La guerre sociale contre les enseignants à New York

Par Mis en ligne le 15 février 2012

Dans ce qui est désor­mais un rituel annuel, le maire de New York, Michael Bloomberg [mil­liar­daire issu du monde de la finance], ainsi que ses conseillers fan­toches du Panel for Educational Policy (Commission pour la poli­tique édu­ca­tive, ou PEP) ont fêté les vacances en annon­çant la fer­me­ture ou la sup­pres­sion de classes de 25 écoles sup­plé­men­taires.

Des audi­tions concer­nant ces écoles sont actuel­le­ment en cours. Le 9 février 2012, le PEP se pro­non­cera sur leur avenir. La majo­rité des membres de cette com­mis­sion est choi­sie par le maire. La seule fois que des membres nommés par le maire ont menacé de s’opposer à sa volonté, ils furent dûment remer­ciés et rem­pla­cés. On se doute donc peu du choix que fera le PEP.

33 éta­blis­se­ments sup­pri­més

Depuis qu’en 2003 les écoles publiques new-yor­kaises furent mises direc­te­ment sous la tutelle du maire, plus d’une cen­taine écoles ont été pro­gres­si­ve­ment sup­pri­mées – une « réus­site » qui, dans tout sys­tème rai­son­nable, serait la preuve de l’échec de la poli­tique pour­sui­vie par le maire et sa com­mis­sion fan­toche. Mais dans l’univers orwel­lien du dépar­te­ment d’éducation muni­ci­pal (Department of Education, ou DOE), ces fer­me­tures sont vues comme un succès, une vic­toire pour ceux qui estiment que l’anéantissement des écoles – et donc des quar­tiers qu’elles servent – est la meilleure voie pour amé­lio­rer notre sys­tème d’éducation.

Il est donc peu sur­pre­nant que le maire Bloomberg vise la sup­pres­sion de 33 écoles sup­plé­men­taires, dont la mienne [Megan Behrent], selon une stra­té­gie dans laquelle les écoles elles-mêmes ne sont que le dom­mage col­la­té­ral d’une guerre à outrance menée contre les ensei­gnants et leur syn­di­cat.

(Nous nous retrou­vons, ici, à la confluence d’une ini­tia­tive du pré­sident Obama, nommée « Race on the Top», la Course au sommet qui implique une mise en concur­rence pour obte­nir des sub­ven­tions qui seront attri­buées aux éta­blis­se­ments vain­queurs ; ima­gi­nons une mise en concur­rence d’un éta­blis­se­ment pri­vi­lé­gié d’une petite ville riche, Morges, en Suisse, avec un éta­blis­se­ment de la Vallée de Joux ou d’un quar­tier popu­laire de Renens ; de plus une éva­lua­tion des ensei­gnants est effec­tuée afin de sélec­tion­ner les enseignant·e·s les plus effi­caces!] et d’une ini­tia­tive du maire Bloomberg (Children First). Réd.)

Résultat : nous sommes les vic­times de la poli­tique anti-pro­fes­seurs et anti-école publique qui se fait passer pour une « réforme de l’éducation ». Ces 33 écoles doivent faire face actuel­le­ment au modèle de « redres­se­ment » de Bloomberg, selon lequel l’ensemble du per­son­nel est viré et contraint de pos­tu­ler à nou­veau pour être réen­ga­gés, avec la sti­pu­la­tion que seul un maxi­mum de 50% d’entre eux pour­ront être réem­bau­chés.

Comment en est-on arrivé là ? Parce que Bloomberg sou­haite la sup­pres­sion de la pro­cé­dure équi­table («due pro­cess») dans le nou­veau sys­tème d’évaluation des ensei­gnants. Ainsi, des écoles, comme la mienne, sont deve­nues des otages dans la guerre que mène le maire contre les ensei­gnants et notre syn­di­cat.

Le 20 jan­vier 2010, mon éta­blis­se­ment, comme 32 autres, est devenu la vic­time de la can­di­da­ture pour les fonds (sub­ven­tions) de « Race to the Top ». Des res­pon­sables de l’État de New York ont déter­miné que ces éta­blis­se­ments étaient « régu­liè­re­ment défaillants » («per­sis­tently low-achie­ving»), parce que notre niveau de réus­site sco­laire (cal­culé en fonc­tion du nombre d’élèves qui ter­minent leurs études en quatre ans) était légè­re­ment infé­rieur à la moyenne muni­ci­pale.

Par consé­quent, mon école est deve­nue ce que l’on appelle, dans le jargon édu­ca­tif, une école « de trans­for­ma­tion » : nous avons trois ans pour aug­men­ter le nombre d’élèves qui décrochent un diplôme et pour mettre en place un cer­tain nombre de chan­ge­ments, notam­ment un nou­veau sys­tème d’évaluation des ensei­gnants. Ce sys­tème est contro­versé depuis son intro­duc­tion, sur­tout parce que, pour la pre­mière fois, entre 20 et 40% de la « note » annuelle attri­buées aux profs seront déter­mi­nés en fonc­tion des résul­tats obte­nus par leurs élèves, sur la base d’examens stan­dar­di­sés.

Une guerre contre les profs et les syn­di­cats

Bien que ce nou­veau sys­tème d’évaluation soit imposé par la loi, ces moda­li­tés d’application devaient être déter­mi­nées par des négo­cia­tions entre le dépar­te­ment d’éducation muni­ci­pale et l’United Federation of Teachers (UFT) – le syn­di­cat qui repré­sente plus de 100’000 ensei­gnants et édu­ca­teurs tra­vaillant dans les écoles publiques new-yor­kaises. Le 31 décembre 2011, les repré­sen­tants de la muni­ci­pa­lité ont claqué la porte des négo­cia­tions, bien qu’ils encou­russent le risque de perdre les fonds de « Race to the Top » si les négo­cia­tions ne s’avéraient pas fruc­tueuses avant un délai imposé par l’État.

La pierre d’achoppement ? L’UFT sou­hai­tait un pro­ces­sus d’appel modes­te­ment équi­table pour les ensei­gnants jugés « inef­fi­caces » deux années de suite. Un chan­ge­ment non-publié dans la loi avait pour consé­quence qu’auparavant il reve­nait au dépar­te­ment d’éducation d’établir l’incompétence d’un ensei­gnant pour pou­voir le ren­voyer ; alors que désor­mais il incombe aux ensei­gnants (ins­ti­tu­teurs) eux-mêmes de prou­ver leur com­pé­tence.

L’enjeu est de taille. Sans le droit de faire appel à une ins­tance impar­tiale dans de telles situa­tions, il n’y a aucune pro­cé­dure équi­table et les ensei­gnants risquent de deve­nir les vic­times des caprices et lubies de leurs admi­nis­tra­tions.

Avec des mil­lions de dol­lars de finan­ce­ment fédé­ral en jeu, Bloomberg est parti à l’offensive. Incapable d’arriver à une solu­tion par la voie de la négo­cia­tion, il a passé en revue son arse­nal de mesures anti­syn­di­cales et brandi une nou­velle arme : 33 éta­blis­se­ments « de trans­for­ma­tion » furent soumis à un plan de « redres­se­ment » (ou de « tur­na­round») méthode rendue célèbre par un épi­sode récent à Centre Falls, dans le Rhode Island. Ce modèle dra­co­nien consiste à limo­ger l’ensemble du per­son­nel, avec la sti­pu­la­tion sui­vante : seule­ment 50% peuvent être réem­bau­chés.

Une lettre du chan­ce­lier Dennis Wallcott, le prin­ci­pal res­pon­sable du sys­tème édu­ca­tif à New York, explique :

« Malheureusement, les assu­rances sur les­quelles l’UFT a insisté auront rendu plus dif­fi­cile le rem­pla­ce­ment des pro­fes­seurs inef­fi­caces par des per­sonnes plus adé­quates pour aider nos élèves. Puisque nous n’avons pas réussi à faire accep­ter par l’UFT un vrai sys­tème de res­pon­sa­bi­lité-contrô­lée («accoun­ta­bi­lity»), le dépar­te­ment d’éducation de l’État a sus­pendu le finan­ce­ment de votre éta­blis­se­ment ».

En somme, la lettre explique que ce sont les ensei­gnants qui sont res­pon­sables de la situa­tion socio-sco­laire – bien que ce soit ces mêmes ensei­gnants qui sont appe­lés à dis­tri­buer à nos élèves cette pro­pa­gande ouver­te­ment anti-prof, qui nous accuse de tous les maux.

« Redresser » l’école

L’idée qui la muta­tion de 50% du per­son­nel ensei­gnant d’un éta­blis­se­ment puisse avoir un effet autre que dévas­ta­teur est insen­sée, mais rentre bien dans la logique géné­rale de la « réforme de l’éducation», façon Bloomberg et Walcott. Dans cette contre-utopie, la sup­pres­sion des éta­blis­se­ments est le moyen de les amé­lio­rer ! Il s’en suit que la sup­pres­sion des ensei­gnants doit les amé­lio­rer, eux aussi.

Cette pro­po­si­tion est, natu­rel­le­ment, par­fai­te­ment illé­gale, en infrac­tion poten­tielle aussi bien avec la légis­la­tion muni­ci­pale qu’avec la conven­tion col­lec­tive (CCT) du per­son­nel ensei­gnant. Pour les contour­ner, les cer­veaux du dépar­te­ment de l’éducation ont trouvé une astuce ingé­nieuse. Ils arri­ve­raient à « redres­ser » un éta­blis­se­ment en fai­sant sem­blant de fermer ses portes, mais en le rou­vrant dès le len­de­main. Ainsi ils peuvent passer outre la conven­tion col­lec­tive et ne pas tenir compte des pro­tec­tions en matière d’emploi et des règles d’ancienneté, pour pou­voir dis­po­ser du per­son­nel comme bon leur semble.

Du coup, mon éta­blis­se­ment (ainsi que d’autres jugés « régu­liè­re­ment défaillants») fer­mera ses portes le 30 juin 2012, pour rou­vrir le len­de­main – dans les mêmes bâti­ments, avec les mêmes élèves, mais avec un nou­veau nom et un nou­veau code de réfé­rence. Parce que notre éta­blis­se­ment aura été offi­ciel­le­ment « fermé», nous n’aurons en prin­cipe aucun droit à nos emplois dans l’établissement et nous devien­drons des « ATR » – « absent tea­cher reserves », des « réserves pour les pro­fes­seurs absents » [une armée de rem­pla­çants], qui pré­ser­ve­ront leurs salaires actuels, mais qui, en tant que rem­pla­çants, doivent faire la navette entre de mul­tiples éta­blis­se­ments de la ville.

Bien sûr, nous pour­rons tou­jours repos­tu­ler pour nos emplois, mais avec la pro­vi­sion que 50% d’entre nous au maxi­mum seront réem­bau­chés. Et on nous a conseillé de pré­pa­rer nos dos­siers de com­pé­tence pour prou­ver notre effi­ca­cité et pour com­men­cer la pénible démarche qui consiste à se dis­pu­ter entre anciens col­lègues les emplois dis­po­nibles.

Mais en fer­mant les éta­blis­se­ments pour impo­ser ce modèle de « redres­se­ment», le dépar­te­ment d’éducation new-yor­kais a par­fois du mal à jus­ti­fier ses actions.

Au moins sept de ses éta­blis­se­ments, dont le mien, ont obtenu des « notes » allant de « A » à « B » sur le bul­le­tin sco­laire que le dépar­te­ment d’éducation leur attri­bue. Par exemple, mon école est jugée « défaillante » parce que le pour­cen­tage de nos élèves qui ter­minent leurs études en quatre ans est infé­rieur à 60% (nous en sommes à 59%). Nous avons obtenu un « A » il y a cinq ans, et un « B » chaque année depuis.

La manie des « don­nées sta­tis­tiques »

Que sou­dain l’on décide qu’il est impé­ra­tif que mon éta­blis­se­ment ferme démontre l’hypocrisie et l’absurdité qui consiste à déter­mi­ner la valeur d’une école en fonc­tion de cri­tères aussi fan­tai­sistes. En fait, les « don­nées sta­tis­tiques » («data») tant pri­sées par les déma­gogues réfor­mistes nous informent très peu de ce qui se passe vrai­ment à l’intérieur d’un éta­blis­se­ment. Quand nous nous attar­dons sur la durée de la sco­la­rité ou des résul­tats des exa­mens stan­dar­di­sés, et qu’en fonc­tion de ces cri­tères nous attri­buons ensuite une note à un éta­blis­se­ment, nous igno­rons l’essentiel de ce qui se passe entre les murs d’une école. Ce qui dis­pa­raît, ce sont jus­te­ment nos élèves, avec leurs besoins, leurs espoirs, leurs rêves.

Sur le papier, mon école com­prend plus de 3000 élèves qui ter­minent leurs études à un taux légè­re­ment infé­rieur à la moyenne muni­ci­pale. Mais si on creuse un peu en pro­fon­deur, on remar­quera que 40% de nos élèves sont clas­sés par le dépar­te­ment d’éducation comme « appre­nant la langue anglaise » (« English lan­guage lear­ners »), car immi­grés. Il serait plus précis de les décrire comme des « bilingues émer­gents», pour recon­naître le fait qu’ils parlent déjà deux langues.

En chiffres abso­lus, mon éta­blis­se­ment a le nombre le plus élevé de « bilingues émer­gents » dans la ville (envi­ron 1300 au der­nier décompte). Beaucoup d’entre eux sont des immi­grés récents qui ren­contrent des dif­fi­cul­tés tout à fait com­pré­hen­sibles à ter­mi­ner leurs études au bout de quatre ans.

Comme un de mes col­lègues a récem­ment remar­qué, la raison pour laquelle les élèves n’apprennent pas plus rapi­de­ment est « que ce sont des êtres humains, avec des cer­veaux d’êtres humains ». Le consen­sus scien­ti­fique recon­naît qu’il faut au cer­veau humain entre cinq et sept années pour déve­lop­per une com­pé­tence sco­laire dans une deuxième langue.

C’est le genre de donné sta­tis­tique que le dépar­te­ment d’éducation pré­fère ne pas prendre en consi­dé­ra­tion.

L’éducation contre la pri­va­ti­sa­tion

Sous chaque série de don­nées sta­tis­tiques, il y a une his­toire per­son­nelle. Une école comme la mienne en a plus de 3000 étu­diants. Nombreux sont les his­toires qui com­mencent en Albanie, en Ouzbékistan, au Bangladesh, dans la pro­vince de Fujian en Chine, au Pakistan, dans la République domi­ni­caine ou encore au Tibet ou au Mexique. Dans beau­coup de ces his­toires, l’accès à l’éducation est limité. L’on raconte ces his­toires dans au moins 37 langues dif­fé­rentes.

Pouvoir entendre ces his­toires aussi diverses qu’extraordinaires au rythme des jour­nées est un des grands pri­vi­lèges de la car­rière ensei­gnante. Aucune donnée sta­tis­tique ne pour­rait résu­mer les éton­nantes leçons que l’on puisse entendre entre les murs de mon école. Il n’y a aucune place dans le « bul­le­tin » d’une école pour témoi­gner de la joie à entendre des « bilingues émer­gents » com­pa­rer la vie vil­la­geoise au Bangladesh à celle de la Chine, de voir ses élèves échan­ger leurs idées, leurs cultures, et leurs his­toires au cours des nom­breuses inter­ac­tions dans les­quelles foi­sonne un mul­ti­cul­tu­ra­lisme authen­tique.

Réduire ces his­toires à un taux de réus­site finale des études, c’est oublier tout ce qui est le plus fon­da­men­tal dans l’éducation. Plutôt que de res­pon­sa­bi­li­ser, c’est un moyen de contraindre les écoles à négli­ger les besoins de leurs élèves au profit de l’image qu’ils pré­sentent dans les rap­ports admi­nis­tra­tifs.

En même temps que 32 autres éta­blis­se­ments, le per­son­nel, les élèves, et les parents de mon éta­blis­se­ment sont deve­nus les pions dans la guerre menée par le maire contre notre syn­di­cat, les otages d’intérêts qui n’ont rien à voir avec l’éducation et ont tout à voir avec une poli­tique de la pri­va­ti­sa­tion des écoles. L’idéologie ultra­li­bé­rale incite la concur­rence plutôt que la soli­da­rité. Elle enseigne le genre de « com­pé­tences » néces­saires pour tra­vailler dans un Wal-Mart, plutôt qu’un véri­table esprit de réflexion et d’enquête.

A cet égard, la Finlande, qui dis­pose d’un des meilleurs sys­tèmes édu­ca­tifs au monde tout en reje­tant l’évaluation des ensei­gnants, offre un contre-exemple ins­truc­tif pour l’avenir. Son sys­tème insiste sur le recru­te­ment et la créa­tion d’une ambiance pro­fes­sion­nelle dans les écoles, ce qui encou­rage une vraie col­la­bo­ra­tion entre le per­son­nel et un sou­tien aux pro­fes­seurs. Il n’est pas éton­nant que ce sys­tème réus­sisse à rete­nir beau­coup plus d’enseignants et à leur offrir l’encouragement et le sou­tien dont ils ont besoin pour s’épanouir.

Pourtant à New York, le mou­ve­ment « Occupy » offre une lueur d’espoir à une nou­velle géné­ra­tion de profs mili­tants, les encou­ra­geant à mener le combat au-delà des salles de classes et à reven­di­quer une édu­ca­tion publique de qua­lité pour tous. « Occupons le dépar­te­ment d’éducation » – le comité pour l’éducation publique de « Occupy Wall Street » – s’organise pour per­tur­ber la rou­tine et réin­sé­rer le public dans les débats sur l’éducation publique.

Depuis trop long­temps, être ensei­gnants vou­lait dire être tou­jours sur la défen­sive, être la cible des poli­tiques de pri­va­ti­sa­tion de l’éducation. Plus main­te­nant. Il est temps d’arracher l’éducation des mains du 1% et de lutter pour une poli­tique édu­ca­tive au profit des 99%. (Traduction par Michael C. Behrent, édi­tion rédac­tion A l’Encontre)

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Megan Hehrent est ensei­gnante d’anglais dans une école publique à Brooklyn (New York) et mili­tante syn­di­cale . L’article a paru pour la pre­mière fois (en anglais) sur le site de l’ISO, socia​list​wor​ker​.org.

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