La santé malade du capitalisme

Vieillissement et capitalisme : de l’exclusion à la solidarité ?

Santé et capitalisme

Par Mis en ligne le 14 mai 2020

L’époque est pour le moins étrange pour les per­sonnes vieillis­santes. Alors que l’espérance de vie ral­longe en Occident – toutes choses étant égales par ailleurs – cer­tains com­men­ta­teurs et jour­na­listes appré­hendent, à grand ren­fort de méta­phores, une menace réelle à moyen terme, incar­née dans une sourde peur de ces corps fati­gués, en désué­tude, dont il fau­drait s’occuper, devant les­quels il est impé­ra­tif de s’organiser col­lec­ti­ve­ment. Ce péril est tantôt nommé « tsu­nami gris », d’autres fois « arma­ged­don géria­trique » ou est par­fois même repré­senté par l’expression « démo­gra­phie apo­ca­lyp­tique » dans le monde anglo-saxon. On se réfère ici au fait que la plu­part des États occi­den­taux ver­ront leur pro­por­tion de per­sonnes dépas­sant l’âge de 65 ans atteindre plus de 20 % de leur por­trait démo­gra­phique natio­nal d’ici l’an 2050.

Pour certainEs com­men­ta­teurs et com­men­ta­trices, les pres­sions exer­cées sur l’État-providence par cette pré­sence géné­ra­tion­nelle par­ti­cu­lière seraient telles qu’il fau­drait repen­ser celui-ci dans son ensemble (lire en sous-texte : appro­fon­dir davan­tage les cou­pures dans les pro­grammes sociaux). Habituellement, dans beau­coup de ces dis­cours média­tiques, les pro­po­si­tions édi­to­riales por­tant sur les néces­saires réformes des ser­vices de santé s’orientent vers la solu­tion de l’utilisateur-payeur. Les aînéEs deviennent ainsi les boucs-émis­saires d’un sys­tème appa­rem­ment sur­chargé, exsangue, devant « gérer » encore davan­tage d’inactifs, tandis que s’accumulent jour après jour les dettes natio­nales ; il faut alors cesser de col­lec­ti­vi­ser la dépen­dance et en faire assu­mer les coûts aux indi­vi­dus eux-mêmes. Au même moment, assez curieu­se­ment, on assiste à l’éclosion d’un marché de ser­vices en plein essor autour du troi­sième âge : voyages, médi­ca­ments, quar­tiers spé­cia­li­sés, rési­dences pri­vées, pro­duits d’assurance, offres à la carte de toutes sortes. Au-delà du danger qu’elles repré­sentent, les per­sonnes âgées deviennent un marché lucra­tif dans le capi­ta­lisme post­for­diste.

Par contre, alors que les droits et l’importance de l’inclusion sociale et poli­tique des aînéEs sont de plus en plus réaf­fir­més dans les dis­cours offi­ciels et au niveau légis­la­tif, sur le ter­rain, dans les villes notam­ment, la marge de manœuvre de cette « popu­la­tion » dimi­nue face à la gen­tri­fi­ca­tion, au « capa­ci­tisme », à la pro­fonde orien­ta­tion « jeu­niste » des socié­tés contem­po­raines et à son corol­laire obligé, l’âgisme. On pour­rait éga­le­ment men­tion­ner la non-appli­ca­tion ou le retrait pra­tique de cer­taines mesures sociales, telle la Ley de depen­den­cia espa­gnole, votée en 2007, pour faci­li­ter le main­tien à domi­cile des per­sonnes vieillis­santes en perte d’autonomie, mais restée lettre morte en raison de la crise éco­no­mique qui sévit dans la pénin­sule ibé­rique depuis 2008[1]. Chose cer­taine, le capi­ta­lisme contem­po­rain, dans sa mou­ture « aus­tère », affecte pro­fon­dé­ment les per­sonnes âgées, qui sou­vent se retrouvent dans un entre-deux flou et dis­tendu entre les dis­cours offi­ciels recon­nais­sant leur exis­tence et leurs besoins concrets, leurs réa­li­tés quo­ti­diennes.

Ce texte cher­chera à abor­der ce vaste sujet en iden­ti­fiant cer­taines moda­li­tés d’inscription du capi­ta­lisme dans la sphère du vieillis­se­ment, autant dans les domaines du sym­bo­lique que de la vie maté­rielle. Pour ce faire, je pré­sen­te­rai d’abord rapi­de­ment les contours des repré­sen­ta­tions domi­nantes de la vieillesse dans les socié­tés occi­den­tales contem­po­raines, en expli­ci­tant notam­ment la ten­sion entre la pro­mo­tion de plus en plus cou­rante du vieillis­se­ment actif et les dyna­miques de dis­cri­mi­na­tion qui y sont impli­ci­te­ment asso­ciées. Je m’attarderai ensuite au cas de Montréal pour démon­trer com­ment la gen­tri­fi­ca­tion affecte le droit de vieillir chez soi, malgré des volon­tés poli­tiques réité­rées de garder les aînéEs à domi­cile. J’enchainerai avec une étude de cas effec­tuée sur le ter­rain à Barcelone, pour illus­trer dif­fé­rentes alter­na­tives visant à recréer du lien et des zones de ren­contre entre les aînéEs et la société civile. Cette sec­tion se pré­sente comme une repro­duc­tion de cer­taines notes eth­no­gra­phiques com­pi­lées en juin 2013 sur des groupes d’aînéEs impliquéEs dans des formes d’engagement poli­tique auto­nome, lut­tant contre les poli­tiques d’austérité. Je ter­mi­ne­rai avec une courte réflexion sur l’inclusion sociale des aînéEs et les pos­si­bi­li­tés de faire adve­nir un « vieillis­se­ment soli­daire » dans les socié­tés contem­po­raines.

Représentations des per­sonnes âgées dans le capi­ta­lisme avancé

Nous devons d’abord et avant tout défi­nir ce que nous enten­dons par « aînéEs », car ce groupe n’est pas homo­gène, ni ne peut être uni­ver­sel­le­ment défini. Dans le champ géron­to­lo­gique et dans les poli­tiques publiques, par conven­tion, on parle d’une « per­sonne âgée » ou d’un « senior » comme quelqu’un d’âgé de 65 ans et plus, mais d’autres études placent ce seuil à 60 ans. Il peut mani­fes­te­ment naître une confu­sion entre le groupe des retraitéEs et celui des per­sonnes âgées, ces pre­miers pou­vant, selon les contextes natio­naux, entrer en retraite dès l’âge de 55, ou même 50 ans : la vigi­lance scien­ti­fique est donc de mise dans le décou­page des caté­go­ries[2]. Pour les besoins de la cause – puisqu’il faut bien tran­cher quelque part – je consi­dè­re­rai ici une per­sonne âgée comme étant quelqu’un d’âgé de plus de 65 ans. Les droits, devoirs, atti­tudes, posi­tions sociales qui sont asso­ciés aux per­sonnes vieillis­santes ne tra­versent pas les socié­tés de manière uni­forme, une évi­dence qu’il faut par­fois rap­pe­ler à cer­tains cher­cheurs eth­no­cen­triques.

Pour l’anthropologue Bernard Bernadi[3], l’âge est un « mar­queur social, asso­ciant des déter­mi­na­tions objec­tives posant la coïn­ci­dence nor­male d’un âge et d’un rôle ou d’une fonc­tion », et le pas­sage d’une cohorte à une autre peut se faire soit par un acte ini­tia­tique ou par une appar­te­nance géné­ra­tion­nelle, sou­vent consa­crée publi­que­ment d’une manière ou d’une autre. Dans l’Occident contem­po­rain, le décou­page entre les temps de la vie (jeu­nesse, vie adulte dite « active » et vieillesse) est la consé­quence d’un mode par­ti­cu­lier de ges­tion des popu­la­tions, struc­turé d’abord et avant tout par le tra­vail[4]. Il n’est donc pas éton­nant que les luttes pour les droits des aînéEs passent d’emblée par la reven­di­ca­tion de régimes de pro­tec­tion sociale, de retraite, et par des ten­ta­tives de redé­fi­ni­tion de ce que sont la pro­duc­ti­vité et l’activité dans le der­nier tiers de la vie, de manière à limi­ter les effets d’exclusion liés au fait d’arrêter de tra­vailler et de consom­mer au même régime que durant la vie adulte.

Or, nous assis­tons depuis quelques décen­nies déjà à une médi­ca­li­sa­tion et à une patho­lo­gi­sa­tion de ce statut qu’est la vieillesse, pro­ces­sus basé sur une dicho­to­mie étanche entre vie active et vie pas­sive, elle-même étroi­te­ment reliée aux nou­velles défi­ni­tions de la citoyen­neté néo­li­bé­rale. Sera inclus dans la « cité » qui four­nira un input aux réserves maté­rielles et sym­bo­liques de valeur du capi­ta­lisme avancé, d’où la pré­sence gran­dis­sante d’argumentaires en santé publique met­tant de l’avant des poli­tiques et des mesures garan­tis­sant et implé­men­tant le « vieillis­se­ment actif et en santé ». L’Organisation mon­diale de la santé (OMS), dans un rap­port de 2002, avait défini le vieillis­se­ment actif de la manière sui­vante : « le pro­ces­sus par lequel est effec­tuée l’optimisation des oppor­tu­ni­tés visant la santé, la par­ti­ci­pa­tion et la sécu­rité de manière à amé­lio­rer la qua­lité de vie des per­sonnes vieillis­santes »[5]. Pour l’OMS, le concept d’« acti­vité », chez les per­sonnes âgées, ren­voie au fait de conti­nuer à par­ti­ci­per aux affaires sociales, éco­no­miques, cultu­relles, spi­ri­tuelles et civiques de la com­mu­nauté. Certaines orga­ni­sa­tions aînées de défense de droits comme l’American Association of Retired People (AARP) aux États-Unis ou la FADOQ vont s’inscrire de plain-pied dans la pro­mo­tion de ce vieillis­se­ment actif ; l’AARP a d’ailleurs adopté comme slogan le mot d’ordre sui­vant « servir plutôt qu’être servis »[6].

Comme l’écrit Ignace Olazabal[7], on encou­rage ce vieillis­se­ment aussi qua­li­fié de « pro­duc­tif » ou de « bien vieillir », afin que l’allongement de l’espérance de vie se tra­duise par l’allongement d’une espé­rance de vie en bonne santé, en enjoi­gnant les per­sonnes à demeu­rer « auto­nomes » et « non dépen­dantes du sys­tème de santé et de ser­vices sociaux et des proches aidants ». Pour ceux et celles qui ne peuvent s’inscrire dans un vieillis­se­ment pro­duc­tif fait de voyages, de béné­vo­lat et de jeux, comme exten­sion sym­bo­lique d’une vie passée au tra­vail et dans la consom­ma­tion, la médi­ca­li­sa­tion, l’institutionnalisation, la patho­lo­gi­sa­tion et la prise en charge socio­sa­ni­taire par le médi­ca­ment sont quelques-unes des ave­nues bio­po­li­tiques qui s’ouvrent. Pour Michel Foucault[8], « la vieillesse est une crise, mais éga­le­ment une dévia­tion puisque, dans notre société où le loisir est la règle, l’oisiveté forme une sorte de dévia­tion ».

Minkler et Holstein[9] cri­tiquent à juste titre cette vision selon laquelle l’engagement citoyen ou du béné­vo­lat dans les struc­tures publiques ou pri­vées – le civic enga­ge­ment en anglais – serait néces­saire au « bien vieillir ». Cette notion serait tout autant dépo­li­ti­sée qu’immergée dans des concep­tions étroites de ce qu’est l’« acti­vité ». Selon Laliberte Rudman, cette repré­sen­ta­tion du vieillis­se­ment à l’origine de bien des poli­tiques publiques s’inscrit dans « une nou­velle série d’obligations reliées à la néces­sité d’être des retrai­tés auto­nomes, res­pon­sables et actifs »[10]. Par ailleurs, l’argumentaire du vieillis­se­ment pro­duc­tif est basé sur une cer­taine dis­cri­mi­na­tion impli­cite : comme l’écrit Meredith Minkler[11], l’activité des proches aidants (care­gi­ving) serait invi­sible dans ce décou­page de sta­tuts, met­tant encore une fois les femmes à l’écart de la vie dite « active » dans la vieillesse, sur­tout celles n’ayant pas le temps de s’engager dans une acti­vité béné­vole quel­conque, car trop occu­pées à prendre soin de leurs proches. On pour­rait rajou­ter aux exclus de ce dis­cours celles et ceux qui ne peuvent sortir du domi­cile par manque d’autonomie, qui souffrent de pro­blèmes psy­cho­lo­giques ou ceux n’ayant tout sim­ple­ment pas assez de capi­tal éco­no­mique pour se dépla­cer dans la ville, comme c’est le cas dans de nom­breux quar­tiers mont­réa­lais. Aux États-Unis, l’engagement béné­vole comme pilier du bien vieillir est promu et sup­porté par des fon­da­tions pri­vées comme celle de la MetLife[12], s’inscrivant ainsi dans une logique de cha­rité tout à fait com­pa­tible avec le désen­ga­ge­ment de l’État dans les pro­grammes sociaux. Le béné­vo­lat est-il apo­li­tique, ou du moins récu­péré par les ins­ti­tu­tions-clés du capi­ta­lisme à tra­vers une valo­ri­sa­tion osten­ta­toire de la pro­duc­ti­vité des aînéEs ? La ques­tion reste ouverte et doit être dis­cu­tée davan­tage, sur­tout au Québec où elle semble par­fois faire consen­sus.

Il faut néan­moins se sou­ve­nir que cette pro­mo­tion du vieillis­se­ment actif et en bonne santé fut implé­men­tée pour inver­ser les stig­mates et pra­tiques liées à l’âgisme[13] et aux repré­sen­ta­tions néga­tives des per­sonnes âgées, trop sou­vent per­çues comme étant dépen­dantes et pas­sives, ou devrait-on dire, comme Foucault, oisives. Ainsi, dans les années soixante-dix, l’âgisme, dis­cours conco­mi­tant au sexisme et au racisme, fut iden­ti­fié comme oppres­sion à abattre. Le géron­to­logue Robert Butler l’avait ainsi défini : « un pro­ces­sus par lequel des per­sonnes sont sté­réo­ty­pées et dis­cri­mi­nées en raison de leur âge »[14]. Selon l’Association qué­bé­coise de géron­to­lo­gie[15], cer­tains dis­cours média­tiques, ins­ti­tu­tion­nels et poli­tiques, comme ceux pré­sen­tés au début de ce texte, nour­ri­raient acti­ve­ment l’âgisme, qui se décli­ne­rait alors en atti­tudes, sté­réo­types et pra­tiques dis­cri­mi­na­toires. L’âgisme fonc­tionne dans les deux sens, en dépei­gnant à la fois les aînés comme néces­sai­re­ment malades, séniles ou tech­no­phobes, par exemple, ou encore en les glo­ri­fiant ou les idéa­li­sant, en sup­po­sant d’emblée qu’ils sont « fiables », « tou­jours en voyage » ou « bons avec les enfants ». On pour­rait donc qua­li­fier sans conteste cer­taines publi­ci­tés des rési­dences pri­vées et des com­pa­gnies d’assurance comme par­ti­ci­pants de cette der­nière forme d’âgisme. Dans une société donnée, le rôle qu’on veut faire jouer aux aînés passe d’abord et avant tout par la manière de les repré­sen­ter.

Pour les orga­ni­sa­tions com­bat­tant l’âgisme comme les Grey Panthers aux États-Unis, des chan­ge­ments sociaux pro­fonds dans les socié­tés contem­po­raines sont de mise, notam­ment en ce qui a trait aux défi­ni­tions de « l’activité » et de l’inclusion socio­po­li­tique. Or, il y a effec­ti­ve­ment plu­sieurs manières de s’attarder au pro­blème de l’âgisme ; tout dépend en fait de la grille d’analyse qu’on pose sur les causes de cette oppres­sion. Est-ce que tenter de régler l’âgisme en favo­ri­sant les mêmes valeurs que le sys­tème qui le nour­rit par sa glo­ri­fi­ca­tion de l’activité pro­duc­tive est une solu­tion ? On peut en douter. Toujours est-il que dans le quo­ti­dien, jour après jour, l’âgisme a des consé­quences graves. Pour Jérôme Pellissier, qui écrit dans la revue Vie et vieillis­se­ment publiée par l’Association qué­bé­coise de géron­to­lo­gie, « poussé à bout de sa logique, l’âgisme débouche sur le meurtre »[16], ou plus fré­quem­ment, sur la mal­trai­tance et la négli­gence, sur­tout dans cer­taines ins­ti­tu­tions de soins ou rési­dences pri­vées où l’infantilisation des patients et des patientes fait des ravages. Plusieurs formes d’abus peuvent décou­ler de l’âgisme : abus psy­cho­lo­giques, mais aussi sociaux, finan­ciers et d’autres enfin liés aux condi­tions de loge­ment. C’est ici qu’il devient per­ti­nent de com­prendre com­ment les trans­for­ma­tions urbaines et la gen­tri­fi­ca­tion par­ti­cipent de l’exclusion des per­sonnes âgées dési­rant vieillir sur place.

Gentrification et vieillis­se­ment sur place à Montréal

Lorsqu’on se penche sur le vieillis­se­ment en contexte urbain, la ques­tion du loge­ment s’impose d’elle-même, comme plan de base des condi­tions d’existence, autant sym­bo­liques que maté­rielles. Mais com­ment par­ti­ci­per aux réseaux sociaux urbains et aux divers groupes d’intérêts peu­plant les villes – et pou­voir ainsi ache­ver un vieillis­se­ment actif et en santé, tel que recom­mandé par l’Organisation mon­diale de la santé – si la pos­si­bi­lité même d’un vieillis­se­ment dans les quar­tiers cen­traux est de plus en plus mena­cée dans des villes comme Montréal, New York, Londres, Paris ou Barcelone ? Cela semble une contra­dic­tion mani­feste. Ignace Olazabal[17] écrit d’ailleurs que « vieillir dans la ville demeure un pari pour toutes ces per­sonnes qui n’ont pas suivi le sen­tier de la tech­no­lo­gie, dont le revenu de retraite s’avère insuf­fi­sant ou qui voient s’installer les inca­pa­ci­tés propres à l’avancée en âge ». Pourtant, au grand âge ou même avant, le loge­ment est non seule­ment un socle de mémoire et d’identité, mais aussi de sécu­rité psy­cho­lo­gique et phy­sique, alors qu’on y passe par­fois la majeure partie de son temps. Au-delà d’être un espace stric­te­ment privé, le loge­ment est éga­le­ment un lieu de connexion com­mu­nau­taire, ins­cri­vant l’aînéE dans des réseaux divers, de voi­si­nage notam­ment, dont la fré­quen­ta­tion est par ailleurs néces­saire, selon l’OMS, au vieillis­se­ment actif. Cependant, dans de nom­breuses villes occi­den­tales où la popu­la­tion est qua­li­fiée de vieillis­sante, des situa­tions de « mal-loge­ment » (insa­lu­brité, espaces inadap­tés, éloi­gne­ment des ser­vices de proxi­mité, iso­le­ment) et de pré­ca­rité loca­tive sont vécues par des pro­por­tions variables, mais rela­ti­ve­ment éle­vées de per­sonnes âgées[18]. Cette pré­ca­rité loca­tive, qu’on pour­rait qua­li­fier d’« exclu­sion ter­ri­to­riale »[19], peut se nour­rir et se conju­guer avec des situa­tions d’isolement et de mort sociale, de pertes de mobi­lité et d’autonomie ainsi que de pré­va­lence de pro­blèmes variés de santé phy­sique et men­tale. Cela, dans un contexte macro­so­cial où l’exclusion struc­tu­relle des aînés s’étendrait éga­le­ment aux domaines socio­po­li­tiques, sym­bo­liques, éco­no­miques et iden­ti­taires, comme nombre de cher­cheurs le remarquent aujourd’hui[20].

Au Québec, alors que l’État se désen­gage pro­gres­si­ve­ment de la prise en charge des per­sonnes âgées avec pertes d’autonomie en cou­pant notam­ment dans les lits publics, ouvrant ainsi un lucra­tif marché pour les rési­dences pri­vées[21], l’augmentation des loyers et du coût de la vie semble aggra­ver leur fra­gi­lité face aux chan­ge­ments struc­tu­rels de l’urbain, alors que plus de la moitié d’entre elles ont besoin de l’apport du sup­plé­ment men­suel de revenu mini­mum garanti. Pendant ce temps, l’offre de loge­ments sociaux est loin de répondre à la demande et les per­sonnes âgées doivent se tour­ner de plus en plus vers le marché et la famille pour l’hébergement et les soins. Un dépla­ce­ment de la prise en charge des per­sonnes vul­né­rables ou âgées s’opère en fait pré­sen­te­ment des régimes éta­tiques vers des amal­games ins­ti­tu­tion­nels nou­veaux et flous com­po­sés notam­ment, de façon crois­sante, d’acteurs muni­ci­paux et d’entreprises pri­vées[22]. Pour Aubry[23], quatre fac­teurs expliquent en fait l’expansion récente du réseau de rési­dences pri­vées : la dimi­nu­tion de l’offre de ser­vice dans les éta­blis­se­ments régis par la Loi sur les ser­vices de santé et les ser­vices sociaux, la pénu­rie de res­sources consa­crées au main­tien à domi­cile des per­sonnes en perte d’autonomie par les CLSC, l’augmentation de la demande et le désir de rester à domi­cile ainsi que le vieillis­se­ment de la popu­la­tion comme tel.

Le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois, par l’entremise de sa poli­tique Vieillir et vivre ensemble chez soi, dans sa com­mu­nauté, au Québec[24], adop­tée sous le der­nier gou­ver­ne­ment libé­ral, tente de garan­tir le vieillis­se­ment sur place par des aides moné­taires per­met­tant d’adapter les rési­dences à des habi­tants en perte de mobi­lité. La poli­tique vise aussi le sup­port de formes de par­ti­ci­pa­tion com­mu­nau­taire et de pro­grammes de santé de proxi­mité. Par ailleurs, Montréal a adopté la poli­tique Ville amie des aînés, telle que promue par l’OMS depuis 2007, en sous­cri­vant donc aux néces­si­tés d’adapter la métro­pole aux réa­li­tés des aînés en essayant notam­ment d’implanter l’accessibilité éco­no­mique aux loge­ments, en s’assurant d’une proxi­mité des aînés des ser­vices essen­tiels, en faci­li­tant les modi­fi­ca­tions et réno­va­tions pou­vant être appor­tées à des loge­ments pour les adap­ter à des per­sonnes en perte d’autonomie, en pro­mou­vant l’intégration sociale et, enfin, le vieillis­se­ment sur place. Par contre, pour que le pro­gramme aille au-delà des vœux pieux, il faudra affron­ter réso­lu­ment le pro­blème de la spé­cu­la­tion immo­bi­lière et de la gen­tri­fi­ca­tion.

Or, la gen­tri­fi­ca­tion, dans les quar­tiers cen­traux mont­réa­lais, est rapide, pro­fonde, et affecte les aînéEs de manière dis­pro­por­tion­née[25]. On peut défi­nir mini­ma­le­ment l’embourgeoisement ou gen­tri­fi­ca­tion comme étant « un phé­no­mène phy­sique, éco­no­mique, social et cultu­rel impli­quant un quar­tier autre­fois habité par les classes défa­vo­ri­sées et dans lequel on constate l’inva­sion par une popu­la­tion (plus) favo­ri­sée »[26]. Ces situa­tions peuvent pro­vo­quer, dans cer­tains cas, des conjonc­tures où des aînés se retrouvent étran­gers à la fois au plan iden­ti­taire et finan­cier dans des quar­tiers qu’ils habitent pour­tant depuis des décen­nies, alors qu’ils font l’expérience de trans­for­ma­tions dans leurs rap­ports à l’environnement bâti et qu’ils doivent conju­guer avec des hausses des loyers et des chan­ge­ments dans l’offre de com­merces avoi­si­nants. La gen­tri­fi­ca­tion – même si ce terme sert à décrire des réa­li­tés par­fois fort dif­fé­rentes – s’accompagne sou­vent de pra­tiques immo­bi­lières spé­cu­la­tives, pro­dui­sant inexo­ra­ble­ment des pres­sions sur la capa­cité des aînéEs de vieillir sur place. Ces opé­ra­tions se concré­tisent géné­ra­le­ment par le biais d’évictions ou de reprises de loge­ment, sou­vent menées dans le strict res­pect des règles de la Régie du loge­ment. Le Comité loge­ment Petite-Patrie, à Montréal, a estimé que plus du tiers des dos­siers concer­nant les évic­tions et les reprises de loge­ment (pour agran­dis­se­ment ou sub­di­vi­sion) affec­taient des per­sonnes âgées de 65 ans et plus, qui n’ont pas tou­jours la capa­cité de lutter contre ces mesures prises uni­la­té­ra­le­ment par les pro­prié­taires[27]. Il semble que dans cer­tains quar­tiers, la gen­tri­fi­ca­tion soit plus puis­sante que les dis­cours poli­tiques.

Par ailleurs, selon Janine Wiles et ses col­la­bo­ra­trices[28], les mesures publiques cher­chant à favo­ri­ser le vieillis­se­ment sur place prennent peu en compte l’avis des prin­ci­paux inté­res­sés sur ce que cette notion veut dire pour eux et elles. En recueillant la parole d’un échan­tillon d’aînés en Nouvelle-Zélande, Wiles et son équipe ont décou­vert que l’attachement et la connexion au lieu des aînés dans un espace urbain étaient fonc­tion des contextes sociaux et com­mu­nau­taires, et non pas seule­ment du main­tien à domi­cile comme tel. Ceci montre l’importance de réflé­chir aux dyna­miques entre quar­tier, lien social et iden­tité dans l’avancée en âge ; cer­taines études auraient montré que les popu­la­tions mar­gi­na­li­sées cher­che­raient jus­te­ment à quit­ter leur quar­tier faute d’une inclu­sion sociale satis­fai­sante[29]. Ceci pour­rait d’ailleurs expli­quer cer­tains départs vers les rési­dences pri­vées, situées géné­ra­le­ment dans les ban­lieues mont­réa­laises[30]. Bigonesse et ses col­la­bo­ra­trices[31] écrivent à ce propos que les aînés ont du mal à faire des choix de loge­ment dans le contexte mont­réa­lais actuel :

Les recherches menées dans le cadre du projet Villes amies des aînés au Québec démontrent que les aînés ont une connais­sance limi­tée des options qui s’offrent à eux, font face à un choix d’habitations qui sont sou­vent finan­ciè­re­ment inac­ces­sibles, situées loin des ser­vices de proxi­mité, iso­lées de la com­mu­nauté et qui n’arrivent pas à s’ajuster à l’évolution de leurs besoins liés au pro­ces­sus normal du vieillis­se­ment.

Ce qu’il faut rete­nir de ce der­nier point est l’importance capi­tale de faire émer­ger la voix des aînés en ville, alors que s’accentue une cer­taine invi­si­bi­li­sa­tion de ceux-ci dans l’espace public, pro­ces­sus qui passe à Montréal par la dis­pa­ri­tion des espaces de socia­li­sa­tion tra­di­tion­nels, comme les clubs de l’âge d’or ou cer­tains res­tau­rants de quar­tier[32]. Comment garan­tir l’inclusion sociale des per­sonnes âgées dans ces contextes d’exclusions macro­so­ciales, de trans­for­ma­tions pro­fondes et rapides comme celles qu’apporte la gen­tri­fi­ca­tion ?

Voix aînées bar­ce­lo­naises

Ce que la situa­tion de Barcelone nous démontre, c’est que les aînéEs n’attendent plus grand-chose de l’État, en faillite, et s’organisent eux-mêmes pour reven­di­quer leurs droits. En Europe, sur­tout en Espagne, en Grèce, au Portugal et en Italie, les effets de la crise éco­no­mique de 2008 ne cessent de s’approfondir : chô­mage massif, marché de l’immobilier vola­tile et loyers en hausse, aug­men­ta­tion du coût de la vie, pro­fondes cou­pures dans les régimes de retraite et les ser­vices publics. Pour reve­nir à l’Espagne spé­ci­fi­que­ment, un des pays les plus vieillis­sants d’Europe, la situa­tion est deve­nue par­ti­cu­liè­re­ment cri­tique pour un nombre gran­dis­sant de citoyennes et de citoyens, âgés ou jeunes, n’arrivant plus à payer leur loyer ou leur hypo­thèque. Les per­sonnes âgées doivent par­fois mettre en jeu l’entièreté de leurs éco­no­mies de retraite pour éviter de perdre le loge­ment qu’elles ont, dans cer­tains cas, occupé toute une vie. En effet, ces expul­sions de loge­ments (desa­hu­cios) conduites grâce à une col­lu­sion entre pou­voirs publics, banques et agences de crédit, ont touché en 2012 des som­mets inéga­lés. Alors que le chô­mage attei­gnait plus de 26 % au der­nier tri­mestre de 2012, plus de 47 000 loge­ments furent vidés dans toute l’Espagne, sur­tout en Catalogne, à Madrid et à Valence, et ce, uni­que­ment durant le pre­mier tri­mestre de 2012, selon des chiffres publiés par le Consejo General del Poder Judicial[33].

À Barcelone, les réseaux asso­cia­tifs éma­nant de la société civile sont assu­ré­ment plus nom­breux et mieux tissés qu’à Montréal. La ving­taine de groupes de la Fédération d’associations de voi­sins et voi­sines de Barcelone, ou, en cata­lan Federació d’Associacions de Veïns i Veïnes de Barcelona (FAVB), orga­nisent du sup­port direct aux per­sonnes âgées évin­cées, en col­la­bo­ra­tion avec la puis­sante Plateforme des affec­tés par l’hypothèque, ou Plataforma de Afectados por la Hipoteca (PAH). La soli­da­rité infor­melle de quar­tier, très pré­gnante à Barcelone depuis le début du XXe siècle à tra­vers les actions des mou­ve­ments anar­cho-syn­di­ca­listes, a acquis un nou­veau souffle à l’occasion de la chute de la dic­ta­ture fran­quiste et un second dans les dix der­nières années, avec l’émergence du mou­ve­ment des jeunes squat­teurs anar­chistes, okupa. Dans le domaine asso­cia­tif, Barcelone est ainsi com­po­sée d’une très dense xarxa de xarxes, ce qui veut dire en cata­lan « réseau des réseaux ». Voici quelques récits qui l’illustrent.

Je débouche un jour, au détour d’une pro­me­nade au soleil cou­chant, en plein Barri Gòtic, le quar­tier médié­val de Barcelone trans­formé aux dires de beau­coup en Disneyland : c’est que, dans ce petit qua­dri­la­tère qui jouxte la Rambla, tout ou presque finit par être englouti dans le marché du tou­risme. D’où la sur­prise qui fut la mienne d’entendre à l’entrée du quar­tier, au métro Jaume I, l’intense réver­bé­ra­tion d’un long dis­cours en cata­lan, au porte-voix, qui s’adressait à des ban­quiers. Devant le Palau de la Generalitat, siège de la com­mu­nauté auto­nome de la Catalogne, une soixan­taine de mani­fes­tantes et de mani­fes­tants bran­dissent des affiches où un immense requin blanc ouvre les dents et où il est écrit : « Banquiers voleurs, retour­nez-nous notre argent ! ». La majo­rité, sinon tous, ont des têtes blanches. Je m’approche pour dis­cu­ter avec une dame qui m’apprend qu’ils viennent ici tous les mardis depuis près d’un an et demi, sous la ban­nière du groupe esta­fatsx­la­banca. Ces gens, comme un mil­lion d’autres dans toute la Catalogne, se sont fait siphon­ner leur retraite par les mul­tiples frau­deurs appar­te­nant aux banques CatalunyaCaixa, Santander, BBVA, Caixa Penedès ou Unnim. La der­nière en liste est Bankia, dont la valeur en bourse s’est tout récem­ment effon­drée de 82 %; cer­tains de ses diri­geants étaient en 2013 devant les tri­bu­naux espa­gnols pour fraude et mau­vaise ges­tion. Pour sur­vivre, selon ce qu’on me dit, les gens doivent se tour­ner vers les banques ali­men­taires, la famille ou le voi­si­nage. Un homme d’un âge bien avancé, peut-être autour de 80 ans, a pris le porte-voix à la fin de la mani­fes­ta­tion, devant le regard stoïque (et masqué par des fichus noirs) de quelques Mossos d’Esquadra, la police cata­lane. Il lance : « s’il faut aller en prison, nous irons ! Nous ne per­drons pas notre dignité ! ». Peu de temps après, la mani­fes­ta­tion repart, avec un nou­veau slogan qui la meut : « La pro­chaine fois, nous revien­drons avec de la dyna­mite ! »

Une autre vignette illus­tra­tive de la place des aînés à Barcelone concerne le Passeig de Sant Joan, long d’environ 3 km, qui est un îlot de ver­dure, de bancs publics et de par­cours déam­bu­la­toires et cyclistes, même s’il est bordé par deux rues laté­rales exclu­si­ve­ment dédiées aux voi­tures. La pro­por­tion d’aînéEs qui s’y trouve est impres­sion­nante, et ce, du matin au soir. Ces quar­tiers vieillissent, me dit-on à l’Association des voi­sins et amis du Passeig de Sant Joan (Associacio de veïns i amics del Passeig de Sant Joan), où je suis allé ren­con­trer le pré­sident et quelques membres qui cache­taient, dans des lettres indi­vi­duelles et tim­brées, les règle­ments d’un concours de pein­ture à leurs membres. Pratiques d’une autre époque qui me rap­pelle la com­plexité des rap­ports au temps pour chaque géné­ra­tion, comme ceux qui marchent long­temps, canne à la main, sur des petites sec­tions du Passeig. Pourquoi ces quar­tiers vieillissent-ils, je demande ? On me répond que nombre de jeunes s’en vont en raison de la crise.

Les dis­cus­sions viennent vite sur la situa­tion poli­tico-éco­no­mique actuelle. Devant le néant des ser­vices sociaux, la société civile s’organise. Jamais les soupes popu­laires des églises n’ont autant fonc­tionné, me disent-ils. Plusieurs asso­cia­tions de volon­taires, dont la Creu Roja (Croix rouge cata­lane) ont éga­le­ment créé un sys­tème nommé Radars pour car­to­gra­phier de manière auto­nome, pâté de mai­sons par pâté de mai­sons, les aînés qui sont en situa­tion pré­caire à tous les niveaux : auto­no­mie phy­sique, cog­ni­tive et finan­cière. Des voi­sins sont impli­qués ; tout en évi­tant de briser l’intimité de ces aînés et en main­te­nant une cer­taine confi­den­tia­lité dans le pro­ces­sus, ils peuvent contac­ter le réseau si la per­sonne âgée qu’ils ont à l’œil semble être dans un besoin urgent, ou si elle n’est pas sortie de sa maison depuis plu­sieurs jours. On parle ici de situa­tions de néces­sité radi­cale. Cette asso­cia­tion ne peut pas, et loin de là, s’acquitter des tâches aux­quelles la Ley de depen­den­cia aurait dû se dédier. Je leur parle de l’âgisme. On me répond qu’ici, il n’y a pas de mot pour cela, car les per­sonnes âgées sont res­pec­tées. J’ai pour­tant lu dans le jour­nal la semaine d’avant qu’une cher­cheuse espa­gnole effec­tuait actuel­le­ment des recherches sur le sujet. Mais bon, si l’on se fie à cet infor­ma­teur, la société cata­lane semble réfrac­taire à penser qu’on puisse dis­cri­mi­ner les gens pour cause d’âge avancé.

Troisièmement, com­ment ne pas parler ici des iaio­flau­tas, dont le nom a été formé de la manière sui­vante : iaio, per­sonne âgée, flau­tas, terme péjo­ra­tif nor­ma­le­ment uti­lisé pour stig­ma­ti­ser les punks et les hip­pies qui aiment bien traî­ner avec des chiens et qui par­ti­ci­paient aux assem­blées du 15-M en 2011[34] sur les places publiques espa­gnoles. Les iaio­flau­tas sont des aînés et des indi­gnés, dont l’identité a été forgée dans ce 15-M qui fêtera bien­tôt ses trois ans. Ce cadrage sym­bo­lique veut donc ren­ver­ser la dési­gna­tion néga­tive asso­ciée aux jeunes par­ti­ci­pant aux mou­ve­ments sociaux. Il semble qu’en adop­tant un tel slogan, les iaio­flau­tas ins­crivent leur action col­lec­tive à la fois dans des réseaux fami­liaux et au sein du « peuple » ordi­naire cata­lan. Ils évitent par ailleurs de se confi­ner à des enjeux spé­ci­fiques en se fai­sant les porte-paroles – aînés – de la société civile espa­gnole, exsangue. « Pour une vie digne », réclament éga­le­ment les iaios.

Les iaios luttent pour le futur, me souffle F., porte-parole de l’organisation. Parce qu’ils savent que ce futur sera pire qu’aujourd’hui, que la crise est là pour durer, et que ce sont leurs enfants et leurs petits-enfants qui en feront inexo­ra­ble­ment les frais. En raison du chô­mage massif, nom­breuses sont les familles qui dépendent des pen­sions des aînéEs pour sur­vivre, du moins ceux qui en ont tou­jours. « Que feront-ils lorsque nous mour­rons », se demandent-ils ? Les iaios reven­diquent d’abord la fin de la socia­li­sa­tion des pertes ban­caires. Puis, en soli­da­rité avec la PAH, la fin des évic­tions. Incompréhensible leur paraît cette situa­tion où des « gens sont sans mai­sons et des mai­sons sans gens ». Enfin, ils réclament une « éco­no­mie au ser­vice des per­sonnes » et non pas un régime de pré­ca­ri­sa­tion gran­dis­sant, détrui­sant les petits et moyens com­merces. Un pro­gramme de base, me dit F. « Les citoyens paient pour l’irresponsabilité des banques », lit-on sur leur site. N’empêche, F. ne se gêne pas pour qua­li­fier leur mani­feste d’« anti­ca­pi­ta­liste », ce qui « serait évident à tra­vers les posi­tions prises ». Lors d’une assem­blée à laquelle j’assistais, un membre évo­quait la pos­si­bi­lité de s’unir aux partis poli­tiques. Un autre lui répon­dait que c’est tout le sys­tème qu’il faut balan­cer par-dessus bord, inter­ven­tion récol­tant moult applau­dis­se­ments. Les iaio­flau­tas ne sont donc pas par­ti­sans.

Récemment, en mars der­nier, les mar­chas de la digni­dad, aux­quelles des iaios ont par­ti­cipé, ont sillonné l’Espagne de Barcelone à Madrid, réunis­sant des membres de toute la société civile espa­gnole, ras­sem­blant des mil­lions de per­sonnes dans la capi­tale pour récla­mer des pro­grammes sociaux. Dans les der­niers mois, ils se sont joints aux mobi­li­sa­tions contre la hausse du prix du trans­port public à Barcelone (la cam­pagne Stop pujades). L’an der­nier, ils ont réussi à s’immiscer dans une séance en cours au par­le­ment cata­lan pour deman­der une « répu­blique du 99 % ». Le fait d’être des aînés leur confère un avan­tage de taille, qu’ils savent uti­li­ser à bon escient : dans une action, les poli­ciers se tiennent bien plus tran­quilles devant des têtes blanches, du moins c’est ce qu’on me dit. Du coup, les iaios ne craignent pas la déso­béis­sance civile et se mettent par­fois volon­tai­re­ment en situa­tion de tampon lors d’actions plus radi­cales, comme durant cette occu­pa­tion d’un cinéma vide qui a eu lieu en juin 2013 en plein Casc Antic. Ou pour faire une chaîne humaine devant un hôpi­tal en voie de pri­va­ti­sa­tion.

Inclusion sociale

Après la pré­sen­ta­tion de ces quelques por­traits bar­ce­lo­nais, on peut per­ti­nem­ment se deman­der, à la manière de Grenier et Valois-Nadeau, « com­ment ima­gi­ner un “vieillis­se­ment soli­daire” […] dans une conjonc­ture néo­li­bé­rale réso­lu­ment cen­trée sur la res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle ? »[35]. À mon sens, contrai­re­ment à ce qu’affirment les auteurs qui se ques­tionnent sur les pos­si­bi­li­tés d’une com­pa­ti­bi­lité entre les deux options, il faut lais­ser ouverte la pos­si­bi­lité que ce vieillis­se­ment soli­daire soit car­ré­ment incom­pa­tible avec cer­taines manières dont le « bien vieillir » actuel­le­ment brandi par les poli­tiques publiques. Cela implique à mon sens un enga­ge­ment poli­tique des aînéEs, ainsi qu’une poli­ti­sa­tion radi­cale du vieillis­se­ment.

Que faire pour inclure les per­sonnes âgées dans la vie sociale urbaine ? Billette et ses col­la­bo­ra­teurs[36] ont défini l’inclusion sociale aînée comme « un pro­ces­sus com­plexe de cocréa­tion d’un projet social qui recon­naît les pos­si­bi­li­tés et la diver­sité des par­ti­ci­pa­tions de chacun, en tant que membre socia­le­ment valo­risé ». Pour Hélène Thomas[37], la par­ti­ci­pa­tion sociale équi­vaut à un main­tien de la citoyen­neté de la per­sonne âgée, car celle-ci risque l’exclusion en raison d’une série de fac­teurs struc­tu­rels, expo­sés rapi­de­ment dans l’introduction. Les mou­ve­ments sociaux urbains doivent se ques­tion­ner sur la place des aînéEs en leur sein : leur voix est-elle enten­due ? Les pro­jets sociaux aux­quels nous pen­sons leur font-ils une place ? De plus en plus d’aînés cherchent à s’engager socia­le­ment et poli­ti­que­ment, d’où l’importance d’offrir, comme com­mu­nau­tés, des espaces de socia­li­sa­tion poli­tiques auto­nomes inter­gé­né­ra­tion­nels. En effet, Anne-Marie Guillemard[38] démontre appa­rem­ment que la par­ti­ci­pa­tion asso­cia­tive des retraitéEs, en France, est en hausse, notam­ment en raison de l’élargissement de cette période et de ce statut de « retraité », avec l’allongement de l’espérance de vie, et en raison d’un cer­tain refus de la pas­si­vité ou de l’improductivité asso­ciée avec la fin de la vie dite « active », tel qu’abordé plus tôt. Morrow-Howell et ses col­la­bo­ra­teurs[39] ont par ailleurs noté que de plus en plus de pra­tiques de par­ti­ci­pa­tion sociale des aînés seraient inter­gé­né­ra­tion­nelles, et la ten­dance semble s’installer.

Il faut se rap­pe­ler que les mobi­li­sa­tions col­lec­tives autour des enjeux de loge­ment en contexte de renou­vel­le­ment urbain et de gen­tri­fi­ca­tion ne sont pas uni­que­ment axées sur la dénon­cia­tion, la reven­di­ca­tion ou même l’action directe, mais arti­culent de réels contre-pou­voirs des com­mu­nau­tés et pra­tiquent un droit à la ville, en met­tant sur pied des ins­ti­tu­tions infor­melles ou for­melles qui peuvent ins­tau­rer des réseaux d’échanges éco­no­miques et d’une pano­plie de pra­tiques quo­ti­diennes de résis­tance. En s’engageant dans l’action col­lec­tive sur les enjeux de loge­ment, comme c’est le cas pour le col­lec­tif À qui la ville ? à Montréal, ces per­sonnes âgées s’intègrent dans cer­tains réseaux inter­gé­né­ra­tion­nels sur la base du quar­tier, ce qui peut contri­buer à leur inclu­sion sociale et donc à la modi­fi­ca­tion de leur capi­tal social, ter­ri­to­rial ou éco­no­mique, notam­ment à tra­vers des réseaux d’échange réci­proques et des éco­no­mies du don. L’exemple des iaio­flau­tas montre la néces­sité d’une voix poli­tique aînée, concer­tée avec d’autres groupes de la société civile, mais loin des orga­ni­sa­tions ins­ti­tu­tion­na­li­sées.


  1. Sacramento Pinazo, « La Loi rela­tive à la pro­mo­tion de l’autonomie per­son­nelle et au sou­tien des per­sonnes en situa­tion de dépen­dance. Quelle appli­ca­tion en milieu urbain espa­gnol ? » Diversité urbaine, vol. 11, n° 1, 2011, p. 123-136.
  2. Certaines orga­ni­sa­tions, comme la FADOQ (Fédération de l’âge d’or du Québec) défendent les 50 ans et plus.
  3. Bernard Bernadi, « Âge », dans Pierre Bonte et Michel Izard (dir.), Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, Presses uni­ver­si­taires de France, 2004, p. 32.
  4. Christine L. Fry, « Social anthro­po­logy and ageing », dans Dale Dannefer et Chris Phillipson (dir.), The Sage Handbook of Social Gerontology, Los Angeles, Sage, 2010, p. 48-60.
  5. Organisation mon­diale de la santé, Qu’est-ce que le « vieillis­se­ment actif » ?, Programme Vieillissement et qua­lité de vie, 2014, <www​.who​.int/​a​g​e​i​n​g​/​a​c​t​i​v​e​_​a​g​e​i​n​g/en/#>.
  6. American Association of Retired People, Home, 2014, <www​.aarp​.org>.
  7. Ignace Olazabal, « Présentation », Diversité urbaine, vol. 11, n° 1, 2011, p. 6.
  8. Michel Foucault, « Des espaces autres », Empan, vol. 2, n° 54, 2004, p. 16.
  9. Meredith Minkler et Martha B. Holstein, « From civil rights to … civic enga­ge­ment ? Concerns of two older cri­ti­cal geron­to­lo­gists about a “new social move­ment” and what it por­tends », Journal of Aging Studies, vol. 22, n° 2, 2008, p. 196‑204.
  10. Dans Line Grenier et Fannie Valois-Nadeau, «“Vous êtes tous des gagnants”, “Étoile des aînés” et le vieillis­se­ment réussi au Québec », Recherches socio­lo­giques et anthro­po­lo­giques, vol. 44, n° 1, 2013, p. 138.
  11. Minkler et Holstein, op.cit., p. 18.
  12. Song-Lee Hong, Nancy Morrow-Howell, Fengyan Tang et James Hinterlong, « Engaging older adults in volun­tee­ring : concep­tua­li­zing and mea­su­ring ins­ti­tu­tio­nal capa­city », Nonprofit and Voluntary Sector Quarterly, vol. 38, n° 2, 2008, p. 200-219.
  13. Grenier et Valois-Nadeau, op.cit.
  14. Martine Lagacé, « Le prisme défor­mant de l’âgisme », Vie et vieillis­se­ment, vol. 7, n° 2, 2009, p. 2.
  15. Association qué­bé­coise de géron­to­lo­gie, Qu’est-ce que l’âgisme, 2012, <www​.aqg​-quebec​.org/​2​6​0​/​Q​u​-​e​s​t​-​c​e​-​q​u​e​-​l​-​a​g​i​s​m​e​-​.​g​e​r​o​n​t​o​logie>.
  16. Jérôme Pellissier, « Âgisme et sté­réo­types », Vie et vieillis­se­ment, vol. 7, n° 2, 2009, p. 8.
  17. Olazabal, op. cit., p. 10.
  18. Julia Faure, « Mal-loge­ment et vieillis­se­ment » Gérontologie et société, vol. 136, n° 1, 2011, p. 255-267.
  19. Michèle Charpentier, « Inégalités des défis liés aux vieillis­se­ments », dans Michèle Charpentier, Nancy Guberman, Véronique Billette, Jean-Pierre Lavoie, Amanda Grenier et Ignace Olazabal (dir.), Vieillir au plu­riel. Perspectives sociales, Montréal, PUQ, 2010, p. 109-114.
  20. Véronique Billette, Jean-Pierre Lavoie, Anne-Marie Séguin et Isabelle Van Pevennage, « Réflexions sur l’exclusion et l’inclusion sociale en lien avec le vieillis­se­ment. L’importance des enjeux de recon­nais­sance et de redis­tri­bu­tion », Frontières, vol. 25, n° 1, 2012, p. 10-30.
  21. Daniel Gagnon, « Vieillir chez soi ? », Quoi de neuf ? Le maga­zine de l’AREQ-CSQ, Édition spé­ciale Congrès, 2011, p. 3-13.
  22. Anne-Marie Séguin, « Le rôle des muni­ci­pa­li­tés dans le sou­tien à une popu­la­tion vieillis­sante : vers une recon­fi­gu­ra­tion du sys­tème de sou­tien aux aînés », Diversité urbaine, vol. 11, n° 1, 2011, p. 39-54.
  23. François Aubry, « Les rési­dences pri­vées à but lucra­tif pour per­sonnes âgées : un por­trait sec­to­riel », Cahiers du LAREPPS, École de tra­vail social, UQAM, n° 05-08, 2005.
  24. Gouvernement du Québec, Vieillir et vivre ensemble. Chez soi, dans sa com­mu­nauté, au Québec, Ministère de la Famille et des Aînés et minis­tère de la Santé et des Services sociaux, 2012.
  25. Jean-Pierre Lavoie, Damaris Rose, Victoria Burns et Véronique Covanti. « La gen­tri­fi­ca­tion de La Petite-Patrie. Quelle place et quel pou­voir pour les aînés ? », Diversité urbaine, vol. 11, n° 1, 2011, p. 59-80.
  26. Ibid., p. 61.
  27. Ibid.
  28. Janine Wiles, Annette Leibing, Nancy Guberman, Jeanne Reeve et Ruth E. S. Allen, « The mea­ning of “aging in place” to older people », The Gerontologist, vol. 52, n° 3, 2011, p. 357-366.
  29. Johanne Charbonneau, « Lien social et com­mu­nauté locale : quelques ques­tions préa­lables », Lien social et poli­tique, vol. 39, prin­temps 1998, p. 115-126.
  30. Laure Blein et Nancy Guberman, « Vieillir au centre de la ville plutôt que dans ses marges », Diversité urbaine, vol. 11, n° 1, 2011, p. 103-121.
  31. Catherine Bigonesse, Marie Beaulieu et Suzanne Garon, « L’habitation des­ti­née aux aînés : l’importance du chez-soi et de la par­ti­ci­pa­tion dans le déve­lop­pe­ment de nou­veaux modèles », Reflets, AQRP, mars 2013, p. 14.
  32. Jean-Pierre Lavoie et Damaris Rose, « Gentrification et exclu­sion sociale des per­sonnes âgées », Les Cahiers du CREGÉS, n° 2012, vol. 1, <www.creges.org/site/images/Gentrification_et_exclusion_sociale_num%C3%A9ro_2012_Vol.1.pdf>.
  33. Andrés Muniz, « El número de desa­hu­cios bate todos los récords : 46.559 en tres meses de 2012 », Público, 22 juillet 2012, <www​.publico​.es/ espana/​439864/ el-numero-de-desa­hu­cios-bate-todos- los-records-46-559-en-tres-meses-de-2012>.
  34. Le mou­ve­ment du 15-M désigne le mou­ve­ment des indi­gnés, mou­ve­ment qui s’est formé à la suite de la mani­fes­ta­tion du 15 mai en 2011. (NdR)
  35. Grenier et Valois-Nadeau, op.cit. p. 152.
  36. Billette et coll., op. cit., p. 17-18.
  37. Hélène Thomas, « La pro­mo­tion de la citoyen­neté sociale et poli­tique dans le grand âge à l’ère de la pro­tec­tion rap­pro­chée », Gérontologie et société, vol. 120, n° 1, 2007, p. 99-114.
  38. Anne-Marie Guillemard, « De la retraite mort sociale à la retraite soli­daire. La retraite une mort sociale (1972) revi­si­tée trente ans après », Gérontologie et société, vol. 102, n° 3, 2002, p. 53-66.
  39. Nancy Morrow-Howell, Jim Hinterlong, Philip A Rozario et Fengyan Tang, « Effects of volun­tee­ring on the well-being of older adults », The Journals of Gerontology. Series B, Psychological Sciences and Social Sciences, vol. 58, n° 3, 2008, p. S137‑145.

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