous allons l’analyser en deux temps : le pre­mier consa­cré à la res­pon­sa­bi­lité des fac­teurs internes, le second à celle des fac­teurs externes.

Les crises finan­cières expli­quées prin­ci­pa­le­ment par des fac­teurs internes

Le Washington consen­sus s’est appli­qué à des éco­no­mies pro­fon­dé­ment meur­tries par la crise longue et for­te­ment infla­tion­niste des années 1980. Ses recom­man­da­tions avaient un triple objec­tif : casser la très forte infla­tion, retrou­ver la crois­sance. Ces deux objec­tifs devaient conduire à allé­ger la pau­vreté et éloi­gner, ce fai­sant, le risque d’implosion sociale que les poli­tiques anté­rieures de ges­tion de la dette externe avaient rendue pro­bable. Le troi­sième objec­tif était de conti­nuer à payer la dette externe. Le moyen uti­lisé : la libé­ra­li­sa­tion rapide de qua­si­ment l’ensemble des mar­chés simul­ta­né­ment. Nous ne revien­drons pas sur les dis­cus­sions aux­quelles ont donné lieu ces recom­man­da­tions[18], dési­rant sou­li­gner seule­ment un point : la mise en exé­cu­tion des 10 recom­man­da­tions a favo­risé la mise en place d’une « éco­no­mie casino ». Sans aide de l’État (réduc­tion mas­sive des sub­ven­tions aux expor­ta­tions et des taxes sur les impor­ta­tions, quasi-absence de poli­tique indus­trielle), l’état de déla­bre­ment du tissu indus­triel ne per­met­tait plus en effet de déga­ger un solde de la balance com­mer­ciale sus­cep­tible de finan­cer le ser­vice de la dette externe. La seule manière de finan­cer ce ser­vice pas­sait alors par la capa­cité d’attirer des capi­taux de l’étranger, ce qui ne pou­vait se réa­li­ser que grâce à une libé­ra­li­sa­tion du marché des capi­taux et une poli­tique de taux d’intérêt élevés. La garan­tie de pou­voir rapa­trier ses capi­taux, la rému­né­ra­tion élevée obte­nue vont avoir un triple effet : une entrée en masse de capi­taux spé­cu­la­tifs qui, sachant qu’il pour­raient repar­tir, res­te­ront, un ser­vice de la dette financé par ces entrées tant au niveau du paie­ment des inté­rêts que du rem­bour­se­ment du capi­tal, une réap­pré­cia­tion de la mon­naie natio­nale avec la montée en puis­sance des réserves inter­na­tio­nales une fois l’ensemble des soldes néga­tifs finan­cés par ces entrées (solde néga­tif de la balance des comptes cou­rants : com­mer­cial, inté­rêts et divi­dendes, amor­tis­se­ment du prin­ci­pal de la dette externe). Au niveau des banques, cela s’appelle de la cava­le­rie, une pyra­mide (on paie les pre­miers avec les entrées des der­niers) et plus scien­ti­fi­que­ment un effet Ponzi. Au niveau des États, cela s’est appelé, durant de nom­breuses années, une bonne ges­tion de sa situa­tion externe et une moder­ni­sa­tion de son éco­no­mie par les éco­no­mistes du main stream.

Indicateurs de vul­né­ra­bi­lité et indi­ca­teurs de fra­gi­lité

Les indi­ca­teurs de vul­né­ra­bi­lité externe prennent en compte dif­fé­rentes lignes de la balance des paie­ments. Trois indi­ca­teurs sont en géné­ral pri­vi­lé­giés : le pre­mier est un indi­ca­teur de flux cher­chant à mesu­rer les néces­si­tés de finan­ce­ment externe, le second met en rap­port les réserves avec des flux et le troi­sième éta­blit une rela­tion entre le passif externe, et ses com­po­sants, et le PIB. Ils se sont amé­lio­rés dans les années 2000. C’est cette amé­lio­ra­tion qui explique l’optimisme de la plu­part des éco­no­mistes à la veille de la crise finan­cière inter­na­tio­nale. C’est cette amé­lio­ra­tion qui explique en partie leur cécité. Il faut en effet com­plé­ter ces indi­ca­teurs par des indi­ca­teurs de fra­gi­lité expri­mant la plus forte sen­si­bi­lité de ces éco­no­mies à la fois à la conjonc­ture inter­na­tio­nale et à la finan­cia­ri­sa­tion de leur propre éco­no­mie[19].

Les indi­ca­teurs de fra­gi­lité tra­duisent la sen­si­bi­lité des nou­veaux régimes de crois­sance adop­tés avec la mise en œuvre – avec plus ou moins d’intensité selon les pays – des « recom­man­da­tions » du Washington consen­sus (voir enca­dré) dans les années 1990 visant à libé­ra­li­ser les mar­chés ;

une ouver­ture aux échanges com­mer­ciaux et au flux finan­ciers inter­na­tio­naux plus impor­tante faci­li­tant les effets de conta­gion ;

avec la libé­ra­li­sa­tion, le taux d’intérêt devient une « variable de bou­clage » et le régime de crois­sance ins­ti­tué avec la libé­ra­li­sa­tion va tendre à fonc­tion­ner comme une éco­no­mie casino (pour reprendre une expres­sion de Keynes) à l’origine d’une très grande vola­ti­lité du PIB et d’une inca­pa­cité à réduire la pau­vreté.

une ten­dance à l’appréciation du taux de change inter­rom­pue par des crises finan­cières. De nom­breuses études montrent les effets néga­tifs sur la ren­ta­bi­lité du capi­tal et la crois­sance d’une valo­ri­sa­tion du taux de change. La thèse cen­trale est la sui­vante : l’appréciation du taux de change rend plus dif­fi­ciles les expor­ta­tions, hors celles des matières pre­mières, et seule une plus grande com­pé­ti­ti­vité peut com­pen­ser ce han­di­cap. Deux consé­quences : une réduc­tion de la valeur ajou­tée des expor­ta­tions au profit d’importations plus impor­tantes por­tant sur des seg­ments de pro­duc­tion autre­fois pro­duits loca­le­ment. Les lignes de pro­duc­tion sont moins inté­grées sans que pour autant les expor­ta­tions changent fon­da­men­ta­le­ment de nature, l’appréciation de la mon­naie natio­nale ren­dant plus dif­fi­cile de pro­duire des biens de haute tech­no­lo­gie. Or, ce sont des expor­ta­tions de ce type qui per­mettent une inser­tion solide dans l’économie mon­diale et dimi­nue la vul­né­ra­bi­lité externe des pays qui peuvent les déve­lop­per[20].

Lorsque la balance com­mer­ciale deve­nait par trop néga­tive, comme ce sera le cas à la mi-1990 au Mexique (crise connue sous le sobri­quet d’effet Tequila), que la fra­gi­lité de ces éco­no­mies (Brésil) les expo­sait déme­su­ré­ment aux crises en Asie et en Russie de fin du mil­lé­naire, que l’insuffisante capi­ta­li­sa­tion des banques (Argentine) ne leur per­met­tait pas de résis­ter aux effets de conta­gion de la crise mexi­caine, lorsque la conti­nua­tion du plan de conver­ti­bi­lité (cur­rency board) devien­dra enfin inte­nable (Argentine fin des années 1990, début des années 2000), les capi­taux entrés sor­ti­ront en masse. Pour pré­ve­nir, voire frei­ner ces fuites, les gou­ver­ne­ments élè­ve­ront sub­stan­tiel­le­ment leurs taux d’intérêt (au Brésil ils attein­dront jusque 50 %), garan­ti­ront (comme au Mexique) le risque de change.

Au final, le taux d’intérêt sert de variable de bou­clage en période d’accalmie en res­tant rela­ti­ve­ment élevé pour atti­rer des capi­taux – d’où l’appréciation de la mon­naie natio­nale avec les consé­quences que l’on a vues sur la qua­lité des expor­ta­tions –, et d’ins­tru­ment pri­vi­lé­gié pour lutter contre la fuite de capi­taux. La mani­pu­la­tion des taux d’intérêt est insuf­fi­sante pour blo­quer les sor­ties de capi­taux, mais les taux d’intérêt deve­nus extrê­me­ment élevés pro­voquent la crise et la forte vola­ti­lité des éco­no­mies. Le Mexique, l’Argentine inau­gurent un par­cours de type « mon­tagnes russes ». En un an, la baisse du taux de crois­sance du PIB sera de l’ordre de onze points suite à l’effet Tequila, elle sera de moindre ampleur au Brésil à la fin des années 1980 et de nou­veau au début des années 2000 avec l’intronisation de Lula à la Présidence de la République. Elle sera très impor­tante et longue en Argentine lors de l’implosion du plan de conver­ti­bi­lité (le PIB bais­sera de 16 % sur une année et sur l’année calen­daire d’un peu plus de 10 %). Son coût social sera consé­quent avec une remon­tée très rapide de la pau­vreté.

La crise éco­no­mique expli­quée prin­ci­pa­le­ment par des fac­teurs externes : la res­pon­sa­bi­lité de la conta­gion de la crise finan­cière « venue du Nord »

Les poli­tiques éco­no­miques libé­rales ont néan­moins pro­vo­qué une rela­tive moder­ni­sa­tion de l’appareil éco­no­mique dans cha­cune de ces éco­no­mies. C’est cette moder­ni­sa­tion qui explique en partie le retour à des soldes posi­tifs des balances com­mer­ciales de l’Argentine et du Brésil et à l’inverse son insuf­fi­sance est à l’origine du main­tien de soldes néga­tifs au Mexique.

Les taux d’investissement et les capa­ci­tés de pro­duc­tion se sont for­te­ment accrus en Argentine et avec eux la pro­duc­ti­vité du tra­vail. Certes par­tant d’un niveau très faible, l’investissement a aug­menté de 273 % entre sep­tembre 2002 et sep­tembre 2008. Certains sec­teurs, inten­sifs en capi­tal, comme l’automobile, les indus­tries méca­niques, la métal­lur­gie ont aug­menté de sep­tembre 2002 à sep­tembre 2008 de 427 %, 183 % et 49 % res­pec­ti­ve­ment, celles inten­sives en main-d’œuvre, comme le tex­tile, de 206 %. Les don­nées pour le Brésil sont plus modestes, mais l’appareil de pro­duc­tion a moins souf­fert dans les années 1980, n’a pas subi une crise com­pa­rable par sa vio­lence à la fin des années 1990 et, sur­tout, n’a pas été l’objet d’une poli­tique aussi libé­rale durant les années 1990 qu’en Argentine. Cette moder­ni­sa­tion s’explique aussi par la montée en puis­sance des inves­tis­se­ments étran­gers directs. Les mou­ve­ments de capi­taux changent de nature : moins de capi­taux spé­cu­la­tifs à court terme, plus d’investissements étran­gers directs, et dans les deux der­nières années avant la crise finan­cière inter­na­tio­nale, une entrée de capi­taux impor­tante d’investissements en por­te­feuille (actions), les bourses émer­gentes deve­nant par­ti­cu­liè­re­ment lucra­tives[21]. Des firmes bré­si­liennes, mexi­caines et argen­tines com­mencent à inves­tir mas­si­ve­ment à l’étranger. Parmi les dix pre­mières entre­prises trans­na­tio­nales des éco­no­mies émer­gentes – mesu­rées par l’importance de leurs actifs – l’une est bré­si­lienne, les autres asia­tiques, mais mesu­rées par leurs ventes à l’étranger, deux sont bré­si­liennes, une mexi­caine, les autres asia­tiques en 2006 (Acioly, Alves, Leao, 2009). Ces éco­no­mies paraissent donc beau­coup moins fra­giles que par le passé.

C’est dans ce contexte de crois­sance retrou­vée que surgit la crise finan­cière inter­na­tio­nale. La plu­part des fon­da­men­taux étaient meilleurs à la veille de cette crise. Les indi­ca­teurs de vul­né­ra­bi­lité étaient éga­le­ment bien meilleurs, que ce soit les néces­si­tés de finan­ce­ment externe rap­por­tées au PIB, les réserves en mois d’importations, le passif externe par rap­port au PIB, et les éco­no­mistes gou­ver­ne­men­taux étaient pour le moins opti­mistes[22]. Deux ombres à ce tableau quelque peu idyl­lique : la pro­por­tion crois­sante des inves­tis­se­ments en por­te­feuille (actions) plus vola­tiles par nature que les inves­tis­se­ments étran­gers directs, la montée des divi­dendes versés par les firmes mul­ti­na­tio­nales expli­quée par l’internationalisation crois­sante de ces éco­no­mies et par le nou­veau pou­voir des action­naires. Ce sont ces deux fac­teurs qui vont jouer avec force avec la crise finan­cière inter­na­tio­nale : vola­ti­lité et rapa­trie­ment.

L’explosion de la bulle finan­cière conduit à une déva­lo­ri­sa­tion bru­tale des actifs et ce qui hier favo­ri­sait la bulle (l’« equity value », c’est-à-dire la dif­fé­rence posi­tive entre la valeur de marché et le crédit accordé) se trans­forme en son contraire (la valeur de marché plonge et se situe doré­na­vant en deçà de la valeur des cré­dits à rem­bour­ser). Le retour­ne­ment du cycle pro­voque un assè­che­ment brutal des liqui­di­tés : les entre­prises finan­cières sont à la recherche de liqui­di­tés pour finan­cer un risque qui hier, trans­féré et dis­sé­miné, devient for­te­ment rééva­lué ; de même les entre­prises non finan­cières, avec la déva­lo­ri­sa­tion de leur capi­ta­li­sa­tion, voient toute une série de ratios « virer au rouge » et sont confron­tées à un manque crois­sant de liqui­dité. Les banques cessent de se prêter entre elles et a for­tiori freinent bru­ta­le­ment leurs prêts aux entre­prises. Le « crédit crunch » trans­forme la crise finan­cière en une crise éco­no­mique dans les pays déve­lop­pés et a pour consé­quence immé­diate une chute impor­tante du com­merce inter­na­tio­nal. La crise devient sys­té­mique, elle affecte y com­pris des entre­prises ayant eu une ges­tion pru­dente, loin de la mani­pu­la­tion hier lucra­tive, des pro­duits finan­ciers titri­sés.

La crise finan­cière se pro­page avec force au-delà des fron­tières par les canaux forgés par la glo­ba­li­sa­tion com­mer­ciale et la glo­ba­li­sa­tion finan­cière. La contrac­tion des débou­chés externes est source de crise dans les éco­no­mies émer­gentes, nous l’avons vu. L’assèchement des liqui­di­tés des mai­sons mères des entre­prises trans­na­tio­nales les conduit à recher­cher des liqui­di­tés dans les filiales : les sor­ties de capi­taux se mul­ti­plient, les bourses s’effondrent et les mon­naies sont for­te­ment dépré­ciées par rap­port au dollar au cours du der­nier tri­mestre de 2008. Les sor­ties de capi­taux atteignent 23 mil­liards de dol­lars en 2008, 5,6 mil­liards au pre­mier tri­mestre de 2009, 2,5 mil­liards au second tri­mestre en Argentine selon la Banque cen­trale. Devant la pro­ba­bi­lité d’une conti­nua­tion de la dépré­cia­tion, les dépôts en dol­lars dans les banques aug­mentent (1,5 mil­liards au 1e tri­mestre). Les sor­ties de capi­taux au Brésil s’expliquent de la même manière avec cepen­dant une nuance de taille : quelques entre­prises avaient spé­culé sur la pour­suite de l’appréciation du real et sa forte dépré­cia­tion leur a coûté cher, au total plus de 5 mil­liards de dol­lars pour les trois plus impor­tantes (Sadia : 2,1 mil­liards de même qu’Aracruz et Votontarin 1 mil­liard) (FMI, 2009, p. 21). Les inves­tis­se­ments nets en por­te­feuille et les cré­dits de l’extérieur baissent de 7,5 mil­liards de dol­lars en 2008, dont 21,5 mil­liards lors du der­nier tri­mestre 2008, pour à nou­veau aug­men­ter en 2009 ; les divi­dendes versés et les pro­fits rapa­triés, aug­mentent consi­dé­ra­ble­ment et atteignent plus de 25 mil­liards de dol­lars en 2008 selon le minis­tère des Finances. Les inves­tis­se­ments étran­gers directs res­tent stables à un niveau élevé. Après avoir été légè­re­ment posi­tif, le solde de la balance des comptes cou­rants devient néga­tif dès le début de 2008, pour atteindre -1,41 % du PIB après s’être élevé à -1,79 % en décembre 2008 au plus fort de la crise, selon la même source. La conta­gion finan­cière emprunte les canaux des inves­tis­se­ments en por­te­feuille, des cré­dits, des divi­dendes et des rapa­trie­ments de profit, ce qui est assez logique puisqu’elle exprime une forte recherche de liqui­dité pour atté­nuer les effets du crédit crunch dans les pays déve­lop­pés. Elle a des effets sur l’économie réelle.

La chute de la pro­duc­tion indus­trielle est impres­sion­nante, plus élevée que celle que pré­voyaient la plu­part des éco­no­mistes. Au Brésil, de jan­vier à avril 2009, la pro­duc­tion indus­trielle baisse de 14,7 %[23], celle des biens de capi­tal de 22,6 % selon l’IBGE, celle du PIB serait de -0,7 % selon la Bradesco, de -1,5 % selon le FMI. En Argentine, l’activité indus­trielle de jan­vier 2008 à jan­vier 2009 baisse de 9,7 %, les branches les plus tou­chées sont celles de l’automobile (-58 %), la sidé­rur­gie et les métaux (-36,6 %) selon l’IPI-UADE et le PIB devrait bais­ser for­te­ment (pas­sant de plus de 7 % à -3 %). Au Mexique, la pro­duc­tion indus­trielle chute de plus de 13 % de février à février, le PIB lui devrait bais­ser de 4,4 %.

Ce serait une erreur d’attribuer à cette seule conta­gion finan­cière la res­pon­sa­bi­lité de la crise dans l’économie réelle. Certes, elle pro­voque une raré­fac­tion du crédit, mais les banques ne sont pas aussi tou­chées qu’elles l’ont été dans les pays indus­tria­li­sés dans la mesure où leur taille ne leur a pas permis de déve­lop­per avec autant d’intensité des opé­ra­tions sur des pro­duits titri­sés hau­te­ment spé­cu­la­tifs. Elles subissent néan­moins le contre­coup de cette crise finan­cière en raison de l’ampleur prise par la glo­ba­li­sa­tion finan­cière ces der­nières années, contre­coup qui se tra­duit par une contrac­tion des cré­dits accor­dés et des dif­fi­cul­tés pour inves­tir. Cependant, la res­pon­sa­bi­lité la plus impor­tante de l’ampleur de la crise semble davan­tage pro­ve­nir de la contrac­tion des mar­chés exté­rieurs et de la chute des expor­ta­tions de pro­duits indus­triels, et ce d’autant plus que les poli­tiques éco­no­miques pas­sées d’appréciation de la mon­naie et de main­tien rela­tif d’inégalités très éle­vées ont fra­gi­lisé ces éco­no­mies. Via la chute des débou­chés indus­triels externes et des res­tric­tions de crédit, la crise finan­cière pré­ci­pite la crise dans les éco­no­mies latino-amé­ri­caines en emprun­tant des canaux spé­ci­fiques.

Quid des poli­tiques contra­cy­cliques et des coa­li­tions et conflits d’intérêt ?

Des poli­tiques contra­cy­cliques aux effets incer­tains

Cette crise n’a été prévue ni par les gou­ver­ne­ments, ni par la plu­part des éco­no­mistes du main stream. Lorsqu’elle a surgi, elle a d’abord été niée, puis sous-esti­mée. Cette sous-esti­ma­tion est à la fois le pro­duit d’une cer­taine cécité (com­ment accep­ter qu’on se soit trompé à ce point ?), d’un « jeu » poli­tique (ne pas effrayer des agents éco­no­miques et tenter d’éviter ainsi que la crise s’aggrave), recher­cher voire main­te­nir une légi­ti­ma­tion poli­tique en annon­çant qu’on sera capable d’éviter la crise, enfin « gagner du temps » pour cher­cher de nou­velles alliances. L’ampleur de la crise a été ensuite recon­nue, mais immé­dia­te­ment pour sou­li­gner l’efficacité des pre­mières mesures prises et annon­cer la fin pro­chaine de la crise…

Dans l’ensemble, les mesures prises s’apparentent davan­tage à un « col­ma­tage des brèches » qu’à l’application de mesures s’inspirant d’un retour à Keynes. Ces mesures sont de divers ordres : il y a celles à carac­tère géné­ral comme la réduc­tion des taux d’intérêt, l’abaissement des réserves obli­ga­toires des banques, une inci­ta­tion plus forte pour finan­cer de grands pro­jets por­tant sur­tout sur le déve­lop­pe­ment des infra­struc­tures en col­la­bo­ra­tion avec un par­te­na­riat privé, une aug­men­ta­tion du salaire mini­mum, voire de l’emploi public[24]. Les taux d’intérêt res­tent malgré ces réduc­tions à des niveaux élevés, voire très élevés au Brésil, sur­tout si on les com­pare à ceux en vigueur dans les pays indus­triels. Les réserves obli­ga­toires obli­tèrent encore la liqui­dité des banques pri­vées et, afin de sti­mu­ler les cré­dits, des enve­loppes de crédit et des garan­ties des prêts sont accor­dées aux banques publiques afin qu’elles prêtent aux entre­prises et aux ménages.

Les mesures à carac­tère par­ti­cu­lier sont très nom­breuses :

la géné­ra­li­sa­tion de mesures d’exception sur les taux d’intérêt : taux réduits pour l’achat d’automobiles, d’appartements etc. afin d’inciter les ménages à emprun­ter et à consom­mer davan­tage que ne l’autorise leur niveau de revenu[25] et de dyna­mi­ser ce fai­sant un marché inté­rieur rela­ti­ve­ment atone en raison des pro­fondes inéga­li­tés de revenu. Taux réduits à l’industrie afin de faci­li­ter les inves­tis­se­ments pour toute une série de pro­jets indus­triels ;

des garan­ties spé­ci­fiques des banques publiques aux banques pri­vées pour qu’elles accordent des cré­dits aux échanges exté­rieurs et qu’elle faci­litent ainsi le finan­ce­ment des expor­ta­tions devenu dif­fi­cile depuis les dif­fi­cul­tés à trou­ver un finan­ce­ment inter­na­tio­nal ;

des mesures pro­tec­tion­nistes pour favo­ri­ser la pro­duc­tion autoch­tone ;

des réduc­tions d’impôts sur toute une série de pro­duits et réduc­tion par­fois des impôts sur le revenu ;

des sub­ven­tions diverses dans le but de relan­cer le marché inté­rieur ;

enfin, des mesures pro­tec­tion­nistes ponc­tuelles (aug­men­ta­tion des tarifs doua­niers, réin­tro­duc­tion des licences d’importation et mesures s’apparentant à des contin­gen­te­ments sur cer­tains pro­duits dits sen­sibles, réduc­tion des taxes à l’exportation lorsqu’elles existent)[26].

Au total, ces mesures ont deux carac­té­ris­tiques majeures : elles sont avant tout prag­ma­tiques, ce qui ne veut pas dire inef­fi­caces, leur ampleur est faible. Pragmatiques parce qu’elles n’obéissent pas ou peu à une logique libé­rale. Il est loin le temps où les gou­ver­ne­ments cher­chaient à uni­fier les mesures en limi­tant la mul­ti­pli­ca­tion des taux d’intérêt, en dimi­nuant les sub­ven­tions etc… Avec la crise, ce qui domine est l’exception. Il y en a tant qu’il devient très dif­fi­cile de s’y retrou­ver sans faire appel à des experts sachant sla­lo­mer dans le maquis de mesures déci­dées dans l’urgence. L’ensemble des mesures d’exception tra­duit en fait une poli­tique de « col­ma­tage des brèches », elle est le reflet d’une poli­tique peu pensée dont l’efficacité ne s’est pas révé­lée à ce jour élevée. La crise, niée hier, s’impose aujourd’hui.

Ce serait une erreur de penser qu’ils auraient pu éviter que la crise inter­na­tio­nale les affecte. Quoi que fassent les gou­ver­ne­ments, force est de recon­naître qu’ils ne pou­vaient éviter les effets de conta­gion. Pour autant, des poli­tiques de relance davan­tage « pen­sées », plus cohé­rentes auraient pu dimi­nuer les consé­quences de la crise inter­na­tio­nale et sur­tout pré­pa­rer des sor­ties de crise « par le haut » comme nous le ver­rons. Tous les gou­ver­ne­ments n’ont pas réagi avec la même célé­rité et cer­tains ont eu des poli­tiques moins « désor­don­nées » que d’autres. C’est le cas du Brésil par exemple. Les mesures prises, malgré leur aspect désor­donné et leur effi­ca­cité rela­tive, servent par­fois à légi­ti­mer l’action des gou­ver­ne­ments lorsque ceux-ci par­viennent à faire par­ta­ger l’idée que sans ces mesures, la situa­tion aurait été pire et que, grâce à elles, les effets d’une crise – dont ils n’auraient pas la res­pon­sa­bi­lité puisqu’elle est venue d’ailleurs – ont été atté­nués et per­mettent d’entrevoir une sortie de crise pro­chaine[27].

Une poli­tique éco­no­mique « non pensée » génère cepen­dant des dyna­miques insoup­çon­nées et de futures coa­li­tions et conflits d’intérêt, déjà en ges­ta­tion mais encore peu per­cep­tibles. Il n’est que de se sou­ve­nir des années 1930 : la crise inter­na­tio­nale a sus­cité une indus­tria­li­sa­tion « non pensée » (selon les mots de la Cepal) tout au long de la décen­nie et généré des alliances de classes don­nant nais­sance dans ces pays à des régimes poli­tiques « bona­par­tistes » (Vargisme au Brésil, Cardénisme au Mexique, Péronisme en Argentine), eux-mêmes à l’origine d’une indus­tria­li­sa­tion davan­tage pensée, orien­tée vers l’industrie lourde. C’est dire com­bien la crise d’aujourd’hui est sus­cep­tible d’enfanter des « sur­prises » et com­bien il convient de se méfier des ana­lyses déter­mi­nistes. D’ailleurs, la ges­tion de la crise par les dif­fé­rents gou­ver­ne­ments est un des pre­miers signes de ce futur en marche mas­quée comme nous le ver­rons.

Une ampleur faible ? Comparées aux mesures prises par les pays indus­tria­li­sés, celles des pays émer­gents sont moins impor­tantes[28]. Alors que les défi­cits bud­gé­taires atteignent des som­mets dans la plu­part des pays indus­tria­li­sés, ceux du Brésil, de l’Argentine et du Mexique res­tent modé­rés et aug­mentent à peine, les gou­ver­ne­ments se limi­tant à réduire d’un point à deux points leurs excé­dents pri­maires (solde bud­gé­taire avant paie­ment des inté­rêts versés au titre de la dette publique interne)[29]. Si l’on prend le cas du Brésil, on se trouve devant les para­doxe sui­vants : les taux d’intérêt réels sont encore très élevés alors que le taux d’inflation est faible, l’excédent pri­maire du budget est consé­quent et le défi­cit bud­gé­taire reste faible. Il est vrai cepen­dant qu’à l’égal des autres pays d’Amérique latine, les banques bré­si­liennes ont été très peu affec­tées par les pro­duits finan­ciers toxiques et les grandes entre­prises l’ont été sur­tout sur les pro­duits déri­vés liés aux taux de change. La sophis­ti­ca­tion finan­cière atteinte ces der­nières années ne les a pas pro­fon­dé­ment tou­chées en raison prin­ci­pa­le­ment de leurs mar­chés finan­ciers encore rela­ti­ve­ment étroits. La crise finan­cière s’est tra­duite par des contrac­tions sou­daines et bru­tales de leurs expor­ta­tions, par une raré­fac­tion de l’accès aux cré­dits inter­na­tio­naux, par une sortie de capi­taux de grande ampleur, les mai­sons mères aspi­rant les liqui­di­tés des mar­chés émer­gents qui ont pro­vo­qué une crise éco­no­mique.

L’efficacité des poli­tiques contra­cy­clique est pro­blé­ma­tique. Le solde de la balance com­mer­ciale reste posi­tif en Argentine et au Brésil et conti­nue à être néga­tif au Mexique. L’excédent com­mer­cial dans les échanges inter­na­tio­naux de l’Argentine et du Brésil est davan­tage dû à une réduc­tion dras­tique des impor­ta­tions qu’à une aug­men­ta­tion des expor­ta­tions malgré la reprise de la hausse des cours des matières pre­mières. L’excédent pri­maire du budget reste impor­tant. Ces deux « fon­da­men­taux » sont révé­la­teurs des marges exis­tantes, sur­tout en Argentine et au Brésil, pour mener une poli­tique de relance plus vigou­reuse. L’inter­ven­tion de l’État n’est pas à la hau­teur en effet des enjeux posés par la crise pour plu­sieurs rai­sons. L’accroissement des dépenses publiques est rela­ti­ve­ment timide si on le com­pare à celui des pays indus­tria­li­sés, alors qu’il y a des excé­dents pri­maires consé­quents. Les faci­li­tés de crédit octroyées, la baisse des taux d’intérêt ne peuvent per­mettre de finan­cer des inves­tis­se­ments que si ceux-ci sont consi­dé­rés ren­tables par les déci­deurs, or tel n’est pas le cas. Par contre ces faci­li­tés diri­gées vers les ménages, notam­ment pour l’achat de biens durables comme les auto­mo­biles, les loge­ments, peuvent leur per­mettre de consom­mer davan­tage et relan­cer ainsi quelque peu l’activité éco­no­mique[30]. Les dépenses en infra­struc­ture, déci­dées et mises en œuvre le plus sou­vent avec un par­te­na­riat public-privé, peuvent être faci­li­tées par l’existence d’une grande Banque d’État (BNDES) comme c’est le cas au Brésil. Elles sont plus dif­fi­ciles à mettre en œuvre dans les autres pays en raison de l’absence d’une grande banque d’État. L’amélioration du pou­voir d’achat des caté­go­ries les plus modestes (aides diverses, aug­men­ta­tion du salaire mini­mum), lorsqu’elle est déci­dée, pour­rait avoir un effet posi­tif sur la crois­sance en limi­tant quelque peu les effets néga­tifs de la réduc­tion de la demande exté­rieure. Le pari fait par les gou­ver­ne­ments est simple : il s’agit de relayer l’absence de dyna­misme des mar­chés exté­rieurs par une dyna­mi­sa­tion du marché inté­rieur. Justifiées socia­le­ment – les plus pauvres étant les plus vul­né­rables aux crises, les inéga­li­tés de reve­nus étant consi­dé­rables dans ces pays –, leur effi­ca­cité est limi­tée. Il est dif­fi­cile de dyna­mi­ser suf­fi­sam­ment le marché inté­rieur tant les inéga­li­tés sont pro­fondes. Ce n’est pas une redis­tri­bu­tion qu’il faut envi­sa­ger, mais pour le moins bien davan­tage : une révo­lu­tion de la fis­ca­lité. Celle-ci n’est pos­sible que si les conflits de classes qu’elle implique sont sur­mon­tés, ce qui ne semble pas encore être le cas. Aussi vit-on une période étrange aujourd’hui dans ces pays : la pro­duc­tion chute, mais les bourses s’envolent à nou­veau, les inves­tis­se­ments en por­te­feuille reviennent, les mon­naies se réap­pré­cient[31], don­nant l’impression que le plus dur de la crise est passé. Un tel contexte ne favo­rise assu­ré­ment pas des poli­tiques éco­no­miques qui soient à la hau­teur de l’enjeu de la crise, tout au moins dans l’immédiat.

Mesures d’urgence, pas de réforme fis­cale visant à dimi­nuer sen­si­ble­ment les inéga­li­tés, pas de poli­tique indus­trielle pensée, un sou­tien encore modéré aux inves­tis­se­ments publics en infra­struc­ture, pas de poli­tique de taux de change revi­si­tée alors qu’on a vu com­bien celle accep­tant l’appréciation pou­vait avoir des effets néga­tifs en terme de crois­sance et de struc­ture des expor­ta­tions[32]. Pour reprendre un concept déve­loppé par Habermas, ces poli­tiques tra­duisent les défi­cits de ratio­na­lité de l’État et ne sont pas de nature à inver­ser les évo­lu­tions struc­tu­relles que nous avons ana­ly­sées dans la pre­mière partie.

Déficit de ratio­na­lité

Déficit de ratio­na­lité, défi­cit de légi­ti­mité sont deux concepts chers à Habermas. Le terme défi­cit vise à sou­li­gner que la ratio­na­lité ou la légi­ti­ma­tion ne peut être totale. Le défi­cit est donc plus ou moins impor­tant.

Le défi­cit de ratio­na­lité est un concept moins connu que celui de légi­ti­ma­tion. Il entre­tient des liens com­plexes avec ce der­nier. Le défi­cit de ratio­na­lité tra­duit les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par l’État pour « pro­duire » de la crois­sance et de la cohé­sion sociale. Il tra­duit la capacité/l’incapacité des gou­ver­ne­ments d’agir de manière effi­cace sur le tissu indus­triel et sur les conflits exis­tants (voir Habermas, 1978). Nous avons vu, que com­pa­rés aux pays asia­tiques, les États latino-amé­ri­cains souf­fraient d’un défi­cit de ratio­na­lité plus impor­tant dans la mesure où leurs avan­tages com­pa­ra­tifs révé­lés de l’industrie sont plus faibles et que leur crois­sance est sur­tout portée par l’essor des expor­ta­tions de pro­duits pri­maires. La crise ques­tionne de nou­veau ce défi­cit de ratio­na­lité. La ratio­na­lité recher­chée de l’État n’est pas la même dans des éco­no­mies expor­ta­trices, dans des éco­no­mies dont le régime de crois­sance est la sub­sti­tu­tion des impor­ta­tions, dans des éco­no­mies enfin qui se carac­té­risent par une emprise crois­sante de la finance sur le pro­duc­tif. Dans le pre­mier cas, les rap­ports de l’État aux ren­tiers liés à l’essor des matières pre­mières expor­tées sont plus ou moins ration­nels, selon la capa­cité de l’État d’impulser cette divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail ; dans le second cas, l’État se sub­sti­tue au capi­tal défaillant et devient direc­te­ment entre­pre­neur dans les sec­teurs lourds et semi lourds et sa ratio­na­lité se mesure à l’aune de l’ampleur de la crois­sance ; dans le troi­sième cas, la ratio­na­lité de l’État se mesure dans sa capa­cité à la fois à per­mettre un essor de la finance et à limi­ter les effets néga­tifs que génère la dyna­mique de la finan­cia­ri­sa­tion sur les com­por­te­ments des inves­tis­seurs. Ces effets néga­tifs se carac­té­risent par l’essor de nou­veaux com­por­te­ments ren­tiers, liés aux gains de la finance au détri­ment de l’investissement, aux rap­ports pri­vi­lé­giés des banques et aux besoins de l’État pour finan­cer sa dette interne, enfin par la vora­cité du sec­teur finan­cier qui, siphon­nant une part crois­sante des pro­fits du sec­teur pro­duc­tif, laisse peu de marge à une aug­men­ta­tion du taux d’investissement, empêche que les salaires puissent évo­luer au rythme de la pro­duc­ti­vité du tra­vail, conduit à recher­cher une aug­men­ta­tion de cette der­nière davan­tage par des réor­ga­ni­sa­tions du tra­vail (plus de flexi­bi­lité, de pré­ca­rité) que par l’introduction d’équipements nou­veaux. Le défi­cit de ratio­na­lité est donc rela­tif dans le temps et selon les régimes de crois­sance.

Des coa­li­tions et des conflits d’intérêt ren­dant dif­fi­cile une « sortie par le haut » de la crise

Pour com­prendre les par­ti­cu­la­ri­tés de l’intervention des États et ses limites, il faut prendre en consi­dé­ra­tion plu­sieurs fac­teurs : les coa­li­tions et les conflits d’intérêt pré­sents dans les gou­ver­ne­ments, les méca­nismes de légi­ti­ma­tion en jeu, la com­pré­hen­sion de la nature d’une crise non prévue, enfin la per­son­na­lité des chefs d’État. Les coa­li­tions et les conflits d’intérêt pré­sents au sein du gou­ver­ne­ment se tra­duisent à la fois par un défi­cit de ratio­na­lité rela­tif et une légi­ti­mité impor­tante pour le gou­ver­ne­ment bré­si­lien et plus par­ti­cu­liè­re­ment pour le pré­sident du Brésil. À l’inverse, le gou­ver­ne­ment argen­tin connaît deux défi­cits impor­tants, l’un de ratio­na­lité et l’autre de légi­ti­mité alors même que ces der­nières années la crois­sance éco­no­mique était net­te­ment supé­rieure à celle du Brésil. Nous pré­sen­te­rons ici ces deux par­cours – celui du Brésil et celui de l’Argentine – qui, se situant à l’exact opposé l’un de l’autre, sont ins­truc­tifs.

S’agissant des coa­li­tions d’intérêt, la poli­tique de taux d’intérêt très élevés menée par la banque cen­trale bré­si­lienne est très coû­teuse en terme bud­gé­taire : le poste du ser­vice de la dette interne avoi­sine les 7 % du PIB après avoir atteint 10 %. Cette poli­tique est par contre très avan­ta­geuse pour de nom­breux sec­teurs : les banques, en sous­cri­vant aux titres émis par le gou­ver­ne­ment, connaissent des pro­fits très élevés, les grandes entre­prises, les expor­ta­teurs qui placent leur tré­so­re­rie dans des titres lucra­tifs et obtiennent des prêts pour inves­tir à taux réduits. Cette poli­tique favo­rise la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie et enri­chit les action­naires.

La poli­tique de taux d’intérêt élevés, jointe à celle du main­tien d’excédents pri­maires du budget, ont un effet posi­tif sur sa cré­di­bi­lité auprès des mar­chés finan­ciers inter­na­tio­naux. Celle-ci se tra­duit par un afflux de capi­taux consi­dé­rable. Les bourses connaissent un essor impor­tant et deviennent plus lucra­tives que les bourses des pays indus­tria­li­sés. L’attractivité des bourses est d’autant plus impor­tante que l’augmentation des réserves inter­na­tio­nales, la dimi­nu­tion de la vul­né­ra­bi­lité externe que nous avons vue, se tra­duit par une appré­cia­tion de la mon­naie natio­nale face au dollar. C’est ce qui explique l’appui de ces sec­teurs et leur coa­li­tion d’intérêt[33].

À l’inverse, l’appréciation de la mon­naie natio­nale accom­pa­gnée de la libé­ra­li­sa­tion des échanges exté­rieurs tendent à éli­mi­ner les entre­prises manu­fac­tu­rières les moins com­pé­ti­tives. Une dé-sub­sti­tu­tion des impor­ta­tions menace donc des pans entiers du tissu indus­triel. Il y a de ce point de vue un conflit d’intérêt pour les entre­prises mena­cées avec la poli­tique de change du gou­ver­ne­ment. Cependant, celles qui sont en mesure de résis­ter à la concur­rence avivée béné­fi­cient de l’importation de biens d’équipement à moindre coût en raison de cette appré­cia­tion. Enfin, l’augmentation du salaire mini­mum en terme réel, la poli­tique de redis­tri­bu­tion des reve­nus en faveur des plus pauvres élar­gissent le marché inté­rieur, sur­tout lorsqu’elle est accom­pa­gnée d’une poli­tique en faveur d’un endet­te­ment des ménages. Cet élar­gis­se­ment du marché inté­rieur béné­fi­cie aux entre­prises pro­dui­sant pour ce marché. Les conflits poten­tiels sont ainsi par­tiel­le­ment com­pen­sés par des pers­pec­tives de profit ren­for­cées. Le conflit d’intérêt ne concerne donc pas l’ensemble du sec­teur indus­triel et lorsqu’il existe, il peut être par­fois atté­nué par les effets posi­tifs de l’élargissement du marché inté­rieur sur la ren­ta­bi­lité des entre­prises. Le sec­teur expor­ta­teur de matières pre­mières, dont les prix sont fixés en dollar ou en livres, se trouve péna­lisé par cette poli­tique puisque l’appréciation dimi­nue le revenu en mon­naie locale. Mais cet effet néga­tif est com­pensé par des condi­tions de crédit plus favo­rables, des sub­ven­tions et, enfin, par la hausse du cours des matières pre­mières. L’appréciation de la mon­naie, dont nous avons vu les effets per­vers en termes de stra­té­gie d’industrialisation et de taux de crois­sance, a un effet posi­tif sur le ralen­tis­se­ment de la hausse des prix. La hausse du cours des matières pre­mières s’est tra­duite par une hausse rela­tive des prix des pro­duits ali­men­taires par rap­port aux autres prix, dont ont pâti les couches les plus vul­né­rables, mais son effet, bien qu’élevé, a été atté­nué par l’appréciation de la mon­naie natio­nale. Les rentes ont aug­menté et, jointes aux rentes finan­cières, elles ont consti­tué le ciment de la coa­li­tion d’intérêt.

Déficit de légi­ti­mité

Avec l’essor du capi­ta­lisme en Amérique latine, l’ascension de l’État dans l’économique s’est réa­lisé à partir de formes de légi­ti­ma­tion mêlant des formes de domi­na­tion anciennes où l’autoritarisme se cou­plait au pater­na­lisme, l’universel ser­vant à favo­ri­ser l’exclusion. L’appui popu­laire reçu par tel ou tel gou­ver­ne­ment ne repose donc pas néces­sai­re­ment sur des formes de dési­gna­tion et de révo­ca­tion de type démo­cra­tique clas­sique, répon­dant aux « canons » occi­den­taux. Mais même dans le cas où les règles du jeu démo­cra­tiques semblent appli­quées – ce qui est le cas aujourd’hui dans la plu­part des éco­no­mies semi-indus­tria­li­sées latino-amé­ri­caines – les rap­ports à l’État des indi­vi­dus sont dif­fé­rents selon la strate à laquelle ils appar­tiennent, tant la société est seg­men­tée éco­no­mi­que­ment. Les inéga­li­tés sociales sont à ce point impor­tantes que ces socié­tés peuvent être défi­nies par leur apar­theid social.

Comprendre la manière dont les dif­fé­rentes strates de la popu­la­tion, qua­si­ment iso­lées les unes des autres, voient l’État, n’est pas simple et ren­voie à la par­ti­cu­la­rité de régimes poli­tiques pro­fon­dé­ment mar­qués par l’histoire cultu­relle et sociale, com­prise dans son his­to­ri­cité, de chacun de ces pays. Les demandes spé­ci­fiques d’État selon l’appartenance à telle ou telle couche de la popu­la­tion se tra­duisent par des formes d’appui spé­ci­fiques aux régimes poli­tiques. Ces formes peuvent conso­li­der les pro­ces­sus de démo­cra­ti­sa­tion enga­gés, mais peuvent aussi conduire à appuyer loca­le­ment des pou­voirs de fait, se sub­sti­tuant à l’État cen­tral, lorsque ce der­nier n’est plus en mesure d’assurer le mini­mum exigé. L’État est alors poreux car il ne contrôle pas la tota­lité de son ter­ri­toire et il l’est d’autant plus lorsque se main­tiennent, voire se déve­loppent, des gué­rillas comme en Colombie. Les orga­ni­sa­tions cri­mi­nelles – et notam­ment celles liées au trafic de drogue par­ti­cu­liè­re­ment lucra­tif –, à la recherche d’une cer­taine légi­ti­mité dans le but de péren­ni­ser leurs affaires, occupent des fonc­tions dévo­lues à l’État et « rendent leur jus­tice » par l’exercice de leur vio­lence et ce aux dépens de la démo­cra­tie.

D’une manière géné­rale, la rela­tion entre répres­sion et légi­ti­ma­tion est com­plexe et l’une ne peut être réduite à l’inverse de l’autre. Si la légi­ti­mité est forte, la coer­ci­tion peut ne pas avoir à s’exercer sauf si elle fait partie des méca­nismes légi­ti­ma­toires, mais il est vrai que même dans ce cas, elle est une arme « à double tran­chant » et peut pro­vo­quer des défi­cits de légi­ti­ma­tion lorsqu’elle n’apparaît pas jus­ti­fiée selon les codes de valeur domi­nants. La légi­ti­mité ne se confond pas avec la démo­cra­tie dans les éco­no­mies émer­gentes. Mais la com­plexi­fi­ca­tion de leur appa­reil de pro­duc­tion et la den­si­fi­ca­tion de leur for­ma­tion sociale donne à l’application de règles du jeu démo­cra­tique plus de légi­ti­mité. La légi­ti­mité passe de plus en plus par la démo­cra­tie, mais elle ne se confond pas avec elle, l’héritage des valeurs cultu­relles (héri­tées du passé mais aussi trans­for­mées dans ce passé par les muta­tions éco­no­miques et l’influence des idées impor­tées) pèse de manière dif­fé­rente et dif­fé­ren­ciée dans ces pays.

Sans vou­loir entrer de nou­veau dans le débat démo­cra­tie for­melle (celle des urnes), démo­cra­tie réelle (celle des rap­ports de pro­duc­tion), notons avec Caputo (2004) le divorce très impor­tant exis­tant entre les pro­grès de la démo­cra­tie d’une part et la pour­suite, si ce n’est l’extension, des inéga­li­tés très fortes. Plusieurs auteurs insistent sur le divorce entre la citoyen­neté poli­tique et la citoyen­neté sociale. O’ Donnell (dans Caputo, 2004) par exemple déve­loppe l’idée selon laquelle dans les pays en voie de déve­lop­pe­ment, et plus par­ti­cu­liè­re­ment en Amérique latine, l’État n’est pas « uni­ver­sel ». Selon cet auteur, trois aspects pour­raient carac­té­ri­ser l’État : l’efficacité de sa bureau­cra­tie, l’effectivité de son sys­tème légal, la cré­di­bi­lité enten­due comme réa­li­sa­tion du bien commun de la Nation. L’État peut être effi­cace, et il l’est par­fois, lors des périodes de dic­ta­ture. Mais en règle géné­rale, ces trois carac­té­ris­tiques sont assez mal rem­plies. L’application du droit est de l’ordre du vir­tuel et du dis­cré­tion­naire et, en ce sens, le sys­tème légal est peu appli­qué, détourné, favo­rise d’autres formes d’illégalités. Le tra­vail infor­mel est par exemple contraire au droit. Il existe mas­si­ve­ment. Cette pré­sence mas­sive, niée par le droit, accep­tée dans les faits, mani­feste la pos­si­bi­lité de déci­sions dis­cré­tion­naires sur cer­taines caté­go­ries de tra­vailleurs infor­mels comme les ambu­lants. Le droit s’applique selon le bon vou­loir, il est dès lors la porte ouverte à une cor­rup­tion de proxi­mité. Payer ou être vic­time du droit, telle est l’épée de Damoclés sus­pen­due au dessus des têtes de nombre d’individus pour qui le droit n’a pas l’universalité qu’il devrait pos­sé­der.

Dans le même sens, D. Caputo (2005)[34] sou­ligne que l’indice de démo­cra­tie, éta­lonné de zéro à un, s’est for­te­ment amé­lioré en Amérique latine ces vingt-cinq der­nières années. Reprenant les cal­culs effec­tués par le PNUD, Caputo rap­pelle qu’à l’époque des dic­ta­tures il était proche de zéro (0,28) et s’est for­te­ment élevé ensuite pour atteindre 0,93. Durant la même époque, le revenu moyen par tête a aug­menté de 300 dol­lars seule­ment… la pau­vreté et l’indigence res­tent donc à des niveaux extrê­me­ment élevés ainsi que les inéga­li­tés. La citoyen­neté sociale est ainsi loin d’avoir pro­gressé au rythme de la citoyen­neté poli­tique. Alors, que l’indicateur de Morley, construit pour mesu­rer l’évolution des réformes visant à libé­ra­li­ser les mar­chés (libé­ra­li­sa­tion com­mer­ciale, finan­cière natio­nale et inter­na­tio­nale, réforme fis­cale et déré­gle­men­ta­tion de l’État), indique une pro­gres­sion élevée (0,52 en 1977 et 0,82 en 2000), l’indicateur visant à mesu­rer à la fois le droit à la vie, l’intégrité phy­sique et les menaces d’être pour­suivi pour des rai­sons poli­tiques, construit à partir de don­nées pro­ve­nant d’Amnesty inter­na­tio­nal et du dépar­te­ment d’État des États-Unis, passe de 3 à 2,6 sur une échelle de 1 à 5 où 5 cor­res­pond à l’état de ter­reur (il est en Europe de 1,1). L’amélioration est sen­sible pour l’indicateur mesu­rant la libé­ra­li­sa­tion, faible pour le « vécu » des indi­vi­dus.

La poli­tique du gou­ver­ne­ment de Lula res­semble à un ice­berg. La partie visible, émer­gée – celle cor­res­pon­dant à l’amélioration des bas reve­nus – est bien moins impor­tante que la partie immer­gée, la finance. Secteur finan­cier et grandes entre­prises tirent un profit consi­dé­rable de cette poli­tique et der­rière eux, les action­naires. La dimi­nu­tion des inéga­li­tés cache ce que les éco­no­mistes nomment une défor­ma­tion de la courbe de Lorentz. Les couches les plus riches (1 %, voire 0,1 % de la popu­la­tion)[35] voient leur part aug­men­ter dans le revenu natio­nal, les couches les plus pauvres (30 % de la popu­la­tion) connaissent une amé­lio­ra­tion de leur situa­tion. La poli­tique de redis­tri­bu­tion des reve­nus en leur faveur consti­tue la partie la plus visible de l’iceberg. Elle repré­sente moins de 10 % des sommes ver­sées au titre du ser­vice de la dette interne entre 2003 et 2007, pro­ba­ble­ment davan­tage aujourd’hui en raison de la baisse rela­tive des taux d’intérêt et de la hausse du nombre de béné­fi­ciaires des bourses familles, prin­ci­pal canal de cette redis­tri­bu­tion. Faible, com­pa­rée à ce que coûte la finan­cia­ri­sa­tion, elle a une « ren­ta­bi­lité » en terme de légi­ti­ma­tion consi­dé­rable. Et c’est là qu’intervient la per­son­na­lité des diri­geants : alors qu’en pour­cen­tage du PIB les sommes affec­tées à la lutte contre la pau­vreté sont à peu près équi­va­lentes dans chacun de ces pays, seul le gou­ver­ne­ment de Lula en tire un béné­fice poli­tique.

En période de crise, cette coa­li­tion d’intérêts est mise à rude épreuve : les taux d’intérêt baissent tout en res­tant élevés, ce qui entame l’enrichissement par la finan­cia­ri­sa­tion, les taux de change se réap­pré­cient, ce qui va à l’encontre des inté­rêts des expor­ta­teurs de matières pre­mières au moment où les cours, même en hausse de nou­veau, n’atteignent pas les hauts niveaux qu’ils avaient pu connaître. La relance par le marché inté­rieur a des effets fai­ble­ment posi­tifs mais néan­moins réels. Le manque de pers­pec­tive à moyen et long terme entraîne un défi­cit de ratio­na­lité, mais le défi­cit de légi­ti­ma­tion que devrait entraî­ner la crise avec son cor­tège de dif­fi­cul­tés concen­trées sur les plus vul­né­rables n’est pas pré­sent, bien au contraire. Déficit de ratio­na­lité et légi­ti­ma­tion main­te­nue semble être l’équation du gou­ver­ne­ment bré­si­lien. Ce n’est le cas ni de l’Argentine, ni du Mexique.

L’Argentine a connu des années durant une crois­sance de type asia­tique. Sa poli­tique de taux de change et de taux d’intérêt est hété­ro­doxe com­pa­rée à celle suivie par le Brésil et le Mexique, dans une moindre mesure. Pourtant, le gou­ver­ne­ment argen­tin souffre d’un double défi­cit, de ratio­na­lité et de légi­ti­ma­tion.

Pour com­prendre ce double défi­cit, il faut reve­nir sur un conflit qui est apparu net­te­ment lors de la ten­ta­tive de mise en place d’un sys­tème pro­gres­sif d’imposition de la valeur des expor­ta­tions de matières pre­mières agri­coles selon l’évolution de leurs cours.

La hausse impor­tante mais dif­fé­ren­ciée des cours des matières pre­mières d’origine agri­cole est en effet à l’origine de l’accroissement des rentes dont béné­fi­cient sur­tout les grandes exploi­ta­tions en Argentine et d’une concen­tra­tion de la pro­duc­tion sur quelques pro­duits dont la ren­ta­bi­lité est plus élevée. Ainsi, la pro­duc­tion de soja occu­pait 37 000 hec­tares en 1971, puis 8,3 mil­lions d’hectares en 2000 et 16 mil­lions d’hectares en 2007, soit 60 % des terres culti­vées contre 34 % au Brésil. Ce bou­le­ver­se­ment du « pay­sage » agri­cole a permis un essor très rapide de la pro­duc­tion et des expor­ta­tions de soja. Les taxes opé­rées sur les expor­ta­tions de ces pro­duits, déci­dées en 2002, sont impor­tantes et s’ajoutent à celles sur les béné­fices des exploi­ta­tions agri­coles. Cette expan­sion « fou­droyante » de la culture du soja s’est faite en Argentine au détri­ment des pro­duits ali­men­taires. Il y a eu des sub­sti­tu­tions de cultures et non un éloi­gne­ment de la fron­tière agri­cole par aug­men­ta­tion des terres arables. Sur de nom­breux pro­duits comme le blé, la raré­fac­tion consé­cu­tive des terres arables a réduit de manière rela­tive leur offre face à une demande en expan­sion.

La hausse des prix des matières pre­mières d’origine agri­cole, des­ti­nées soit à la consom­ma­tion humaine, soit à la consom­ma­tion ani­male, pro­duit plu­sieurs effets : 1/ le prix de la terre qua­druple en une décen­nie en Argentine ; 2/ la concen­tra­tion des terres, déjà élevée, s’accroît ; 3/ à la recherche d’une plus grande ren­ta­bi­lité, le petit pro­prié­taire peut aban­don­ner l’exploitation de sa terre, la vendre ou bien la louer ; 4/ les exploi­ta­tions agri­coles dont les tech­niques de pro­duc­tion ne sont pas très éla­bo­rées espèrent « béné­fi­cier » de cette hausse des prix en réper­cu­tant sur les prix des pro­duits des­ti­nés au marché inté­rieur leurs coûts uni­taires plus élevés comme c’est par exemple le cas pour la viande en Argentine ; 5/ enfin dans ce contexte haus­sier l’ensemble des exploi­tants agri­coles tendent à adop­ter le même com­por­te­ment.

L’ampleur des rentes obte­nues par les expor­ta­teurs grâce à la hausse du cours de ces matières pre­mières conduit le gou­ver­ne­ment en mars 2008 à modi­fier les « règles » du jeu de manière quelque peu auto­ri­taire. Les taxes seront désor­mais indexées de manière pro­gres­sive aux cours du soja et du tour­ne­sol : plus ceux-ci sont élevés, plus impor­tante est la « réten­tion » opérée par le gou­ver­ne­ment. Le prin­cipe des « réten­tions mobiles » vise pré­ci­sé­ment à neu­tra­li­ser l’effet de conta­gion pos­sible des prix inter­na­tio­naux sur les prix internes en four­nis­sant davan­tage de res­sources à l’État à mesure que les prix externes s’élèvent. Ces res­sources sup­plé­men­taires devraient servir à frei­ner la hausse des prix internes, tout au moins leur accé­lé­ra­tion, grâce aux sub­ven­tions octroyées en agis­sant en amont (aide aux petits pro­duc­teurs, sub­ven­tions à l’industrie et aux trans­ports pour allé­ger le coût de la fac­ture pétro­lière) et en aval (sub­ven­tions pour les pro­duits ali­men­taires). Cette mesure unique – puisque déci­dée selon le niveau atteint par les prix sur les mar­chés inter­na­tio­naux et appli­quée indif­fé­rem­ment aux petites exploi­ta­tions et aux grandes exploi­ta­tions – n’a pas les mêmes effets en terme d’ampleur de gain selon la taille des exploi­ta­tions. Elle ampute les gains poten­tiels dif­fé­rem­ment selon la taille de l’exploitation, le ren­de­ment à l’hectare, les coûts des inputs uti­li­sés, l’éloignement du port, elle ne les dimi­nue pas de manière abso­lue. Cette mesure ajou­tée au passif des rela­tions entre les gou­ver­ne­ments argen­tins suc­ces­sifs et les orga­ni­sa­tions des exploi­tants agri­coles[36] explique en grande partie l’alliance entre les exploi­tants, indé­pen­dam­ment de la taille de leur exploi­ta­tion, de l’hétérogénéité de leurs situa­tions res­pec­tives, qu’ils pro­duisent ou non du soja, face au gou­ver­ne­ment, contre une mesure qui ne concer­nait que les exploi­ta­tions pro­dui­sant du soja et du tour­ne­sol. Cette poli­tique vis-à-vis des expor­ta­teurs est dif­fé­rente de celle suivie par le gou­ver­ne­ment bré­si­lien : dans le cas argen­tin, les fonds ainsi obte­nus devraient per­mettre sur­tout d’atténuer l’impact de la hausse du cours du pétrole sur le coût de l’énergie pour les trans­ports, l’industrie, sub­ven­tion­ner les pro­duits ali­men­taires, aider des exploi­ta­tions agri­coles en dif­fi­culté, et ralen­tir ainsi la hausse des prix. Dans le cas bré­si­lien, il n’y pas de réten­tion mobile mais l’effet modé­ra­teur sur la hausse des prix des pro­duits ali­men­taires est obtenu par l’appréciation du taux de change et par des sub­ven­tions aux petites entre­prises agri­coles et une poli­tique de taux d’intérêt réduit. Avec la poli­tique de réten­tion mobile, les conflits d’intérêt enflent d’autant plus for­te­ment que ces mesures sont prises de manière auto­ri­taire et qu’ensuite sont dis­cu­tées[37] dif­fé­rentes mesures en vue d’aider les agri­cul­teurs en dif­fi­culté. Le conflit ouvert avec le gou­ver­ne­ment ren­contre un écho auprès des tra­vailleurs, alors que leurs inté­rêts sont à l’exact opposé pour plu­sieurs rai­sons, cer­taines d’ordre struc­tu­rel, d’autres conjonc­tu­rel. La crois­sance très forte n’a pas affecté le profil de la dis­tri­bu­tion des reve­nus. Les inéga­li­tés des reve­nus s’étaient accen­tuées durant les années 1980 avec l’hyperinflation, avaient aug­menté consi­dé­ra­ble­ment avec la poli­tique libé­rale menée par le gou­ver­ne­ment Menem dans les années 1990, s’étaient à nou­veau accen­tuées avec la forte crise à la fin des années 1990. Ces inéga­li­tés n’ont pas été réduites, ou bien à la marge, avec la reprise de la crois­sance. La pau­vreté a certes dimi­nué, mais l’ampleur de sa baisse est rela­ti­ve­ment modeste eu égard à l’importance de la crois­sance. Les don­nées four­nies par l’institut de sta­tis­tiques étaient trom­peuses et ne reflé­taient pas la hausse réelle des prix… De ce fait, les salaires réels ont moins pro­gressé que ne le lais­saient penser les chiffres offi­ciels, la pau­vreté a moins régressé. Le scan­dale pro­vo­qué par cette révé­la­tion a nourri un scep­ti­cisme sur les effets posi­tifs pour les tra­vailleurs de la crois­sance et une insa­tis­fac­tion réelle. Enfin, les rai­sons invo­quées pour jus­ti­fier la réten­tion mobile étaient peu cré­dibles : alors qu’était annon­cée comme raison prin­ci­pale la pos­si­bi­lité de sub­ven­tion­ner les pro­duits ali­men­taires, la hausse de leur prix était consi­dé­rable et la part affec­tée à ces sub­ven­tions, faible[38]. Entre l’intention affi­chée et sa réa­li­sa­tion, il y a un gouffre, source de nom­breux mécon­ten­te­ments. La hausse des prix des pro­duits ali­men­taires affecte direc­te­ment le pou­voir d’achat des plus dému­nis et ali­mente un conflit dis­tri­bu­tif plus clas­sique entre sala­riés et entre­pre­neurs et une défiance vis-à-vis du gou­ver­ne­ment. Avec la crise, ces conflits aug­mentent d’intensité, la perte de légi­ti­mité du gou­ver­ne­ment est sen­sible et s’est expri­mée dans les urnes. Les capi­taux conti­nuent à sortir mas­si­ve­ment du pays, pré­ci­pi­tant la néces­sité de trou­ver une autre forme de gou­ver­nance et d’imaginer d’autres poli­tiques éco­no­miques contra­cy­cliques.

Alors qu’on aurait pu penser que la forte crois­sance, la dimi­nu­tion du chô­mage, l’amélioration du niveau de vie dans son ensemble, s’ajoutant aux mesures prises en faveur de la « mémoire » et du refus de l’indulto (le pardon aux dic­ta­teurs de leurs crimes), allaient ali­men­ter une forte légi­ti­mité du gou­ver­ne­ment, c’est le contraire qui se pro­duit dès les années 2007-2008. L’argent de la rente ne permet pas d’acheter les consciences comme d’aucuns le pen­saient, ni de favo­ri­ser le lan­ce­ment de grands pro­grammes indus­triels, mais ali­mente les conflits dis­tri­bu­tifs, les poli­tiques clien­té­listes dis­cré­tion­naires qui, à terme, ne satis­font que des mino­ri­tés.

Conclusion

Un taux élevé de crois­sance est-il bon en soi ? A priori, la réponse est posi­tive. Pourtant, lorsqu’on appro­fon­dit cette ques­tion, on observe que ce qui est impor­tant à moyen et long terme est la capa­cité à trans­for­mer la struc­ture de ce qu’on pro­duit car c’est d’elle que dépend la qua­lité de l’insertion dans l’économie mon­diale. Si cette nou­velle inser­tion se fait à partir d’une spé­cia­li­sa­tion sur des pro­duits de moyenne et haute tech­no­lo­gie dont les élas­ti­ci­tés prix et, sur­tout, revenu par rap­port à la demande sont éle­vées, alors cette inser­tion peut être consi­dé­rée comme posi­tive car d’elle décou­le­ront de plus grandes pos­si­bi­li­tés de valo­ri­sa­tion et une moindre vul­né­ra­bi­lité de la crois­sance. Ce n’est pas le cas des prin­ci­paux pays d’Amérique latine. À l’inverse, un tissu indus­triel centré sur des pro­duits peu dyna­miques, comme le tex­tile, conduit à une inser­tion régres­sive à terme. Une spé­cia­li­sa­tion sur des pro­duits pri­maires accroît éga­le­ment la vul­né­ra­bi­lité lorsque les cours baissent.

La crise est-elle mau­vaise en soi ? Elle a un coût social. Les couches les plus modestes, les moins pro­té­gées paient géné­ra­le­ment un prix élevé, à moins qu’une poli­tique sociale contra­cy­clique à la hau­teur de la crise soit déci­dée, ce qui est rare­ment le cas. Elle peut per­mettre de ren­for­cer le tissu indus­triel et pré­pa­rer une meilleure inser­tion dans l’économie mon­diale à l’avenir. Nous avons vu que cela dépen­dait des alliances de classes, des coa­li­tions et des conflits d’intérêt. Or, ceux-ci ne paraissent pas avoir changé fon­da­men­ta­le­ment.

Est-ce l’abandon des poli­tiques libé­rales ? L’éventail des mesures prises pour lutter contre les effets de la crise s’apparente davan­tage à un ensemble de mesures prag­ma­tiques, prises au coup par coup, qu’à une poli­tique pensée. En ce sens, on ne peut pas affir­mer qu’il y ait un aban­don durable des poli­tiques éco­no­miques d’inspiration plus ou moins libé­rale selon les pays, mais plutôt une mise entre paren­thèses de celles-ci. Que demain, à l’occasion d’une alté­ra­tion des inté­rêts poli­tiques exis­tants, une toute autre poli­tique éco­no­mique puisse être déci­dée, est pos­sible. Les forces en jeu s’expriment en poin­tillé pour l’instant et plu­sieurs che­mins sont ouverts.

La crise peut-elle s’approfondir ? Les poli­tiques éco­no­miques contra­cy­cliques peuvent plus ou moins faire obs­tacle aux effets de conta­gion de la crise inter­na­tio­nale, elles ne peuvent les jugu­ler. Tout dépend donc de l’ampleur de la crise dans les pays indus­tria­li­sés et sur­tout des formes qu’elle pren­dra : un V, c’est-à-dire une chute du niveau d’activité suivie d’une remon­tée au bout d’un an, un W, c’est-à-dire après la remon­tée, une nou­velle chute suivie d’une nou­velle reprise, un L, c’est-à-dire une chute avec une stag­na­tion à un niveau déprimé ? Il semble que le second cas de figure soit le plus pro­bable. Les forces que le dérou­le­ment de la crise met en œuvre sont sou­ter­raines et, à l’égal de ce qui s’est passé dans les années 1930, ces forces réservent des sur­prises tant au niveau poli­tique qu’économique.

Cet article a été écrit en juin 2009. On trou­vera de nom­breux textes consa­crés à la crise et à l’Amérique latine sur le site per­son­nel de Pierre Salama, à l’adresse : http://​perso​.wana​doo​.fr/​p​i​e​r​r​e​.​s​a​lama/

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Pierre Salama*


* Professeur des uni­ver­si­tés, Cnrs-Cepn, UMR 7115.

[1] Croissance qui s’est faite sur les ruines pro­vo­quées par le plan de conver­ti­bi­lité, tant loué à l’époque par les éco­no­mistes ortho­doxes et par les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, et grâce à la défi­ni­tion d’une poli­tique éco­no­mique ori­gi­nale par beau­coup d’aspects (main­tien d’un taux de change dépré­cié, refus de passer par les fourches cau­dines du FMI sur la ques­tion du paie­ment du ser­vice de la dette externe, taxa­tion des expor­ta­tions de matières pre­mières). Peu auda­cieuse par d’autres (main­tien d’une dis­tri­bu­tion des reve­nus pro­fon­dé­ment inégale, léguée par la période libé­rale, timi­dité d’une poli­tique indus­trielle, limi­tée de plus par l’absence d’une véri­table banque natio­nale de déve­lop­pe­ment), cette poli­tique éco­no­mique, malgré cer­tains aspects posi­tifs sou­li­gnés pré­cé­dem­ment, n’a pas pré­paré suf­fi­sam­ment l’Argentine à affron­ter cette crise. Malgré la reprise vive de l’économie et l’essor de ses expor­ta­tions y com­pris indus­trielles, elle est restée pro­fon­dé­ment ren­tière.

[2] Selon la base de don­nées du FMI, le pour­cen­tage des expor­ta­tions et impor­ta­tions glo­bales par rap­port au PIB mon­dial qui était de 27 % en 1986 est passé à 36 % en 1996, puis à 50 % en 2006. Cette forte pro­gres­sion des expor­ta­tions n’est cepen­dant pas régu­lière : en 2000 la crois­sance des expor­ta­tions mon­diales était de plus de 10 % et en 2001, légè­re­ment néga­tive, en 2007 de 6 %, en 2008 de 2 % et en 2009, selon les pré­vi­sions de l’OMC, de -9 %.

[3] Au Mexique, une partie impor­tante des expor­ta­tions de pro­duits sophis­ti­qués est davan­tage le résul­tat d’une illu­sion sta­tis­tique que d’une réa­lité éco­no­mique dans la mesure où elle résulte d’industries d’assemblage à faible valeur ajou­tée, uti­li­sant une main-d’œuvre peu coû­teuse.

[4] Autour de 0,6 % du PIB alors que la Corée du Sud est lar­ge­ment au-dessus de 3 % et que la Chine aug­mente rapi­de­ment ce pour­cen­tage qu’elle déve­loppe par le biais de ses inves­tis­se­ments étran­gers directs, via ses achats d’entreprises, l’acquisition de tech­no­lo­gies.

[5] En 2004, le pour­cen­tage des pro­duits de hautes tech­no­lo­gie expor­tés par rap­port à l’ensemble des expor­ta­tions de pro­duits indus­triels est de 12,85 % en 2005 contre 30,60 % en Chine, selon Lattimore et Kowalski (2009, p. 235).

[6] On consul­tera avec profit sur cette ques­tion Fourquin et Herzog (2008).

[7] Nous avons déve­loppé ce point dans Salama (2006).

[8] Les avan­tages com­pa­ra­tifs révé­lés sont appa­rem­ment bons au Mexique mais en fait, c’est parce que la moitié de ses expor­ta­tions indus­trielles pro­viennent d’industries d’assemblage à très faible valeur ajou­tée. C’est pour éviter ce genre d’illusion sta­tis­tique que de nou­veaux indi­ca­teurs sont construits. Voir par exemple S. Lall, J. Weiss et J. Zhang (2005) et Li Cui (2007). Pour une ana­lyse en pro­fon­deur des niveaux de pro­duc­ti­vité et de leurs évo­lu­tions res­pec­tives dans l’industrie d’assemblage et dans l’industrie hors « maquilla », voir Palma (2005).

[9] Selon Lattimore et Kowalski (2009), le sec­teur des biens d’équipement et des machines aurait dimi­nué son désa­van­tage entre 2001 et 2006, celui-ci pas­sant de 0,6 à 0,7, le désa­van­tage serait devenu un léger avan­tage pour l’industrie des véhi­cules à moteurs et des remorques, les chiffres pas­sant de 0,94 à 1,12. Pour l’ensemble des branches, voir le tableau page 234.

[10] Pour l’ensemble de ces don­nées, voir IEDI (2009a).

[11] Si on se limite aux cours du soja, on observe que la cota­tion à Chicago du tour­teau en dollar la tonne était à son pic le 11 juillet 2008 éva­luée à 453 dol­lars, à son creux le 14 octobre à 252, le 22 Mars à 268 et le 28 mai à 388 dol­lars la tonne. Quant aux graines de soja, tou­jours à Chicago, le pic était, au 3 juillet 2008, à 1656 cents le bois­seau, le creux à 786 le 5 décembre, le 2 mars à 848 et le 27 mai, il s’établissait à 1182 cents le bois­seau.

[12] BCRA (2009), Ve sec­tion : sector externo. Le rebond du cours des matières pre­mières observé à la fin du pre­mier tri­mestre 2009 devrait avoir un effet posi­tif sur la valeur des biens expor­tés (voir note pré­cé­dente).

[13] Voir C. E. Mayer Serra (2009).

[14] On pour­rait ajou­ter que si le Mexique est peu dépen­dant de ses expor­ta­tions de pétrole en ce qui concerne ses comptes externes, il l’est par contre beau­coup plus pour ses recettes fis­cales. Une chute du cours du pétrole dimi­nue ses marges de manœuvre quant à la pos­si­bi­lité de mener une poli­tique contra cyclique au niveau de ses dépenses publiques. En ce sens, son éco­no­mie reste pétro­li­sée.

[15] Pour une pré­sen­ta­tion du débat entre les éco­no­mistes par­ti­sans du big bang et ceux qui penchent pour des mesures gra­dua­listes, voir Salama et Valier (1994, chap. 6).

[16] On lira avec profit, sur le Mexique, Ibarra (2008).

[17] Nous avons déve­loppé cette ques­tion dans Salama (2006) ainsi que Bresser–Pereira (2009).

[18] Nous les avons déve­lop­pées dans notre livre (Salama, 2006), voir éga­le­ment deux ouvrages parus récem­ment en fran­çais trai­tant de ce pro­blème (Rodrik, 2008 ; Bresser-Pereira, 2009). Nous ne revien­drons pas non plus sur les moda­li­tés dif­fé­rentes d’application de ce Washington consen­sus, la plus libé­rale – et la plus applau­die par le FMI… – ayant été celle de l’Argentine avec l’établissement d’un « cur­rency board » (aban­don de la sou­ve­rai­neté moné­taire, le dollar et le peso étant équi­va­lents, créa­tion moné­taire selon les entrées nettes de dol­lars).

[19] Pour un appro­fon­dis­se­ment voir Salama (2009). Pour une ana­lyse appro­fon­die, voir Ribeiro et Markwald (2008), éga­le­ment de Paula, de Castro Pires et Meyer (2008), Gonçalves (2008a, 2008b), Moreira, Rocha et Siqueira (2008) pour une ana­lyse com­pa­ra­tive de quelques éco­no­mies latino-amé­ri­caines avec d’autres éco­no­mies émer­gentes asia­tiques et euro­péennes.

[20] À une excep­tion près cepen­dant, comme le révèle la baisse franche des expor­ta­tions de pro­duits indus­triels de l’Allemagne. Les expor­ta­tions de biens d’équipement sophis­ti­qués dépendent de l’évolution des taux d’investissement. Plus ceux-ci sont affec­tés par la crise, plus réduites sont les impor­ta­tions de ces biens et plus faibles les expor­ta­tions des pays qui les pro­duisent. Comme le taux d’investissement par rap­port à la crois­sance du PIB, la chute des expor­ta­tions de biens d’équipement est plus pro­non­cée.

[21] L’essor des bourses émer­gentes est ana­lysé par J. A. Kregel (2009). Le cours des actions de 2001 à 2007 aug­mente au Brésil de 369 %, les don­nées sont à peu près sem­blables dans les autres pays y com­pris en Argentine, pays « sus­pect » de poli­tique hété­ro­doxe.

[22] Au point de mas­quer les fai­blesses : taux de change appré­cié et ses consé­quences sur la crois­sance, sur la struc­ture des expor­ta­tions ; impor­tance des inéga­li­tés de reve­nus et l’insuffisante dimen­sion consé­cu­tive du marché inté­rieur sur cer­tains seg­ments de la demande (variable selon les pays). Nous avons ana­lysé en détail ces indi­ca­teurs de vul­né­ra­bi­lité et de fra­gi­lité dans Salama (2009).

[23] L’IEDI a fait une étude sur les contrac­tions de la pro­duc­tion indus­trielle selon le degré d’intensité tech­no­lo­gique : les sec­teurs de haute tech­no­lo­gie ont connu une baisse de seule­ment 4,7 % entre le pre­mier tri­mestre 2009 et le pre­mier tri­mestre 2008, les sec­teurs de moyenne et haute tech­no­lo­gie et de moyenne et basse tech­no­lo­gie ont connu des baisses de 25,4,1 % et 15,9 % res­pec­ti­ve­ment. Voir IEDI (2009b).

[24] C’est le cas au Brésil où l’emploi dans les admi­nis­tra­tions publiques, la défense, la sécu­rité sociale, les ser­vices sociaux, la santé et l’éducation ont aug­menté de 4,4 % de mai 2008 à mai 2009, alors que dans l’industrie extrac­tive, de trans­for­ma­tion, l’électricité, le gaz et l’eau, il bais­sait de 6 % entre les mêmes dates. Source IBGE/PME.

[25] C’est une ironie de l’histoire que d’observer que ce qui a pré­ci­pité la crise dans des pays indus­tria­li­sés comme les États-Unis, la Grande Bretagne et l’Espagne devient un moyen de tenter de dépas­ser celle-ci en Amérique latine.

[26] Sur ce der­nier point, voir Hufbauer et Stephenson (2009).

[27] Ainsi que l’écrit Habermas : « Le pro­blème de la légi­ti­ma­tion de l’État ne consiste pas aujourd’hui à se deman­der dans quelle mesure il est pos­sible de mas­quer (…) les rela­tions fonc­tion­nelles qu’entretiennent l’État et l’économie capi­ta­liste. Le pro­blème consiste plutôt à pré­sen­ter les per­for­mances de l’économie capi­ta­liste comme étant, dans la pers­pec­tive d’une com­pa­rai­son des sys­tèmes, la meilleure manière pos­sible de satis­faire des inté­rêts uni­ver­sa­li­sables » (1985, p. 275).

[28] Leurs poids exact est dif­fi­cile à éva­luer : cer­taines mesures sont à carac­tère plu­ri­an­nuels et on ne peut donc les impu­ter à une seule année. D’autres concernent des faci­li­tés de crédit. S’il s’agit de réduc­tion de taux d’intérêt ou d’exonération par­tielle d’impôts, elles peuvent être éva­luées en pour­cen­tage du PIB, mais s’il s’agit de faci­li­tés accor­dées grâce soit à des garan­ties, soit à un abais­se­ment des réserves obli­ga­toires des banques, elles sont impos­sibles à éva­luer. À l’inverse, s’il s’agit de faci­li­tés de cré­dits pro­ve­nant d’une enve­loppe de cré­dits des banques publiques (comme le BNDES au Brésil) et comme c’est sur­tout le cas au Brésil, on peut les impu­ter plus faci­le­ment. Au-delà de ces dif­fi­cul­tés de mesure, l’Institute of Labor Studies évalue le plan de sou­tien à l’activité à 3,5 % du PIB au Brésil, un peu moins au Mexique et en Argentine. Les éva­lua­tions rap­por­tées par Loser sont plus faibles : 1 % du Pib de 2008 pour le Brésil, soit moins que le Chili (2,2 %) mais à un niveau com­pa­rable à celui de l’Argentine (1,2 %) et du Mexique (1 %). Voir Loser (2009), la Cepal (2009), le Boletim Brasil (2009) et Coutinho (13 Mai 2009).

[29] Le défi­cit bud­gé­taire était selon l’OCDE de -2,2 % du PIB en 2007, puis de -1,5 % en 2008 et en 2009, il devrait légè­re­ment aug­men­ter et se situer à -2,4 %, c’est dire com­bien il est faible si on le com­pare à celui des pays indus­tria­li­sés en 2009.

[30] Au cours du pre­mier tri­mestre 2009, le PIB n’a baissé que de 0,8 % grâce à une crois­sance des ser­vices (60 % du PIB) de 0,8 %. La res­pon­sa­bi­lité de cette chute vient de la contrac­tion des expor­ta­tions de pro­duits manu­fac­tu­rés, la pro­duc­tion des­ti­née au marché inté­rieur a crû modes­te­ment. Voir Carta IEDI (2009c).

[31] Selon The Economist du 16 Mai 2009, les cours, expri­més en dol­lars, se sont élevés de 25,5 % en Argentine, de 7,4 % au Mexique et de 43,9 % au Brésil depuis le 31 décembre 2008. Après avoir subi une très forte dépré­cia­tion, les mon­naies se réap­pré­cient par­fois for­te­ment comme au Brésil : après avoir frôlé 2,5 reals pour un dollar au plus fort de la crise, le réal s’échange au 13 mai à 2,1 contre un dollar (il était un an aupa­ra­vant à 1,66).

[32] Le retour de capi­taux et l’embellie des mar­chés finan­ciers suite à leur effon­dre­ment se tra­duit de nou­veau par une appré­cia­tion méca­nique du taux de change.

[33] Pour plus de détail sur cette coa­li­tion d’intérêt, voir Erber (2008).

[34] « Una agenda para la sus­ten­ta­bi­li­dad de la demo­cra­cia » dans Foreign Affairs en espa­gnol, octobre-décembre 2005.

[35] Voir Cap Gemini et Merrill Lynch (2009). Selon ce rap­port, le nombre d’individus pos­sé­dant plus de 1 mil­lion de dol­lars en actifs finan­ciers est en 2007 de 143 000. C’est une infime mino­rité com­pa­rée à la popu­la­tion bré­si­lienne. Ce nombre s’est accru de 19,1 % entre 2006 et 2007 après avoir aug­menté de 10,1 % entre 2005 et 2006. Il s’agit d’un des taux de crois­sance les plus élevés au monde, le troi­sième pour être plus précis après ceux de l’Inde et de la Chine.

[36] D’autres mesures ont été prises comme celles visant à limi­ter les expor­ta­tions de viande bovine (en mars 2006) et à mieux appro­vi­sion­ner le marché interne, les éle­veurs et leurs inter­mé­diaires ayant ten­dance à pré­fé­rer les mar­chés exté­rieurs en raison de la hausse des cours.

[37] Dans ce cas précis, le gou­ver­ne­ment a dû aban­don­ner le projet de réten­tion mobile devant le refus du Sénat d’entériner cette mesure.

[38] Les don­nées récentes éva­luent l’ensemble des sub­ven­tions en Argentine à 3 %, 3,5 % du PIB, soit à peu près 30 à 35 mil­liards de pesos pour l’année 2008. La part la plus impor­tante de ces sub­ven­tions, soit 19 mil­liards, est consa­crée à l’énergie en allé­geant la fac­ture pétro­lière tant des entre­prises publiques que pri­vées et des ménages, 7 à 10 mil­liards de pesos devraient être des­ti­nées aux trans­ports (avion, train, métro). Les sub­ven­tions appli­quées aux pro­duits ali­men­taires de base devraient s’élever à 4 mil­liards de pesos et les « com­pen­sa­tions » allouées aux exploi­tants agri­coles et finan­cées par une caisse spé­ciale seraient éva­luées à 2,5 mil­liards de pesos. On observe donc que l’essentiel des sub­ven­tions va à l’énergie et aux trans­ports et que très peu, en fait, sont des­ti­nées aux pro­duits ali­men­taires et aux com­pen­sa­tions.

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