La nécessité de comprendre l’histoire

Serge Denis, professeur de science politique à l’Université d’Ottawa, est un spécialiste de l’histoire du mouvement ouvrier. «C’est une histoire sur laquelle les nouveaux mouvements sociaux d’aujourd’hui ont intérêt de méditer». À la base, il y a l’essor du capitalisme, qui fait du travail une marchandise. Le travail salarié devient «la seule forme d’accès aux ressources pour les employés-salariés. Or ce rapport salarial est fait d’instrumentalisation. La logique de fonctionnement du capitalisme est l’accumulation du capital par le rapport salarial qui repose sur la conflictualité».

Repenser le politique

C’est dans ce contexte que sont apparus les premiers mouvements anticapitalistes au tournant du dix-neuvième siècle. Tout cela prend forme avec l’Association internationale des travailleurs (AIT) en 1864. Pour Marx explique Denis, «la lutte de classes est au centre». Les travailleurs doivent résister, se constituer en syndicats. Mais fondamentalement, le mouvement doit déboucher sur le politique, car c’est l’État moderne, capitaliste qui est «le point de condensation du processus social». Pour Marx par conséquent, la lutte politique est pour détruire cet État, mais dans le cadre d’une longue lutte politique et sociale, et non par la «pure volonté» comme le proposent les Bakounine et Blanqui. La réflexion est approfondie par la Commune de Paris, une insurrection ouvrière en 1871 qui met au monde le «premier gouvernement ouvrier de l’histoire». «Dans son fameux ouvrage La guerre civile en France, Marx conclut qu’il faut une organisation politique pour la masse des dépossédés». Cela débouche dans les années subséquentes sur de puissants mouvements politiques qui prennent le nom de social-démocratie et qui se réunissent dans la Deuxième Internationale (elle succède à l’AIT). «Ces grands partis selon Denis permettent la rencontre des mouvements sociaux de la classe ouvrière et des groupes socialistes. Les groupes socialistes se fusionnent avec un mouvement social» sous diverses formes, mais dans l’optique de capturer et de transformer le pouvoir politique.

Les avancées

Dans un sens, ce projet fonctionne. «Surtout après la deuxième guerre mondiale, le capitalisme est discrédité. La social-démocratie à l’ouest (les partis social démocrates), le communisme à l’est, permettent la reconstruction des États et des économies et aussi des gains sociaux importants. «Entre-temps, le mouvement ouvrier acquiert la plus grande force de son histoire (gains syndicaux, membership, reconnaissance institutionnelle, scores électoraux)». Dans les années 1980, des puissantes coalitions de gauche sont élues, notamment en France, pour effectuer de grandes transformations. Et puis, peu à peu, cela se disloque. Pourquoi ?

Retour vers le futur

Une fois arrivés au pouvoir, les partis de gauche sont coincés dans l’étau. La fonction «gestion de l’État» l’emporte. «La social-démocrate change de nature. Elle perd le lien avec le mouvement social, notamment ouvrier». L’implosion de l’URSS (1989) accélère les choses, où il faut noter que le mouvement social ne réagit pas pour soutenir des régimes en déperdition et discrédité par les pratiques dictatoriales». Mais ce n’est pas seulement l’URSS qui perd. «Les principes collectivistes et socialistes sont délégitimés». On se retrouve aujourd’hui dans une sorte de retour en arrière, comme à l’époque de l’AIT, où la perspective de transformation reste plutôt lointaine.» Pourtant rappelle le professeur Denis, le rapport de travail, le rapport salarial, reste là. Le mouvement ouvrier reste au centre. Certes, les identités sont différentes, mais dans la lutte politique et syndicale, elles se recomposent».