Parcours militant

Entrevue avec Édith Cloutier, directrice du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or

Par , Mis en ligne le 27 mars 2019

Édith Cloutier est direc­trice géné­rale du Centre d’amitié autoch­tone de Val-d’Or depuis 1989. Elle s’est dis­tin­guée comme pré­si­dente du Regroupement des centres d’amitié autoch­tones du Québec pen­dant plu­sieurs années et a reçu de nom­breux prix sou­li­gnant son enga­ge­ment et sa car­rière, dont le pres­ti­gieux prix de l’Ordre natio­nal du Québec. Très impli­quée dans la défense du fait autoch­tone en milieu urbain, elle nous offre une vision de la déco­lo­ni­sa­tion à l’avant-garde des nou­velles poli­tiques autoch­tones.

NCS – Peux-tu résu­mer un peu ton par­cours, te pré­sen­ter, dire qui tu es ?

E. C. – Je suis née de mère ani­ci­nape et de père qué­bé­cois, mais j’ai prin­ci­pa­le­ment grandi dans la famille de ma mère, c’est-à-dire dans ma famille ani­ci­nape élar­gie. Conséquemment, j’ai été for­te­ment influen­cée par cette culture et cette iden­tité, qui repré­sente pour moi un uni­vers de femmes fortes et enga­gées. J’ai grandi au milieu d’une géné­ra­tion de femmes qui avaient perdu leur statut parce qu’elles avaient marié un non-Autochtone et qui ont milité acti­ve­ment pour le retrou­ver. Au début des années 1980, ma mère et mes tantes se sont ren­dues à Ottawa pour dénon­cer des situa­tions d’injustice, de racisme et de dis­cri­mi­na­tion vécues par les femmes autoch­tones du fait de la Loi sur les Indiens. C’était une géné­ra­tion de femmes qui lut­taient pour pré­ser­ver leur iden­tité autoch­tone. Ce contexte a été très impor­tant dans mon par­cours ; les actions des femmes de ma famille et celles de plu­sieurs autres par la suite m’ont sen­si­bi­li­sée aux enjeux de jus­tice et de jus­tice sociale à un très jeune âge. En outre, j’ai grandi en ville à une époque où très peu de familles autoch­tones y habi­taient. Dans le milieu des années soixante-dix, mon grand-père est venu s’établir à Val-d’Or pour le tra­vail et toute la famille a suivi. Les oncles, les tantes, les enfants ; on occu­pait quatre immeubles appa­rem­ment côte à côte ! On peut dire qu’on for­mait déjà un petit espace com­mu­nau­taire autoch­tone en ville. C’est à ce moment que j’ai eu mes pre­miers contacts avec le Centre d’amitié autoch­tone, qui était alors un ancrage iden­ti­taire impor­tant en ville. Le Centre est devenu très tôt un centre de gra­vité dans ma vie. J’y ai eu mon pre­mier emploi à l’âge de 15 ans, dans la cui­sine. Quand j’ai ter­miné mon bac­ca­lau­réat en comp­ta­bi­lité à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, on m’a offert d’en prendre la direc­tion. J’avais 23 ans !

NCS – C’est une grande res­pon­sa­bi­lité…

E. C. – J’ai été bien entou­rée, heu­reu­se­ment. On cher­chait une per­sonne autoch­tone ayant une for­ma­tion en ges­tion pour prendre la direc­tion du centre. J’avais déjà l’expérience de mon emploi d’été, j’avais fait des études per­ti­nentes, et puis je par­ta­geais les valeurs du Centre. J’ai accepté parce que j’avais pro­fon­dé­ment envie de tra­vailler à amé­lio­rer les condi­tions de vie des Autochtones et de lutter contre la dis­cri­mi­na­tion. Le poste de direc­trice a été mon pre­mier emploi et celui que j’ai occupé toute ma vie. De fil en aiguille, ce tra­vail m’a permis d’explorer dif­fé­rentes ave­nues et sur­tout de par­ti­ci­per acti­ve­ment à la construc­tion d’une iden­tité autoch­tone urbaine au Québec. Mes fonc­tions m’ont amenée à siéger au conseil d’administration de Femmes autoch­tones du Québec, à être pré­si­dente du Regroupement des centres d’amitié autoch­tone du Québec, à siéger à la table de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, à par­ti­ci­per à dif­fé­rents forums poli­tiques et sociaux, jusqu’à deve­nir peu à peu une voix des Autochtones en milieu urbain au Québec. Ça fait presque 30 ans main­te­nant que j’occupe le poste de direc­trice géné­rale. Le tra­vail accom­pli durant toutes ces années a contri­bué à faire sortir de l’ombre le mou­ve­ment des centres d’amitié autoch­tone au Québec. On a com­mencé à recon­naître l’existence des Autochtones qui vivent à l’extérieur des com­mu­nau­tés des réserves – qui forment pour­tant 54 % de la popu­la­tion autoch­tone totale – et à com­prendre qu’il y avait d’autres voix que celle des Chefs élus pour expri­mer une réa­lité jusqu’ici mécon­nue. Mais pour cela, il a fallu tra­vailler à construire un espace autoch­tone com­mu­nau­taire et démo­cra­tique en ville ; ma contri­bu­tion, ma goutte d’eau dans l’océan, c’est un peu cela.

NCS – J’aimerais reve­nir sur cette der­nière ques­tion, mais avant, pour­rais-tu rap­pe­ler l’historique du mou­ve­ment des centres d’amitié ? Quelles étaient ses moti­va­tions pre­mières, sa mis­sion ?

E. C. – Comme on dit sou­vent, le mou­ve­ment des centres d’amitié autoch­tone est une ini­tia­tive faite par et pour les Autochtones. Les deux pre­miers centres ont ouvert leurs portes à Toronto et à Winnipeg dans le milieu des années 1960. On en compte aujourd’hui 120 dans 120 villes dif­fé­rentes du Canada, dont 12 au Québec. Ils sont majo­ri­tai­re­ment dans les villes des régions, là où convergent les Autochtones. L’objectif au départ était de créer des lieux de ren­contre pour les per­sonnes et les familles autoch­tones qui, pour toutes sortes de rai­sons, que ce soit le tra­vail, les études, le manque de loge­ment dans les com­mu­nau­tés, etc., se retrou­vaient en ville, dans des contextes de coha­bi­ta­tion par­fois dif­fi­ciles avec les popu­la­tions locales non autoch­tones. La pre­mière mis­sion des centres a été d’assurer la qua­lité de vie de ces per­sonnes et de ces familles, de répondre à leurs besoins spé­ci­fiques, y com­pris cultu­rels.

Puis le mou­ve­ment s’est donné comme deuxième mis­sion de main­te­nir un ancrage iden­ti­taire autoch­tone en ville. Cela peut se faire en sou­te­nant l’accès à une gamme de pra­tiques cultu­relles, tra­di­tion­nelles et édu­ca­tion­nelles en ville, ou en déve­lop­pant des ser­vices sociaux cultu­rel­le­ment per­ti­nents et sécu­ri­sants pour la popu­la­tion. Puis, comme le veut le sens du mot « amitié », la troi­sième mis­sion des centres a été de favo­ri­ser le rap­pro­che­ment entre les peuples.

Le mou­ve­ment a tel­le­ment bien marché qu’on a fondé l’Association natio­nale des centres d’amitié autoch­tones dans les années 1970, ainsi que des Associations pro­vin­ciales afin de coor­don­ner l’action col­lec­tive des centres d’amitiés[1]. Mais plus que cela, je dirais que le mou­ve­ment a réussi à créer une base com­mu­nau­taire nou­velle et réso­lu­ment moderne, ce que j’aime conce­voir comme un projet de société civile autoch­tone urbain. Les centres d’amitié ne sont pas seule­ment des centres de ser­vices, ils sont deve­nus avec le temps des ins­ti­tu­tions d’influence, des inter­lo­cu­teurs pri­vi­lé­giés qui occupent une place par­ti­cu­lière entre les com­mu­nau­tés et les gou­ver­ne­ments. Les centres sont au cœur d’une iden­tité autoch­tone qui n’est ni celle des réserves, bien qu’elle y soit reliée, ni celle des citoyens de la ville, mais qui a sa place dans la mosaïque autoch­tone et qui doit être prise en compte.

NCS – On revient à l’idée « d’espace com­mu­nau­taire autoch­tone en ville » dont tu par­lais plus tôt.

E. C. – Aujourd’hui, on est capable de voir cet espace com­mu­nau­taire et d’en prendre acte, de se nommer comme un mou­ve­ment de société civile autoch­tone, mais tout cela est le résul­tat d’un long pro­ces­sus, l’aboutissement d’actions et d’initiatives concrètes qui nous ont permis de construire cette com­mu­nauté. Les Autochtones en milieu urbain ont long­temps été invi­si­bi­li­sés par la dyna­mique poli­tique éta­blie entre les gou­ver­ne­ments qué­bé­cois et cana­dien et les auto­ri­tés gou­ver­ne­men­tales des Premières Nations, du fait entre autres des pra­tiques et des lois colo­niales. Depuis plus de 180 ans, les com­mu­nau­tés autoch­tones doivent com­po­ser avec des mesures comme la Loi sur les Indiens, la poli­tique des réserves, les conseils de bande. Cette situa­tion est l’inverse de la démo­cra­tie pour tout le monde. La Loi sur les Indiens agit comme fron­tière et impose des façons de faire qui ne sont pas les nôtres, mais les Autochtones en milieu urbain se trouvent d’autant plus mar­gi­na­li­sés qu’ils n’existent pas comme ins­tance poli­tique ou légale aux yeux des gou­ver­ne­ments. Ils ont long­temps été enfer­més dans ce flou juri­dic­tion­nel, qui nie car­ré­ment leur exis­tence et leur voix en tant que com­mu­nauté autoch­tone. Une telle situa­tion se réver­bère néces­sai­re­ment sur la vie des indi­vi­dus et des familles et sur l’expression d’une iden­tité com­mune. Il n’y avait tout sim­ple­ment pas d’espaces démo­cra­tiques, c’est-à-dire d’espaces de parole et d’affirmation de soi qui per­mettent à une per­sonne ani­ci­nape vivant en ville, ayant grandi en ville, de se mani­fes­ter comme citoyenne ani­ci­nape et de par­ti­ci­per à un mieux-être col­lec­tif autoch­tone au Canada et au Québec. Le pre­mier mandat des centres a donc davan­tage évolué vers la créa­tion d’espaces com­mu­nau­taires, d’espaces démo­cra­tiques et de mani­fes­ta­tion citoyenne.

NCS – Peut-on y voir un mou­ve­ment « d’autochtonisation » de la société civile, au sens où la poli­to­logue Joyce Green parle « d’autochtonisation de l’État » ?

E. C. – Pas exac­te­ment. Je pense qu’avant de pou­voir par­ti­ci­per à la société civile dans son ensemble, il faut qu’on se retrouve dans nos propres repères. On ne devient pas partie pre­nante de la société civile qué­bé­coise, nous n’en sommes pas là encore. Ce à quoi le mou­ve­ment des centres aspire, c’est plutôt se posi­tion­ner en tant qu’interface poli­tique et citoyenne. L’espace qu’on a réussi à créer n’est ni celui des com­mu­nau­tés, ni celui de la société qué­bé­coise ou cana­dienne, ni celui des citoyens de la ville. Il fal­lait d’abord créer un lieu où l’on puisse se mani­fes­ter dans notre entiè­reté, se défi­nir sur les plans iden­ti­taire, cultu­rel et poli­tique comme com­mu­nauté en ville. C’est sur cette base que s’est déve­lop­pée depuis 65 ans la rela­tion, que je dirais main­te­nant poli­tique, entre le mou­ve­ment des centres d’amitié et les ins­tances gou­ver­ne­men­tales, que ce soit l’État qué­bé­cois et cana­dien ou les com­mu­nau­tés autoch­tones. Pendant de nom­breuses années, on a cher­ché des voies de pas­sage, puis on a fina­le­ment réussi à créer des assises citoyennes dans la ville qui sont ani­ci­nape, eyou, ati­ka­mekw… Un projet de société comme celui-là prend racine dans des ini­tia­tives concrètes que le Centre, comme point de ser­vices, mais aussi comme lieu d’innovation sociale, est en mesure de conce­voir et d’implanter. On déve­loppe des pro­jets en habi­ta­tion, en santé, des mesures favo­ri­sant l’employabilité et la par­ti­ci­pa­tion à l’économie, des ser­vices en péri­na­ta­lité, en édu­ca­tion, etc. C’est l’ensemble de tout cela qui com­pose ce projet de société urbain pour les Autochtones dont je par­lais plus tôt. Si on y réflé­chit, nos efforts découlent aussi de la triple mis­sion que l’on s’est donnée, il y a 65 ans, d’améliorer la qua­lité de vie des Autochtones, de pro­mou­voir la culture et de favo­ri­ser le rap­pro­che­ment entre les peuples. Dans ce sens, on peut dire que l’on par­lait déjà de récon­ci­lia­tion bien avant que ce thème soit d’actualité.

NCS – Peux-tu expli­quer un peu plus cette idée ? Comment le projet de société urbain que tu décris s’insère-t-il à tes yeux dans le mou­ve­ment de récon­ci­lia­tion ++ ?

E. C. – Dans les deux cas, il s’agit de réflé­chir au réta­blis­se­ment des rela­tions har­mo­nieuses entre les peuples. Par sa nature même, c’est-à-dire comme ins­tance qui met de l’avant l’autochtonie urbaine, le mou­ve­ment des centres d’amitié a ins­crit au cœur de sa démarche la coha­bi­ta­tion entre Autochtones et non-Autochtones. Celle-ci fait partie de sa mis­sion depuis le début. Le mot « amitié » dans le nom que l’on a voulu se donner n’est pas anodin, il ren­voie à quelque chose de réel et de concret, à une réa­lité vécue au quo­ti­dien. Pour nous, l’idée de récon­ci­lia­tion s’exprime dans une volonté tan­gible de lier les gens entre eux à tra­vers des pro­jets com­muns, parce qu’agir sur la qua­lité de vie et pro­mou­voir la culture autoch­tone ne se fait pas en res­tant isolés les uns des autres. On dit sou­vent que la récon­ci­lia­tion doit être pré­cé­dée de la vérité, mais celle-ci requiert des occa­sions de ren­contre concrètes. Pour apprendre à se connaître, autre­ment dit, faire valoir notre culture, nos tra­di­tions, notre his­toire auprès des citoyens et citoyennes de la ville, il faut com­men­cer par construire des ponts. En ce sens, les bases de la récon­ci­lia­tion sont ins­crites dans le projet urbain.

Au Centre, on mise beau­coup sur la créa­tion de lieux d’échanges et sur la trans­for­ma­tion sociale qui découle du rap­port avec l’autre. La récon­ci­lia­tion com­mence avec des pra­tiques inter­cul­tu­relles et des évé­ne­ments comme la Journée natio­nale des Autochtones, des expo­si­tions artis­tiques, le site cultu­rel Kinawit que l’on a ouvert récem­ment[2]. Un exemple de ser­vice dont nous sommes par­ti­cu­liè­re­ment fiers est notre centre de la petite enfance (CPE) Abinodjic-Miguam, qui existe depuis bien­tôt 15 ans. Il s’agit d’un ser­vice de garde dont le pro­gramme édu­ca­tif repose sur la culture autoch­tone et que l’on a décidé d’ouvrir aux enfants alloch­tones. Pour une fois, ce sont donc les citoyens et citoyennes de la ville qui viennent nous voir et non l’inverse. Tous nos pro­grammes et la majo­rité de nos édu­ca­trices sont autoch­tones. Les enfants y apprennent nos tra­di­tions et nos valeurs, entendent nos his­toires, chantent des comp­tines en ani­ci­nape. Les enfants de dif­fé­rentes cultures apprennent à se connaître en se côtoyant à tra­vers nos ins­ti­tu­tions, mais c’est aussi vrai pour les parents qui viennent les dépo­ser et qui par­ti­cipent à nos acti­vi­tés. C’était impor­tant pour nous de créer cette pos­si­bi­lité de ren­contre pour faire de notre CPE un ins­tru­ment de récon­ci­lia­tion dont on peut prendre la mesure. Les enfants qui le fré­quentent sont de futurs citoyens et de futures citoyennes de la ville, de futurs adultes qui auront été expo­sés très tôt à nos réa­li­tés. Pour nous, il s’agit d’une façon concrète de com­battre les pré­ju­gés et de créer des ponts durables entre les peuples.

NCS : Ce sont des ques­tions aux­quelles tu sembles avoir beau­coup réflé­chi…

E. C. – J’en parle assez faci­le­ment aujourd’hui, mais ma com­pré­hen­sion s’est construite au fil du temps et des ren­contres. Parfois, il faut prendre un pas de recul pour se connaître soi-même, sortir de la forêt en quelque sorte. Dans ma car­rière comme direc­trice du Centre et comme pré­si­dente du regrou­pe­ment, j’ai eu la chance d’interagir avec des gens de dif­fé­rents milieux, qu’ils soient poli­tiques, uni­ver­si­taires ou com­mu­nau­taires, autoch­tones et non-autoch­tones. Je prends l’exemple des douze années de tra­vaux en cocons­truc­tion et en mobi­li­sa­tion des connais­sances avec le réseau Dialog (INRS). Cette col­la­bo­ra­tion nous a permis d’entrer en contact avec d’autres types de réseaux, d’explorer ce qui se fait à l’international et dans les Amériques. Tous ces échanges m’ont beau­coup aidée à poser les bases de cette réflexion sur qui nous sommes deve­nus aujourd’hui, dans ce qu’on pour­rait appe­ler la « moder­nité autoch­tone », et à porter un regard plus clair sur ce que repré­sente pour moi le mou­ve­ment des centres d’amitié.

NCS – L’idée de « moder­nité autoch­tone » semble impor­tante dans ta réflexion. Peux-tu pré­ci­ser un peu ce que tu entends par là ?

E. C. – C’est un concept qui vient de David Newhouse, un intel­lec­tuel mohawk que j’adore, pro­fes­seur à l’Université Trent en Ontario. Pour une part, la moder­nité autoch­tone implique que l’on prenne la mesure de la colo­ni­sa­tion. Souvent, on agit sans prendre conscience de ses impacts, et c’est peut-être aussi pour­quoi cer­taines ini­tia­tives sont dif­fi­ciles à démar­rer en milieu autoch­tone. On est demeuré trop long­temps impré­gné des effets de la colo­ni­sa­tion sur nos socié­tés. Au contraire, la moder­nité autoch­tone néces­site que l’on com­prenne la colo­ni­sa­tion de l’intérieur, dans ses effets et ses limites, et qu’on réflé­chisse ensemble à de nou­velles façons d’agir, à de nou­veaux che­mins de déco­lo­ni­sa­tion. Ceux-ci peuvent et doivent en quelque sorte avoir un lien avec la réac­ti­va­tion de nos iden­ti­tés tra­di­tion­nelles, mais ils ne s’y limitent pas non plus. En anglais, on parle d’agency, qu’on peut tra­duire par agen­ti­vité autoch­tone. Dans un sens, le mou­ve­ment Idle No More part de là, de cette capa­cité d’agir dans le pré­sent qu’on se donne et qu’on reven­dique ensemble. On le voit aussi chez les nou­velles géné­ra­tions, à tra­vers l’émergence de talents excep­tion­nels chez les jeunes, que ce soit des Samian, des Natacha Kanapé Fontaine, des Mélissa Mollen-Dupuis… Ces nou­velles géné­ra­tions arrivent à prendre leur place dans la société moderne tout en res­tant connec­tées et fières de ce qu’elles sont en tant qu’Autochtones. Quand je regarde les ini­tia­tives qui se font aujourd’hui, la façon dont on arrive à mieux se posi­tion­ner comme maîtres de notre destin, comme peuple, comme société, je vois qu’on est capable d’agir en connais­sance de cause, de mesu­rer l’impact de la colo­ni­sa­tion et d’utiliser cette connais­sance comme force pour s’inscrire dans un pro­ces­sus de déco­lo­ni­sa­tion et de prise en charge de notre propre destin. Je crois beau­coup dans ces ini­tia­tives concrètes qui nous per­mettent de nous mani­fes­ter et de prendre notre place au cœur de la société actuelle. Il faut arrê­ter de penser que les Autochtones sont figés dans le folk­lore ou dans le temps.

NCS – L’exemple du CPE que tu don­nais tout à l’heure appa­raît être un exemple pro­bant de cette démarche de prise en charge, que tu nommes « agen­ti­vité autoch­tone »…

E. C. – Oui, tout à fait ! Je peux donner un autre exemple très concret, en habi­ta­tion cette fois-ci. Il y a un peu plus de deux mois, on a inau­guré un projet de loge­ments sociaux pour familles autoch­tones tout près du Centre, ici à Val-d’Or : le projet Kijate, qui signi­fie « plein de soleil » en ani­ci­nape. Ce type d’initiative vient concré­ti­ser pour moi ce qu’est l’agentivité comme pos­ture de déco­lo­ni­sa­tion, comme démarche de prise en charge qui nous posi­tionne dans le cadre de la moder­nité autoch­tone. Le projet a pris neuf ans à abou­tir, parce qu’on a ren­con­tré plu­sieurs obs­tacles en cours de route – allant des che­vau­che­ments de com­pé­tences gou­ver­ne­men­tales au racisme et à la mécom­pré­hen­sion de nos besoins par­ti­cu­liers par la muni­ci­pa­lité –, mais il y a aujourd’hui 24 familles autoch­tones qui vivent dans des loge­ments neufs et abor­dables à Val-d’Or. Cette ini­tia­tive est partie de la base, de la prise de conscience d’un besoin réel. Il y a dix ans, on a constaté qu’il y avait de plus en plus de familles autoch­tones qui démé­na­geaient en ville et qui avaient du mal à se loger décem­ment. La ville de Val-d’Or était alors confron­tée – et l’est encore – à une pénu­rie géné­ra­li­sée de loge­ments. Dans un tel contexte, auquel il faut évi­dem­ment ajou­ter le racisme et la dis­cri­mi­na­tion de la part de cer­tains pro­prié­taires, les familles autoch­tones se retrou­vaient dans les pires loge­ments dis­po­nibles. Alors on s’est donné pour mandat de créer notre propre ser­vice d’habitation com­mu­nau­taire. Le pro­ces­sus a été long, mais avec les efforts qu’il fal­lait – on a dû aller jusqu’à la Commission des droits de la per­sonne du Québec ! –, on a pu y arri­ver. Ce nouvel envi­ron­ne­ment amé­liore les condi­tions de vie des familles et four­nit un envi­ron­ne­ment plus adé­quat pour les enfants. On a sorti des familles de « fonds de cave », si tu me per­mets l’expression, de la moi­sis­sure et d’autres condi­tions qui ren­daient les enfants malades. La somme de ces démarches nous démontre aussi que l’agentivité ne se tra­duit pas dans le réel par un « on vous fait une place », mais par un « il faut prendre sa place »…

NCS – Il faut prendre sa place pour trans­for­mer les pro­ces­sus qui nous limitent, c’est donc un pro­ces­sus d’empo­werment

E. C. – Parler de trans­for­ma­tion sociale peut avoir l’air abs­trait, mais c’est concret, c’est constant. Ce n’est qu’en met­tant les Autochtones au cœur de la recherche de solu­tions qu’une véri­table déco­lo­ni­sa­tion est pos­sible, c’est la seule façon de deve­nir maîtres de notre destin de façon consciente. Le pro­ces­sus de déco­lo­ni­sa­tion que l’on a adopté au fil des ans nous oblige à navi­guer dans le sys­tème jusqu’à ce qu’on abou­tisse à quelque chose qui lui convient, mais qui nous place en même temps au cœur des ini­tia­tives et des ser­vices dont on a besoin et qui nous permet sur­tout d’en prendre le contrôle. Si on sui­vait les pro­grammes et les orien­ta­tions gou­ver­ne­men­tales à la lettre, je ne serais pas là pour en témoi­gner…

NCS – C’est inté­res­sant que tu men­tionnes cette idée de prise de contrôle. C’est véri­ta­ble­ment une déco­lo­ni­sa­tion, si on tient compte du fait que la colo­ni­sa­tion consiste jus­te­ment à prendre le contrôle sur une popu­la­tion… J’ai envie de t’interroger sur ton rap­port à la poli­tique. Dirais-tu que d’être au cœur du mou­ve­ment des centres d’amitié autoch­tones te permet de faire de la poli­tique autre­ment ?

E. C. – Oui, cer­tai­ne­ment. La voix popu­laire autoch­tone qui est la nôtre nous place dans un rap­port par­ti­cu­lier avec les ins­tances poli­tiques, que ce soit l’État ou les com­mu­nau­tés. Les moti­va­tions qui nous portent nous amènent à inter­agir sur le plan poli­tique plutôt qu’à faire de la poli­tique par­ti­sane, et c’est une grande dif­fé­rence pour moi.

NCS – Comment décri­rais-tu ces moti­va­tions ? Qu’est-ce qu’elles ont de par­ti­cu­lier ?

E. C. – Le mou­ve­ment des centres pro­fite d’un rap­port de force poli­tique qui nous permet de reven­di­quer, mais sous l’angle d’un mieux-être. À un cer­tain niveau, on doit rester soli­daire de la démarche auto­no­miste des Premiers Peuples et appuyer les demandes de recon­nais­sance des droits et du ter­ri­toire, parce qu’on est connecté à une com­mu­nauté qui est la com­mu­nauté urbaine de Val-d’Or, mais notre rôle n’est pas d’être à l’avant-plan de ces reven­di­ca­tions-là. Notre res­pon­sa­bi­lité se situe avant tout sur le plan social : mili­ter en faveur d’une qua­lité de vie, d’une plus grande jus­tice sociale, d’un mieux-être col­lec­tif et com­mu­nau­taire, comme pro­mou­voir l’accès au loge­ment ou prendre part aux débats sur la dis­cri­mi­na­tion et le racisme sys­té­mique, que ce soit dans les ser­vices publics, à l’hôpital, dans les sys­tèmes de pro­tec­tion de la jeu­nesse, dans les sys­tèmes de jus­tice… Cela dit, il faut quand même déve­lop­per des capa­ci­tés stra­té­giques et savoir trou­ver des canaux adé­quats pour faire entendre notre voix. Moi, j’en ai fait la bataille de ma vie ; la lutte de ma vie a été de faire recon­naître le fait urbain, de faire entendre la voix de la société civile autoch­tone urbaine au Québec.

NCS – Ce posi­tion­ne­ment a-t-il eu des impacts sur la poli­tique autoch­tone au Québec ?

E. C. – Le fait de ne pas être dans un rap­port poli­tique d’élu à élu a ses avan­tages et ses incon­vé­nients. Historiquement, cela a fait en sorte que notre voix est passée sous le radar, parce que le mou­ve­ment des centres d’amitié s’inscrit mal dans le dis­cours de nation à nation qui domine les rap­ports entre le gou­ver­ne­ment cana­dien et les Premières Nations. Comme je l’évoquais au début, la voie offi­cielle au Québec et au Canada a long­temps été celle des rap­ports bila­té­raux entre les chefs et les élus. Cependant, je pense qu’on com­mence à voir un chan­ge­ment depuis quelques années. Le point tour­nant à mes yeux a été le mou­ve­ment de dénon­cia­tion des abus poli­ciers par des femmes autoch­tones de Val-d’Or en 2015[3]. Ces évé­ne­ments, que l’ainé Oscar Kistabish a asso­ciés à l’éruption d’un volcan, ont eu un impact consi­dé­rable sur nos rela­tions avec les ins­tances poli­tiques et les citoyens et citoyennes du Québec. Comme si les dénon­cia­tions de ces femmes avaient sou­dai­ne­ment ouvert les yeux des Québécois et Québécoises sur la réa­lité des injus­tices que les femmes et les peuples autoch­tones subissent depuis des années, et obligé les gou­ver­ne­ments à se repo­si­tion­ner dans leurs rela­tions avec les Premières Nations. Les évé­ne­ments de Val-d’Or ont forcé un nou­veau débat sur les res­pon­sa­bi­li­tés de l’État qué­bé­cois envers ses citoyens et citoyennes autoch­tones en ville. On com­prend mieux main­te­nant la néces­sité de répondre adé­qua­te­ment à une réa­lité qui existe depuis des années dans l’Ouest, et qui est en train de rat­tra­per le Québec. Les deux com­mis­sions d’enquête qui ont cours en ce moment, l’Enquête natio­nale sur les femmes et les filles autoch­tones dis­pa­rues et assas­si­nées et la Commission d’enquête sur les rela­tions entre les Autochtones et cer­tains ser­vices publics du Québec, en sont des mani­fes­ta­tions cer­taines. Des crises comme celles-là sont por­teuses ; je pense qu’on peut parler d’un avant et d’un après.

NCS – Un après 2015…

E. C. – Oui, abso­lu­ment ! C’est par­ti­cu­lier en fait, parce que le chan­ge­ment, pour une fois, semble être parti direc­te­ment de chez nous. Que des femmes autoch­tones qui vivaient en ville, dans des condi­tions de grande vul­né­ra­bi­lité, aient choisi l’espace com­mu­nau­taire que le Centre a bâti durant 45 ans pour prendre la parole est signi­fi­ca­tif à mes yeux de tout le tra­vail accom­pli en amont. On parle bien ici d’un espace d’expression démo­cra­tique et citoyenne. Ces femmes sont pas­sées par la voie du Centre d’amitié parce que les canaux conven­tion­nels d’échange poli­tique et de défense des droits ne leur offraient aucun espace. Dans les rap­ports de nation à nation, la dis­cus­sion poli­tique tend à être mono­po­li­sée par les ques­tions du ter­ri­toire, des res­sources, de l’autonomie. Cela n’enlève rien à leur impor­tance, mais on n’atteint pas l’autonomie sans tenir compte des enjeux sociaux et de ceux des femmes en par­ti­cu­lier. Il doit y avoir Femmes autoch­tones du Québec, il doit y avoir le mou­ve­ment des centres d’amitié… C’est dans la recon­nais­sance de ces espaces tiers que le chan­ge­ment com­mence à prendre forme.

NCS – On com­mence à voir la société civile…

E. C. – Le bou­le­ver­se­ment amorcé par cette crise vient casser le statu quo et forcer les ins­tances poli­tiques à élar­gir leur vision des réa­li­tés autoch­tones. On ne peut plus éta­blir une rela­tion sur le seul fon­de­ment des com­mu­nau­tés ou des rap­ports bila­té­raux avec les chefs. Il y a toute une zone qui est com­plè­te­ment effa­cée par ce type de pra­tiques, une zone urbaine qui forme 54 % de la popu­la­tion autoch­tone. Et, oui, par ses années de tra­vail et de mobi­li­sa­tion, le mou­ve­ment popu­laire qui est celui des centres a par­ti­cipé à l’émergence de cette nou­velle société civile autoch­tone, qui est aujourd’hui capable de prendre la parole et qui exige d’être écou­tée.

NCS – Finalement, c’est de partir de l’espace flou dont tu par­lais au début pour venir casser le sys­tème qui crée le flou, ça cir­cule…

E. C. – Oui. Et jusqu’ici, per­sonne n’a pu nous empê­cher d’agir, parce que l’espace qu’on crée n’est pas poli­tique au sens propre, il est com­mu­nau­taire. Démocratique et com­mu­nau­taire. En dépit des obs­tacles, on a réussi à mettre en place des assises qui nous auto­risent à agir et inter­agir sans être tota­le­ment limi­tés par les rela­tions colo­niales. La poli­tique dans les com­mu­nau­tés est encore régie par la Loi sur les Indiens. Ce cadre impose des balises, crée des fron­tières que l’espace com­mu­nau­taire nous permet d’ouvrir. La poli­tique telle qu’on la voit dans les réserves nous place sou­vent dans un rap­port de force et de confron­ta­tion. Ces rap­ports nous enferment, tandis que les centres nous situent plutôt dans un rap­port d’ouverture. Finalement, ces rap­ports changent aussi la manière de construire ensuite des ini­tia­tives qui atter­rissent sur le ter­rain. C’est un ensemble de petits chan­ge­ments comme ceux-là qui finissent par avoir une grande portée, sou­vent là où on ne l’attendait pas.

Réalisée par Julie Perreault, post-doc­to­rante et pro­fes­seure à temps par­tiel à l’Université d’Ottawa

Notes

  1. Voir Carole Lévesque, « La pré­sence autoch­tone dans les villes du Québec : ten­dances, enjeux et actions », Montréal, Cahiers Odena, n° 2016-01, 2016, p. 6.
  2. Voir la page Web du site : <https://​www​.kina​wit​.ca/>.
  3. Voir le repor­tage de l’émission Enquête (Radio-Canada, 22 octobre 2015) sur les dénon­cia­tions des femmes autoch­tones de Val-d’Or : <https://​ici​.radio​-canada​.ca/​t​e​l​e​/​e​n​q​u​e​t​e​/​2​0​1​5​-​2​0​1​6​/​e​p​i​s​o​d​e​s​/​3​6​0​8​1​7​/​f​e​m​m​e​s​-​a​u​t​o​c​h​t​o​n​e​s​-​s​u​r​e​t​e​-​d​u​-​q​u​e​b​ec-sq>.


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