Où va le Forum social mondial ?

Par Mis en ligne le 12 juin 2011

Réunis à Paris à la fin du mois passé, les repré­sen­tantEs des orga­ni­sa­tions membres du conseil inter­na­tio­nal (CI) du Forum social mon­dial ont réflé­chi sur l’avenir du FSM dans un nou­veau contexte marqué par l’essor des mou­ve­ments popu­laires dans les pays arabes.

Agir dans l’épicentre de la crise

Depuis déjà plu­sieurs années au Maghreb et au Machrek, des mou­ve­ments popu­laires sont à l’œuvre pour éla­bo­rer de nou­velles stra­té­gies. Constamment sous la menace des régimes que cela soit celui des dic­ta­tures cor­rom­pues ou des pseudo démo­cra­ties (les « démo­cra­tures » comme les avait jus­te­ment nommé le regretté Abraham Serfati), ces mou­ve­ments subissent les assauts éga­le­ment de cou­rants réac­tion­naires qui agissent sous le cou­vert de la reli­gion. Comme nous l’ont rap­pelé nos cama­rades maro­cains, tuni­siens, égyp­tiens, chaque situa­tion est sin­gu­lière, carac­té­ri­sée par des confi­gu­ra­tions poli­tiques, sociales, cultu­relles, spé­ci­fiques. Les contri­bu­tions de Kamal Labhib, de Gustave Massiah et de Samir Amin, notam­ment, nous ont permis de mieux com­prendre leur com­plexité et les défis que cela com­porte pour les mou­ve­ments popu­laires dans une démarche de longue durée.

Une inter­ven­tion est nécessaire

Entre-temps pour les orga­ni­sa­tions sociales du monde entier, la prio­rité est de résis­ter aux diverses offen­sives impé­ria­listes qui visent à (re)sécuriser cette partie du monde par rap­port aux objec­tifs géo­po­li­tiques et géo-éco­no­miques des domi­nants. Le démem­bre­ment en cours de la Libye, qui s’ajoute à celui de la Palestine, de l’Irak, de l’Afghanistan, du Soudan et d’autres pays de l’« arc des crises » s’inscrit dans une stra­té­gie de « ges­tion de crise » dont le but est d’empêcher tout réel chan­ge­ment. Pour les par­ties com­po­santes du FSM, tout cela veut dire porter atten­tion à cette situa­tion et se soli­da­ri­ser, éga­le­ment confron­ter les classes domi­nantes dans les pays où ces mou­ve­ments sont loca­li­sés, et enfin appuyer le dur labeur de la construc­tion des réseaux entre­pris par le Forum Maghreb-Machrek et une myriade d’organisations dans la région depuis quelques années. En fonc­tion de tout cela, il est permis d’espérer qu’un FSM à Tunis ou au Caire en 2013[1] aurait un effet réel­le­ment mobi­li­sa­teur, un peu comme cela a été le cas pour les pre­miers FSM en Amérique latine.

Repenser le pro­ces­sus du Forum

On le sait depuis au moins trois ans, une dis­cus­sion est en cours pour ren­for­cer le pro­ces­sus du FSM. Tout au long de la décen­nie, le FSM a marqué les avan­cées du mou­ve­ment popu­laire, sur­tout en Amérique latine. Les « excrois­sances » du FSM en Asie, en Afrique et en Europe ont éga­le­ment eu plu­sieurs aspects posi­tifs. Néanmoins, il est clair que la for­mule des grands ras­sem­ble­ments per­met­tant au mou­ve­ment popu­laire de se « visua­li­ser » doit être relan­cée. D’ailleurs, le der­nier Forum de Dakar a démon­tré la vita­lité d’un cer­tain nombre d’innovations. On pense notam­ment à des espaces d’élaboration stra­té­gique pour des mou­ve­ments et des réseaux qui vont au-delà des diag­nos­tics de la crise et qui mettent en lumière des hypo­thèses stra­té­giques. De telles explo­ra­tions requièrent beau­coup de pré­pa­ra­tion, via des recherches, des consul­ta­tions, des dia­logues croi­sés entre plu­sieurs mou­ve­ments. Le pro­ces­sus implique davan­tage que l’organisation d’une ou de confé­rences au moment du Forum, mais un labeur de longue durée. Les orga­ni­sa­tions et réseaux qui iront dans ce sens dans les pro­chaines années seront celles qui ajou­te­ront de la valeur au FSM.

Retour sur le local

Par défi­ni­tion, l’importance du FSM a été jus­te­ment de rendre visible une mon­dia­li­sa­tion des mou­ve­ments, via l’élaboration d’une pla­te­forme de dis­cus­sions et donc de pro­blé­ma­tiques com­munes. Aujourd’hui, si cet objec­tif demeure valable dans plu­sieurs par­ties du monde où le pro­ces­sus du FSM est encore embryon­naire, il est moins prio­ri­taire pour plu­sieurs mou­ve­ments, notam­ment en Amérique latine et en Europe, encore qu’il faille dis­tin­guer les réelles dif­fé­rences qui séparent l’expérience dans les divers pays. Cependant, il se dégage une cer­taine ten­dance à vou­loir enra­ci­ner le Forum sur des échelles locales, régio­nales, voire muni­ci­pales, où la conver­gence des mou­ve­ments peut avoir un impact immé­diat. Ces forums locaux ont éga­le­ment l’avantage de se foca­li­ser sur un cer­tain nombre de thé­ma­tiques, qui cor­res­pondent aux prio­ri­tés locales jus­te­ment, ce qui faci­lite la tâche des mou­ve­ments qui veulent aller dans le sens de l’élaboration de stratégies.

Une réor­ga­ni­sa­tion nécessaire

Le FSM n’a pas été conçu au départ comme une « confé­rence » ou un « évè­ne­ment », mais comme un pro­ces­sus faci­li­tant l’accumulation des expé­riences utiles aux mou­ve­ments popu­laires dans leur résis­tance au néo­li­bé­ra­lisme et leur éla­bo­ra­tion d’alternatives. Certes, l’importance d’organiser de grands ras­sem­ble­ments était évi­dente dans cette pre­mière période, mais il ne faut pas en faire un prin­cipe absolu. Il faut aussi consi­dé­rer les inté­rêts diver­gents qui s’expriment à ce sujet dans le forum et qui impliquent des mou­ve­ments alter­mon­dia­listes, des syn­di­cats, des ONG, des réseaux fémi­nistes, pay­sans, éco­lo­gistes, etc. Le prin­cipe de la plu­ra­lité et des dia­logues croi­sés doit demeu­rer au pre­mier plan. Également cen­trale est l’idée que ces dia­logues croi­sés doivent « débou­cher », c’est-à-dire per­mettre une meilleure arti­cu­la­tion des pra­tiques à la lumière d’élaborations théo­riques et ce, en s’intégrant aux cultures poli­tiques diverses et aux stra­té­gies dis­tinc­tives mises de l’avant par les mou­ve­ments populaires.

Repenser les ressources

Lié à ce débat est celui des res­sources. Le FSM est l’émanation des mou­ve­ments sociaux, et non un « projet » pro­posé à des fon­da­tions libé­rales, encore moins à des États peut-être « accueillants », mais dont les objec­tifs sont anti­no­miques avec les mou­ve­ments. Un FSM qui res­pire et qui dégage par exemple, doit inté­grer la dimen­sion éco­lo­gique dans la lignée de la gigan­tesque bataille mon­diale pour Pachamama, ce qui est contra­dic­toire avec une dépen­dance finan­cière par rap­port à ceux qui pré­co­nisent le « déve­lop­pe­ment » par les éner­gies fos­siles. Une fois dit cela, il faut que les orga­ni­sa­tions sociales prennent en main l’organisation et le finan­ce­ment du Forum. C’est tout à fait pos­sible, comme l’ont démon­tré nos cama­rades états-uniens avec l’organisation du Forum USA l’été der­nier à Détroit. Dans ce sens, les pro­po­si­tions du comité sur les res­sources du comité inter­na­tio­nal ont permis d’identifier plu­sieurs pistes pro­met­teuses pour auto­no­mi­ser le FSM sur ce plan.

Le FSM des dix pro­chaines années

Il est très pro­bable que le pro­ces­sus du FSM soit relancé et ren­forcé en fonc­tion des pistes évo­quées plus haut. D’une cer­taine manière, le lea­der­ship doit se renou­ve­ler et passer la main à une nou­velle « géné­ra­tion ». Les Brésiliens et d’autres mou­ve­ments latino-amé­ri­cains qui ont beau­coup donné savent intui­ti­ve­ment que ce « pas­sage « est néces­saire même si leurs réseaux doivent conti­nuer d’être actifs dans le Forum, sans peser du même poids et sans prendre le rôle cen­tral qu’il sont occu­pés ces der­nières années. Cette tran­si­tion doit se faire par étape et être en phase avec le déve­lop­pe­ment des réseaux dans les diverses régions. Entre-temps, de nou­velles ini­tia­tives sont en train d’être déve­lop­pées un peu par­tout pour construire au sein des mou­ve­ments popu­laires de nou­veaux « intel­lec­tuels col­lec­tifs », dans la tra­di­tion de Gramsci et de Bourdieu, des « intel­lec­tuels col­lec­tifs » enra­ci­nés dans les mou­ve­ments, capables de déve­lop­per les savoirs ins­crits dans ces mou­ve­ments, et de pro­duire des éla­bo­ra­tions stra­té­giques per­met­tant aux mou­ve­ments de construire de véri­tables outils contre-hégémoniques.


[1] La déci­sion finale d’organiser le pro­chain FSM dans cette région du monde a été repor­tée à la pro­chaine réunion du CI à Dhaka à l’occasion du Forum social de l’Asie en octobre prochain.

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