Intervention de Serge Denis

La nécessité de comprendre l’histoire

Université d'été des NCS 2010

Par Mis en ligne le 04 septembre 2010

Serge Denis, pro­fes­seur de science poli­tique à l’Université d’Ottawa, est un spé­cia­liste de l’histoire du mou­ve­ment ouvrier. « C’est une his­toire sur laquelle les nou­veaux mou­ve­ments sociaux d’aujourd’hui ont inté­rêt de médi­ter ». À la base, il y a l’essor du capi­ta­lisme, qui fait du tra­vail une mar­chan­dise. Le tra­vail sala­rié devient « la seule forme d’accès aux res­sources pour les employés-sala­riés. Or ce rap­port sala­rial est fait d’instrumentalisation. La logique de fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme est l’accumulation du capi­tal par le rap­port sala­rial qui repose sur la conflic­tua­lité ».

Repenser le poli­tique

C’est dans ce contexte que sont appa­rus les pre­miers mou­ve­ments anti­ca­pi­ta­listes au tour­nant du dix-neu­vième siècle. Tout cela prend forme avec l’Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs (AIT) en 1864. Pour Marx explique Denis, « la lutte de classes est au centre ». Les tra­vailleurs doivent résis­ter, se consti­tuer en syn­di­cats. Mais fon­da­men­ta­le­ment, le mou­ve­ment doit débou­cher sur le poli­tique, car c’est l’État moderne, capi­ta­liste qui est « le point de conden­sa­tion du pro­ces­sus social ». Pour Marx par consé­quent, la lutte poli­tique est pour détruire cet État, mais dans le cadre d’une longue lutte poli­tique et sociale, et non par la « pure volonté » comme le pro­posent les Bakounine et Blanqui. La réflexion est appro­fon­die par la Commune de Paris, une insur­rec­tion ouvrière en 1871 qui met au monde le « pre­mier gou­ver­ne­ment ouvrier de l’histoire ». « Dans son fameux ouvrage La guerre civile en France, Marx conclut qu’il faut une orga­ni­sa­tion poli­tique pour la masse des dépos­sé­dés ». Cela débouche dans les années sub­sé­quentes sur de puis­sants mou­ve­ments poli­tiques qui prennent le nom de social-démo­cra­tie et qui se réunissent dans la Deuxième Internationale (elle suc­cède à l’AIT). « Ces grands partis selon Denis per­mettent la ren­contre des mou­ve­ments sociaux de la classe ouvrière et des groupes socia­listes. Les groupes socia­listes se fusionnent avec un mou­ve­ment social » sous diverses formes, mais dans l’optique de cap­tu­rer et de trans­for­mer le pou­voir poli­tique.

Les avan­cées

Dans un sens, ce projet fonc­tionne. « Surtout après la deuxième guerre mon­diale, le capi­ta­lisme est dis­cré­dité. La social-démo­cra­tie à l’ouest (les partis social démo­crates), le com­mu­nisme à l’est, per­mettent la recons­truc­tion des États et des éco­no­mies et aussi des gains sociaux impor­tants. « Entre-temps, le mou­ve­ment ouvrier acquiert la plus grande force de son his­toire (gains syn­di­caux, mem­ber­ship, recon­nais­sance ins­ti­tu­tion­nelle, scores élec­to­raux)». Dans les années 1980, des puis­santes coa­li­tions de gauche sont élues, notam­ment en France, pour effec­tuer de grandes trans­for­ma­tions. Et puis, peu à peu, cela se dis­loque. Pourquoi ?

Retour vers le futur

Une fois arri­vés au pou­voir, les partis de gauche sont coin­cés dans l’étau. La fonc­tion « ges­tion de l’État » l’emporte. « La social-démo­crate change de nature. Elle perd le lien avec le mou­ve­ment social, notam­ment ouvrier ». L’implosion de l’URSS (1989) accé­lère les choses, où il faut noter que le mou­ve­ment social ne réagit pas pour sou­te­nir des régimes en déper­di­tion et dis­cré­dité par les pra­tiques dic­ta­to­riales ». Mais ce n’est pas seule­ment l’URSS qui perd. « Les prin­cipes col­lec­ti­vistes et socia­listes sont délé­gi­ti­més ». On se retrouve aujourd’hui dans une sorte de retour en arrière, comme à l’époque de l’AIT, où la pers­pec­tive de trans­for­ma­tion reste plutôt loin­taine. » Pourtant rap­pelle le pro­fes­seur Denis, le rap­port de tra­vail, le rap­port sala­rial, reste là. Le mou­ve­ment ouvrier reste au centre. Certes, les iden­ti­tés sont dif­fé­rentes, mais dans la lutte poli­tique et syn­di­cale, elles se recom­posent ».

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