Les groupes populaires face à l’État

Les enjeux de l’économie sociale en Argentine[1]

Résistances

Par Mis en ligne le 01 avril 2019

On dit sou­vent que les entre­prises ne cor­res­pon­dant pas aux modèles clas­siques de l’économie capi­ta­liste sont peu pro­duc­tives et ne per­durent pas. Néanmoins, tout n’est pas tou­jours aussi tran­ché. En Argentine, depuis l’implosion éco­no­mique qui a mis à pied des cen­taines de mil­liers de tra­vailleuses et de tra­vailleurs, les pro­jets de créa­tion d’emplois menés par des entre­prises à but non lucra­tif se sont mul­ti­pliés. Dans cer­tains cas, ces pro­jets ont été ins­tru­men­ta­li­sés par le gou­ver­ne­ment. Dans d’autres cepen­dant, ils se sont ins­crits dans une pers­pec­tive de trans­for­ma­tion sociale dès les années 1990. Il importe donc de mieux com­prendre ces dif­fé­rentes mani­fes­ta­tions de « l’économie sociale ».

De la crise à la confrontation

Pour l’essentiel, au ving­tième siècle, l’Argentine a connu un niveau de vie rela­ti­ve­ment élevé grâce à son indus­tria­li­sa­tion. La classe ouvrière était orga­ni­sée au sein de grands syn­di­cats, agis­sant sou­vent comme fers de lance du mou­ve­ment social. Cette poli­tique d’industrialisation a subi un pre­mier recul lorsque des mili­tantes et des mili­tants de ces mou­ve­ments ont pris le pou­voir en 1976. Avec le sou­tien de la bour­geoi­sie, ils ont déman­telé une partie impor­tante du patri­moine indus­triel pour restruc­tu­rer l’économie, la réorien­tant vers l’exportation de matières pre­mières et l’agro-industrie. Au-delà de ces dimen­sions pro­pre­ment éco­no­miques, cette poli­tique avait aussi pour objec­tif d’affaiblir une classe ouvrière consi­dé­rée comme trop rebelle. Par la suite, ce pro­ces­sus s’est accé­léré dans les années 1980-1990 alors que cesse la dic­ta­ture et que l’on assiste au retour de la démo­cra­tie. Les divers gou­ver­ne­ments qui se sont suc­cédé depuis ont tous adopté des poli­tiques néo­li­bé­rales, enfon­çant davan­tage le pays dans une ère d’austérité, assu­rant la cap­ta­tion de la richesse créée par les classes domi­nantes et entrai­nant la dés­in­dus­tria­li­sa­tion du pays.

Les nouveaux mouvements sociaux

À la fin des années 1990 sont alors appa­rus de nou­veaux mou­ve­ments sociaux appe­lés pique­te­ros du fait des bar­rages (pique­tages) qu’ils ins­tal­laient sur les routes et les rues pour pro­tes­ter contre le chô­mage et la misère. Les mili­tantes et les mili­tants de ces mou­ve­ments étaient sou­vent des ouvrières et des ouvriers qui avaient perdu leur emploi, mais avaient une longue tra­di­tion de luttes, entre autres dans les ban­lieues de Buenos Aires et, en région, dans les villes de Gran La Plata, Rosario, San Salvador, Jujuy, sans comp­ter celles des zones pétro­lières à Neuquen et Salta. Plusieurs de ces mou­ve­ments sont deve­nus de plus en plus com­ba­tifs, adop­tant par­fois un carac­tère quasi insur­rec­tion­nel.

Créer des emplois, pour qui et pourquoi ?

D’abord désem­pa­rés, les gou­ver­ne­ments, et spé­cia­le­ment le gou­ver­ne­ment péro­niste lors de son retour au pou­voir au début des années 2000, ont alors adopté une nou­velle tac­tique. Au lieu de répri­mer les pique­te­ros, ils ont plutôt négo­cié et offert des pro­grammes assu­rant la créa­tion d’emplois. Mais au lieu de trai­ter direc­te­ment avec les mou­ve­ments des pique­te­ros, ce sont les muni­ci­pa­li­tés qui ont été dési­gnées comme ges­tion­naires et res­pon­sables de ces pro­jets. Plusieurs mou­ve­ments se sont oppo­sés à cette manière de faire. Ils vou­laient gérer eux-mêmes leurs ini­tia­tives, être auto­nomes, et déci­der des prio­ri­tés et des cri­tères de sélec­tion pour éla­bo­rer des pro­jets ayant une fonc­tion sociale pour les com­mu­nau­tés, non pas seule­ment pour créer des emplois. Ils vou­laient mettre sur pied des jar­dins com­mu­nau­taires, des cui­sines popu­laires, des biblio­thèques, bou­lan­ge­ries, for­ge­ries, ébé­nis­te­ries ou bri­que­te­ries. Mais le gou­ver­ne­ment ne vou­lait pas de ce par­tage du pou­voir d’autant plus que les sub­ven­tions aux muni­ci­pa­li­tés avaient été accor­dées à tra­vers le sys­tème de patro­nage et de cor­rup­tion qui sévit en Argentine et qui fait que, qui­conque est du côté du pou­voir, reçoit des appuis de l’État, mais si on ne l’est pas, on ne reçoit rien !

Réponses à la crise argen­tine

L’Argentine a été secouée par une grave crise finan­cière, poli­tique, éco­no­mique et sociale dans les années 1990, culmi­nant en 2001, et qui est sym­bo­li­sée par le mou­ve­ment des pique­te­ros (les chô­meurs et les chô­meuses bloquent les routes pour mani­fes­ter leur mécon­ten­te­ment) et les cace­ro­las (mani­fes­ta­tions spon­ta­nées de masse). La majo­rité des Argentins et des Argentines devaient alors trou­ver de quoi vivre au jour le jour. À partir de ce drame, de vives cri­tiques contre le sys­tème éco­no­mique capi­ta­liste se sont fait entendre et des alter­na­tives, notam­ment dans le domaine de l’économie sociale et soli­daire, ont vu le jour. C’est ainsi que de nom­breuses entre­prises mena­cées de fer­me­ture ont été « récu­pé­rées » par leurs ouvriers. L’Argentine en compte aujourd’hui plus de 300 qui repré­sentent envi­ron 10 % du PIB[2].

Cynthia : cet enca­dré peut aussi se mettre avant.

Quelle forme d’économie sociale ?

Cette situa­tion a sus­cité d’autres débats. Initialement, plu­sieurs mou­ve­ments favo­ri­saient l’idée d’un espace éco­no­mique non capi­ta­liste. Des acti­vi­tés éco­no­miques à carac­tère social pour­raient, espé­rait-on, déve­lop­per, dans une logique de soli­da­rité, un « troi­sième » sec­teur (dis­tinct du capi­tal public et privé). D’autres étaient scep­tiques, esti­mant que les pro­jets en ques­tion n’allaient pas per­mettre d’aller au-delà de petites ini­tia­tives iso­lées les unes des autres et, au mieux, per­mettre à des groupes de sur­vivre, sans être une réelle alter­na­tive de trans­for­ma­tion sociale au capi­ta­lisme. On peut consta­ter rétros­pec­ti­ve­ment que les scep­tiques avaient raison, du moins en partie. Des pro­jets d’économie sociale ont été confi­nés dans une forme de ghetto toléré par le sys­tème. L’État per­met­tait à des mou­ve­ments sociaux, des ONG et des pro­fes­sion­nels de rece­voir des sub­sides et de mener à bien quelques expé­ri­men­ta­tions, à la condi­tion que ce soit fait dans une pers­pec­tive assis­tan­tia­liste et à court terme.

Cooptation

Les pro­jets ser­vaient sou­vent de trem­plin à la trans­for­ma­tion de coopé­ra­tives ou de pro­jets auto­gé­rés en entre­prises capi­ta­listes « nor­males ». C’est ainsi que de petites entre­prises pay­sannes se sont trans­for­mées en grands domaines, encou­ra­geant l’exode rural, l’expropriation des savoirs popu­laires et le rem­pla­ce­ment des semences pay­sannes par celles bre­ve­tées par des mul­ti­na­tio­nales. Bref, pro­gres­si­ve­ment, plu­sieurs entre­prises coopé­ra­tives ont perdu leur orien­ta­tion poli­tique de trans­for­ma­tion sociale en s’adaptant à la stra­té­gie de contrôle pla­ni­fiée par le gou­ver­ne­ment.

Les usines auto­gé­rées

Dans le sillon du mou­ve­ment popu­laire de 2001, des mil­liers de tra­vailleuses et de tra­vailleurs se sont « réap­pro­prié » leurs lieux de tra­vail, en en pre­nant pos­ses­sion et en les remet­tant en marche sous leur contrôle. Il y a encore aujourd’hui plus de 300 entre­prises « réap­pro­priées » impli­quant plus de 100 000 sala­rié-e-s. Néanmoins, ce mou­ve­ment qui se vou­lait au départ une alter­na­tive à l’économie capi­ta­liste s’est essouf­flé. Les dif­fi­cul­tés éco­no­miques ne sont pas mineures pour ces entre­prises. Les tra­vailleurs ne peuvent comp­ter sur un capi­tal de départ et ils n’ont pas accès au crédit. Or les outils de tra­vail vieillissent et ces comi­tés ouvriers n’obtiennent pas le capi­tal néces­saire au rem­pla­ce­ment ou à l’entretien des machines ; alors la pro­duc­ti­vité de ces entre­prises chute. De plus, ces coopé­ra­tives ne trouvent pas dans l’économie alter­na­tive un débou­ché solide, capable d’absorber toute leur pro­duc­tion de mar­chan­dises. La plu­part d’entre elles dépendent donc de firmes pri­vées ou des auto­ri­tés gou­ver­ne­men­tales qui sol­li­citent des com­mandes impor­tantes, de manière régu­lière. Mais pour atti­rer une clien­tèle qui négo­cie avec les entre­prises avec les prix les plus bas, ces coopé­ra­tives doivent bais­ser leurs prix. Les béné­fices étant faibles, celles et ceux qui y tra­vaillent doivent accé­lé­rer la cadence et par­fois allon­ger la jour­née de tra­vail. Le temps consa­cré à la pro­duc­tion des mar­chan­dises devient ainsi une prio­rité pour la survie de la coopé­ra­tive. En ce sens, cer­taines pra­tiques auto­ges­tion­naires sont mises en ten­sion dans ce contexte éco­no­mique, car le temps passé en assem­blée n’est pas com­pensé en pro­duc­tion[3].

Cynthia : tu peux mettre cet enca­dré un peu avant.

Quel héritage ?

La montée des luttes popu­laires qui a culminé en 2001 avec le ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment de droite et l’arrivée au pou­voir d’une nou­velle équipe de centre gauche a permis l’intégration de nou­veaux acteurs sociaux à la lutte que menaient déjà ces tra­vailleuses et tra­vailleurs. Ceux-là ont sus­cité l’espoir que la mobi­li­sa­tion et ces nou­velles orga­ni­sa­tions pour­raient conduire à une alter­na­tive poli­tique capable de trans­for­mer les orien­ta­tions poli­tiques du pays. L’intégration de mou­ve­ments ter­ri­to­riaux a élargi la capa­cité de lutte popu­laire, ajou­tant à l’expérience déjà riche accu­mu­lée par les tra­vailleuses et tra­vailleurs qui lut­taient comme sala­rié-e-s depuis le début du XXe siècle. Aujourd’hui, il faut se deman­der quels sont les acquis et les limites de ces expé­riences. Les coopé­ra­tives et les pro­jets auto­gé­rés ont répondu à l’urgence du moment alors que des dizaines de tra­vailleuses et de tra­vailleurs per­daient leur emploi. Ils ont été éga­le­ment des lieux de soli­da­rité et de coopé­ra­tion. Mais glo­ba­le­ment, ces coopé­ra­tives ont été coop­tées par le gou­ver­ne­ment et ses alliés, notam­ment par la puis­sante bureau­cra­tie syn­di­cale. Parallèlement, les mou­ve­ments issus des pique­te­ros ne se sont pas uni­fiés et se sont retrou­vés inca­pables de confron­ter les forces poli­tiques en place et de répli­quer aux vel­léi­tés éta­tiques.

Guillermo Cieza, Journaliste argen­tin

Notes

  1. Texte tra­duit, abrégé et adapté par Sébastien Rivard. La ver­sion ori­gi­nale : Guillermo Cieza, « La “Economía social” trin­chera de resis­ten­cia, o islas para sobre­vi­vir ava­lando al capi­ta­lismo ? ¿Los movi­mien­tos popu­lares soportes de una pro­puesta polí­tica de cambio social, o “fac­tores de poder” inte­gra­dos al Estado capi­ta­lista ? »(en fran­çais, cela peut se lire ainsi : « Les mou­ve­ments popu­laires sou­tiennent-ils une pro­po­si­tion poli­tique de chan­ge­ment social, ou sont-ils des “acteurs de pou­voir” inté­grés à l’État capi­ta­liste ? »), ContrahegemoniaWeb, 21 décembre 2016, <http://​contra​he​ge​mo​nia​web​.com​.ar/​l​a​-​e​c​o​n​o​m​i​a​-​s​o​c​i​a​l​-​t​r​i​n​c​h​e​r​a​-​r​e​s​i​s​t​e​n​c​i​a​-​i​s​l​a​s​-​s​o​b​r​e​v​i​v​i​r​-​a​v​a​l​a​n​d​o​-​a​l​-​c​a​p​i​t​a​l​i​s​m​o​-​l​o​s​-​m​o​v​i​m​i​e​n​t​o​s​-​p​o​p​u​l​a​r​e​s​-​s​o​p​o​r​t​e​s​-​u​n​a​-​p​r​o​p​u​e​s​t​a​-​p​o​l​i​t​i​c​a​-​c​a​m​b​i​o​-​s​ocia/>.
  2. « L’économie sociale en Amérique latine », RECMA, Revue inter­na­tio­nale de l’économie sociale, 2013, <http://​recma​.org/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​/​l​e​c​o​n​o​m​i​e​-​s​o​c​i​a​l​e​-​e​n​-​a​m​e​r​i​q​u​e​-​l​a​t​i​n​e​-​u​n​-​d​o​s​s​i​e​r​-​d​e​-​w​a​y​-​c​o​o​p​-​p​o​u​r​-​l​e​-​c​iriec>.
  3. Natalia Hirtz, « Les entre­prises récu­pé­rées par les tra­vailleurs en Argentine : labo­ra­toire d’une nou­velle éco­no­mie ? », GRESEA, 28 jan­vier 2016, <http://​www​.gresea​.be/​L​e​s​-​e​n​t​r​e​p​r​i​s​e​s​-​r​e​c​u​p​e​r​e​e​s​-​p​a​r​-​l​e​s​-​t​r​a​v​a​i​l​l​e​u​r​s​-​e​n​-​A​r​g​e​n​t​i​n​e​-​l​a​b​o​r​a​t​o​i​r​e​-​d-une>.


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