Le FSM à la croisée des chemins

Dix ans déjà

Par Mis en ligne le 01 juin 2011

Réunis à Paris les 25-27 mai, les quelques 150 membres du comité inter­na­tio­nal du Forum social mon­dial ont fait le point. De nou­velles pers­pec­tives et de nou­veaux défis ont été iden­ti­fiés, dans un contexte fra­gile et vola­tile pour les mou­ve­ments sociaux qui par­ti­cipent à cette aven­ture depuis déjà dix ans.

Dix ans déjà

Depuis 2001, le FSM a été un riche espace de débats et d’explorations pour les mou­ve­ments sociaux. Certes durant une période assez longue, cet enri­chis­se­ment a été sur­tout ins­piré par les mou­ve­ments d’Amérique latine, alors dans une phase ascen­dante, et avan­çant des pro­po­si­tions inté­res­santes sur la démo­cra­tie, l’autonomie des mou­ve­ments, la par­ti­ci­pa­tion popu­laire, l’écologie. À tra­vers d’innombrables « brains­tor­mings », les mou­ve­ments pré­sents au FSM se sont démar­qués d’une « ancienne gauche » tout en explo­rant des pistes nou­velles sur la trans­for­ma­tion sociale. Ils ont créé toute une galaxie de réseaux et de réseaux de réseaux qui ont permis des concer­ta­tions et des stra­té­gies com­munes dans toutes sortes de sec­teurs (paysan, fémi­niste, syn­di­cal, éco­lo­giste, urbain, etc.).

Nouvelle phase

Aujourd’hui a-t-on constaté lors du der­nier Forum de Dakar, ces avan­cées conti­nuent, mais la conjonc­ture a changé. En Amérique latine, les mou­ve­ments sont main­te­nant à la fois par­te­naires et adver­saires des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes dans une dyna­mique com­plexe. Le tableau est plus sombre ailleurs, avec des États de plus en plus régres­sifs et répres­sifs, notam­ment en Afrique, en Amérique du Nord et en Europe. Entre ces deux « pôles », surgit un nouvel espace de résis­tance et de construc­tion des alter­na­tives en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Les défis sont plus dif­fi­ciles dans un sens que durant la phase pré­cé­dente où les pos­si­bi­li­tés d’avancer rapi­de­ment étaient réel­le­ment ouvertes.

Les défis

Le FSM actuel doit donc évo­luer en fonc­tion de cette conjonc­ture. Ce chan­ge­ment ne peut être symé­trique ni simple, puisque la situa­tion est très dif­fé­rente d’une région et d’un pays à l’autre. Par exemple en Amérique latine se pose la ques­tion de l’articulation des mou­ve­ments sociaux aux partis et aux pou­voirs émer­gents. À cet effet, un « labo­ra­toire » est en cours en Bolivie où les mou­ve­ments tout en pré­ser­vant leur espace cherchent à s’infiltrer dans la sphère du pou­voir et à réorien­ter les prio­ri­tés natio­nales. Devant un tel défi, un espace de débats « libre » comme le FSM est très pré­cieux. Dans les socié­tés qui sont sous le choc du néo­li­bé­ra­lisme et du néo­con­ser­va­tisme, les mou­ve­ments, comme en Europe, cherchent de nou­velles méthodes pour gagner la bataille des idées dans le contexte d’une « guerre de posi­tion » enta­mée par les puis­sants sur les ter­rains de la culture et des valeurs.

Dans l’épicentre de la crise

En Afrique du Nord (Maghreb) et au Moyen-Orient (Machrek), une nou­velle géné­ra­tion de mou­ve­ments popu­laires prend le devant de la scène. Ces mou­ve­ments luttent pour la démo­cra­tie qui a été bafouée pen­dant des années par les forces com­bi­nées des élites locales et de l’impérialisme. Mais l’obtention des droits démo­cra­tiques de base pour tous et toutes ne fait pas de sens si elle ne sert pas à relan­cer les luttes pour l’emploi, l’éducation, la santé. Pour cela, les mou­ve­ments cherchent éga­le­ment à se repen­ser, en partie ins­pi­rés par la métho­do­lo­gie du FSM : hori­zon­ta­lisme, res­pect de la plu­ra­lité, souci éco­lo­giste, place des femmes et des jeunes. Une sorte de « révo­lu­tion dans la révo­lu­tion » est en cours dans cette région du monde et pour ces rai­sons, le comité inter­na­tio­nal a estimé que le pro­chain FSM devrait avoir lieu à Tunis ou au Caire en 2013.

Le deuxième âge du FSM

Les grands ras­sem­ble­ments qui ont carac­té­risé la pre­mière décen­nie du FSM ont eu des avan­tages indé­niables, mais ils ont com­porté éga­le­ment des aspects néga­tifs. Le gigan­tisme, les pro­blèmes orga­ni­sa­tion­nels et finan­ciers, la désap­pro­pria­tion (jusqu’à un cer­tain point) des mou­ve­ments locaux au profit d’entités spé­cia­li­sées et pro­fes­sion­na­li­sées (les ONG notam­ment) ont créé de sérieux pro­blèmes. On constate que cette situa­tion ne peut se repro­duire sans ris­quer de nuire à l’esprit ou à la sub­stance du FSM, qui n’est pas de réunir 75 000 ou 100 000 per­sonnes, mais d’outiller les mou­ve­ments dans la lutte pour la trans­for­ma­tion. Dans ce contexte, diverses pistes ont été iden­ti­fiées par le comité inter­na­tio­nal pour relan­cer le pro­ces­sus.

Focus local

Il appa­raît évident que le pro­ces­sus-forum peut être très effec­tif au plan local, en per­met­tant aux mou­ve­ments locaux de s’identifier, de dia­lo­guer, d’élaborer des pers­pec­tives. Par exemple à Détroit en 2010, le Forum social des États-Unis a réel­le­ment permis aux orga­ni­sa­tions de base (grass­roots) d’esquisser des stra­té­gies alter­na­tives face à la montée de la droite dans ce pays. En France en 2012, plus de 30 com­mu­nau­tés locales sont enga­gées dans la mise en place de forums muni­ci­paux, inter-reliés entre eux via des thé­ma­tiques com­munes comme la ges­tion des res­sources, l’environnement, la migra­tion. Ces explo­ra­tions per­mettent de renouer avec l’innovation et la créa­ti­vité et d’éviter une « rou­ti­ni­sa­tion » du Forum selon des modèles passés. Notamment, plu­sieurs mili­tants et mili­tantes conviennent qu’il faut aller beau­coup plus loin dans l’élaboration des alter­na­tives.

La dimension environnementale

Le FSM a permis à des tas de mou­ve­ments d’explorer de « nou­velles thé­ma­tiques » comme l’environnement sans se sub­sti­tuer aux mou­ve­ments et aux réseaux spé­cia­li­sés, mais en liant ensemble les ques­tions de jus­tice sociale et d’environnement. À cet effet, la ren­contre de Cochabamba en Bolivie l’an passé de même que les consul­ta­tions sub­sé­quentes dans divers lieux (Montréal notam­ment) ont créé une conver­gence qui devrait débou­cher sur des inter­ven­tions lors de la pro­chaine confé­rence inter­na­tio­nale de Rio +20 au Brésil en jan­vier pro­chain. Lors de la ren­contre du comité inter­na­tio­nal, tous ont constaté l’importance de cette bataille et de faire en sorte que les mou­ve­ments popu­laires évident l’instrumentalisation de l’environnementalisme par les États et les entre­prises.

Sortir des sentiers battus

Le FSM par ailleurs doit s’étendre en dehors de ses zones tra­di­tion­nelles (Amérique du Sud et Europe du Sud) pour rejoindre les mou­ve­ments d’autres régions, dans l’ancien espace sovié­tique, en Afrique sub­sa­ha­rienne et en Asie de l’Est, entre autres. À cet égard, diverses ini­tia­tives sont en cours dont la créa­tion d’un nou­veau réseau de recherche-action regrou­pant des mili­tants et des cher­cheurs euro­péens, nord et sud amé­ri­cains, indiens, chi­nois. Ce réseau coor­donné par le CEDETIM (Paris) et ARENA (Hong Kong) orga­ni­sera plu­sieurs grandes consul­ta­tions des mou­ve­ments sociaux en Chine notam­ment.

Rendez-vous au sud de la Méditerranée

Depuis déjà quelques années, le FSM s’est ancré dans des pays comme le Maroc, la Palestine, le Liban, tout en pre­nant racine en Égypte, en Algérie, en Tunisie. Un tra­vail de « fourmi » a été fait pour lier les mou­ve­ments dans une dyna­mique com­mune de débats et d’explorations. Aujourd’hui, ces régions sont en effer­ves­cence avec des mil­lions de per­sonnes actives dans la lutte. Comme en Amérique latine au début de la pré­cé­dente décen­nie, c’est là où le FSM peut être stra­té­gi­que­ment utile. D’une part pour faci­li­ter l’expansion des rap­ports dans la région. D’autre part pour désen­cla­ver les mou­ve­ments par rap­port au reste du monde. Également, pour apprendre de ces luttes et faire comme les mou­ve­ments espa­gnols depuis quelques semaines qui ont « importé » le prin­temps arabe chez eux.

Interpellation québécoise

Traditionnellement, plu­sieurs mou­ve­ments qué­bé­cois ont par­ti­cipé au pro­ces­sus du FSM. D’une part en s’impliquant dans les tra­vaux des grands rendez-vous mon­diaux. D’autre part en uti­li­sant la métho­do­lo­gie du FSM pour ren­for­cer les réseaux qué­bé­cois. Les deux FSQ (2007 et 2009) ont maté­ria­lisé cette concer­ta­tion, de même que d’autres réseaux actifs comme l’Alliance sociale, la Coalition contre la pri­va­ti­sa­tion et la défense du sec­teur public, sans comp­ter les grandes mobi­li­sa­tions ani­mées par les cen­trales syn­di­cales, la FFQ, le mou­ve­ment étu­diant et éco­lo­giste, etc. Dans ce sens, le pro­ces­sus du FSM, dans sa sub­stance et non seule­ment son appa­rence, s’est bien inté­gré au Québec dans le cadre d’un mou­ve­ment social qui converge dans le res­pect de la diver­sité. Or ici comme ailleurs, ce pro­ces­sus doit être relancé et adapté, sans tomber dans une cer­taine ritua­li­sa­tion, mais en agis­sant de manière à être utile et construc­tif. La relance de forums locaux (prévue pour 2012), la mise en place de nou­veaux outils de débats et de recherches, l’ouverture vers de nou­velles régions du monde (le Maghreb et le Machrek) via l’implication plus forte des dia­spo­ras sont autant d’outils qui appa­raissent dans les dis­cus­sions actuelles. Par ailleurs, comme nous sommes confron­tés à un gou­ver­ne­ment de droite dure (Harper), il importe de ren­for­cer la concer­ta­tion avec les mou­ve­ments sociaux du Canada anglais et dans un autre registre, avec ceux des États-Unis. La pers­pec­tive déjà évo­quée d’un grand Forum social de l’Amérique du Nord pour­rait être reprise sur­tout si un cer­tain nombre de grands mou­ve­ments sociaux s’implique de manière déter­mi­née.

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