La santé malade du capitalisme

La solidarité internationale en lambeaux ?

Bilan de luttes

Par Mis en ligne le 25 mai 2020

Après huit ans de gou­ver­ne­ment conser­va­teur, la soli­da­rité inter­na­tio­nale n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était. Coupures, réorien­ta­tion des prio­ri­tés, fusion et dis­so­lu­tion d’organismes publics et para­pu­blics : la liste des attaques contre ceux qui cherchent à lever les fron­tières de la soli­da­rité est longue. Mais bien des gens dans le milieu refusent de bais­ser les bras et la lutte conti­nue, prin­ci­pa­le­ment au Québec. Est-ce une coïn­ci­dence ?

Probablement pas si l’on sait que le Québec est le foyer de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale au Canada et que plu­sieurs des plus impor­tantes orga­ni­sa­tions pan­ca­na­diennes ont encore leurs quar­tiers géné­raux à Montréal. L’Association qué­bé­coise des orga­nismes de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale (AQOCI) regroupe 65 orga­ni­sa­tions de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale (OCI) et plu­sieurs d’entre elles sont actives depuis des décen­nies. Le Conseil cana­dien pour la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale (CCCI) regroupe quant à lui une cen­taine d’organisations alors qu’ensemble, les réseaux pro­vin­ciaux de l’Alberta, de l’Ontario, de la Saskatchewan, du Manitoba, de la Colombie-Britannique et de la région Atlantique comptent envi­ron 250 orga­ni­sa­tions membres.

Le gou­ver­ne­ment contre la société civile

En juin 2008, tout juste quelques mois avant qu’une enquête de la télé­vi­sion de Radio-Canada ne révèle qu’une branche de l’Agence cana­dienne de déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal (ACDI), le Programme de coopé­ra­tion indus­trielle (PCI), avait versé 1,2 mil­liard de dol­lars en sub­ven­tions outre­mer à des entre­prises pri­vées, le gou­ver­ne­ment du Canada adop­tait la Loi sur la res­pon­sa­bi­lité en matière d’aide qui, depuis, régit les res­sources allouées au déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal. La ministre Beverly Oda rati­fiait ainsi une loi qui confirme l’obligation d’allouer les bud­gets de l’aide publique au déve­lop­pe­ment (APD) à la stricte « lutte à la pau­vreté ». Cela per­met­trait par la suite au gou­ver­ne­ment de faire pré­va­loir sa vision de la crois­sance éco­no­mique devant tout autre indice de déve­lop­pe­ment. Si bien, par exemple, que les pro­grammes visant le sou­tien des défen­seurs des droits humains ou encore la pro­tec­tion de l’environnement sont ainsi relé­gués aux oubliettes. De façon plutôt cari­ca­tu­rale tou­te­fois, les conser­va­teurs s’imposaient une légis­la­tion obli­geant théo­ri­que­ment le Ministère et l’ACDI à consul­ter les orga­ni­sa­tions de la société civile cana­dienne et les orga­ni­sa­tions béné­fi­ciaires du Sud pour la mise en œuvre des pro­grammes ! Les années sub­sé­quentes démon­tre­ront que le gou­ver­ne­ment pou­vait aisé­ment passer outre à cette règle.

L’ère Oda n’en fut pas une de par­te­na­riat avec la société civile, son suc­ces­seur, Julian Fantino, allant jusqu’à expli­ci­te­ment confir­mer que « l’ACDI ne finan­cera pas les ONG à per­pé­tuité »[1]. En novembre 2009, Kairos, un orga­nisme qui coor­donne les ini­tia­tives de déve­lop­pe­ment de onze églises et orga­ni­sa­tions reli­gieuses cana­diennes de dif­fé­rentes confes­sions, apprend ainsi que le finan­ce­ment qu’il rece­vait de l’ACDI est sup­primé. Cette déci­sion, que la ministre pré­sente ini­tia­le­ment comme celle de l’Agence, sera par la suite défen­due par d’autres ministres – dont Jason Kenney – comme une mesure de repré­sailles contre les posi­tions poli­tiques de Kairos, jugées trop favo­rables aux droits des Palestiniennes et des Palestiniens[2]. Les mois qui suivent voient d’autres orga­ni­sa­tions, dont Alternatives et le Conseil cana­dien de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, subir le même sort pour des rai­sons appa­rem­ment simi­laires, mais tou­jours obs­cures puisque l’ACDI n’est déjà plus auto­ri­sée à expli­quer la teneur de ses « propres » déci­sions.

Dans la même pers­pec­tive, Droits et démo­cra­tie – orga­nisme créé par le Parlement cana­dien en 1988 pour appuyer les droits humains et pro­mou­voir les pra­tiques démo­cra­tiques – se fait repro­cher d’être trop cri­tique envers Israël. Après des mois de contro­verses, de mises à pied et sur­tout, à la suite du décès du pré­sident de l’organisation, Rémy Beauregard, l’organisme est dis­sous par le ministre John Baird en avril 2012.

La pri­va­ti­sa­tion de l’aide publique au déve­lop­pe­ment

Ces attaques ciblées contre les groupes qui cri­tiquent les poli­tiques gou­ver­ne­men­tales sont très lourdes à porter pour le gou­ver­ne­ment. Les médias posent des ques­tions, des mobi­li­sa­tions qui les sou­tiennent s’organisent, la popu­la­tion s’inquiète. Cette approche ciblée fut rapi­de­ment jugée peu effi­cace compte tenu de sa capa­cité réelle de nuire sen­si­ble­ment aux orga­ni­sa­tions visées.

L’étape sui­vante du pro­ces­sus implique alors l’ensemble de la machine de l’ACDI. En juillet 2010, son gui­chet par­te­na­riat est « moder­nisé ». Il n’offrira désor­mais plus de contrats à long terme – ceux que les orga­ni­sa­tions cana­diennes bâtis­saient avec leurs mul­tiples par­te­naires du Sud pour offrir des pro­grammes com­plets dans divers pays. Des dizaines d’organisations se voient alors du coup impo­ser une date butoir met­tant fin à des pro­grammes de finan­ce­ment qui dataient sou­vent de plu­sieurs dizaines d’années. Ces pro­grammes doivent plutôt être rem­pla­cés par des appels d’offres dont les objec­tifs et les réci­pien­daires sont déter­mi­nés en fonc­tion des visées poli­tiques du gou­ver­ne­ment.

Assez cyni­que­ment, la mesure de rem­pla­ce­ment n’est même pas au rendez-vous ! À peine trois appels à pro­jets ont été lancés depuis et aucun n’était des­tiné au sec­teur de l’engagement des Canadiens et des Canadiennes, cette part du finan­ce­ment qui per­met­tait jusqu’alors de mettre sur pied des cam­pagnes au Canada en faveur du déve­lop­pe­ment. Tour à tour, pen­dant les années sui­vantes, la très grande majo­rité des orga­ni­sa­tions de soli­da­rité ont vu leur finan­ce­ment se ter­mi­ner. Ces coupes ont des consé­quences tra­giques pour nombre d’organisations qui perdent ainsi la très mince marge de manœuvre qu’offraient de telles ententes. Davantage encore, les résul­tats des deux der­niers appels à pro­jets de l’ACDI laissent pré­sa­ger le pire pour les orga­ni­sa­tions membres de l’AQOCI qui n’ont récolté que 0,6 %[3] des fonds dis­po­nibles alors que plu­sieurs socié­tés sans exper­tise recon­nue – et notam­ment ori­gi­naires de l’Alberta ou encore à voca­tion reli­gieuse ! – se sont vues accor­der de bonnes notes.

Les orga­ni­sa­tions d’envoi de volon­taires sont tou­chées elles aussi. Il n’y a tou­jours eu aucun appel de pro­po­si­tions pour le Programme de coopé­ra­tion volon­taire, qui suit des cycles quin­quen­naux et dont le plus récent cycle pre­nait fin en mars 2014. Cette situa­tion a incité Oxfam Canada, notam­ment, à fermer plu­sieurs bureaux et d’autres orga­nismes béné­voles rapa­trient leurs béné­voles en raison de l’absence de nou­veau finan­ce­ment.

Reprenant cette logique, les autres gui­chets de l’ACDI res­serrent aussi les pro­ces­sus d’accès au finan­ce­ment. Contournant d’une cer­taine manière la nou­velle loi, la majo­rité des bud­gets de l’ACDI sont détour­nés des pays les plus pauvres – nom­mé­ment ceux d’Afrique – pour être doré­na­vant dis­po­nibles sur la courte liste des pays prio­ri­taires de l’ACDI, une liste où se retrouvent des pays qui ont conclu des ententes de libre-échange avec le Canada ou au sein des­quels l’industrie minière cana­dienne est très pré­sente comme le Pérou et la Colombie. Dans la plu­part de ces pays, le gui­chet « bila­té­ral » de l’ACDI impose des sec­teurs et des par­te­naires prio­ri­taires, et les appels pour des offres concer­nant seule­ment les pro­jets à très gros bud­gets réduisent d’autant l’accès des petites et moyennes orga­ni­sa­tions de soli­da­rité à l’aide publique cana­dienne. Ainsi, pour obte­nir une contri­bu­tion gou­ver­ne­men­tale pour un projet, l’organisation doit pour ainsi dire se limi­ter aux seules prio­ri­tés du gou­ver­ne­ment cana­dien.

Plus récem­ment, avec la mise sur pied de l’Institut cana­dien inter­na­tio­nal pour les indus­tries extrac­tives et le déve­lop­pe­ment, le gou­ver­ne­ment ouvre encore davan­tage son jeu et pro­pose à plu­sieurs orga­nismes des pro­jets en col­la­bo­ra­tion avec des entre­prises minières cana­diennes. Dans ce cadre, tandis que l’industrie exé­cute son tra­vail d’extraction du mine­rai, l’organisation de coopé­ra­tion est char­gée de « former » les com­mu­nau­tés locales pour leur per­mettre de mieux vivre avec l’entreprise cana­dienne et de s’adapter au chan­ge­ment. Ce nou­veau « para­digme » du déve­lop­pe­ment avec le sec­teur privé crée des remous impor­tants au sein des réseaux de coopé­ra­tion déjà éprou­vés par le nou­veau contexte hau­te­ment com­pé­ti­tif d’accès aux res­sources. Le plus récent ministre de la Coopération inter­na­tio­nale, Christian Paradis, se fait l’ardent défen­seur de la par­ti­ci­pa­tion active et du « lea­der­ship » du sec­teur privé dans la coopé­ra­tion. Cette ten­dance est aussi clai­re­ment visible dans le sec­teur huma­ni­taire où les orga­ni­sa­tions de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale sont pré­sen­tées comme inef­fi­caces, dis­per­sées et plutôt indis­po­sées et réti­centes à se coor­don­ner avec le gou­ver­ne­ment.

Pour cou­ron­ner le tout, les sommes « éco­no­mi­sées » par le gou­ver­ne­ment fédé­ral sur le dos des OCI ne sont fina­le­ment même pas réuti­li­sées pour d’autres dépenses qui pour­raient être éven­tuel­le­ment liées à l’aide publique au déve­lop­pe­ment. En 2012-2013, le dépôt des comptes publics per­met­tait de savoir que le gou­ver­ne­ment n’avait pas dépensé près de 300 mil­lions de dol­lars attri­bués à l’aide au déve­lop­pe­ment : ils devront donc être retour­nés au Trésor public. Cette approche appa­rait clai­re­ment comme une tac­tique sup­plé­men­taire des conser­va­teurs pour sabrer dans le finan­ce­ment du déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal par des moyens détour­nés, sans assu­mer clai­re­ment leur option poli­tique de détruire la soli­da­rité inter­na­tio­nale.

En 2012, le Conseil cana­dien pour la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale concluait que l’aide publique au déve­lop­pe­ment décli­ne­rait de 14 % d’ici 2015[4]. L’ACDI subis­sait cette année-là des coupes de 378 mil­lions sur un budget total de près de 5 mil­liards de dol­lars.

En 2013, après avoir radi­ca­le­ment trans­formé les méca­nismes de finan­ce­ment de l’ACDI et l’avoir mise en quelque sort sous tutelle, le gou­ver­ne­ment Harper uti­lise l’alibi d’une pré­ten­due crise finan­cière et annonce la fusion de l’ACDI avec le minis­tère des Affaires étran­gères et du Commerce inter­na­tio­nal. La fin de l’ACDI implique la fin de l’indépendance, même par­tielle ou théo­rique, des finan­ce­ments cana­diens pour la coopé­ra­tion, laquelle est désor­mais placée sous l’égide d’un minis­tère dont la prio­rité est de contri­buer à la pros­pé­rité éco­no­mique du Canada. Dès lors, les fonds de l’aide publique au déve­lop­pe­ment seront « offi­ciel­le­ment » gérés der­rière des portes closes et répon­dront direc­te­ment aux objec­tifs ouver­te­ment inté­res­sés du minis­tère des Affaires étran­gères et du Commerce inter­na­tio­nal (MAECI). Une étrange vision d’avenir que pro­po­sait déjà le Parti réfor­miste de Preston Manning, en 1999.

Même les obser­va­teurs atten­tifs du sec­teur peinent à savoir ce qui s’opère au niveau de la coopé­ra­tion, alors que les déci­sions sont prises dans l’ombre, sans annonce claire, incluant l’abolition ou le gel finan­cier de plu­sieurs pro­grammes impor­tants. Ce manque de trans­pa­rence donne l’impression que les déci­sions sont prises de manière arbi­traire, idéo­lo­gique et par­ti­sane.

Au Québec

Les valeurs pro­mul­guées par le gou­ver­ne­ment fédé­ral en coopé­ra­tion inter­na­tio­nale entrent de plus en plus en contra­dic­tion avec celles prô­nées par les orga­nismes de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale du Québec. Les ten­dances sont inquié­tantes et claires depuis quelques années : pro­sé­ly­tisme financé par des fonds publics, impli­ca­tion crois­sante du sec­teur privé (notam­ment les entre­prises minières), perte de la prio­rité accor­dée à la défense des droits de la per­sonne, perte du dia­logue et de l’autonomie, manque de recon­nais­sance de l’importance du rôle de la société civile, cen­sure, manque de trans­pa­rence, poli­ti­sa­tion, etc.

La coopé­ra­tion inter­na­tio­nale soli­daire cana­dienne, et par­ti­cu­liè­re­ment qué­bé­coise, se retrouve donc en sérieuse dif­fi­culté. Déjà plu­sieurs groupes parmi les plus recon­nus tra­versent des périodes de « restruc­tu­ra­tion » interne devant leur per­mettre de s’adapter à la dimi­nu­tion impor­tante de leurs res­sources. Plusieurs plus petits orga­nismes vivent des moments encore plus dif­fi­ciles et c’est fina­le­ment leur survie qui est en jeu. Au Québec, en 2012, une étude de l’AQOCI révé­lait que plus du tiers des 65 OCI qué­bé­coises étaient en dif­fi­culté. En 2014, ce nombre est d’évidence encore plus impor­tant !

Au-delà des groupes d’ici, la fin de leur finan­ce­ment implique bien évi­dem­ment l’annulation de plu­sieurs pro­grammes au Sud. Des cen­taines de groupes et d’associations parmi les plus pauvres et les plus actifs dans leurs pays res­pec­tifs voient du jour au len­de­main la fin du sou­tien pro­ve­nant de par­te­naires cana­diens. Déjà plutôt modeste par rap­port à celle d’autres pays, la coopé­ra­tion cana­dienne est doré­na­vant tota­le­ment mar­gi­nale au Sud.

Dans ce contexte, l’AQOCI a su main­te­nir une atti­tude cri­tique face à l’ensemble des chan­ge­ments impo­sés par le gou­ver­ne­ment conser­va­teur. Rapidement, elle a créé la cam­pagne Partenaires soli­daires[5] qui fait la pro­mo­tion d’un par­te­na­riat à part entière avec le gou­ver­ne­ment qui serait fondé sur le dia­logue et qui per­met­trait le res­pect de l’autonomie des orga­ni­sa­tions. Mais les membres de l’AQOCI ont poussé leur réflexion stra­té­gique plus loin en sou­te­nant l’idée que les Québécois et les Québécoises peuvent gérer eux-mêmes leurs enga­ge­ments de soli­da­rité inter­na­tio­nale. Un son­dage effec­tué par le Réseau de coor­di­na­tion des conseils pro­vin­ciaux de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale (RCC) a d’ailleurs conclu que 49 % des Québécoises et des Québécois interrogéEs seraient favo­rables à ce que le Québec admi­nistre lui-même les sommes que le gou­ver­ne­ment fédé­ral réserve à la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale[6].

Cette réflexion fon­da­men­tale a donc trouvé son chemin jusqu’au sein des partis poli­tiques, pro­po­sant l’éventuelle créa­tion d’une agence qué­bé­coise de la soli­da­rité inter­na­tio­nale, nommée de cette façon pour mettre l’accent sur la soli­da­rité plutôt que sur la coopé­ra­tion et ainsi mar­quer la spé­ci­fi­cité de l’action qué­bé­coise. Cette ini­tia­tive n’était cepen­dant pas qu’une réac­tion au gou­ver­ne­ment conser­va­teur. Dès novembre 2006, les membres de l’AQOCI et plu­sieurs autres par­te­naires de la société civile avaient adopté, au terme d’un pro­ces­sus d’États géné­raux sur la coopé­ra­tion, la Déclaration du Québec. Responsable aussi du Monde[7] pré­co­ni­sant une éthique de la soli­da­rité inter­na­tio­nale au sein de laquelle les par­te­naires au Sud sont jus­te­ment consi­dé­rés comme des par­te­naires du déve­lop­pe­ment. L’AQOCI est allée jusqu’à sol­li­ci­ter des appuis des dif­fé­rentes for­ma­tions poli­tiques en faveur du rapa­trie­ment des fonds de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, envi­ron 800 mil­lions de dol­lars annuel­le­ment (24 % du budget de l’année, équi­va­lant au poids démo­gra­phique du Québec dans le Canada).

En sep­tembre 2013, le gou­ver­ne­ment du Québec fait savoir qu’il envi­sage de créer sa propre agence qué­bé­coise de soli­da­rité inter­na­tio­nale[8]. Le ministre annon­cera plus tard le ver­se­ment ini­tial, depuis les bud­gets du Québec, de 6 mil­lions de dol­lars pour lancer le projet[9]. Avec la récente défaite du Parti qué­bé­cois lors des élec­tions d’avril 2014, parti qui avait tout de même « flirté » avec cette idée de négo­cier avec Ottawa pour le rapa­trie­ment et la ges­tion au Québec de l’enveloppe qué­bé­coise de 800 mil­lions de dol­lars versée pour la coopé­ra­tion, les membres de l’AQOCI demeurent tou­te­fois dans l’inconnu quant à la suite du projet.

Les nou­velles salves de Harper

Si le gou­ver­ne­ment cana­dien ne peut plus guère couper de fonds aux groupes de soli­da­rité, il peut tou­jours pous­ser sa guerre plus loin en dimi­nuant sen­si­ble­ment leur capa­cité de lever des fonds de façon auto­nome. Cette der­nière stra­té­gie vise à reti­rer le statut d’organisation de cha­rité à cer­taines asso­cia­tions qui recueillent des fonds auprès des Canadiens et des Canadiennes qui obtiennent par la suite un crédit d’impôt.

Plusieurs groupes de soli­da­rité de même que des groupes éco­lo­gistes sont déjà aux prises avec un pro­ces­sus de révi­sion de leur statut d’organisation de cha­rité qui repose sur une nou­velle inter­pré­ta­tion de la loi et rend presque impos­sible à un groupe de soli­da­rité inter­na­tio­nale de pou­voir conser­ver ce statut. Il est devenu par exemple impos­sible de défendre que des fonds puissent être uti­li­sés à des fins cha­ri­tables s’ils sont versés à une autre orga­ni­sa­tion, une pra­tique qui est en fait une valeur de soli­da­rité, les groupes d’ici sou­te­nant le tra­vail des orga­ni­sa­tions au Sud plutôt que d’y déployer une vaste infra­struc­ture.

Pour par­ache­ver son œuvre, le gou­ver­ne­ment du Canada a imposé un pro­ces­sus unique dans le monde selon lequel tous les groupes doivent s’adapter à sa nou­velle loi sur l’incorporation. Une date butoir, octobre 2014, a été impo­sée et les orga­ni­sa­tions de tous les sec­teurs confon­dus qui ne se seront pas pliés aux volon­tés gou­ver­ne­men­tales pour­ront être dis­soutes. Les groupes qui ont choisi de rapi­de­ment entrer en dia­logue avec le Ministère qui super­vise les cor­po­ra­tions pour­raient être parmi les pre­miers à voir leur exis­tence légale remise en cause.

L’ouverture

En avril 2010, en plein tumulte causé par les coupes annon­cées à Kairos, à Alternatives et au Conseil cana­dien de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, un petit groupe d’organisations se ren­contrent à Ottawa et créent la coa­li­tion Voices-Voix[10]. Regroupant d’abord essen­tiel­le­ment des orga­ni­sa­tions à voca­tion inter­na­tio­nale, Voices-Voix attire rapi­de­ment des groupes de femmes, des syn­di­cats, des asso­cia­tions de droit déci­dées à faire jus­te­ment valoir la liberté d’expression. Plus de 200 groupes joignent la coa­li­tion et près de 5000 per­sonnes signent sa décla­ra­tion qui cri­tique les attaques des conser­va­teurs contre la société civile, contre les indi­vi­dus, contre les scien­ti­fiques et même contre les ins­ti­tu­tions de l’État. Parallèlement, presque autant de groupes qué­bé­cois ont créé une coa­li­tion à voca­tion simi­laire : Pas de démo­cra­tie sans voix[11].

En 2011 et 2012, réa­li­sant la portée de la réforme conser­va­trice et donc la néces­sité d’élargir les luttes et de bâtir des ponts entre les orga­ni­sa­tions, plu­sieurs ini­tia­tives pro­posent de nou­velles approches inter­sec­to­rielles avec pour objec­tif de regrou­per les pro­gres­sistes du Québec, du reste du Canada et des com­mu­nau­tés autoch­tones. Les coa­li­tions Causes Communes[12] et Making Waves[13] sont ainsi créées, mais c’est fina­le­ment le pro­ces­sus du Forum social des peuples (FSP)[14] qui se tien­dra en août 2014 qui permet la plus large conver­gence des mou­ve­ments sociaux. Le FSP s’appuie sur des résis­tances vigou­reuses qui se mani­festent déjà dans plu­sieurs sec­teurs et lieux, notam­ment celle sur la soli­da­rité inter­na­tio­nale, mais aussi celles contre la réforme de l’assurance-emploi, le mou­ve­ment pour les droits des autoch­tones Idle No More ou encore les mobi­li­sa­tions contre les pipe­lines à l’Ouest et main­te­nant au Québec. Le Forum social des peuples per­met­tra à ces forces de se réunir pour construire une alliance stra­té­gique large contre les poli­tiques néo­li­bé­rales et néo­con­ser­va­trices au Canada en met­tant au centre des pré­oc­cu­pa­tions la jus­tice sociale, les droits des peuples autoch­tones, le déve­lop­pe­ment durable, la soli­da­rité inter­na­tio­nale et la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive.

Solidarités cli­ma­tiques

Dans ce monde de plus en plus inter­re­lié, les orga­nismes de coopé­ra­tion sont conscients que l’engagement par rap­port aux poli­tiques cana­diennes par­ti­cipe aussi sou­vent de l’action soli­daire inter­na­tio­nale. C’est d’autant plus vrai que les poli­tiques gou­ver­ne­men­tales cana­diennes, notam­ment dans leur néga­tion des chan­ge­ments cli­ma­tiques et leur sou­tien à l’industrie extrac­tive, entraînent des consé­quences néga­tives impor­tantes dans les pays les plus pauvres où les OCI du Québec ont une longue his­toire de col­la­bo­ra­tion. L’implication des groupes de soli­da­rité sur ces enjeux et au sein de pro­ces­sus larges et inclu­sifs comme celui du FSP vise ainsi, d’une part, à réduire les impacts néga­tifs des poli­tiques cana­diennes sur le plan inter­na­tio­nal, et d’autre part, à sou­te­nir plus glo­ba­le­ment la construc­tion d’alternatives poli­tiques, sociales et envi­ron­ne­men­tales au Canada.

Depuis son arri­vée au pou­voir, le gou­ver­ne­ment conser­va­teur de Stephan Harper amé­nage sa règle­men­ta­tion, sa fis­ca­lité et ses pra­tiques pour favo­ri­ser les indus­tries pétro­lières et minières et réduire le contrôle public sur leurs acti­vi­tés. Aujourd’hui, avan­tages fis­caux, laxisme envi­ron­ne­men­tal et allè­ge­ment des normes et des règles donnent libre cours aux indus­tries extrac­tives cana­diennes, chez nous comme à l’étranger, aux dépens des droits éco­no­miques, sociaux, cultu­rels et envi­ron­ne­men­taux des popu­la­tions concer­nées, notam­ment des com­mu­nau­tés autoch­tones.

Alors que le gou­ver­ne­ment cana­dien annonce des offen­sives impor­tantes contre les syn­di­cats, les groupes éco­lo­gistes, les groupes de soli­da­rité et bien d’autres, l’enjeu de la pré­ser­va­tion du climat pour­rait fort bien consti­tuer une lutte tac­tique clé afin de contrer effi­ca­ce­ment les poli­tiques conser­va­trices, car elle permet de ral­lier un vaste éven­tail de mou­ve­ments sociaux et de donner ainsi un nou­veau souffle aux luttes his­to­riques et actuelles en faveur d’un monde plus juste et plus soli­daire.


  1. Radio-Canada, « Nous ne finan­çons pas les ONG à per­pé­tuité », dit le ministre Fantino, ICI​.Radio​-Canada​.ca, 20 avril 2014, <http://​ici​.radio​-canada​.ca/​n​o​u​v​e​l​l​e​s​/​P​o​l​i​t​i​q​u​e​/​2​0​1​2​/​1​1​/​2​8​/​0​0​6​-​f​a​n​t​i​n​o​-​f​i​n​a​n​c​e​m​e​n​t​-​a​c​d​i​-​m​e​r​c​r​e​d​i​.​shtml>.
  2. Voir Voices-voix, Kairos, 20 avril 2014, <http://​voices​-voix​.ca/​f​r​/​l​e​s​-​f​a​i​t​s​/​p​r​o​f​i​l​/​k​airos>.
  3. AQOCI, Nouvelle menace à la rela­tion de confiance entre les orga­nismes de la société civile et le gou­ver­ne­ment fédé­ral, 14 mars 2012, <www​.aqoci​.qc​.ca/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le769>.
  4. AQOCI, Budget 2012-13 : Coupures à l’ACDI. L’isolement du Canada sur la scène inter­na­tio­nale, 6 avril 2012,<www​.aqoci​.qc​.ca/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le821>.
  5. Voir <www​.par​te​nai​res​so​li​daires​.com>.
  6. Réseau de coor­di­na­tion des conseils et Vision Critical, L’engagement des cana­diens pour éli­mi­ner la pau­vreté dans le monde, Rapport des résul­tats, 2012, <www​.aqoci​.qc​.ca/​I​M​G​/​p​d​f​/​r​c​c​_​s​o​n​d​a​g​e​_​p​a​u​v​r​e​t​e​g​l​o​b​a​l​_​r​a​p​p​o​r​t​-​2.pdf>.
  7. États géné­raux de la coopé­ra­tion et de la soli­da­rité inter­na­tio­nales, Déclaration du Québec.Responsable aussi du monde, 10 novembre 2006, <www​.aqoci​.qc​.ca/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le308>.
  8. À la suite d’une consul­ta­tion publique menée par le minis­tère qué­bé­cois des Relations inter­na­tio­nales, un rap­port a été publié : Rapport du Comité sur la créa­tion d’une agence qué­bé­coise de soli­da­rité inter­na­tio­nale, février 2014, <www​.mrifce​.gouv​.qc​.ca/​f​r​/​g​r​a​n​d​s​-​d​o​s​s​i​e​r​s​/​r​a​p​p​o​r​t​-aqsi >.
  9. Julien Arsenault, « Solidarité inter­na­tio­nale : le Québec veut sa propre agence », La Presse, 24 février 2014, <www​.lapresse​.ca/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​-​q​u​e​b​e​c​o​i​s​e​/​2​0​1​4​0​2​/​2​4​/​0​1​-​4​7​4​2​0​4​1​-​s​o​l​i​d​a​r​i​t​e​-​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​l​e​-​l​e​-​q​u​e​b​e​c​-​v​e​u​t​-​s​a​-​p​r​o​p​r​e​-​a​g​e​n​c​e.php>.
  10. Voir le site Internet : <voices​-voix​.ca/>.
  11. Voir le site Internet : <www​.pas​de​de​mo​cra​tie​sans​voix​.qc​.ca/>.
  12. Voir le site Internet : <www​.com​mon​causes​.ca/fr>.
  13. Voir le site Internet : <www​.start​ma​king​waves​.org/>.
  14. Voir le site Internet : <www​.forum​so​cial​des​peuples​.ca/>.

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