La santé malade du capitalisme

Percée syndicale chez Couche-Tard

Bilan de luttes

Par Mis en ligne le 26 mai 2020

Le 28 octobre 2013, David fai­sait plier Goliath. Après une âpre lutte de plus de deux ans et demi, les tra­vailleuses et les tra­vailleurs syn­di­qués de six suc­cur­sales arra­chaient une conven­tion col­lec­tive à l’entreprise Alimentation Couche-Tard, une pre­mière en Amérique du Nord dans ce type de com­merce. Cette conven­tion permet de jeter les bases pour des amé­lio­ra­tions, peu fré­quentes dans le com­merce de détail où, sou­vent, même le res­pect des normes mini­males du tra­vail relève de l’exploit.

Lors de la confé­rence de presse de la CSN, Patrick, François, Luis et Kassandra jubi­laient. Tous membres des exé­cu­tifs des syn­di­cats des Couche-Tard du Cœur-du-Québec, des Laurentides, de Montréal et de la Montérégie, ils savou­raient leur vic­toire. Luis Donis, pré­sident du Syndicat des tra­vailleuses et tra­vailleurs des Couche-Tard de Montréal et Laval–CSN raconte : « Je suis super heu­reux de voir qu’ils ont fini par céder. Il y a d’autres conflits de tra­vail qui durent pen­dant des années, mais on a enfin réussi à obte­nir une pre­mière conven­tion pour les Couche-Tard ! »

La plu­part des préposéEs étaient payéEs au salaire mini­mum : les syndiquéEs ont obtenu une échelle sala­riale avec des hausses pro­gres­sives selon l’ancienneté. Au plus haut éche­lon, soit après 9 000 heures de tra­vail, les tra­vailleuses et les tra­vailleurs jouissent d’une aug­men­ta­tion sala­riale de 2 % par année. Ils ont aussi gagné la mise en place de dis­po­si­tions pour per­mettre aux préposéEs de choi­sir les postes, les horaires et les vacances en res­pec­tant l’ancienneté. Aucune jour­née de mala­die n’est payée, mais les tra­vailleuses et les tra­vailleurs ont obtenu deux jour­nées de congé mobile payées par année, peu importe qu’ils soient à temps par­tiel ou à temps plein.

Les pro­blèmes de santé-sécu­rité sont omni­pré­sents dans ce genre de com­merce. Les inci­dents dans les­quels des employéEs sont obligéEs de retour­ner au tra­vail après avoir eu un revol­ver ou un cou­teau pointé sur la poi­trine, lors de vols, y sont fré­quents. Dorénavant, un suivi psy­cho­lo­gique sera payé par l’employeur après un évé­ne­ment grave ; les heures non tra­vaillées seront payées pour le reste du quart de tra­vail après un vol à main armée ou après toute autre atteinte majeure à la santé-sécu­rité ; un sys­tème d’urgence qui permet de ver­rouiller la porte, peu importe l’heure, sera éga­le­ment à la dis­po­si­tion du pré­posé et aucune tâche à l’extérieur ne sera effec­tuée la nuit.

D’autres élé­ments inté­res­sants ont aussi été acquis comme une prime de nuit de deux dol­lars l’heure ; un rabais pour les employés, que la suc­cur­sale soit cor­po­ra­tive ou fran­chi­sée ; trois semaines de vacances après quatre ans d’emploi ; des congés plus avan­ta­geux que la Loi sur les normes du tra­vail dans cer­tains cas ; et des échanges de quarts entre les tra­vailleuses et les tra­vailleurs rendus pos­sibles et accep­tés par l’employeur.

Carole-Anne Claveau, nou­velle vice-pré­si­dente pour la suc­cur­sale syn­di­quée d’Henri-Bourassa Est à Montréal, explique fiè­re­ment : « C’est la pre­mière fois que je suis syn­di­quée. J’ai 21 ans. Après avoir obtenu la conven­tion col­lec­tive, on a vu que les abus, ça ne se fait plus. Que l’employeur res­pecte des limites, ça fait du bien. Avant, on pou­vait tra­vailler 30 heures une semaine, l’autre semaine 36, ou encore 15, par­fois de nuit, par­fois de jour. Maintenant les horaires sont plus stables. Quand tu sais cela, tu peux enfin vivre une vie nor­male. Avec la conven­tion, ils se sont mis à mieux res­pec­ter la ges­tion des horaires ».

Les débuts dif­fi­ciles de la syn­di­ca­li­sa­tion

Fin décembre 2010, des tra­vailleurs d’un dépan­neur Couche-Tard de Montréal viennent ren­con­trer le Service de syn­di­ca­li­sa­tion de la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN). Ils veulent se syn­di­quer alors que toutes les ten­ta­tives de ce type en Amérique du Nord, dans le petit com­merce de détail et dans la res­tau­ra­tion rapide, se sont pré­cé­dem­ment sol­dées par des échecs.

À partir de jan­vier 2011, après le dépôt d’une requête en accré­di­ta­tion de la suc­cur­sale Iberville-Jean-Talon à Montréal, la CSN entre­prend une vigou­reuse cam­pagne de syn­di­ca­li­sa­tion dans l’ensemble de l’entreprise. Des cartes pro­fes­sion­nelles inci­tant les employéEs à appe­ler la CSN sont dis­tri­buées dans tous les Couche-Tard au Québec, par des cen­taines de mili­tantes et de mili­tants syn­di­caux. Des confé­rences de presse sont orga­ni­sées ; une ligne télé­pho­nique, une page Internet et un site Facebook sont mis en place ; des tracts régu­liers et une vidéo sont pro­duits[1].

Immédiatement, c’est la cohue. Des cen­taines de per­sonnes expriment leur grand inté­rêt à se syn­di­quer et contactent la CSN. Au prin­temps 2011, quatre accré­di­ta­tions seront dépo­sées au rythme d’une nou­velle aux deux semaines, dont celle pour le plus gros dépan­neur au Québec, situé à Saint-Liboire.

Dans le passé, la CSN a mené de dures luttes comme celles de la syn­di­ca­li­sa­tion et de la négo­cia­tion de meilleures condi­tions de tra­vail dans les gar­de­ries (CPE) et dans l’hôtellerie. La Confédération a sou­vent entre­pris des batailles poli­tiques pour faire évo­luer le cadre rigide du Code du tra­vail, comme celle per­met­tant la syn­di­ca­li­sa­tion des tra­vailleuses et des tra­vailleurs des res­sources inter­mé­diaires et res­sources de type fami­lial (qui reçoivent dans leur rési­dence, entre autres, des jeunes en dif­fi­culté et des per­sonnes aux prises avec des pro­blèmes de santé men­tale).

Or, en 2014, les pré­ju­gés, accom­pa­gnés de sar­casmes, de la droite « rugis­sante » sont simi­laires à ce qu’ils étaient dans les années 1970, 1980 et 1990 : à quoi cela sert-il de syn­di­quer des « gar­diennes de bébé », des « immi­grées qui vont finir par trou­ver autre chose que de faire le ménage dans des chambres d’hôtel », des « madames qui res­tent à la maison », ou des « étu­diants dont c’est le trem­plin pour péné­trer le marché du tra­vail » ? Ce sont là autant de syn­di­ca­li­sa­tions inutiles, quoi ! Françoise Bertrand, pré­si­dente-direc­trice géné­rale de la Fédération des chambres de com­merce du Québec, confiait ainsi à un jour­na­liste de La Presse, en avril 2011, que « le monde du tra­vail a évolué depuis les années 40 et 50 et que la pré­sence d’un syn­di­cat est rendue super­flue dans bien des domaines »[2]. Le renou­veau syn­di­cal, c’est, entre autres, de prendre toute la mesure des pro­fonds bou­le­ver­se­ments du milieu du tra­vail, dont l’accès de plus en plus étroit à la syn­di­ca­li­sa­tion pour un nombre gran­dis­sant de tra­vailleuses et de tra­vailleurs, notam­ment ceux du com­merce de détail.

Le com­merce de détail : un milieu de pré­ca­rité

Les milieux de tra­vail se pré­ca­risent et le sec­teur du com­merce de détail fait partie du lot. C’est l’un des gros défis du mou­ve­ment syn­di­cal : aug­men­ter le taux de syn­di­ca­li­sa­tion dans ce domaine géné­ra­teur d’emplois mal payés où l’arbitraire patro­nal et les atti­tudes anti­syn­di­cales sont bien connus. Au Québec, selon les chiffres mêmes de l’industrie[3], le com­merce de détail est l’un des plus impor­tants sec­teurs de l’économie. Il contri­bue gran­de­ment à la vita­lité des régions et de plu­sieurs quar­tiers des grands centres urbains. Près du quart de tous les emplois y seraient reliés. Ces emplois sont là pour rester et ils se mul­ti­plient de plus en plus même si ce sec­teur est sen­sible aux crises éco­no­miques.

Historiquement, la syn­di­ca­li­sa­tion a contri­bué à la créa­tion d’une classe moyenne qui pou­vait pré­tendre amé­lio­rer son sort et celui de ses enfants. L’effritement du sec­teur manu­fac­tu­rier, les attaques contre le syn­di­ca­lisme et les muta­tions de l’économie ont fait en sorte que les emplois de mau­vaise qua­lité dans les ser­vices et le com­merce occupent une place gran­dis­sante au sein du marché du tra­vail. Le faible taux de syn­di­ca­li­sa­tion dans le com­merce de détail, autour de 19 %, contri­bue à la dimi­nu­tion du niveau géné­ral de syn­di­ca­li­sa­tion au Québec (qui est de 39 %). La pré­ca­ri­sa­tion et la dété­rio­ra­tion des condi­tions de tra­vail drainent ainsi vers le bas les condi­tions d’existence de l’ensemble des salariéEs, syndiquéEs ou non.

Une situa­tion géné­ra­li­sée en Amérique du Nord

Aux États-Unis, le marché du tra­vail se scinde pro­gres­si­ve­ment en deux : d’un côté on retrouve les emplois spé­cia­li­sés avec de bons reve­nus et, de l’autre, les emplois de « mau­vaise qua­lité » qu’on estime main­te­nant à près de 45 % de tout le marché du tra­vail. Plusieurs sont liés au com­merce (la vente, les McJobs, etc.) et aux ser­vices (les rési­dences pri­vées, les soins privés aux per­sonnes, etc.). Leur nombre croît rapi­de­ment et il devrait s’en ajou­ter de sept à dix mil­lions d’ici dix ans[4]. Ces emplois ne sont plus « aty­piques », au sens de rares ou d’inhabituels, ils se sont géné­ra­li­sés et sont deve­nus en quelque sorte la norme dans ces sec­teurs.

Toujours aux États-Unis, plus de la moitié des familles qui tra­vaillent dans les McJobs doivent uti­li­ser l’aide publique comme les cou­pons ali­men­taires (food stamps) pour réus­sir à sur­vivre. Un groupe de cher­cheurs a estimé que ces tra­vailleuses et ces tra­vailleurs coû­taient sept mil­liards de dol­lars amé­ri­cains par année en assis­tance publique tel­le­ment leur revenu ne leur permet pas de vivre décem­ment[5].

Des acti­vistes ont dénoncé la mise sur pied par McDonald’s d’une ligne télé­pho­nique, la McResource Line, où des télé­pho­nistes sug­gèrent aux employéEs de faire appel à des pro­grammes de sou­tien du revenu pour réus­sir à sur­na­ger et à arron­dir leur budget, par exemple en ven­dant les cadeaux qu’ils reçoivent sur eBay ![6]

Des tac­tiques patro­nales comme aux États-Unis

La résis­tance de Couche-Tard à la syn­di­ca­li­sa­tion est féroce. Dès le début du mou­ve­ment, l’entreprise conteste sys­té­ma­ti­que­ment les requêtes en accré­di­ta­tion. Malgré l’intimidation (menaces de modi­fi­ca­tions d’horaire et de dimi­nu­tions d’heures, sus­pen­sions, etc.), les nou­velles et nou­veaux mili­tants résistent. On obtient ainsi, entre autres, la réem­bauche d’un mili­tant qui avait été congé­dié de la suc­cur­sale de Saint-Hubert. Les cadres infé­rieurs et le ser­vice des res­sources humaines du siège social doivent être remis à l’ordre par les conseillers syn­di­caux quand ils dérogent au Code du tra­vail en orga­ni­sant des ren­contres indi­vi­duelles et col­lec­tives pour essayer d’intimider les tra­vailleuses et les tra­vailleurs.

Au prin­temps 2011, Couche-Tard dif­fuse une vidéo interne où, en termes à peine voilés, le pré­sident Alain Bouchard évoque la fer­me­ture de suc­cur­sales s’il y avait syn­di­ca­li­sa­tion. « Tous ceux qui connaissent Couche-Tard vous diront qu’un grand nombre de nos suc­cur­sales ne pour­raient pas sou­te­nir l’augmentation impor­tante des coûts causée par un syn­di­cat. Devant une telle explo­sion, tous les scé­na­rios devraient alors être envi­sa­gés. »[7] En réponse, la CSN a déposé une pre­mière plainte à la Commission des rela­tions du tra­vail pour entrave à la syn­di­ca­li­sa­tion.

Le 6 avril 2011, coup de théâtre ! Couche-Tard ferme la suc­cur­sale St-Denis-Beaubien récem­ment syn­di­quée. Il réci­dive avec celle d’Iberville-Jean-Talon en sep­tembre 2011. La CSN entre­prend une autre bataille juri­dique puisque ces fer­me­tures consti­tuent une atteinte directe au droit à la syn­di­ca­li­sa­tion. Le pré­texte invo­qué : les deux suc­cur­sales ne seraient pas ren­tables…

L’effet est immé­diat. C’est ce que les Américains appellent le « chil­ling effect », un effet dis­sua­sif qui consiste à effrayer les employéEs en congé­diant les plus mili­tants ou, en l’occurrence, en fer­mant une suc­cur­sale. Les préposéEs des dépan­neurs non syn­di­qués prennent peur ; les appels et les ren­contres se font plus rares.

Le recours tac­tique à l’arme juri­dique

Deux avo­cats de la CSN, Éric Lévesque et Isabelle Lanson, ont déposé des plaintes pour acti­vi­tés anti­syn­di­cales lors de la dif­fu­sion de la vidéo de Couche-Tard et de la fer­me­ture des deux suc­cur­sales. Les demandes de répa­ra­tion et de dom­mages exem­plaires s’établissaient à près de deux mil­lions de dol­lars. Les pro­cé­dures ont suivi leur cours pen­dant deux ans et elles ont été aban­don­nées lors de la conclu­sion de la pre­mière conven­tion col­lec­tive pour les 70 syndiquéEs de six éta­blis­se­ments et du ver­se­ment de contre­par­ties très satis­fai­santes pour les 24 tra­vailleuses et tra­vailleurs des deux éta­blis­se­ments fermés par Couche-Tard.

Depuis long­temps, des méca­nismes de péna­li­tés contre les employeurs qui cherchent à sabo­ter la syn­di­ca­li­sa­tion existent. Ce type de recours a été uti­lisé dans le passé, mais sa méca­nique est très lourde et peu appro­priée à ce qu’elle vise à cor­ri­ger. Selon Éric Lévesque, la pro­cé­dure de requête de dom­mages exem­plaires pour fer­me­ture anti­syn­di­cale est une voie récente et plus inté­res­sante qui permet de créer des pré­cé­dents pour attri­buer une valeur à un geste socia­le­ment condam­nable. Son exem­pla­rité doit cepen­dant être suf­fi­sam­ment sévère pour dis­sua­der les autres employeurs. C’est le chemin qu’a emprunté la CSN dans le cas de Couche-Tard devant la Commission des rela­tions du tra­vail.

Pour Éric Lévesque, il est clair que l’utilisation des tri­bu­naux était une dimen­sion impor­tante de la lutte. « La bataille juri­dique n’est pas simple. Dans le cas de Couche-Tard, nous n’avions pas le choix d’aller vers la judi­cia­ri­sa­tion, parce que c’est l’entreprise qui nous y a amenés. On a fait de la judi­cia­ri­sa­tion quelque chose de posi­tif même si, en prin­cipe, cela n’est pas sou­hai­table puisque cela entraîne le débat vers des élé­ments tech­niques, et diver­tit de l’objectif prin­ci­pal qui, lui, est davan­tage sur le ter­rain socio­po­li­tique. J’en ai vu des dos­siers dans le passé où on gagne sur le plan juri­dique, mais il s’est passé tel­le­ment de temps durant les pro­cé­dures que tout s’étiole. Cela ralen­tit le pro­ces­sus lui-même qui est de bâtir des rela­tions de tra­vail. Le temps perdu a un effet démo­bi­li­sant. »

Éric Lévesque ins­crit l’utilisation des tri­bu­naux dans une stra­té­gie glo­bale. « Si tous les espoirs avaient été mis dans le juri­dique, nous n’en serions pas là avec ces gains. Il faut que le juri­dique devienne un fac­teur de mobi­li­sa­tion. On a tra­vaillé fort, cela prend énor­mé­ment de tra­vail pour que les aspects juri­diques aient une valeur. Peut-être que, dans le cas de Couche-Tard, cela a été un des élé­ments clés parce qu’on avait de bons atouts, ce qui a permis de mettre de la pres­sion sur l’entreprise et de garder les gens der­rière nous. Sur le plan juri­dique, tu peux obte­nir des gains pour la pos­té­rité, mais c’est cher payé. Cela fait partie des éva­lua­tions à faire à chaque fois. Parce que le pre­mier objec­tif, c’est de syn­di­quer, de rendre ser­vice au monde et d’améliorer les condi­tions de tra­vail. »

Un rap­port de force à éta­blir

Le rythme de la syn­di­ca­li­sa­tion fut ralenti mais, malgré tout, d’autres suc­cur­sales se syn­di­que­ront en 2011 et 2012. Lors de la signa­ture de la conven­tion, le 28 octobre 2013, il y avait huit groupes accré­di­tés, dont deux suc­cur­sales fer­mées. Les six suc­cur­sales qui ont obtenu une conven­tion sont à Saint-Hubert, Saint-Liboire, Pierrefonds, Victoriaville, Boisbriand et Montréal (sur la rue Henri-Bourassa Est).

La négo­cia­tion directe avec la CSN dans laquelle la direc­tion de la cen­trale s’est enga­gée est le résul­tat du déve­lop­pe­ment d’un rap­port de force non tra­di­tion­nel. Les moyens de pres­sion clas­siques dans un conflit de tra­vail sont ceux qui font le plus mal à l’entreprise : cesser la pro­duc­tion, faire grève ou boy­cot­ter. En raison de la nature du com­merce de détail, du nombre de suc­cur­sales syn­di­quées et de la quan­tité impor­tante de suc­cur­sales non syn­di­quées (près de 700), ces effets de levier ne pou­vaient pas être uti­li­sés.

Il fal­lait donc être créa­tifs. Les moyens employés ont été nom­breux : recherche stra­té­gique sur l’entreprise, uti­li­sa­tion de la Loi d’accès à l’information pour débus­quer les man­que­ments aux lois de la part de Couche-Tard, mobi­li­sa­tions, pour­suites judi­ciaires, négo­cia­tion, sen­si­bi­li­sa­tion des clients et des clientes par des fêtes de quar­tier, dis­tri­bu­tion d’information au porte-à-porte, etc. Nous avons ainsi pu dénon­cer le fait qu’en 2011, la com­pa­gnie était encore plus délin­quante que Walmart quant au nombre de plaintes à la Commission des normes du tra­vail.

Plusieurs autres actions ont été menées : tour­nées dans les Couche-Tard non syn­di­qués pour dis­tri­buer des tracts, mani­fes­ta­tions devant des suc­cur­sales par­tout au Québec et devant le siège social, action directe pen­dant un diner de gens d’affaires où le PDG, Alain Bouchard, était pré­sent.

Autre exemple, près de 500 mili­tantes et mili­tants de syn­di­cats de la CSN ont adopté des dépan­neurs. Comme « parents adop­tifs », ils s’engageaient à aller dis­tri­buer des tracts, sur une base régu­lière, qui infor­maient les préposéEs sur leurs droits, en par­ti­cu­lier sur les normes du tra­vail.

Plusieurs tour­nées ont été orga­ni­sées dans les cégeps pour inci­ter les étu­diantes et les étu­diants qui tra­vaillent chez Couche-Tard à se syn­di­quer. Des appuis aux luttes du prin­temps érable et une pré­sence des syndiquéEs de Couche-Tard aux mani­fes­ta­tions étu­diantes ont été constants.

Par ailleurs, des liens ont été noués avec des com­mu­nau­tés reli­gieuses par l’entremise du Regroupement pour la res­pon­sa­bi­lité sociale des entre­prises. Ces der­nières ont permis d’utiliser une tac­tique peu fré­quente au Québec : le mili­tan­tisme action­na­rial. Ainsi, des com­mu­nau­tés reli­gieuses ont donné des pro­cu­ra­tions à des tra­vailleuses et à des tra­vailleurs de Couche-Tard, pour qu’ils et elles puissent inter­ve­nir en leur nom à l’assemblée. Des pro­po­si­tions d’actionnaires ont été dépo­sées pour sou­te­nir la syn­di­ca­li­sa­tion.

Au niveau inter­na­tio­nal, des contacts ont aussi été éta­blis, entre autres, lors d’une visite du secré­taire géné­ral de la CSN en Norvège, avec le syn­di­cat de Statoil Fuel & Retail peu après que Couche-Tard ait com­plété cette impor­tante acqui­si­tion de dépan­neurs euro­péens. Aussi, la CSN a fait ins­crire la fer­me­ture des deux suc­cur­sales comme étant une atteinte au droit à la syn­di­ca­li­sa­tion dans le rap­port annuel des vio­la­tions des droits syn­di­caux de la Confédération syn­di­cale inter­na­tio­nale en 2012.

Les employéEs au cœur de la lutte

Les syndiquéEs des dépan­neurs ont été au cœur de toute la lutte et leur par­ti­ci­pa­tion active aux actions et aux déci­sions a été déter­mi­nante. Sauf pour de très rares excep­tions, c’était la pre­mière fois qu’elles et qu’ils étaient syndiquéEs.

Les tra­vailleuses et les tra­vailleurs de Couche-Tard ne sont pas bien dif­fé­rents des autres employés du sec­teur. Selon le Comité sec­to­riel de main-d’œuvre du com­merce de l’alimentation, près de la moitié des tra­vailleurs de l’alimentation ont entre 25 et 55 ans. Les hommes et les femmes sont en nombre à peu près égal[8]. Aux États-Unis, la situa­tion semble simi­laire : selon la National Retail Federation Foundation, 75 % des tra­vailleurs du com­merce de détail ont plus de 25 ans[9]. Des mères de famille mono­pa­ren­tale, des per­sonnes de pre­mière ou de deuxième géné­ra­tion immi­grante qui n’arrivent pas à percer le marché du tra­vail ainsi que des jeunes, étu­diants ou non, y œuvrent. S’y retrouvent aussi des tra­vailleuses et des tra­vailleurs de tous âges pous­sés dans ces emplois par les réformes à l’assurance-emploi et les fer­me­tures d’usine. Bref, il s’agit d’une popu­la­tion plus diver­si­fiée que cer­tains ne le croient.

Et on y ren­contre, bien sûr, des gens qui aiment, tout sim­ple­ment, le contact avec le public. Comme dit Anne Cleary, l’énergique quin­qua­gé­naire pré­si­dente du syn­di­cat de la Montérégie et pré­po­sée à Saint-Liboire : « Nous, on est là pour rester, on aime notre tra­vail, on aime nos clients. Ce qu’on n’aime pas, ce sont nos condi­tions de tra­vail ».

Le taux de rou­le­ment : un obs­tacle à sur­mon­ter

En plus de l’antisyndicalisme des employeurs dans le com­merce de détail, le taux de rou­le­ment est, sans doute, l’une des embûches les plus impor­tantes à la syn­di­ca­li­sa­tion, à la négo­cia­tion et à la pour­suite d’une vie syn­di­cale vigou­reuse. Or les emplois dans le com­merce de détail et les ser­vices sont occu­pés plus long­temps que ne le veut la croyance popu­laire. Toutefois, le taux de rou­le­ment de la main-d’œuvre est un pro­blème consi­déré de plus en plus sérieu­se­ment par plu­sieurs employeurs. En 2008, il en coû­te­rait appa­rem­ment 1500 dol­lars en moyenne pour le rem­pla­ce­ment d’un employé dans le com­merce en ali­men­ta­tion. En 2009, la cher­cheuse Catherine Bannon, dans un rap­port d’analyse sur les jeunes tra­vailleurs des com­merces de détail et de la res­tau­ra­tion de l’île de Montréal, sou­li­gnait que les jeunes étaient sou­vent confi­nés dans les ser­vices où ils « voguaient » d’emploi en emploi ; ils quittent donc ces emplois mal payés pour espé­rer amé­lio­rer leur sort, mais ils se retrouvent sou­vent dans un autre tra­vail tout aussi pré­caire[10]. Ce phé­no­mène de la porte tour­nante est observé chez nos voi­sins amé­ri­cains. Par exemple, plus d’un mil­lion de per­sonnes tra­vaillent pour Walmart aux États-Unis. En 2011, la com­pa­gnie a reçu cinq mil­lions de demandes d’emploi, et 20 % des tra­vailleurs nou­vel­le­ment embau­chés y avaient tra­vaillé pré­cé­dem­ment. Le taux de rou­le­ment ne devrait cepen­dant jamais être retenu comme « excuse » pour empê­cher l’exercice du droit à la syn­di­ca­li­sa­tion. Ce rou­le­ment est généré, pré­ci­sé­ment, par les mau­vaises condi­tions de tra­vail et non par un mys­té­rieux caprice des salariéEs, ce qui milite encore davan­tage pour un accès faci­lité à la syn­di­ca­li­sa­tion…

Le fran­chi­sage : une arme patro­nale

Le fran­chi­sage est une tac­tique éprou­vée pour nuire à la négo­cia­tion. Cela consiste à ce qu’un tiers dirige une suc­cur­sale plutôt que le siège social. Le nouvel ache­teur peut tou­jours pré­tendre qu’il fait peu d’argent… De plus, le fran­chi­sage ralen­tit le pro­ces­sus de négo­cia­tion et le temps est le plus grand allié des employeurs anti­syn­di­caux et créa­teurs d’emplois pré­caires.

Dans le cas de Couche-Tard, toutes les suc­cur­sales qué­bé­coises étaient cor­po­ra­tives lors du début de la syn­di­ca­li­sa­tion. En 2012, Couche-Tard a com­mencé à fran­chi­ser des suc­cur­sales qui, oh hasard ! étaient toutes syn­di­quées. Couche-Tard pré­ten­dait que les fran­chi­sages n’avaient rien à voir avec la syn­di­ca­li­sa­tion et que c’était une déci­sion d’affaires. À l’heure actuelle, les six dépan­neurs syn­di­qués sont doré­na­vant fran­chi­sés ; le der­nier l’étant devenu le 30 octobre 2013, soit deux jours après la signa­ture de la conven­tion col­lec­tive.

Toutefois, lors de la signa­ture de la conven­tion, c’est Couche-Tard qui a négo­cié direc­te­ment avec la CSN, impo­sant, par la suite, le règle­ment à ses fran­chi­sés. De fait, cela confirme les dires de la CSN qui a tou­jours pré­tendu que le véri­table employeur conti­nuait d’être l’entreprise Couche-Tard.

Les défis à venir

Après la signa­ture de la conven­tion, Couche-Tard a versé les aug­men­ta­tions sala­riales et les deux jour­nées de congé mobile gagnées par la lutte syn­di­cale, à l’ensemble des employéEs des 700 suc­cur­sales non syn­di­quées. Néanmoins, les syndiquéEs des six dépan­neurs jouissent de plus d’avantages : de meilleures clauses pour cer­tains congés, d’une conven­tion qui pro­tège les acquis contre l’arbitraire patro­nal, de l’application du prin­cipe d’ancienneté quant au choix des horaires et des vacances, et de ser­vices syn­di­caux. Le para­doxe est fla­grant : on ne peut que se réjouir qu’une bataille syn­di­cale d’un si petit groupe per­mette d’améliorer les condi­tions de plus de 7000 per­sonnes ; or en même temps, la syn­di­ca­li­sa­tion est consi­dé­ra­ble­ment ralen­tie par cette stra­té­gie patro­nale qui vise à empê­cher que de nou­velles syn­di­ca­li­sa­tions pour­suivent cette amé­lio­ra­tion qui demeure à com­plé­ter.

Les gains ont été appré­ciables parce que, dans cette bataille, une ana­lyse stra­té­gique serrée a été faite de l’entreprise et que plu­sieurs moyens ont été mis en place pour déve­lop­per un rap­port de force non tra­di­tion­nel. Mais les ques­tions demeurent nom­breuses. Comment déve­lop­per un rap­port de force et diver­si­fier les tac­tiques pour amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail de mil­liers de per­sonnes dans des emplois « fra­giles » ? Comment boni­fier les normes du tra­vail pour toutes et tous ? Comment faire vivre des syn­di­cats forts et démo­cra­tiques dans des petits milieux de tra­vail ? Comment sou­te­nir la syn­di­ca­li­sa­tion et la négo­cia­tion dans un monde qui change ?

Luis Donis, ancien employé de Couche-Tard d’Iberville-Jean-Talon et ini­tia­teur de la syn­di­ca­li­sa­tion est opti­miste : « Si on veut réus­sir, il faut rester unis pour que Couche-Tard ne détruise pas notre force. Des jobs au salaire mini­mum, y en a par­tout. C’est mieux d’essayer de se syn­di­quer que de conti­nuer à ne pas se faire res­pec­ter dans le com­merce de détail. C’est pas parce que t’es au salaire mini­mum que t’as pas droit au res­pect comme ceux qui tra­vaillent assis dans des grands bureaux », conclut-il dans un grand éclat de rire.


  1. Voir les sites de la cam­pagne : <www​.face​book​.com/​c​o​u​c​h​e​t​a​r​d​e​t​l​e​r​e​spect> et <www​.csn​.qc​.ca/​w​e​b​/​s​e​-​s​y​n​d​i​q​u​e​r​/​c​o​u​c​h​e​-tard>.
  2. André Dubuc, « Superflue, la syn­di­ca­li­sa­tion dans le com­merce de détail ?», La Presse, 29 avril 2011, <http://​affaires​.lapresse​.ca/​e​c​o​n​o​m​i​e​/​c​o​m​m​e​r​c​e​-​d​e​-​d​e​t​a​i​l​/​2​0​1​1​0​4​/​2​9​/​0​1​-​4​3​9​4​4​7​2​-​s​u​p​e​r​f​l​u​e​-​l​a​-​s​y​n​d​i​c​a​l​i​s​a​t​i​o​n​-​d​a​n​s​-​l​e​-​c​o​m​m​e​r​c​e​-​d​e​-​d​e​t​a​i​l.php>.
  3. Martin Vallières, « Couche-Tard a encore faim », La Presse, 20 mars 2013, <http://​affaires​.lapresse​.ca/​e​c​o​n​o​m​i​e​/​c​o​m​m​e​r​c​e​-​d​e​-​d​e​t​a​i​l​/​2​0​1​3​0​3​/​1​9​/​0​1​-​4​6​3​2​4​3​6​-​c​o​u​c​h​e​-​t​a​r​d​-​a​-​e​n​c​o​r​e​-​f​a​i​m.php>.
  4. Richard Florida, « Building America’s third great job machine », The Atlantic, 5 mai 2011, <www​.theat​lan​tic​.com/​b​u​s​i​n​e​s​s​/​a​r​c​h​i​v​e​/​2​0​1​1​/​0​5​/​b​u​i​l​d​i​n​g​-​a​m​e​r​i​c​a​s​-​t​h​i​r​d​-​g​r​e​a​t​-​j​o​b​-​m​a​c​h​i​n​e​/​2​3​8316/>.
  5. Sylvia Allegretto, Marc Doussard, Dave Graham-Squire, Ken Jacobs, Dan Thompson et Jeremy Thompson, Fast Food, Poverty Wages. The Public Cost of Low-Wage Jobs in the Fast-Food Industry, Berkeley (CA), UC Berkeley Center for Labor Research and Education, octobre 2013, <www​.irle​.ber​ke​ley​.edu/​c​w​e​d​/​a​l​l​e​g​r​e​t​t​o​/​f​a​s​t​_​f​o​o​d​_​p​o​v​e​r​t​y​_​w​a​g​e​s.pdf>.
  6. Voir le site Internet de la cam­pagne Low Pay is Not Ok : <www​.low​payis​no​tok​.org>.
  7. Voir la vidéo en ligne : Vidéo interne : Couche-Tard évoque la fer­me­ture de dépan­neurs syn­di­qués, Les affaires, 12 mars 2011, <www.lesaffaires.com/videos/entrevues/video-interne–couche-tard-evoque-la-fermeture-de-depanneurs-syndiques/528252>.
  8. Comité sec­to­riel de main-d’œuvre du com­merce de l’alimentation, Mise à jour du diag­nos­tic sec­to­riel de la main-d’œuvre dans le com­merce de l’alimentation du Québec, Rapport final, mars 2011, <http://​csmoca​.org/​p​d​f​/​R​a​p​p​o​r​t​_​C​S​M​O​C​A​_​M​A​J​2​0​1​0.pdf>.
  9. NRF Fondation, Demographics of Retail Employees, Retail Insight Center, 2012, <http://​research​.nrf​foun​da​tion​.com/​D​e​f​a​u​l​t​.​a​s​p​x​?​p​g​=​4​2​#​.​U​y​c​W​j​Z​21a70>.
  10. Catherine Bannon, Rapport d’analyse sur les jeunes tra­vailleurs des com­merces de détail et de la res­tau­ra­tion de l’île de Montréal en regard de leur tra­vail, de leur santé et sécu­rité au tra­vail et de leurs condi­tions de tra­vail, Cahier de trans­fert C T-2009-001, ARUC-Innovations, tra­vail et emploi, jan­vier 2009, <http://​www​.aruc​.rlt​.ulaval​.ca/​s​i​t​e​s​/​a​r​u​c​.​r​l​t​.​u​l​a​v​a​l​.​c​a​/​f​i​l​e​s​/​c​t​-​2​0​0​9​-​0​0​1​_​c​a​t​h​e​r​i​n​e​_​b​a​n​n​o​n.pdf>.

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