Les révoltes de la faim, conséquences naturelles de la mondialisation

Mis en ligne le 03 juillet 2008

Dès le XVIIIème et le début du XIXème siècle, les éco­no­mis­tes Adam Smith et David Ricardo avaient décrit un phé­no­mène d’une logi­que impa­ra­ble : la baisse du prix des den­rées ali­men­tai­res permet d’augmenter le pou­voir d’achat des sala­riés sans avoir à aug­men­ter leurs salai­res. Par voie de consé­quence, cette baisse est vive­ment sou­hai­ta­ble pour les pro­prié­tai­res des grands moyens de pro­duc­tion. Règle numéro un du par­fait libé­ral : la nour­ri­ture doit être bon marché.

Par Aurélien BERNIER

Dans ses tra­vaux, le même Ricardo éla­bore la théo­rie des avan­ta­ges com­pa­ra­tifs, qui conclut à l’intérêt qu’aurait chaque pays à se spé­cia­li­ser dans les types de pro­duc­tion pour les­quels il se montre le plus per­for­mant. Peu importe que cette spé­cia­li­sa­tion rende dépen­dant d’autres pays pro­duc­teurs, le libre-échange permet aux mar­chan­di­ses de cir­cu­ler et aux peu­ples de satis­faire leurs besoins. Règle numéro deux : il faut renon­cer à la sou­ve­rai­neté ali­men­taire et indus­trielle pour se conver­tir au libre-échange.

La stra­té­gie de mon­dia­li­sa­tion per­mise par le déve­lop­pe­ment ful­gu­rant des réseaux de trans­port et de com­mu­ni­ca­tion n’est jamais que la mise en oeuvre à marche forcée de ces prin­ci­pes par les puis­san­ces éco­no­mi­ques. Tous les moyens auront été bons pour y par­ve­nir. Le GATT puis l’OMC (1) pro­pa­ge­ront le libre-échange un peu par­tout sur la pla­nète, y com­pris dans le domaine agri­cole. Lorsque les négo­cia­tion pati­nent à l’OMC, comme c’est le cas depuis quel­ques années, des accords régio­naux ou bila­té­raux pren­nent le relais et appli­quent les mêmes recet­tes. Sans oublier les Plans d’ajustement struc­tu­rels impo­sés aux pays emprun­teurs du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI), qui décli­nent encore la doc­trine néo­li­bé­rale. En bout de course, les vrais béné­fi­ciai­res de ce libre-échan­gisme débridé sont les gran­des entre­pri­ses, qui peu­vent pro­fi­ter des condi­tions socia­les, fis­ca­les et envi­ron­ne­men­ta­les les plus avan­ta­geu­ses et nive­ler par le bas les légis­la­tions grâce à l’argument massue de la concur­rence inter­na­tio­nale.

De plus, la finan­cia­ri­sa­tion crois­sante de l’économie démul­ti­plie les consé­quen­ces de cette réor­ga­ni­sa­tion. Le pou­voir exor­bi­tant des mar­chés géné­ra­lise la spé­cu­la­tion, y com­pris sur les pro­duits ali­men­tai­res. Le « marché mon­dial » fixe les prix, fonc­tion de l’offre et de la demande… mais aussi (et de plus en plus) des pers­pec­ti­ves de ren­de­ment finan­cier. Pour s’en convain­cre, on peut admi­rer la trans­pa­rence de la banque belge KBC qui, pen­dant les révol­tes de la faim, vante les per­for­man­ces d’un pro­duit finan­cier investi dans les matiè­res pre­miè­res agri­co­les (2).

Ainsi, on com­prend mieux com­ment cette mon­dia­li­sa­tion qu’on nous pré­di­sait heu­reuse a pu conduire à la situa­tion de pénu­rie ali­men­taire vécue en ce moment même par de nom­breux pays. Spéculation pro­vo­quant une hausse bru­tale des prix, répar­ti­tion tota­le­ment inéqui­ta­ble des riches­ses, dépen­dance des pays du Sud vis-à-vis du Nord…voilà les ingré­dients de la crise. On peut bien-sûr ajou­ter un choix tech­no­lo­gi­que désas­treux comme celui des agro-car­bu­rants, qui confirme l’hérésie du sys­tème éco­no­mi­que mon­dial en détrui­sant des ali­ments pour pro­duire de l’énergie.

Face à la révolte de popu­la­tions qui ne par­vien­nent plus à payer leur nour­ri­ture, les ins­ti­tu­tions sont dans l’embarras. Elles accu­sent la hausse de la popu­la­tion, la crois­sance de la Chine et de l’Inde ou le chan­ge­ment cli­ma­ti­que, et pré­co­ni­sent d’augmenter l’aide ali­men­taire. Les plus témé­rai­res recon­nais­sent tout juste des effets per­vers dans la stra­té­gie inter­na­tio­nale et se sou­vien­nent que les sub­ven­tions des pays riches à leur agri­cul­ture pro­vo­quent un dum­ping ter­ri­ble dont sont vic­ti­mes les pays en déve­lop­pe­ment. Egale à elle-même, la Banque Mondiale s’oppose à l’arrêt des expor­ta­tions de pro­duits ali­men­tai­res par les Etats les plus tou­chés par la famine au motif… que cette mesure pro­vo­que­rait une nou­velle aug­men­ta­tion des cours sur les mar­chés ! En d’autres termes, pour sortir de la crise, lais­sons mourir les pau­vres.

On applau­dira enfin la com­mis­saire euro­péenne à l’agriculture, Mme Mariann Fischer Boel, qui estime que les prix élevés sont « une bonne chose pour les pro­duc­teurs » (3) et qu’un déve­lop­pe­ment plus rapide des orga­nis­mes géné­ti­que­ment modi­fiés (OGM) limi­te­rait la crise. Toutes les démons­tra­tions ont pour­tant été faites et main­tes fois répé­tées pour tordre le cou à ce der­nier argu­ment. Protégés par bre­vets et conçus pour une agri­cul­ture inten­sive basée sur la chimie, les OGM sont un désas­tre de plus pour les pays en déve­lop­pe­ment. Environ 80% des sur­fa­ces culti­vées dans le monde avec ces varié­tés sont d’ailleurs des­ti­nés à la nour­ri­ture du bétail consommé dans les pays riches. Et, à sup­po­ser que cer­tains OGM appor­tent une amé­lio­ra­tion en terme de ren­de­ment (ce qui reste à prou­ver), les faits démon­trent que les causes de la mal­nu­tri­tion sont bien poli­ti­ques, et qu’augmenter la pro­duc­tion ne modi­fiera en rien la situa­tion.

Une diver­sion aussi ridi­cule n’a visi­ble­ment qu’un objec­tif : celui d’occuper le ter­rain média­ti­que. Car, pour les tenants de l’ordre éco­no­mi­que inter­na­tio­nal, le risque que les citoyens tirent les véri­ta­bles conclu­sions de cette situa­tion est grand. Et ces conclu­sions sont sans appel. Le libre-échange est un désas­tre au Sud comme au Nord. Reconstruire la sou­ve­rai­neté ali­men­taire et indus­trielle des Etats est la seule voie pos­si­ble pour sortir d’une logi­que de concur­rence et s’engager dans une logi­que de coopé­ra­tion et de soli­da­rité. Pour cela, il faut fermer la bourse, contrô­ler les impor­ta­tions et les inves­tis­se­ments, taxer les pro­fits… bref, remet­tre l’économie sous contrôle poli­ti­que. Si elle était ana­ly­sée pour ce qu’elle est, cette crise ali­men­taire devrait signi­fier la mort cli­ni­que de l’idéologie néo­li­bé­rale.

Aurélien BERNIER [http://​aber​nier​.vef​blog​.net/]


notes

  1. GATT : Accord géné­ral sur les tarifs doua­niers et le com­merce, signé le 30 octo­bre 1947 pour har­mo­ni­ser les poli­ti­ques doua­niè­res des par­ties signa­tai­res. Cet accord mul­ti­la­té­ral de libre-échange entra en vigueur en jan­vier 1948 et abou­tira en 1994 à la créa­tion de l’Organisation Mondial du Commerce (OMC).
  2. Courrier International, 7 mai 2008, http://​www​.cour​rie​rin​ter​na​tio​nal​.co…
  3. « Hausse des prix agri­co­les : bonne chose pour les pro­duc­teurs », AFP, 18 avril 2008.

Source : Le grand soir – 30 juin 2008

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