Intervention de Thomas Lebel

Le socialisme du vingtième-et-unième siècle : Le laboratoire latino-américain

Université d'été des NCS 2010

Par Mis en ligne le 04 septembre 2010

Thomas Lebel tra­vaille pré­sen­te­ment à une thèse de doc­to­rat sur ce socia­lisme du ving­tième-et-unième siècle qu’on dit émer­ger au Venezuela et ailleurs en Amérique latine. Selon Lebel qui est inter­venu à l’Université des NCS, « trop sou­vent les intel­lec­tuels sont en retard sur la réa­lité ». Il note que devant les nou­veaux pro­jets en Amérique latine, on peine à suivre les chan­ge­ments en cours. « Au centre du pro­ces­sus boli­va­rien au Venezuela, il y a l’idée de recons­truire un État social fort, redis­tri­bu­teur, qui assure des ser­vices et res­pecte des droits ». Concrètement, cette recons­truc­tion passe par la récu­pé­ra­tion des res­sources natu­relles, ce qui veut dire le contrôle sur les indus­tries extrac­tives.

Nouvelles iden­ti­tés

Au centre du pro­ces­sus émerge une nou­velle com­mu­nauté poli­tique, un « nou­veau sujet», qui doit s’articuler autour de pro­fondes réformes consti­tu­tion­nelles. Au Venezuela, cet acteur n’est pas l’ouvrier tel que com­pris dans la tra­di­tion socia­liste euro­péenne. « En réa­lité explique Lebel, « la majo­rité des gens au Venezuela et ou encore en Bolivie ne sont pas ouvriers. Plus encore, ils ne veulent pas deve­nir ouvriers. On parle de micro pro­prié­taires agis­sant dans un sec­teur infor­mel très pré­caire ». Le pro­gramme du Parti socia­liste unifié véné­zué­lien met de l’avant une « forme par­ti­cu­lière de natio­na­lisme, basé sur le peuple pauvre ». La com­mu­nauté poli­tique se réor­ga­nise dans un projet poli­tique, et non sur des iden­ti­tés de classe ou cultu­relles. En Bolivie, la situa­tion est dif­fé­rente puisque la popu­la­tion est majo­ri­tai­re­ment autoch­tone et métisse. « Ici, la com­mu­nauté poli­tique se défi­nit par le plu­ri­na­tio­na­lisme. L’État n’est pas la syn­thèse entre « la » nation et l’appareil poli­tique, mais entre les nations ». Ces nations doivent éla­bo­rer un projet qui reprend les tra­di­tions de la pro­priété com­mu­nale pré­co­lom­bienne (pré­ca­pi­ta­liste), dans un rap­port dif­fé­rent avec la nature, avec la « terre-mère » (Pachamama). Dans leur éla­bo­ra­tion, ces pro­grammes mettent de l’avant l’idée du « bien vivre», qui implique le dépas­se­ment de la pro­duc­tion maté­rielle et de la crois­sance : « Vivre ensemble, vivre bien ensemble et vivre bien avec la nature ».

Les outils

Dans les années 1970, la gauche s’est lancée dans la ter­rible aven­ture de la gué­rilla. L’échec a été ter­rible. Aujourd’hui, la pers­pec­tive est davan­tage dans la lutte poli­tique et de masse. Mais autre rup­ture avec le passé, cette lutte ne repose plus seule­ment sur un parti d’avant-garde. Comme l’explique Lebel, « les partis inter­agissent avec les mou­ve­ments sociaux qui res­tent auto­nomes ». Les mou­ve­ments insistent sur le pro­ces­sus démo­cra­tique, sur la néces­sité de méca­nismes nou­veaux (budget par­ti­ci­pa­tif, réfé­ren­dum révo­ca­toire, assem­blées com­mu­nales, etc.). Plus encore, la redis­tri­bu­tion sociale peut être assu­rée par plu­sieurs canaux, et pas seule­ment l’État. Ainsi au Venezuela et en Bolivie, on voit émer­ger de nou­veaux pro­jets de déve­lop­pe­ment social gérés et animés par la base. « On l’a vu dans le passé affirme Lebel, « chan­ger la tête poli­tique ne trans­forme pas l’appareil bureau­cra­tique ».

Contradictions

Le projet de gauche en Amérique latine actuel est confronté à de nom­breux défis. L’un de ces défis est bien sûr la dépen­dance envers les pays capi­ta­listes avan­cés et leurs ins­ti­tu­tions comme le FMI et la Banque mon­diale. On constate des pro­grès dans ce domaine puisque plu­sieurs gou­ver­ne­ments de gauche ont réussi à se débar­ras­ser de leurs dettes et à com­men­cer à créer de nou­veaux ins­tru­ments de coopé­ra­tion sud-sud. Plus dif­fi­cile et ambi­tieux est la ques­tion des res­sources natu­relles. Dans une large mesure, ce sont ces res­sources qui res­tent à la base de l’économie. Au Venezuela, on appelle cela (à la blague) le « pétro socia­lisme», car le pétrole repré­sente 80% des expor­ta­tions et 30% du PIB. Les effets de cette réa­lité sont per­tur­ba­teurs (dépen­dance à l’endroit des mul­ti­na­tio­nales), mais aussi contre­disent l’utopie d’une éco­no­mie plus res­pec­tueuse de l’environnement. Alvaro Garcia Linera, le vice-pré­sident de la Bolivie, est réa­liste lorsqu’il dit que l’exploitation des res­sources est le socle sur lequel bâtir une nou­velle éco­no­mie qui sur­gira, à long terme, de la diver­si­fi­ca­tion de la pro­duc­tion et de la réémer­gence de la petite pro­duc­tion pay­sanne et arti­sa­nale.

On peut tout pré­voir sauf l’avenir

C’est dans la lutte qu’on forge des consciences et des pro­jets révo­lu­tion­naires, estime Lebel.qui réaf­firme la néces­sité d’exercer un juge­ment cri­tique. « Il faut se garder d’être trop théo­rique. Marx avait dit que la a réa­lité sociale s’articule de manière impré­vi­sible, ce qui impose des choix de der­nière minute, et exclut une poli­tique doc­tri­naire qui bloque l’appréhension du réel ».

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