La Libye et la « guerre sans fin »

Depuis maintenant vingt ans, le monde est engouffré dans une série de conflits qui s’échelonnent dans une sorte d’arc qui traverse l’Asie jusqu’à l’Afrique en passant par le Moyen-Orient. La première invasion de l’Irak par Bush papa a été suivi de confrontations inédites, jusqu’aux attaques de septembre 2011 contre New York et Washington. Le 12 septembre, le Bush fils déclarait une « guerre sans fin » contre un ennemi sans nom ni visage, le « terrorisme ». L’invasion de l’Afghanistan puis de l’Irak, l’encerclement de l’Iran, les agressions contre le Liban et les territoires palestiniens ont par la suite été des jalons importants dans le déploiement sans précédent de la puissance militaire états-unienne dans le monde. Mais peu à peu, cette « guerre sans fin » s’est enlisée dans une spirale meurtrière dont les coûts humains et matériels n’ont cessé d’augmenter. Aujourd’hui une vaste région est profondément en crise, sans que n’apparaissent vraiment les mécanismes et les processus qui permettraient d’espérer une restabilisation. Pire encore, de nouveaux conflits enflamment des États comme la Libye, le Yémen, la Syrie.

 

L’échec

 

L’occupation de l’Afghanistan, mais surtout de l’Irak, devait enclencher ce que Bush appelait la « réingénierie » du Moyen-Orient. Cela devait être la fin des adversaires nationalistes et islamistes au profit de régimes orientés vers le projet états-unien, un peu comme cela a été le cas pour l’Égypte. Mais en réalité, le projet a échoué. Les stratèges états-uniens ont été naïfs et sur-optimistes, en estimant que la population allait les accueillir à bras ouverts, tant était forte la colère contre les régimes précédents. Cela n’est pas survenu, d’autant plus que l’occupation, au lieu de reconstruire, a surtout détruit, y compris le tissu social et les structures de base de sociétés qui fonctionnaient, avec de grandes difficultés, à l’ombre des dictatures. De cela est né un grand ressentiment qui a été canalisé par les diverses rébellions. Au moment où Obama est arrivé au pouvoir en 2008, le grand rêve de Bush était à peu près détruit.

 

Le « plan B »

 

Les commandants militaires états-uniens avaient prévu le coup, en prenant leurs distances des plans insensés de Bush et de Chenney. Sous Obama par contre, ils ont pu réorienter leurs priorités. Faute de pouvoir contrôler un territoire et de « réorganiser » les sociétés, cette stratégie consiste en gros à fragmenter les pays en autant de zones délimitées tournées les unes contre les autres. L’Irak est ainsi devenu trois pays en guerre permanente. De grandes parties de l’Afghanistan sont abandonnées aux seigneurs de la guerre ou aux Talibans. Des zones « sécurisées » autour d’États très faibles sont établies de même qu’un réseau dense de bases fortifiées et de systèmes de contrôle électroniques. Cette fragmentation a également été tentée dans les territoires palestiniens et au Liban, avec plus ou moins de succès. Le résultat est du point de vue des populations locales une énorme catastrophe mais du point de vue états-unien une nouvelle « gestion de crise » en apparence plus efficace et moins coûteuse en soldats.

 

Une fragmentation à géométrie variable

 

Il faut rappeler que cette stratégie ressemble beaucoup à celle qui avait été mise en place par le colonialisme européen au dix-neuvième siècle. Au fameux congrès de Berlin (1878), des États et des territoires avaient été « découpés » et partagés entre les puissances coloniales, en Afrique subsaharienne et en Inde, notamment. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, la même approche avait été adoptée pour briser l’Empire ottoman en créant une ribambelle d’États « indépendants » fortement sous la coupe de la Grande Bretagne et de la France. Bien sûr, ce découpage a permis au système colonial de tenir le coup pendant une cinquantaine d’années contre les révoltes qui ont éclaté un peu partout dans le monde arabe. Aujourd’hui, un nouveau processus de fragmentation est en cours, en Asie et au Moyen-Orient, mais également en Afrique où la « gestion de conflits » consiste à affaiblir des États et à réanimer des identités locales communautaires et religieuses. La Somalie, le Soudan, la République démocratique du Congo et bien d’autres États encore sont en voie d’éclatement dans une spirale de conflits aux racines complexes, mais qui sont utilisées par les puissances dans la bonne tradition du « divide and rule ».

 

Face au « printemps arabe »

 

C’est contre ce système pourri que se sont révoltées les populations depuis le début de 2011. Les dictatures égyptienne, tunisienne, yéménite ont été les alliés principaux des États-Unis dans la région. Le « dégage » clamé par les manifestants pourrait déboucher rapidement sur la fin de ces alliances douteuses, et la reprise en mains des États par des gouvernements et des mouvements orientés vers les revendications populaires pour le travail, le logement, la santé, l’éducation. On comprend dès lors la crainte dans les capitales occidentales. Cette crainte s’est rapidement tournée en un appui sans faille à certaines dictatures « amies », dont celle de l’Arabie saoudite, un État que les États-Unis ne peuvent pas laisser tomber compte tenu de leurs intérêts dans la région. Parallèlement, Washington s’est efforcé de canaliser l’opposition vers le départ des dictateurs, de manière à éviter la question de réformes « fondamentales ». La démocratisation doit alors être limitée à des compétitions électorales entre divers partis qui défendent le statu quo, quitte à moduler cette défense de diverses manières. À cet effet, le « laboratoire » est l’Égypte où le mouvement des frères musulmans, un mouvement essentiellement réactionnaire, est en voie de constituer l’« alternative » avec l’appui des États-Unis. Mais la suite des choses n’est pas assurée. Cette « démocratisation «  tronquée qui a réussi dans divers pays appuyés par Washington (l’Indonésie, le Pakistan, la Turquie) pose plusieurs problèmes. D’une part il n’est pas sûr qu’elle réussisse à étouffer la colère populaire. D’autre part cette situation suscite des contradictions dans l’édifice de la guerre sans fin. On voit par exemple la Turquie pro-impérialiste et pro-capitaliste se positionner comme une « puissance régionale », parfois en porte-à-feu avec les États-Unis.

 

La militarisation

 

Il est alors tentant pour les stratèges occidentaux de maintenir la pression sur la région par d’autres moyens, en exacerbant des conflits et en facilitant leur militarisation. Certes, ce n’est pas Washington qui a organisé la révolte en Libye, au Yémen et en Syrie. Mais l’évolution et la dramatisation de ces conflits ne sont pas des processus strictement intérieurs. C’est plus visible en Libye où le conflit est devenu totalement militarisé depuis l’intervention « humanitaire » de certains pays-membres de l’OTAN. Au départ présentée comme un exercice restreint destiné à « sauver des vies », l’intervention est devenue une guerre en bonne et due forme dont l’objectif est de renverser le régime Kadhafi au profit d’une coalition bric-à-brac qu’il sera attrayant de manipuler. La Libye sera laissée tel un champ de ruines avec un État détruit et une société disloquée, comme l’Irak de l’après Saddam. Cette approche comporte plusieurs avantages pour les puissances. Elle conforte l’idée tout à fait illégale et illégitime du « droit d’ingérence », élaboré et géré en dehors des conventions internationales et donc en dehors de l’ONU. Après la « pacification «  de la Libye, il serait logique de proposer la même recette dans plusieurs autres pays de la région contre des dictatures qu’on n’aime pas (on gardera les dictatures qu’on aime). D’autre part, la guerre en Libye terrifie le mouvement démocratique partout dans la région, en minant la confiance qu’avaient créé les mouvements populaires. On dit à ce mouvement et ces populations que pour éviter le pire, il doit se soumettre à la « protection » occidentale, et ce qui vient avec, c’est-à-dire la subjugation.

 

Le Canada dans la chaine

 

Le gouvernement conservateur au tout début des manifestations en Égypte avait manifesté ses couleurs. Le plus important avait dit Monsieur Harper était de maintenir l’alliance avec les États-Unis et Israël. Les revendications populaires égyptiennes et tunisiennes pour une réelle démocratisation sont restées pratiquement sans écho à Ottawa. Aucune pression n’a été exercée contre les « dictatures «  efficaces comme celle de l’Arabie saoudite ou encore celle de l’Algérie, où la présence canadienne est importante en termes commerciaux et économiques. Et évidemment, le soutien inconditionnel à l’État israélien demeure le socle de la politique étrangère canadienne, à contre-courant même des tentatives timides et contradictoires du président états-unien. Cette situation met en péril les relations entre le Canada et cette région du monde. En même temps elle s’inscrit bien dans la stratégie de Harper qui découle, dans cette vision néoconservatrice, de la nécessité de mener la « guerre des civilisations » contre les « barbares » arabes et musulmans. Le réarmement, le déploiement de bases et de soldats canadiens un peu partout dans le monde, la participation à la destruction programmée de la Libye (à grands frais), le verrouillage de la Palestine, sont autant de jalons dans cette construction.