Nouveaux Cahiers du socialisme

Impérialisme au XXIe siècle, Empires et confrontations

Numéro 13, Hiver 2015

Par Mis en ligne le 18 février 2015
No. 13 -Impérialisme au XXIe siècle

No. 13 -Impérialisme au XXIe siècle

Introduction au numéro

Numéro coor­donné par : Flavie Achard, Pierre Beaudet, Stéphane Chalifour, Donald Cuccioletta, Francis Fortier, Philippe Hurteau, Thomas Chiasson-LeBel, Ghislaine Raymond

En 1914, l’histoire contem­po­raine bas­cu­lait avec la Première Guerre mon­diale. Celle-ci lan­çait le monde entier dans un conflit d’une vio­lence sans pré­cé­dent. Cette guerre inter­éta­tique aux accents de lutte de classes voyait s’affronter dif­fé­rentes puis­sances impé­ria­listes dans une riva­lité qui allait en éli­mi­ner plu­sieurs. C’est à cette époque que le mar­xisme s’est d’abord inté­ressé, avec une atten­tion par­ti­cu­lière, à la ques­tion de l’impérialisme.

Au moment de bou­cler ce numéro, cent ans plus tard, le Parlement cana­dien, com­posé d’une majo­rité de conser­va­teurs, vient d’engager la par­ti­ci­pa­tion du Canada à des bom­bar­de­ments aériens en Irak. L’objectif pour­suivi, plutôt flou, est d’affaiblir un groupe armé qui opère dans la région, l’État isla­mique en Irak et au Levant (EIIL), qui repré­sen­te­rait une « menace à l’échelle mon­diale »[1]. Cet objec­tif a été réaf­firmé à la suite des inci­dents à Saint-Jean-sur-le-Richelieu et à Ottawa en octobre der­nier dans les­quels des mili­taires ont été tués. Les ser­vices de sécu­rité affirment que les meur­triers se récla­maient d’un cer­tain islam « radi­cal », ce qui jus­ti­fie­rait, selon le gou­ver­ne­ment, de par­ti­ci­per encore davan­tage à la « guerre contre le ter­ro­risme mon­dial ».

Les États-Unis sont au cœur de la coa­li­tion qui s’engage dans cette nou­velle offen­sive. Capables de mobi­li­ser en quelques semaines les forces des pays les plus avan­cés contre l’ennemi dési­gné du jour, les Américains assument, une fois de plus, un rôle cen­tral au sein d’une dyna­mique de police impé­riale. Mais ils n’agissent pas seuls. Ils choi­sissent de recher­cher des alliés et de créer une coa­li­tion inter­na­tio­nale, sans tou­te­fois s’appuyer d’abord sur les ins­tances mul­ti­la­té­rales exis­tantes. Après l’Afghanistan, l’Irak et la Lybie, de telles entre­prises bel­li­queuses res­semblent à une ges­tion à la pièce dans laquelle chaque nou­velle manœuvre génère, par effet d’entraînement, une crise inédite.

Les États-Unis sont aussi au coeur de la ges­tion du capi­ta­lisme mon­dial et, malgré l’importance gran­dis­sante des autres blocs capi­ta­listes (Europe, Japon) et des pays émer­gents (BRICS[2]), ils demeurent le pivot cen­tral de l’articulation mon­diale du capi­tal. Or, encore là, les États-Unis ne sont pas seuls, et malgré la cen­tra­lité du dollar, la Cité de Londres contrôle une très grande partie de la finance mon­diale. Dans ce domaine aussi, la réponse à la plus récente crise éco­no­mique ne semble guère offrir de solu­tion[3] dans l’immédiat, et encore moins à long terme.

La cen­tra­lité des États-Unis et l’étendue de l’emprise amé­ri­caine consti­tuent sans doute l’une des nou­veau­tés de notre époque, qui lui confère son appa­rente uni­po­la­rité. Mais les États-Unis sont bous­cu­lés dans leur posi­tion domi­nante, constam­ment défiée, et ils doivent conti­nuel­le­ment renou­ve­ler leurs appuis, de gré ou de force.

Quelle forme d’impérialisme sous le capi­ta­lisme actuel ?

Il y a cent ans, pour expli­quer l’impérialisme, la lit­té­ra­ture mar­xiste cher­chait ce qui unit les ver­sants éco­no­mique et mili­taire de dif­fé­rentes dyna­miques natio­nales, et visait à mon­trer com­ment, sous le capi­ta­lisme, ce lien se déve­loppe en impé­ria­lisme et en riva­li­tés inter­im­pé­riales. Dans cette pers­pec­tive, la nature expan­sive du capi­ta­lisme atteint vite les limites de déve­lop­pe­ment pos­sible dans chaque État, et sus­cite des pres­sions por­tant ces der­niers à conqué­rir de nou­veaux espaces. Cela pro­voque des conflits inter­na­tio­naux et des guerres (voir le texte de Radhika Desai qui évoque ces approches).

Depuis lors, le capi­ta­lisme a évolué. Capital finan­cier (alliance du capi­tal ban­caire et indus­triel selon Hilferding), il est devenu capi­ta­lisme « finan­cia­risé » dans lequel la repro­duc­tion de la logique d’ensemble du sys­tème, bien qu’ayant abso­lu­ment besoin de la pro­tec­tion et du sou­tien des États, se déploie à tra­vers des flux conti­nus de mar­chan­dises et de capi­taux qui tra­versent les fron­tières, bien sou­vent en demeu­rant hors de la portée des États. Davantage qu’il y a cent ans, le défi de com­prendre l’interaction des dimen­sions éco­no­miques et poli­tiques appa­raît comme un véri­table casse-tête dont le nombre de pièces est dédou­blé par la néces­sité d’intégrer éga­le­ment les dimen­sions cultu­relle et idéo­lo­gique à l’analyse du pro­blème. Il appa­raît donc néces­saire de pré­sen­ter plu­sieurs approches concur­rentes qui sont au cœur des débats actuels pour per­mettre de mieux les éva­luer.

Quelques pers­pec­tives

Pour mieux saisir ces ten­sions entre la domi­na­tion des États-Unis et les contre-ten­dances à la frag­men­ta­tion de l’empire d’une part, et entre la domi­na­tion éco­no­mique et mili­taire d’autre part, il peut être utile de regrou­per les dif­fé­rentes pers­pec­tives pré­sen­tées ici en quelques cou­rants. Selon un pre­mier cou­rant, ins­piré par l’approche postim­pé­ria­liste de Hardt et Negri, il n’y aurait plus de riva­li­tés inter­im­pé­riales comme au temps de la Première Guerre mon­diale, mais plutôt une immense entité qu’ils appellent l’Empire. Ce der­nier, n’étant pas orga­nisé autour d’un État, serait plutôt mû par une dyna­mique déter­ri­to­ria­li­sée et décen­tra­li­sée, à la fois plus dif­fuse et plus pro­fonde. La sou­ve­rai­neté serait dis­sé­mi­née dans des réseaux sans sommet, mais main­te­nue et animée par un tissu de diri­geants : riches PDG, chefs d’État et tech­no­crates d’institutions inter­na­tio­nales (voir le texte de Colette St-Hilaire). En se recen­trant autour d’une pers­pec­tive éco­no­mique, ce cou­rant n’identifie plus l’impérialisme comme étant le fait des États, mais plutôt comme étant celui des cor­po­ra­tions trans­na­tio­nales qui dictent leurs règles aux États par des trai­tés inter­na­tio­naux qui conso­lident leur hégé­mo­nie (voir le texte de Michel Husson). Cette déter­ri­to­ria­li­sa­tion trou­ve­rait éga­le­ment son expres­sion dans la façon dont sont menées les guerres contem­po­raines. Avec la pro­li­fé­ra­tion des drones, les guerres ne sont plus fixées dans le temps et l’espace comme à l’époque des tran­chées. Elles se déroulent en continu et un peu n’importe où, dans un champ de bataille glo­ba­lisé dans lequel les sol­dats du camp domi­nant sont inat­tei­gnables (voir le texte de Stéphane Chalifour et de Judith Trudeau).

Selon une seconde pers­pec­tive, l’État n’aurait, au contraire, rien perdu de son impor­tance. Davantage encore, l’empire dis­po­se­rait plus que jamais d’un sommet, les États-Unis, qui assume le far­deau de gérer le capi­ta­lisme global tout en cher­chant à y assu­rer la posi­tion domi­nante de ses cor­po­ra­tions (voir le texte de Leo Panitch). Cette posi­tion de ges­tion­naire du capi­ta­lisme mon­dia­lisé n’est tou­te­fois pas direc­te­ment liée à la domi­na­tion mili­taire qu’exerce ce pays ; elle répond plutôt à une logique d’expansion ter­ri­to­riale (voir le texte de Maya Pal). Malgré leurs nom­breux points de contact, ces deux logiques doivent être com­prises comme étant auto­nomes l’une de l’autre.

Cette domi­na­tion des États-Unis pour­rait n’être que pas­sa­gère, et y accor­der trop d’importance ris­que­rait, comme l’arbre, de dis­si­mu­ler la forêt tout entière. C’est ce que sug­gère une troi­sième approche selon laquelle la posi­tion des États-Unis depuis la fin de la guerre froide n’est qu’une situa­tion tem­po­raire résul­tant du déve­lop­pe­ment inégal et com­biné du capi­ta­lisme (voir le texte de Nancy Turgeon). Les riva­li­tés qui en découlent ne pour­ront faire autre­ment que de pro­vo­quer l’émergence d’un nou­veau centre, diri­geant le camp impé­ria­liste recon­fi­guré.

Finalement, il n’est pas dit que l’impérialisme soit le meilleur concept pour saisir ce qui est en jeu aujourd’hui. Il y a en effet une pour­suite de dyna­miques colo­niales (voir le texte de Pierre Beaudet), tant inter­na­tio­nales qu’entre dif­fé­rentes nations au sein d’un même pays, où l’éradication d’une culture fait partie inté­grante du pro­gramme, que ce soit en Haïti (voir le texte de Denyse Côté) ou au Canada. Alors, la pour­suite du colo­nia­lisme, ou son renou­vel­le­ment par le néo­co­lo­nia­lisme, pour­raient être des concepts plus adé­quats pour saisir les visées domi­na­trices.

Impérialisme cana­dien

Le Canada est aussi concerné par la pro­blé­ma­tique de l’impérialisme. Cet allié subal­terne des États-Unis est un maillon de la chaîne. Membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (l’OTAN), puis­sance (avec un petit p) active sur divers fronts diplo­ma­tiques, mili­taires et éco­no­miques, l’État cana­dien par­ti­cipe à la construc­tion d’un dis­po­si­tif de contrôle tou­jours sous ten­sion. L’impérialisme cana­dien par ailleurs ne peut être com­pris sans que ne soit prise en consi­dé­ra­tion la conquête colo­niale du ter­ri­toire cana­dien, habité par dif­fé­rents peuples qui ont été soumis ou sub­ju­gués. Aujourd’hui sous gou­verne néo­con­ser­va­trice, l’État cana­dien se pro­pose de deve­nir une des têtes de pont des nou­velles aven­tures impé­ria­listes des États-Unis (voir le texte de Donald Cuccioletta). Cherchant à deve­nir une super­puis­sance éner­gé­tique, il mul­ti­plie les pra­tiques pré­da­trices dans le Sud global (voir le texte de Pierre Beaulne), mais éga­le­ment ici, notam­ment contre les popu­la­tions autoch­tones (voir le texte de Jen Preston). Les domi­nants tentent alors de jus­ti­fier leur action en s’engageant dans une soi-disant bataille des idées, agi­tant le danger isla­miste, annon­çant le péril chi­nois, bran­dis­sant la menace d’une inva­sion des réfugiéEs, etc.

Nouvelles confron­ta­tions, nou­velles résis­tances

Un pro­fond malaise s’exprime aujourd’hui tant à l’endroit de l’impérialisme que du capi­ta­lisme, qui ne pro­fitent jamais vrai­ment qu’au 1 %. La crise envi­ron­ne­men­tale, consé­quence d’un pro­ces­sus d’accumulation insa­tiable qui détruit la Terre, appa­raît de plus en plus comme le cœur des résis­tances. Elle sur­vient après le ressac qui a suc­cédé à des années de luttes alter­mon­dia­listes contre la for­ti­fi­ca­tion du grand marché capi­ta­liste mon­dial à tra­vers les trai­tés de libre-échange (voir le texte de Nathalie Guay et Julien Laflamme). Par ailleurs, les mani­fes­ta­tions mon­diales contre l’invasion de l’Irak en 2003, bien qu’elles aient fait partie des plus impor­tantes mani­fes­ta­tions inter­na­tio­nales contre l’impérialisme, n’ont pas réussi à frei­ner cette guerre dont les consé­quences désas­treuses n’ont cepen­dant pas livré les fruits atten­dus par l’empire (voir le texte de Michael Hennessy Picard). En paral­lèle, la vague latino-amé­ri­caine vers la gauche indique que l’extension de la domi­na­tion impé­riale ne se fait pas sans résis­tances impor­tantes, bien que le capi­ta­lisme soit loin d’être dépassé (voir le texte de Thomas Chiasson-LeBel). D’autres luttes qui s’expriment sous le dra­peau de l’identité com­mu­nau­taire ou reli­gieuse appro­fon­dissent éga­le­ment les frac­tures qui tra­versent notre monde (voir le texte de Michel Warschawski).

À l’heure où se mani­feste à nou­veau l’engagement bel­li­queux cana­dien et où la récente crise éco­no­mique ne trouve pas de solu­tion, ce por­trait com­plexe et contro­versé de l’impérialisme vise à ali­men­ter le débat autour de cet enjeu essen­tiel, sans pré­tendre cou­vrir tout le ter­rain. Contre le nouvel impé­ria­lisme, nous parions sur la soli­da­rité de ceux et celles d’en bas contre les domi­nants d’où qu’ils soient. Ces guerres et crises pério­diques viennent nous rap­pe­ler que la domi­na­tion ne se déroule pas uni­que­ment, ni peut-être même prin­ci­pa­le­ment, à l’intérieur des fron­tières, et que la soli­da­rité pour y répondre doit s’internationaliser.


[1] Déclaration de Stephen Harper rap­por­tée par Marie Vastel, « Le Canada en guerre contre l’EI », Le Devoir, 4 octobre 2014.

[2] BRICS : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud.

[3] Christine Lagarde, direc­trice du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI), notait récem­ment que les inves­tis­se­ments n’ont pas repris leur cours d’avant la crise, sur­tout en Europe où l’utilisation des capa­ci­tés pro­duc­tives exis­tantes n’a pas atteint le niveau d’avant 2007. Voir Fonds moné­taire inter­na­tio­nal, Global Financial Stability Report. Risk Taking, Liquidity, and Shadow Banking : Curbing Excess while Promoting Growth, octobre 2014.

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