Recension

NCS, NUMÉRO 11 : MÉDIAS, JOURNALISME ET SOCIÉTÉ

Par Mis en ligne le 09 mars 2015

Le onzième numéro des Nouveaux Cahiers du socia­lisme, une revue qué­bé­coise fondée en 2009, pro­pose un dos­sier autour du thème Médias, jour­na­lisme et société. Si la majo­rité des auteur(e) s de la dou­zaine de textes du dos­sier sont des chercheur(e) s uni­ver­si­taires, la revue vise un public élargi et pro­pose éga­le­ment les réflexions de dif­fé­rents acteurs des milieux syn­di­caux, com­mu­nau­taires et étu­diants. Il est évi­dem­ment dif­fi­cile de résu­mer un dos­sier de cette ampli­tude ce qu’arrivent pour­tant à faire Benoit Gaulin, Caroline Joly et Éric Martin dans leur intro­duc­tion au dos­sier (p. 7–12) qui pro­pose tout autant des études de cas que des réflexions théo­riques, et dont les pré­misses et les objec­tifs sont immé­dia­te­ment poli­tiques et inti­me­ment liés au contexte qué­bé­cois. Il est néan­moins pos­sible de déga­ger trois prin­ci­paux thèmes autour des­quels s’articulent les dif­fé­rentes contri­bu­tions de ce dos­sier, qui s’inscrit réso­lu­ment dans le pro­lon­ge­ment de dif­fé­rentes ana­lyses et concep­tua­li­sa­tions mar­xistes des médias et de leur pou­voir. Ces thèmes sont 1) la cri­tique du pou­voir des médias, 2) le rôle des médias dans la for­ma­tion de contre-pou­voirs et 3) les trans­for­ma­tions du jour­na­lisme.

C’est tou­te­fois l’inscription dif­fé­ren­ciée des articles dans les tra­di­tions mar­xistes qui consti­tue la prin­ci­pale force de ce numéro, qui, par-delà les qua­li­tés inhé­rentes à chacun des articles, permet de contras­ter les dif­fé­rents cou­rants mar­xistes et d’identifier cer­tains des prin­ci­paux points de fric­tion entre ceux-ci. Or, ces fric­tions ne sont pas expli­ci­tées sys­té­ma­ti­que­ment par les auteurs et c’est à partir de ces pro­blèmes quelque peu passés sous silence que je pro­pose en pre­mier lieu d’aborder ce numéro. En somme, quelles ten­sions dans les tra­di­tions mar­xistes ces textes per­mettent-ils de pro­blé­ma­ti­ser et concourent-ils à arti­cu­ler ?

La ten­sion prin­ci­pale carac­té­ri­sant ce numéro concerne la place des médias et des pro­ces­sus de média­tion dans la théo­ri­sa­tion mar­xiste. D’une part, dans son texte sur le modèle pro­pa­gan­diste popu­la­risé par Noam Chomsky et Edward S. Herman, Normand Baillargeon (p. 47–60) pro­pose un très bon exposé de la concep­tion chom­skyenne des médias, laquelle iden­ti­fie les prin­ci­paux « filtres » (ou variables) contri­buant à régu­ler les conte­nus média­tiques confor­mé­ment aux inté­rêts des domi­nants qu’il prend soin de défendre contre ses prin­ci­pales cri­tiques. D’autre part, c’est pré­ci­sé­ment ce modèle pro­pa­gan­diste qui est cri­ti­qué ensuite par Éric Martin et Maxime Ouellet (p. 61–80), qui sou­lignent per­ti­nem­ment que « la notion de filtre est pro­blé­ma­tique, puisqu’elle implique comme son pré­sup­posé la pos­si­bi­lité d’accéder, par-delà les écrans, à un réel pur, non idéo­lo­gique, donc à un monde com­plè­te­ment trans­pa­rent une fois que l’on se serait débar­rassé de la média­tion para­si­taire des médias de masse » (p. 63–64).

À l’encontre de la « régres­sion pré­marxienne du concept d’idéologie » (p. 62) que sous-tend l’approche chom­skyenne, Martin et Ouellet tentent de réha­bi­li­ter la notion de spec­tacle pré­ci­sée par Guy Debord, laquelle asso­cie l’aliénation à l’ensemble des rap­ports sociaux au sein des socié­tés mar­chandes. Ainsi, si les médias, comme le dénonce Chomsky, sont bel et bien domi­nés par les inté­rêts éco­no­miques, c’est parce que tous les rap­ports sociaux le sont et prennent une forme mar­chande et féti­chi­sée. En ce sens, on pour­rait bien affir­mer que les médias, non seule­ment ne déforment pas la réa­lité, mais exposent l’essence vraie du spec­tacle entendu comme « rap­port social entre des per­sonnes, média­tisé par des images » (Debord, cité par Martin et Ouellet, p. 67). N’est-ce pas le sens de la célèbre for­mule de Debord (1967, p. 12) selon laquelle « dans le monde réel­le­ment ren­versé, le vrai est un moment du faux » ?

Si la cri­tique de Martin et Ouellet vise expli­ci­te­ment le modèle pro­pa­gan­diste de Chomsky, l’ombre de celui-ci plane sur l’ensemble du numéro, dont plu­sieurs contri­bu­tions sont, expli­ci­te­ment ou non, rede­vables au modèle pro­pa­gan­diste.[1] En effet, pour­quoi s’intéresser à la concen­tra­tion des médias qué­bé­cois (George, p. 15–30), à la « ber­lus­co­ni­sa­tion » de l’État qué­bé­cois (Gaulin, p. 83–103) et à dif­fé­rents conte­nus média­tiques (Bouchard, p. 104–113 ; Leblanc et Maheu, p. 114–127 ; Dudemaine, p. 128–138 ; Tremblay-Pépin, p. 139–149) si ce n’est pour iden­ti­fier dif­fé­rents partis pris poten­tiels dans les médias, c’est-à-dire cer­tains des « filtres » iden­ti­fiés par Chomsky ? De la même manière, les dif­fé­rentes stra­té­gies de résis­tance mises de l’avant dans la troi­sième partie du dos­sier en cela consé­quentes avec le modèle chom­skyen reposent sou­vent sur une anthro­po­lo­gie libé­rale qui est éga­le­ment l’objet de la cri­tique de Martin et Ouellet, selon les­quels l’utopie d’une inter­dé­pen­dance sociale exempte de média­tion aurait conta­miné de larges pans d’une gauche, qui, ce fai­sant, s’inscrit plei­ne­ment dans la logique cultu­relle propre au néo­li­bé­ra­lisme et à son ima­gi­naire de l’ordre spon­tané (p. 72–75).

En effet, n’est-ce pas, en défi­ni­tive, ce rêve d’autorégulation néo­li­bé­ral qui informe les mili­tants de WikiLeaks et du logi­ciel libre décrits par de Grobois (p. 151–164), les­quels sont en quelque sorte convain­cus qu’une « infor­ma­tion libre » serait à l’origine de nou­velles formes d’émancipation ? C’est éga­le­ment ce type d’information et de rela­tion pré­mé­dia­tique que semblent tenter de loca­li­ser Ratté et Laurin-Lamothe qui, réflé­chis­sant au contexte média­tique de la grève étu­diante de 2012, tentent de « rendre pos­sible des états de com­pré­hen­sion du cours des faits que la lutte des dis­cours pen­dant le conflit, une fois for­ma­tée par les médias, a fait dis­pa­raître » (p. 182).

Dans son ensemble, le numéro est ainsi marqué par des apo­ries on ne peut plus inté­res­santes. D’une part, une majo­rité des textes semblent accep­ter la pri­mauté de la fonc­tion idéo­lo­gique des médias, dont le propre serait en quelque sorte d’empêcher ou de se sub­sti­tuer à toute com­mu­ni­ca­tion « authen­tique » non média­ti­sée. D’autre part, le texte de Martin et Ouellet expose bien com­ment les médias et les com­mu­ni­ca­tions ne sont pour ainsi dire que des appa­reils secon­daires, le reflet des rap­ports sociaux à l’ère du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral. Mais ce fai­sant, ils négligent néan­moins les riches déve­lop­pe­ments qui sont consa­crés par Debord aux médias et à la com­mu­ni­ca­tion, les­quels tentent jus­te­ment de théo­ri­ser et de per­for­mer une com­mu­ni­ca­tion authen­tique, non alié­née.[2]

Et, la réponse de Debord, on le devine bien, ne passe pas par la pro­fes­sion­na­li­sa­tion des jour­na­listes ni par la qua­lité de l’information, des hori­zons qui pour­raient pour­tant être légi­times (Brunelle, p. 45), mais plutôt, et en cela en droite ligne avec la tra­di­tion mar­xiste expo­sée par Martin et Ouellet (p. 76), par les acti­vi­tés pra­tiques et col­lec­tives que consti­tuent, entre autres, la dérive psy­cho­géo­gra­phique et la créa­tion de situa­tions. Si cette ten­sion dia­lec­tique entre deux concep­tions mar­xistes irré­duc­tibles la concep­tion des médias comme appa­reils et ce que Martin et Ouellet appellent « la cri­tique mar­xienne de l’idéologie » (p. 75) est bien pré­sente dans ce numéro spé­cial, les apo­ries qu’elle implique néces­sai­re­ment demeurent à expli­ci­ter et à explo­rer davan­tage, à la fois sur les plans empi­rique et théo­rique.

Il convient de sou­li­gner plus spé­ci­fi­que­ment les apports de quelques-unes des contri­bu­tions de ce numéro. Dans son texte por­tant sur la concen­tra­tion des entre­prises d’information dans le contexte de l’émergence de nou­veaux médias, Éric George prend à contre­pied cer­tains lieux com­muns quant aux récentes évo­lu­tions des médias d’information. Selon les conclu­sions d’un projet de recherche mené par son équipe du GRICIS, « la concen­tra­tion de la pro­priété des médias [appa­raît] plus forte que jamais, et ce, même à l’ère du Web » (p. 24). Et si le Web permet bel et bien d’élargir l’offre média­tique, il consti­tue sur­tout une « caisse de réso­nance aux sujets les plus trai­tés dans les médias tra­di­tion­nels » (p. 25). Mentionnant les tra­vaux de l’équipe de Nicolas Pélissier (2002), qui tendent à mon­trer qu’il y a cer­taines conti­nui­tés entre les trans­for­ma­tions des années 1970-1980 et celles d’aujourd’hui (p. 23), le texte de George permet de remettre en pers­pec­tive la pré­misse du rap­port Payette (2011) quant à l’existence d’une « crise géné­rale des médias qui secoue l’ensemble des pays indus­tria­li­sés » (cité par Gaulin, Joly et Martin, p. 8), laquelle pré­misse semble tou­te­fois par­ta­gée par cer­tains col­la­bo­ra­teurs du dos­sier (Brunelle, p. 31).

L’analyse pro­po­sée par Simon Tremblay-Pépin de la cou­ver­ture jour­na­lis­tique consa­crée à la ques­tion des frais de sco­la­rité met en lumière le poids des argu­ments en faveur de la hausse des frais de sco­la­rité dans les quo­ti­diens qué­bé­cois entre 2005 et 2010. L’analyse quan­ti­ta­tive de contenu pro­po­sée par Tremblay-Pépin expose très clai­re­ment l’engagement du jour­nal La Presse dans la cam­pagne pro­hausse, sur­tout au niveau de la page édi­to­riale. Si les résul­tats de cette enquête ont néces­sai­re­ment une portée limi­tée, ce que recon­naît l’auteur (p. 149), ils per­mettent néan­moins de confir­mer empi­ri­que­ment cer­taines des orien­ta­tions idéo­lo­giques sou­vent prê­tées à dif­fé­rents médias qué­bé­cois et invitent à l’emploi et au déve­lop­pe­ment d’outils de mesure et d’analyse plus affi­nés (p. 149). Cette mise en pers­pec­tive éclaire éga­le­ment la manière dont l’opinion publique a bien été « pré­pa­rée » par les deux camps bien avant l’annonce de la hausse et les grèves étu­diantes.

Soulignons fina­le­ment l’intéressante enquête his­to­rique menée par Daniel Poitras (p. 183–195), dont l’article aborde le mou­ve­ment étu­diant qué­bé­cois de la fin des années 1950 à partir d’une étude du jour­nal des étudiant(e) s de l’Université de Montréal, Le Quartier latin. Le texte se démarque tout à la fois par la richesse du maté­riel his­to­rique exploité que par sa stra­té­gie ana­ly­tique, laquelle tente de réflé­chir le mou­ve­ment étu­diant d’aujourd’hui à partir de son his­toire d’une manière qui n’est pas sans rap­pe­ler la concep­tion ben­ja­mi­nienne de l’histoire mes­sia­nique (Benjamin, 2000, p. 439).

NCS, NUMÉRO 11 : MÉDIAS, JOURNALISME ET SOCIÉTÉ. SOUS LA DIRECTION DE BENOIT GAULIN, CAROLINE JOLY, ET ÉRIC MARTIN, HIVER 2014. 284 PP. ISSN 19184662.

CANADIAN JOURNAL OF COMMUNICATION, VOL 40, NO 1 (2015)Canadian Journal of Communication Vol 40 (2015) ©2015 Canadian Journal of Communication Corporation

Dominique Trudel

Université New York

NOTES

[1] Martin et Ouellet remarquent d’ailleurs à juste titre que les thèses chom­skyennes sur les médias ont été très influentes auprès des mou­ve­ments sociaux de gauche, dont la revue se réclame ouver­te­ment (p. 62). [2] Voir par exemple All the King’s Men (Debord, 1963) et La société du spec­tacle (Debord, 1967).

RÉFÉRENCES

Benjamin, W. (1942/2000). Sur le concept d’histoire. Dans Œuvres III (p. 427-443). Paris : Gallimard. Debord, G. (1963). All the King’s Men. Internationale situa­tion­niste, 8. URL : http://​debor​diana​.chez​.com/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​i​s​8​.​h​t​m#all

[November, 2014]. Debord, G. (1967). La société du spec­tacle. Paris : Buchet-Chastel.

Payette, D. (2011). L’information au Québec, un inté­rêt public. Groupe de tra­vail sur le jour­na­lisme et l’avenir de l’information au Québec. Québec : Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition fémi­nine.

Pélissier, N. (2002). L’information en-ligne : un nou­veau para­digme pour la média­tion jour­na­lis­tique ? URL : http://​archi​ve​sic​.ccsd​.cnrs​.fr/​s​i​c​_​0​0​0​00145 [November 2014].

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