L’Iran, ruptures et continuités

Qui peut aujourd’hui affirmer banalement que l’Iran est « autoritaire » ? Les robustes manifestations de rues, les dissensions au sein du Parlement et même, au sein du cercle restreint des éminences grises (Conseil des gardiens et autres instances plus ou moins obscures) démontrent la vitalité des forces sociales, et également, le fait que le régime n’est plus en mesure de les contenir. En réalité, l’État iranien est incapable de totalement absorber les forces énergiques qui émanent de la société. Au bout de la ligne, il doit composer avec ces forces (ce que démontre l’acceptation par le Président Mahmoud Ahmadinejad d’une enquête judiciaire sur la mort de Neha Agha-Soltan). Il faut donc enterrer les comparaisons ridicules entre l’Iran et l’Allemagne nazie, comme on l’entend aux États-Unis et en Israël ou parmi les cercles néoconservateurs partout dans le monde.
Par Mis en ligne le 25 juillet 2009

Un pays divisé en deux

Bref, l’Iran est une société divi­sée, aux prises avec des forces sociales enra­ci­nées et en lutte les unes contre les autres. Et puisque les camps en pré­sence sont plus ou moins de force égale, cela exclut une situa­tion où une mino­rité se laisse répri­mer sans réagir. Il faut certes deman­der à l’État ira­nien qu’il cesse d’utiliser la force contre les mani­fes­tants. Et aussi pour qu’un véri­table dia­logue poli­tique s’instaure de façon à ce qu’un com­pro­mis soit trouvé sur le résul­tat des élec­tions et sur ce qui a sans doute été une fraude. Mais cela n’a rien à voir avec les points de vue extré­mistes qui demandent la fin du régime isla­mique, qu’on entend par ailleurs très rare­ment en Iran même.

Une his­toire de révoltes

La tra­di­tion démo­cra­tique en Iran date de la fin du 19ième siècle. En 1905, une alliance regrou­pant les classes sociales urbaines, le clergé et les tra­vailleurs du pétrole (dans le nord du pays) orga­nise un sou­lè­ve­ment contre la dynas­tie Quajar. Inspirée par la révo­lu­tion russe, cette insur­rec­tion réus­sit fina­le­ment à impo­ser au Shah (roi) Mozaffar ad-Din une consti­tu­tion. Entre temps, les insur­gés mettent en place une assem­blée popu­laire, le majli. Parallèlement, des comi­tés (anjo­mans), sorte de soviets locaux, sont orga­ni­sés par les ouvriers. Plus tard, le par­le­ment (majli) élar­git les droits pour les femmes en leur ouvrant l’éducation supé­rieure. Cela peut aller plus loin, mais les grandes puis­sances de l’époque, la Grande-Bretagne et la Russie tsa­riste s’entendent pour mettre fin aux « troubles » en envoyant la sol­da­tesque écra­ser les pay­sans et les ouvriers armés (fédayins) alors com­man­dés par un leader cha­ris­ma­tique, Mirza Kuchak Khan, qui plus tard (1921) mettra en place une éphé­mère « répu­blique sovié­tique dans la région de Gilan.

L’Iran du Shah

Après l’intervention bri­tanno-russe, une nou­velle dynas­tie appa­raît sous la gou­verne d’un offi­cier cosaque, Reza Khan, dynas­tie qui dure jusqu’en 1979. Reza Khan veut « moder­ni­ser » l’Iran avec l’aide des puis­sances, notam­ment en éta­blis­sant une armée « moderne », laquelle draine l’essentiel des res­sources du pays. Encore en 1978, 40% des Iraniens sont anal­pha­bètes. La richesse, concen­trées à Téhéran, béné­fi­cie à une petite élite de mar­chands et de mili­taires qui ne sont pas vrai­ment capables d’ériger une éco­no­mie moderne ni de four­nir un mini­mum de vie décente à la masse des tra­vailleurs. En 1941 le fils de Réza arrive au pou­voir au moment où l’Iran entre à nou­veau dans une période trou­blée. Les res­sources pétro­lières sont main­te­nant exploi­tées par les entre­prises anglo-amé­ri­caines, pillant le pays d’une manière éhon­tée. Parmi les tra­vailleurs, le nou­veau Parti com­mu­niste (Toudeh) prend racine, ce qui effraie les forces alliés qui occupent le pays et écrasent les foyers insur­rec­tion­nels dans les régions azé­ries et kurdes. Sur le plan poli­tique tou­te­fois, les forces natio­na­listes relèvent la tête sous l’égide du Front natio­nal de Mohammad Mosaddeq, qui réclame la natio­na­li­sa­tion des entre­prises pétro­lières et la réforme agraire. Alors qu’il s’attaque aux pri­vi­lèges de l’élite et de l’armée, un coup d’état fomenté par la CIA le ren­verse. Conforté dans sa posi­tion, le Shah tente de conso­li­der son régime en effec­tuant un tour­nant auto­ri­taire. En 1957, il crée la SAVAK, une redou­table police poli­tique qui pra­tique la ter­reur à une grande échelle, appuyée « tech­ni­que­ment » si on peut dire par les ser­vices secrets amé­ri­cains et israé­liens. Avec l’aide occi­den­tale et les reve­nus pétro­liers, le Shah embarque son pays dans une soit disant entre­prise de moder­ni­sa­tion. Une réforme agraire dite « blanche » confronte les pay­sans et éga­le­ment le clergé qui, sous l’influence de l’ayatollah Khomeiny passe à l’opposition. En partie cette oppo­si­tion clé­ri­cale est pro­vo­quée par les lois impo­sées par le Shah concer­nant la famille et le droit de vote pour les femmes, ce qui permet au roi de se pré­sen­ter comme un réfor­miste. En réa­lité tou­te­fois, la situa­tion des classes popu­laires ne cesse de s’aggraver, trans­for­mant les réformes du Shah en mesures au mieux inutiles.

Révolutions

En 1977, les résis­tances se mul­ti­plient à nou­veau dans le sillon des dif­fi­cul­tés éco­no­miques. Les étu­diants sortent dans les rues mas­si­ve­ment. En sep­tembre 1978, le Shah invite les chefs de l’armée à faire partie du gou­ver­ne­ment. La fronde conti­nue et s’étend aux tra­vailleurs du pétrole et aux mul­ti­tudes urbaines. L’armée et la SAVAK tirent dans la foule, il y a plus de 20 000 morts. La révo­lu­tion entraîne encore une fois une vaste alliance sociale qui se défi­nit d’abord comme natio­na­liste et peu comme reli­gieuse. Une fois le Shah ren­versé, Khomeiny et son groupe prennent le contrôle de la dyna­mique et créent la République isla­mique. La gauche est prise de court, puis répri­mée, notam­ment par un jeune cadre kho­mey­niste dénommé Ahmadinejad, qui s’acharne contre le Parti com­mu­niste et d’autres orga­ni­sa­tions comme les Mojahedin-e Khalq. Khomeiny affirme, « notre ennemi n’est pas seule­ment le Shah, mais qui­conque se sépare de l’Islam au nom de la démo­cra­tie et de la répu­blique ».

« Réformateurs » et « Conservateurs »

Mais ce sont pré­ci­sé­ment ces tra­di­tions de démo­cra­tie et de répu­bli­ca­nisme qui ré émergent en 1979, y com­pris au sein des élites clé­ri­cales, d’où les scis­sions entre « réfor­ma­teurs » et « conser­va­teurs », constantes dans l’histoire de l’Iran, et qui ont un fon­de­ment dans les classes sociales. En effet, les mol­lahs « mil­lion­naires » sont ceux qui gèrent le pays, comme Ali Rafsanjani, ex-pré­sident et aujourd’hui pré­sident du Conseil des experts, et qu’on pré­sente comme un « réfor­ma­teur ». Sa famille compte parmi les plus riches en Iran. Un de ses frères est pro­prié­taire de la plus grande mine de cuivre du pays. Un autre est le PDG de la télé­vi­sion d’État. Ses fils et cou­sins dominent l’agro busi­ness, le pétrole et la construc­tion. Rafsanjani parle au nom de ceux qui habitent le nord de Téhéran, notam­ment le quar­tier de Elahiyeh (Shemiran), et dont on aper­çoit les voi­tures ruti­lantes défi­ler sur l’avenue Fereshteh. Pour ce groupe, la liberté ne signi­fie pas sur­tout la fin des rituels sociaux des conser­va­teurs, mais sur­tout, la pri­va­ti­sa­tion de l’économie. Mais les réfor­mistes comptent aussi d’autres com­po­santes qui com­battent, dans une pers­pec­tive de gauche, la République isla­mique sur la ques­tion des droits humains, ceux des femmes et des tra­vailleurs en par­ti­cu­lier, ainsi que la liberté de parole. On voit donc que le label de « réfor­ma­teur » inclut une alliance plutôt étrange, entre ceux qui veulent la liberté par hédo­nisme et ceux qui la veulent pour mettre fin à l’autocratie, comme les cheffes de file fémi­nistes (Mehrangiz Kar, Shirin Ebadi), des jour­na­listes (Akbar Ganji), et des orga­ni­sa­teurs syn­di­caux (Mansour Osanlou du syn­di­cat des tra­vailleurs de Téhéran et Mahoud Salehi du syn­di­cat des bou­lan­ge­ries). Bref les réfor­ma­teurs se retrouvent dans la lutte pour les droits, mais ne s’entendent pas sur un agenda éco­no­mique.

Avantage Ahmadinejad

Durant la cam­pagne élec­to­rale de 2005, Ahmadinejad va cher­cher l’appui des pauvres urbains et des tra­vailleurs ruraux. Il leur promet de dis­tri­buer des actions dans le cadre d’un fonds pour la jus­tice, réparti éga­li­tai­re­ment entre les 4,6 mil­lions de pauvres. La crois­sance des inéga­li­tés éco­no­miques, l’impact des sacri­fices impo­sés pen­dant la guerre Irak-Iran des années 1980 et la fai­blesse des alter­na­tives de gauche expliquent pour­quoi les pauvres vont vers Ahmadinejad, appré­cié pour sa piété et son anti­pa­thie à l’endroit des nou­veaux riches. Ce qui l’avantage parmi les classes popu­laires qui habitent les bidon­villes (44% de la popu­la­tion urbaine). Les orien­ta­tions de Ahmadinejad sont idio­syn­cra­tiques, por­tées en partie par la montée du prix du pétrole, cata­ly­sées aussi par son anti-amé­ri­ca­nisme. Évidemment, Washington sous l’administration Bush est un « allié » natu­rel pour Ahmadinejad qui peut faci­le­ment porter le blâme contre le « grand Satan ». Depuis quelques temps cepen­dant, l’étoile de Ahmadinejad pâlit. La chute du prix du pétrole, l’élection d’Obama et les taux d’inflation élevés entament la confiance que la popu­la­tion a en Ahmadinejad, même si une grande partie conti­nue de l’appuyer. Cette situa­tion encou­rage les réfor­ma­teurs qui veulent l’empêcher de conti­nuer au pou­voir. Bref, que la fraude élec­to­rale ait été mas­sive ou qu’elle ait été miti­gée, les contra­dic­tions de la société ira­nienne ne peuvent que de se déve­lop­per. Étrangement, la gauche se retrouve des deux côtés de la fron­tière qui sépare les réfor­ma­teurs des conser­va­teurs.

Vijay Prashad enseigne au Trinity College à Hartford. Son livre The Darker Nations : A People’s History of the Third World, sera publié en fran­çais par Écosociété à l’automne 2009.

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