La fin du néolibéralisme ?

Mis en ligne le 12 juillet 2008

Le monde n’est pas tendre envers le néo­li­bé­ra­lisme, ce fourre-tout d’idées basées sur la notion fon­da­men­ta­liste que les mar­chés ser­raient auto-cor­rec­teurs, qu’ils dis­tri­buent effi­ca­ce­ment les res­sources et servent l’intérêt géné­ral. C’est le fon­da­men­ta­lisme de marché qui a sou­tenu le that­ché­risme, la « réga­no­mique » et le « Consensus de Washington » favo­rables aux pri­va­ti­sa­tions, à la libé­ra­li­sa­tion éco­no­mique et à des banques cen­trales indé­pen­dantes pré­oc­cu­pées uni­que­ment par l’inflation.

Par Joseph E. Stiglitz [*]

Depuis un quart de siècle, il y a une com­pé­ti­tion entre les pays en déve­lop­pe­ment et les per­dants appa­raissent clai­re­ment : non seule­ment les pays qui ont adopté une poli­tique néo­li­bé­rale ont perdu la course à la crois­sance, mais quand il y a eu crois­sance, elle a béné­fi­cié de manière dis­pro­por­tion­née aux plus riches.

Même si les néo­li­bé­raux se refusent à l’admettre, leur idéo­lo­gie a échoué aussi à l’égard d’un autre cri­tère. Personne ne pré­tend que les mar­chés finan­ciers ont dis­tri­bué effi­ca­ce­ment les richesses à la fin des années 1990, avec 97% des inves­tis­se­ments consa­crés à la fibre optique qui prennent des années à voir le jour. Cette erreur a eu au moins un avan­tage inat­tendu : le coût des com­mu­ni­ca­tions a baissé et l’Inde et la Chine se sont inté­grés plus avant dans l’économie mon­diale.

Mais aucune retom­bée posi­tive n’a accom­pa­gné la mau­vaise allo­ca­tion à grande échelle des res­sources au niveau de l’immobilier. Les mai­sons neuves appar­te­nant à des familles qui n’avaient pas les moyens de les payer sont tom­bées en ruine et des mil­lions de per­sonnes se sont retrou­vées à la rue. Dans cer­tains cas le gou­ver­ne­ment à dû inter­ve­nir pour sauver ce qui pou­vait l’être et quand il ne l’a pas fait, les dégâts se sont éten­dus. Même les citoyens modèles, ceux qui emprun­taient avec pru­dence et entre­te­naient leur maison, constatent que les mar­chés ont fait chuter la valeur de leur maison au-des­sous de l’imaginable. Certes, l’investissement exces­sif dans l’immobilier a été por­teur de béné­fices à court terme : quelques Américains sont deve­nus pro­prié­taires de mai­sons bien plus grandes que cela n’aurait été pos­sible autre­ment (mais peut-être pour seule­ment quelques mois). Mais à quel coût pour eux-mêmes et pour l’économie mon­diale ? Avec leur maison, des mil­lions de gens vont perdre les éco­no­mies de toute une vie. Et les sai­sies dans l’immobilier ont entraîné un ralen­tis­se­ment mon­dial de l’activité. Il y a consen­sus quant aux pré­vi­sions : le ralen­tis­se­ment sera géné­ral et de longue durée.

De même, les mar­chés ne nous ont pas pré­paré à la hausse du prix du pétrole et de l’alimentation. Il est vrai que ces sec­teurs n’appartiennent pas en tota­lité à l’économie de marché, mais ce n’est pas là l’important : la rhé­to­rique de marché est bran­die de manière sélec­tive : reven­di­quée quand elle sert des inté­rêts par­ti­cu­liers et reje­tée quand ce n’est pas le cas.

L’un des rares élé­ments que l’on peut mettre au crédit de Bush est d’avoir réduit le fossé entre la rhé­to­rique et la réa­lité, ceci com­paré à Reagan. Car malgré tous ses dis­cours en faveur de la liberté des mar­chés, il avait imposé en toute liberté des res­tric­tions com­mer­ciales, notam­ment la fameuse limi­ta­tion « volon­taire » à l’exportation des voi­tures japo­naises.

La poli­tique de Bush a été pire, mais son outre­cui­dance à servir ouver­te­ment le com­plexe mili­taro-indus­triel amé­ri­cain est bien plus appa­rente. L’administration Bush a pris une seule fois une mesure en faveur de l’environnement ; c’était avec les sub­ven­tions en faveur de l’ethanol dont l’intérêt éco­lo­gique est dou­teux. La concur­rence reste faus­sée sur le marché de l’énergie (en par­ti­cu­lier en raison de la fis­ca­lité) et si Bush avait eu les mains entiè­re­ment libres, les choses auraient été pires.

Ce mélange de rhé­to­rique en faveur de l’ouverture des mar­chés et d’intervention gou­ver­ne­men­tale a été par­ti­cu­liè­re­ment nui­sible aux pays en déve­lop­pe­ment. On leur a dit de ne plus inter­ve­nir dans l’agriculture, ce qui reve­nait à mettre en danger leurs pay­sans face à la concur­rence irré­sis­tible des USA et de l’Europe. Leurs agri­cul­teurs auraient peut-être pu concur­ren­cer ceux des USA ou de l’Europe, mais ils ne pou­vaient concur­ren­cer les sub­ven­tions des USA ou de l’Union euro­péenne. Aussi les pays en déve­lop­pe­ment ont moins investi dans l’agriculture et le fossé ali­men­taire s’est élargi.

Quant aux don­neurs de mau­vais conseils, ils n’ont nul besoin de sous­crire une assu­rance pour faute pro­fes­sion­nelle. Ce sont les habi­tants des pays en déve­lop­pe­ment, notam­ment les plus pauvres d’entre eux, qui paye­ront la note. Cette année verra une montée de la pau­vreté, à condi­tion de la mesu­rer cor­rec­te­ment.

Autrement dit, dans un monde d’abondance, des mil­lions de gens dans les pays en déve­lop­pe­ment ne peuvent tou­jours pas béné­fi­cier du mini­mum nutri­tion­nel. Dans beau­coup de ces pays, l’augmentation du coût de l’alimentation et de l’énergie aura des effets désas­treux pour les plus dému­nis, car ces deux postes repré­sentent une grande partie de leur dépense.

La colère dans le monde est pal­pable. Il n’est pas éton­nant que les spé­cu­la­teurs soient les pre­miers visés. Ils rétorquent qu’ils ne sont pas la cause du pro­blème : « nous sommes sim­ple­ment à la recherche du juste prix ». Ce qui veut dire qu’ils ont décou­vert – un peu trop tard pour répondre au pro­blème cette année – que l’offre est insuf­fi­sante.

Mais leur réponse manque de fran­chise. S’ils s’attendent à une hausse des prix et à une vola­ti­lité du marché, des cen­taines de mil­lions d’agriculteurs vont prendre des pré­cau­tions. Ils gagne­ront davan­tage s’ils font des stocks qu’ils écou­le­ront plus tard. S’ils n’agissent pas ainsi, ils ne pour­ront pas se rat­tra­per l’année pro­chaine si la récolte est moins abon­dante. Quelques grains reti­rés du marché par des cen­taines de mil­lions d’agriculteurs un peu par­tout sur la pla­nète finissent par repré­sen­ter une quan­tité appré­ciable.

Les défen­seurs du fon­da­men­ta­lisme de marché veulent faire porter la res­pon­sa­bi­lité de l’échec du marché, non à l’économie de marché mais au gou­ver­ne­ment. Un haut res­pon­sable chi­nois aurait déclaré que le pro­blème tenait à ce que face à la crise de l’immobilier, le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain n’a pas fait assez pour venir en aide aux Américains les moins for­tu­nés. Je suis d’accord avec lui, mais cela ne change pas la réa­lité : les banques amé­ri­caines ont mal géré les risques, et ceci à une échelle colos­sale, avec des consé­quences mon­diales, tandis que les diri­geants de ces ins­ti­tu­tions sont partis avec des mil­liards de dol­lars d’indemnité.

Il y a aujourd’hui décou­plage total entre les béné­fices sociaux et les inté­rêts privés. S’ils ne sont pas soi­gneu­se­ment cou­plés, l’économie de marché ne peut fonc­tion­ner de manière satis­fai­sante.

Le fon­da­men­ta­lisme néo­li­bé­ral est une doc­trine poli­tique au ser­vice d’intérêts privés, il ne repose pas sur une théo­rie éco­no­mique. Il est main­te­nant évident qu’il ne repose non plus sur une expé­rience his­to­rique. Cette leçon est le seul béné­fice à tirer de la menace qui pèse sur l’économie mon­diale.


* Joseph Eugene Stiglitz est un éco­no­miste amé­ri­cain qui a reçu le « Prix Nobel » d’économie en 2001. Il est pro­fes­seur à l’université de Colombia à New-York. Il a notam­ment publié en 2002 La Grande Désillusion [Globalization and its dis­con­tents] et a écrit avec Linda Bilmes un livre inti­tulé La guerre à trois mille mil­liards de dol­lars : le vrai coût du conflit en Irak [The Three Trillion Dollar War : The True Costs of the Iraq Conflict].


Source : Project Syndicate – Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz – © Project Syndicate, 2008

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