L’Etat algérien face à la résistance des syndicats

Par Mis en ligne le 02 juin 2011

Cette der­nière décen­nie a été mar­quée par l’intensification des luttes sociales par­ti­cu­liè­re­ment dans le sec­teur public. Pour cette raison, les auto­ri­tés sur­veillent de près les mou­ve­ments syn­di­caux « auto­nomes » et orchestrent des cam­pagnes répres­sives et média­tiques pour les inti­mi­der et les dis­cré­di­ter.

Pour le pou­voir algé­rien, ils incarnent tout le poten­tiel révo­lu­tion­naire du pays. Les syn­di­cats auto­nomes, héri­tage de l’ouverture poli­tique ini­tiée après les mani­fes­ta­tions d’Octobre 1988, mènent depuis une dizaine d’années une lutte sans conces­sion contre le pou­voir. Depuis le mois de mars der­nier, on compte jusqu’à plus de cent grèves par mois tou­chant, suc­ces­si­ve­ment ou en même temps, les uni­ver­si­tés, les hôpi­taux, les trans­ports et les entre­prises publiques. Même le sec­teur privé est touché comme le construc­teur auto­mo­bile Hyundai-Algérie dont les employés ont marqué un arrêt de tra­vail au début du mois de mai.

Après les vio­lentes « émeutes » qui ont com­mencé le 5 jan­vier passé et duré près d’une semaine, les syn­di­cats auto­nomes se sont accor­dés avec la Ligue algé­rienne des droits humains (LADDH) sur la créa­tion d’une orga­ni­sa­tion col­lec­tive dont le but était de donner une struc­ture orga­ni­sée à la lutte de la jeu­nesse qui venait de se sou­le­ver sur l’ensemble du ter­ri­toire natio­nal.

Des partis poli­tiques et moult asso­cia­tions ont été invi­tés à par­ti­ci­per à cette hyper-struc­ture nommée la Coordination natio­nale pour le chan­ge­ment et la démo­cra­tie. Mais la CNCD n’a tenu que deux mois puisqu’elle a fini par se divi­ser en deux mou­ve­ments dif­fé­rents, les partis poli­tiques d’une part et les syn­di­cats d’autre part. Depuis lors, ce sont ces der­niers qui occupent quasi-quo­ti­dien­ne­ment la rue, notam­ment dans la capi­tale. L’Etat, lui, répond par la vio­lence ou par des mesures en trompe-l’œil.

Pour une lutte orga­ni­sée

Rencontré à Alger avant les mani­fes­ta­tions de cette année, M. Rachid Malaoui remar­quait déjà que « la majo­rité des Algériens se révolte en per­ma­nence[1]. Mais les mani­fes­ta­tions ne sont pas enca­drées car on manque de struc­ture orga­ni­sée pour cela et l’éventuelle exis­tence d’une struc­ture inquiète les auto­ri­tés. »

Pour le pré­sident du Syndicat natio­nal auto­nome des per­son­nels de l’administration publique (SNAPAP), les syn­di­cats auto­nomes repré­sentent une de ces struc­tures. Représentant le per­son­nel de la fonc­tion publique, la cen­trale, qui refuse « l’infernale fata­lité de la rési­gna­tion », est jus­te­ment le syn­di­cat auto­nome le plus puis­sant et le plus actif.

Malgré les dif­fi­cul­tés ren­con­trées sur le ter­rain, les syn­di­cats auto­nomes ne déses­pèrent pas de pou­voir mobi­li­ser un jour tous les Algériens, d’autant que les acteurs syn­di­caux sont par­fois issus du combat d’Octobre 88. C’est le cas de M. Rachid Malaoui arrêté et tor­turé par le régime de Chadli Bendjedid.

Cette longue expé­rience dans les luttes sociales et poli­tiques assure au SNAPAP une noto­riété publique qui attire vers elle les asso­cia­tions et autres orga­ni­sa­tions comme l’observe le Comité inter­na­tio­nal de sou­tien au syn­di­ca­lisme auto­nome algé­rien (CISA) dans un com­mu­ni­qué : « le SNAPAP apporte son sou­tien et ses moyens à l’organisation de deux mou­ve­ments de contes­ta­tion ori­gi­naux dans le pays, mou­ve­ments issus d’une jeu­nesse com­plè­te­ment pré­ca­ri­sée. D’une part, celui des étu­diants qui renient les orga­ni­sa­tions fan­toches déjà exis­tantes et se consti­tuent depuis février 2011 en unecoor­di­na­tion auto­nome visant à dénon­cer les condi­tions d’étude et l’absence totale de débou­chés. D’autre part, celui des jeunes chô­meurs, qui s’organisent de la même façon et mul­ti­plient les ras­sem­ble­ments, dans le cadre du Comité natio­nal pour la défense des droits des chô­meurs (CNDDC)… ». M. Taher Bellabes, le coor­di­na­teur géné­ral du CNDDC, créé aussi en février, pré­cise : « le SNAPAP sert de cadre pour notre orga­ni­sa­tion qu’il aide tant qu’il peut. Cela ne signi­fie pas que nous sommes sous son auto­rité. Au contraire, nous gar­dons toute notre liberté de réflexion et d’action. »

Ce « pro­fes­sion­na­lisme » dans l’organisation des luttes sociales, le SNAPAP et les syn­di­cats auto­nomes l’ont atteint après de longues années de for­ma­tion. A titre d’exemple, ces deux der­nières années, ils ont incité leurs adhé­rents à l’usage des nou­velles tech­no­lo­gies afin d’économiser leur argent et leur force pour plus d’efficacité sur un plus long terme. « Nous vou­lons mobi­li­ser le plus de monde car l’école publique est aujourd’hui mena­cée », nous dit pour sa part M. Idir Achour, du non reconnu Conseil des Lycées d’Alger (CLA). L’intérêt de ces jour­nées de for­ma­tion, pour le SNAPAP, est d’éviter l’erreur des partis de l’opposition qui n’ont pas initié les jeunes géné­ra­tions à la vie mili­tante. « Les fon­da­teurs des partis poli­tiques n’ont pas pensé à pré­pa­rer la relève, com­mente M. Malaoui. C’est pour cela que les syn­di­cats ont repris le relais dans le combat pour la démo­cra­tie. »

A ce titre, ils ont investi l’espace média­tique et Internet à coups de com­mu­ni­qués de presse, d’informations envoyées aux jour­na­listes en temps réel. Ils nour­rissent aussi les réseaux sociaux et les sites web you­tube et dai­ly­mo­tion de vidéos reflé­tant la réa­lité de leurs luttes et la répres­sion qui s’abat sur eux.

Parmi ces mili­tants actifs sur le web et dans la rue, on peut citer Yacine Zaïd. Il s’agit d’un homme dis­cret qui est pour­tant à l’origine de tous les mou­ve­ments sociaux dans les zones riches en hydro­car­bures puisqu’il est le pre­mier homme à s’être dressé contre le mépris des mul­ti­na­tio­nales à l’égard des Algériens, avant d’être rejoint par de nom­breux autres tra­vailleurs du Sahara. La brèche ouverte dans la toute puis­sance des com­pa­gnies pétro­lières, c’est autour des chô­meurs de toute la région de s’insurger pour récla­mer des emplois.

Le mois de mars passé, et grâce aux vidéos de M. Zaïd sur la pré­ca­rité des habi­tants de la ville de Laghouat, le préfet a dû inter­ve­nir pour mettre un terme à une situa­tion dont il avait pour­tant déjà connais­sance. Il a ainsi déblo­qué une somme de 2,5 mil­lions de dinars (250 000 euros) et engagé une assis­tante médi­cale pour quatre sœurs han­di­ca­pées et vivant seules sans res­sources finan­cières dans la région gazière de Hassi R’mel.

Le bâton et la carotte

La culture syn­di­cale est très ancrée chez les fonc­tion­naires algé­riens. Néanmoins, il n’existe tou­jours aucun syn­di­cat dans le corps privé, en dehors de l’officielle UGTA (Union géné­rale des tra­vailleurs algé­riens) très décriée par les tra­vailleurs. Cela est dû à des rai­sons his­to­riques et sociales.

Après les mani­fes­ta­tions d’Octobre 1988 qui ont ouvert le champ poli­tique, syn­di­cal et asso­cia­tif au plu­ra­lisme, dif­fé­rents syn­di­cats se sont formés, dont la plu­part s’est concen­trée dans le sec­teur public où les employés se carac­té­risent par un niveau d’instruction plus élevé. Les entre­prises pri­vées, quant à elles, ont vu naître le Syndicat Islamique des Travailleurs (SIT) qui a été inter­dit en 1992 en même temps que le Front Islamique du Salut (FIS) a été dis­sout.

L’instauration de l’état d’urgence la même année a servi de pré­texte pour inter­dire la consti­tu­tion de nou­veaux syndicats.Créé avant cette date, le Conseil natio­nal des ensei­gnants du supé­rieur (CNES), qui repré­sente aujourd’hui 80 % de l’effectif uni­ver­si­taire, est l’une des rares for­ma­tions auto­nomes à dis­po­ser d’un agré­ment. « C’est un grand acquis que d’être reconnu, admet M. Baâli Cherif Djamel, mais l’agrément aujourd’hui ne compte pas tel­le­ment [pour faire bas­cu­ler les rap­ports de force avec le pou­voir cen­tral]. Le plus impor­tant, c’est le tra­vail sur le ter­rain. Il nous faut reprendre tous les champs d’expression… ». Une tâche bien dif­fi­cile quand on connaît le machia­vé­lisme de l’Etat algé­rien.

En effet, le pou­voir ne manque pas de ruses pour dis­cré­di­ter les « auto­nomes ». « Des syn­di­cats clones sont créés, nous apprend M. Malaoui. Un député à la retraite a ainsi été pro­pulsé à la tête du SNAPAP-cloneEn ouvrant le jour­nal, on apprend qu’il a obtenu une salle pour tenir un congrès alors que nous sommes inter­dits de toute mani­fes­ta­tion ! »

D’autres groupes syn­di­caux sont infil­trés et des dis­si­dences orches­trées. « Pour ceux qui suivent notre vie de l’extérieur, dit M. Kecili Salem du syn­di­cat de l’éducation et de la for­ma­tion SATEF, les syn­di­ca­listes ne s’entendent pas entre eux. Des [faux] com­mu­ni­qués envoyés à la presse par le pou­voir sont signés du nom du pré­sident de notre groupe pour jeter l’anathème sur lui. » Le même inter­lo­cu­teur remarque que « les syn­di­ca­listes cor­rom­pus ont un droit de déta­che­ment pour mener leurs acti­vi­tés syn­di­cales contrai­re­ment aux autres. »

Par ailleurs, la police sous les ordres d’Abdelaziz Bouteflika n’hésite pas à enfreindre toutes les lois pour dis­sua­der les syn­di­ca­listes d’agir sur le ter­rain. Dans la nuit du 8 au 9 mai de cette année, des incon­nus se sont intro­duits dans la Maison des Syndicats, Le centre névral­gique des orga­ni­sa­tions syn­di­cales sis à Dar el Beida à Alger, et y ont sub­ti­lisé les deux seuls ordi­na­teurs trou­vés sur les lieux.

Si les syn­di­ca­listes accusent l’Etat algé­rien d’être der­rière ce for­fait, c’est que leur siège est mis sous une indis­crète sur­veillance poli­cière. Depuis plu­sieurs mois, des agents en civil filment à partir d’une voi­ture bana­li­sée toutes les acti­vi­tés qui se déroulent autour de la Maison des Syndicats. Pendant ce temps, des mili­tants sont appré­hen­dés dans la rue et sont tabas­sés ou mis en garde à vue pour être fichés.

En plus de la répres­sion, l’Etat a su éloi­gner les mani­fes­ta­tions actuelles de leur objec­tif ini­tial (le chan­ge­ment du régime) pour leur donner une orien­ta­tion pure­ment éco­no­mique et sociale à laquelle il répond par des aug­men­ta­tions des salaires et l’amélioration des condi­tions de tra­vail des fonc­tion­naires. Il a fina­le­ment pu dis­cré­di­ter au moins par­tiel­le­ment le tra­vail des syn­di­cats auto­nomes. Si une partie de la popu­la­tion trouve cou­ra­geuses leurs ini­tia­tives répé­tées à Alger, une autre partie consi­dère qu’ils ont cédé à l’opportunisme.

Mascarade syn­di­cale

Pour le poli­to­logue Mohammed Hennad, « l’Etat veut faire com­prendre aux syn­di­cats auto­nomes qu’ils doivent se limi­ter aux reven­di­ca­tions sala­riales sans tou­cher au poli­tique. » Afin de mieux com­prendre la man­sué­tude éta­tique à l’égard des fonc­tion­naires dont les émo­lu­ments sont aug­men­tés après le moindre mou­ve­ment social, il faut rap­pe­ler que l’augmentation des prix des matières pre­mières a permis à l’Algérie de connaître une embel­lie finan­cière exem­plaire.

Avec une réserve de change esti­mée à près de 155 mil­liards de dol­lars et un PIB annuel estimé en 2010 à 150 mil­liards de dol­lars alors qu’il n’était que de 48 mil­liards en 1999, le chef de l’Etat, avec la béné­dic­tion du syn­di­cat offi­ciel l’Union géné­rale des tra­vailleurs algé­riens (UGTA), croit pou­voir « ache­ter » la paix sociale.

M. Mohammed Hennad « regrette que l’UGTA ne joue pas, dans les mani­fes­ta­tions algé­riennes, le même rôle qu’a joué l’UGTT dans la révo­lu­tion tuni­sienne. Au lieu de cela, elle ne se pro­nonce que pour confor­ter et conso­li­der le régime en place. »

Créée en 1956 pour lutter contre l’exploitation des Algériens par la France colo­niale, l’UGTA est depuis l’indépendance une for­ma­tion offi­cielle. Elle est du côté du pou­voir et le pou­voir, qui ne se soucie que de sa péren­nité, est du côté des mul­ti­na­tio­nales et contre la démo­cra­ti­sa­tion de la vie poli­tique.

Tous les syn­di­ca­listes auto­nomes sont pour­tant d’accord sur un point : « la base de l’UGTA est sin­cère et nous com­po­sons avec elle. » Mais quand un mou­ve­ment com­mence à prendre de l’ampleur, « le bureau natio­nal rap­pelle à l’ordre ses adhé­rents et leur ordonne de se tenir à l’écart », s’indigne M. Idir Achour.

La véri­table fonc­tion de l’UGTA consiste à donner le change. Des tri­par­tites – mas­ca­rades syn­di­calessont régu­liè­re­ment orga­ni­sées, réunis­sant le gou­ver­ne­ment, le patro­nat et l’UGTA. Le syn­di­cat offi­ciel enté­rine donc les déci­sions du patro­nat approu­vées par un gou­ver­ne­ment sans aucun pro­gramme poli­tique clair. Et en échange de sa ser­vi­tude, M. Abdelmadjid Sidi Saïd, à la tête de la cen­trale depuis 1997, se voit attri­buer le pri­vi­lège de crier les bonnes nou­velles. Ce fut le cas en avril 2009 où il annonça une aug­men­ta­tion du salaire mini­mum SMIG alors qu’il bat­tait com­pagne pour le troi­sième mandat d’Abdelaziz Bouteflika.

Pour toutes ces rai­sons, les syn­di­cats non offi­ciels tiennent à se dis­tin­guer par leur « auto­no­mie ». Engagés dans une lutte achar­née contre le régime et rêvant de répé­ter les scé­na­rios révo­lu­tion­naires tuni­sien et égyp­tien, ces syn­di­cats ont besoin de faire leur entrée dans le sec­teur privé pour sen­si­bi­li­ser un autre public que les fonc­tion­naires.

Les consul­ta­tions lan­cées par le chef de l’Etat pour­raient leur donner l’occasion, s’ils sont reçus par l’Instance de consul­ta­tion sur les réformes poli­tiques, de faire entrer ce point dans la « nou­velle » mou­ture de la Constitution. Une chose à laquelle ni les syn­di­cats, ni les partis de l’opposition ne croient. Pour eux, avec ces consul­ta­tions, Abdelaziz Bouteflika veut faire diver­sion et gagner du temps en atten­dant que les pro­tes­ta­taires s’essoufflent. Quoi qu’il advienne, les « auto­nomes » devraient inven­ter une nou­velle manière de mobi­li­ser tout en res­tant à l’écart des partis poli­tiques dont la popu­la­tion se méfie. L’avenir les sol­li­ci­tera sans doute beau­coup plus que le pré­sent.

[1] L’année 2010 a été mar­quée par plus de 10 000 « émeutes ».

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