La confiscation du pouvoir politique

Mis en ligne le 12 juin 2010

Emrah KAYNAK

Selon la célèbre for­mule attri­buée à Abraham Lincoln « la démo­cra­tie c’est le gou­ver­ne­ment du peuple par le peuple et pour le peuple ». Cette maxime pose une double exi­gence : le gou­ver­ne­ment doit être orga­ni­que­ment asso­cié au peuple d’une part et il doit œuvrer dans le sens de l’intérêt géné­ral d’autre part.

Dans aucun pays capi­ta­liste, il n’existe de démo­cra­tie au sens plein du terme. Le pou­voir est inva­ria­ble­ment détenu et trans­mis au sein d’un groupe par­ti­cu­lier. Toute une partie de la popu­la­tion se trouve exclue des appa­reils de pou­voir au béné­fice d’une classe pri­vi­lé­giée qui s’arroge un mono­pole de savoir, d’éducation, et de la sorte de direc­tion poli­tique et éco­no­mique.

Il y a un trans­fert de la sou­ve­rai­neté de la majo­rité à une mino­rité qui défend ses inté­rêts spé­ci­fiques.

Dans l’idéal démo­cra­tique tel que perçu par Spinoza, l’individu trans­fert à la société « toute la puis­sance qui lui appar­tient de façon à ce qu’elle soit seule à avoir une sou­ve­rai­neté de com­man­de­ment ». Cet Etat est démo­cra­tique en ce sens que chacun concède son pou­voir déci­sion­nel non à un autre indi­vidu, ou à groupe déter­miné, mais à la société dont il consti­tue une com­po­sante.

Le sys­tème repré­sen­ta­tif, dans sa forme actuelle, favo­rise a contra­rio la confis­ca­tion du pou­voir par une classe qui assure sa repro­duc­tion en même temps que la domi­na­tion du capi­tal sur le tra­vail. Pour Noam Chomsky, « la démo­cra­tie requiert une classe d’élite pour s’occuper de la prise de déci­sions et fabri­quer l’assentiment de l’ensemble de la popu­la­tion envers des poli­tiques qui sont sup­po­sées dépas­ser ce qu’elle est capable de déve­lop­per et de déci­der par elle-même ».

Le suf­frage uni­ver­sel ne repré­sente pas l’acte citoyen par excel­lence mais sa par­faite néga­tion ; dans l’urne, l’électeur se des­sai­sit de son pou­voir poli­tique jusqu’à la pro­chaine échéance élec­to­rale. Qu’il vote ou qu’il s’abstienne, le sys­tème pré­tend avoir donné à chacun l’occasion d’exprimer sa volonté. Paradoxalement, le vote n’est pas le moment de l’irruption dans l’arène poli­tique de la société entière mais celui de sa dépos­ses­sion.

Ce qu’on nomme démo­cra­tie devrait être nommé en toute rigueur, pour reprendre l’analyse d’Alain Badiou, de capi­talo-par­le­men­ta­risme. Le capi­talo-par­le­men­ta­risme n’est pas un espace de conflic­tua­lité, entre mou­ve­ments hégé­mo­niques et mou­ve­ments contre-hégé­mo­niques, mais un lieu qui ins­ti­tue l’ordre bour­geois et gère l’existant. C’est certes un sys­tème mul­ti­par­tiste mais à carac­tère uni­clas­siste. La qua­li­fi­ca­tion de « démo­cra­tie » pour un tel sys­tème n’est qu’une mys­ti­fi­ca­tion alié­nante.

Les citoyens n’ont pas dans les faits la même faculté d’agir réel­le­ment en poli­tique, ce que confirme la répar­ti­tion sociale inique du par­le­ment fran­çais.

Désarmé maté­riel­le­ment cultu­rel­le­ment, le pro­lé­ta­riat n’a pas la pos­si­bi­lité d’accéder aux leviers du pou­voir. Déjà Aristote était conscient de l’intérêt de main­te­nir le peuple à l’écart des affaires publiques : « Il est aussi dans l’intérêt d’un tyran de garder son peuple pauvre, pour qu’il ne puisse pas se pro­té­ger par les armes, et qu’il soit si occupé à ses tâches quo­ti­diennes qu’il n’ait pas le temps pour la rébel­lion ».

Selon une étude récente de l’observatoire des inéga­li­tés, employés et ouvriers repré­sentent la moitié de la popu­la­tion active, mais à peine 6 % des dépu­tés. De plus, ces élus d’extraction sociale ouvrière ou employée n’exercent plus leur pro­fes­sion d’origine depuis de longues années. A l’inverse, les cadres et pro­fes­sions intel­lec­tuelles supé­rieures repré­sentent 59 % de l’ensemble. Avec les pro­fes­sions libé­rales, ils forment les trois quarts des dépu­tés.

Les dynas­ties poli­tiques sont l’expression la plus mani­feste de ce phé­no­mène de repro­duc­tion des élites. Les lignées poli­tiques révèlent majes­tueu­se­ment les vices du sys­tème élec­to­ral, la com­pé­tence réelle ne consti­tuant pas une exi­gence pour être élu. En pra­tique, le sys­tème intro­nise les plus habiles en com­mu­ni­ca­tion-mani­pu­la­tion, pour­vus des fonds néces­saires pour se faire valoir. A ce jeu, les héri­tiers, tout impré­gnés de la culture du pou­voir, ont la faculté de comp­ter sur les res­sources et les relais sociaux de leurs parents.

Il y a des dynas­ties poli­tiques aux Etats-Unis comme en Europe, en Afrique comme en Asie ; au niveau natio­nal comme au niveau local. Ce phé­no­mène concerne autant le Gabon de Bongo, l’Inde de Gandhi, que la Belgique où les man­dats poli­tiques se lèguent de père en fils. Aux Etats-Unis, les aris­to­cra­ties élec­tives sont légion : Roosevelt, Kennedy, Bush, Clinton,…

Le ferment de l’ambition poli­ti­cienne est l’alliance entre les milieux poli­tiques, éco­no­miques et finan­ciers. Il y a en effet une cor­ré­la­tion étroite entre la puis­sance finan­cière et le pou­voir poli­tique, l’une ali­men­tant l’autre.

L’institution par­le­men­taire est la forme de gou­ver­ne­ment la plus abou­tie pour assu­rer l’hégémonie de la bour­geoi­sie et priver le peuple de sa pré­ten­due sou­ve­rai­neté. Karl Marx consi­dé­rait l’Etat comme le résumé offi­ciel de l’antagonisme de classes, comme un ins­tru­ment d’oppression visant à assu­rer la domi­na­tion d’une classe sociale sur une autre dans un mode de pro­duc­tion donné. Le sys­tème élec­to­ral ne sert qu’à sélec­tion­ner parmi les membres de la classe domi­nante les­quels exer­ce­ront les fonc­tions diri­geantes. Dans tous les cas de figure et quelles que soient les résul­tats des élec­tions, c’est la bour­geoi­sie en tant que classe qui triomphe.

On ne peut réduire la démo­cra­tie à un pro­cédé et confondre ainsi moyen et fin. Pour réa­li­ser la démo­cra­tie, il ne faut pas seule­ment que les déci­sions soient prises en accord avec la majo­rité mais qu’elles soient prises pour la majo­rité. La démo­cra­tie ne peut trou­ver son accom­plis­se­ment que dans une société où les hommes, libre­ment asso­ciés, auto­dé­ter­minent leurs fina­li­tés et exercent acti­ve­ment leur sou­ve­rai­neté, sans s’en faire dépouiller par d’insidieux dis­po­si­tifs poli­tiques.

Emrah KAYNAK

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