La Libye et la « guerre sans fin »

Par Mis en ligne le 10 juin 2011

Depuis main­te­nant vingt ans, le monde est engouf­fré dans une série de conflits qui s’échelonnent dans une sorte d’arc qui tra­verse l’Asie jusqu’à l’Afrique en pas­sant par le Moyen-Orient. La pre­mière inva­sion de l’Irak par Bush papa a été suivi de confron­ta­tions inédites, jusqu’aux attaques de sep­tembre 2011 contre New York et Washington. Le 12 sep­tembre, le Bush fils décla­rait une « guerre sans fin » contre un ennemi sans nom ni visage, le « ter­ro­risme ». L’invasion de l’Afghanistan puis de l’Irak, l’encerclement de l’Iran, les agres­sions contre le Liban et les ter­ri­toires pales­ti­niens ont par la suite été des jalons impor­tants dans le déploie­ment sans pré­cé­dent de la puis­sance mili­taire états-unienne dans le monde. Mais peu à peu, cette « guerre sans fin » s’est enli­sée dans une spi­rale meur­trière dont les coûts humains et maté­riels n’ont cessé d’augmenter. Aujourd’hui une vaste région est pro­fon­dé­ment en crise, sans que n’apparaissent vrai­ment les méca­nismes et les pro­ces­sus qui per­met­traient d’espérer une resta­bi­li­sa­tion. Pire encore, de nou­veaux conflits enflamment des États comme la Libye, le Yémen, la Syrie.

L’échec

L’occupation de l’Afghanistan, mais sur­tout de l’Irak, devait enclen­cher ce que Bush appe­lait la « réin­gé­nie­rie » du Moyen-Orient. Cela devait être la fin des adver­saires natio­na­listes et isla­mistes au profit de régimes orien­tés vers le projet états-unien, un peu comme cela a été le cas pour l’Égypte. Mais en réa­lité, le projet a échoué. Les stra­tèges états-uniens ont été naïfs et sur-opti­mistes, en esti­mant que la popu­la­tion allait les accueillir à bras ouverts, tant était forte la colère contre les régimes pré­cé­dents. Cela n’est pas sur­venu, d’autant plus que l’occupation, au lieu de recons­truire, a sur­tout détruit, y com­pris le tissu social et les struc­tures de base de socié­tés qui fonc­tion­naient, avec de grandes dif­fi­cul­tés, à l’ombre des dic­ta­tures. De cela est né un grand res­sen­ti­ment qui a été cana­lisé par les diverses rébel­lions. Au moment où Obama est arrivé au pou­voir en 2008, le grand rêve de Bush était à peu près détruit.

Le « plan B »

Les com­man­dants mili­taires états-uniens avaient prévu le coup, en pre­nant leurs dis­tances des plans insen­sés de Bush et de Chenney. Sous Obama par contre, ils ont pu réorien­ter leurs prio­ri­tés. Faute de pou­voir contrô­ler un ter­ri­toire et de « réor­ga­ni­ser » les socié­tés, cette stra­té­gie consiste en gros à frag­men­ter les pays en autant de zones déli­mi­tées tour­nées les unes contre les autres. L’Irak est ainsi devenu trois pays en guerre per­ma­nente. De grandes par­ties de l’Afghanistan sont aban­don­nées aux sei­gneurs de la guerre ou aux Talibans. Des zones « sécu­ri­sées » autour d’États très faibles sont éta­blies de même qu’un réseau dense de bases for­ti­fiées et de sys­tèmes de contrôle élec­tro­niques. Cette frag­men­ta­tion a éga­le­ment été tentée dans les ter­ri­toires pales­ti­niens et au Liban, avec plus ou moins de succès. Le résul­tat est du point de vue des popu­la­tions locales une énorme catas­trophe mais du point de vue états-unien une nou­velle « ges­tion de crise » en appa­rence plus effi­cace et moins coû­teuse en sol­dats.

Une frag­men­ta­tion à géo­mé­trie variable

Il faut rap­pe­ler que cette stra­té­gie res­semble beau­coup à celle qui avait été mise en place par le colo­nia­lisme euro­péen au dix-neu­vième siècle. Au fameux congrès de Berlin (1878), des États et des ter­ri­toires avaient été « décou­pés » et par­ta­gés entre les puis­sances colo­niales, en Afrique sub­sa­ha­rienne et en Inde, notam­ment. Au sortir de la Deuxième Guerre mon­diale, la même approche avait été adop­tée pour briser l’Empire otto­man en créant une ribam­belle d’États « indé­pen­dants » for­te­ment sous la coupe de la Grande Bretagne et de la France. Bien sûr, ce décou­page a permis au sys­tème colo­nial de tenir le coup pen­dant une cin­quan­taine d’années contre les révoltes qui ont éclaté un peu par­tout dans le monde arabe. Aujourd’hui, un nou­veau pro­ces­sus de frag­men­ta­tion est en cours, en Asie et au Moyen-Orient, mais éga­le­ment en Afrique où la « ges­tion de conflits » consiste à affai­blir des États et à réani­mer des iden­ti­tés locales com­mu­nau­taires et reli­gieuses. La Somalie, le Soudan, la République démo­cra­tique du Congo et bien d’autres États encore sont en voie d’éclatement dans une spi­rale de conflits aux racines com­plexes, mais qui sont uti­li­sées par les puis­sances dans la bonne tra­di­tion du « divide and rule ».

Face au « prin­temps arabe »

C’est contre ce sys­tème pourri que se sont révol­tées les popu­la­tions depuis le début de 2011. Les dic­ta­tures égyp­tienne, tuni­sienne, yémé­nite ont été les alliés prin­ci­paux des États-Unis dans la région. Le « dégage » clamé par les mani­fes­tants pour­rait débou­cher rapi­de­ment sur la fin de ces alliances dou­teuses, et la reprise en mains des États par des gou­ver­ne­ments et des mou­ve­ments orien­tés vers les reven­di­ca­tions popu­laires pour le tra­vail, le loge­ment, la santé, l’éducation. On com­prend dès lors la crainte dans les capi­tales occi­den­tales. Cette crainte s’est rapi­de­ment tour­née en un appui sans faille à cer­taines dic­ta­tures « amies », dont celle de l’Arabie saou­dite, un État que les États-Unis ne peuvent pas lais­ser tomber compte tenu de leurs inté­rêts dans la région. Parallèlement, Washington s’est efforcé de cana­li­ser l’opposition vers le départ des dic­ta­teurs, de manière à éviter la ques­tion de réformes « fon­da­men­tales ». La démo­cra­ti­sa­tion doit alors être limi­tée à des com­pé­ti­tions élec­to­rales entre divers partis qui défendent le statu quo, quitte à modu­ler cette défense de diverses manières. À cet effet, le « labo­ra­toire » est l’Égypte où le mou­ve­ment des frères musul­mans, un mou­ve­ment essen­tiel­le­ment réac­tion­naire, est en voie de consti­tuer l’« alter­na­tive » avec l’appui des États-Unis. Mais la suite des choses n’est pas assu­rée. Cette « démo­cra­ti­sa­tion « tron­quée qui a réussi dans divers pays appuyés par Washington (l’Indonésie, le Pakistan, la Turquie) pose plu­sieurs pro­blèmes. D’une part il n’est pas sûr qu’elle réus­sisse à étouf­fer la colère popu­laire. D’autre part cette situa­tion sus­cite des contra­dic­tions dans l’édifice de la guerre sans fin. On voit par exemple la Turquie pro-impé­ria­liste et pro-capi­ta­liste se posi­tion­ner comme une « puis­sance régio­nale », par­fois en porte-à-feu avec les États-Unis.

La mili­ta­ri­sa­tion

Il est alors ten­tant pour les stra­tèges occi­den­taux de main­te­nir la pres­sion sur la région par d’autres moyens, en exa­cer­bant des conflits et en faci­li­tant leur mili­ta­ri­sa­tion. Certes, ce n’est pas Washington qui a orga­nisé la révolte en Libye, au Yémen et en Syrie. Mais l’évolution et la dra­ma­ti­sa­tion de ces conflits ne sont pas des pro­ces­sus stric­te­ment inté­rieurs. C’est plus visible en Libye où le conflit est devenu tota­le­ment mili­ta­risé depuis l’intervention « huma­ni­taire » de cer­tains pays-membres de l’OTAN. Au départ pré­sen­tée comme un exer­cice res­treint des­tiné à « sauver des vies », l’intervention est deve­nue une guerre en bonne et due forme dont l’objectif est de ren­ver­ser le régime Kadhafi au profit d’une coa­li­tion bric-à-brac qu’il sera attrayant de mani­pu­ler. La Libye sera lais­sée tel un champ de ruines avec un État détruit et une société dis­lo­quée, comme l’Irak de l’après Saddam. Cette approche com­porte plu­sieurs avan­tages pour les puis­sances. Elle conforte l’idée tout à fait illé­gale et illé­gi­time du « droit d’ingérence », éla­boré et géré en dehors des conven­tions inter­na­tio­nales et donc en dehors de l’ONU. Après la « paci­fi­ca­tion « de la Libye, il serait logique de pro­po­ser la même recette dans plu­sieurs autres pays de la région contre des dic­ta­tures qu’on n’aime pas (on gar­dera les dic­ta­tures qu’on aime). D’autre part, la guerre en Libye ter­ri­fie le mou­ve­ment démo­cra­tique par­tout dans la région, en minant la confiance qu’avaient créé les mou­ve­ments popu­laires. On dit à ce mou­ve­ment et ces popu­la­tions que pour éviter le pire, il doit se sou­mettre à la « pro­tec­tion » occi­den­tale, et ce qui vient avec, c’est-à-dire la sub­ju­ga­tion.

Le Canada dans la chaine

Le gou­ver­ne­ment conser­va­teur au tout début des mani­fes­ta­tions en Égypte avait mani­festé ses cou­leurs. Le plus impor­tant avait dit Monsieur Harper était de main­te­nir l’alliance avec les États-Unis et Israël. Les reven­di­ca­tions popu­laires égyp­tiennes et tuni­siennes pour une réelle démo­cra­ti­sa­tion sont res­tées pra­ti­que­ment sans écho à Ottawa. Aucune pres­sion n’a été exer­cée contre les « dic­ta­tures « effi­caces comme celle de l’Arabie saou­dite ou encore celle de l’Algérie, où la pré­sence cana­dienne est impor­tante en termes com­mer­ciaux et éco­no­miques. Et évi­dem­ment, le sou­tien incon­di­tion­nel à l’État israé­lien demeure le socle de la poli­tique étran­gère cana­dienne, à contre-cou­rant même des ten­ta­tives timides et contra­dic­toires du pré­sident états-unien. Cette situa­tion met en péril les rela­tions entre le Canada et cette région du monde. En même temps elle s’inscrit bien dans la stra­té­gie de Harper qui découle, dans cette vision néo­con­ser­va­trice, de la néces­sité de mener la « guerre des civi­li­sa­tions » contre les « bar­bares » arabes et musul­mans. Le réar­me­ment, le déploie­ment de bases et de sol­dats cana­diens un peu par­tout dans le monde, la par­ti­ci­pa­tion à la des­truc­tion pro­gram­mée de la Libye (à grands frais), le ver­rouillage de la Palestine, sont autant de jalons dans cette construc­tion.

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