Penser un monde nouveau

Immanuel Wallerstein : « Le capitalisme est proche de sa fin. La suite ? Porto Alegre ou Davos »

Mis en ligne le 31 mai 2014

Pour l’historien amé­ri­cain, auteur du concept de sys­tème-monde, le capi­ta­lisme, comme tout corps natu­rel et social, n’est pas éter­nel. Il ne peut sur­vivre en tant que sys­tème.

Im­ma­nuel Wal­ler­stein

Immanuel Wallerstein

Comment voyez-vous le capi­ta­lisme fonc­tion­ner depuis son émer­gence il y a cinq cents ans ?

Immanuel Wallerstein. Je défi­nis le capi­ta­lisme comme l’accumulation infi­nie de capi­tal et je mets l’accent sur le mot « infi­nie ». C’est un sys­tème où la règle est l’accumulation du capi­tal, et ceux qui ne la res­pectent pas sont éjec­tés. Cela a été un grand succès depuis cinq cents ans. L’accumulation a bien marché pour un petit groupe.

Comment le capi­ta­lisme a-t-il accu­mulé du capi­tal ? La façon sup­po­sé­ment évi­dente est celle du marché. Or ledit marché n’est pas amical pour le capi­ta­lisme. Il s’avère au contraire dévas­ta­teur. Ce qui permet l’accumulation est une situa­tion de quasi-mono­pole, dif­fi­cile à obte­nir mais elle l’est tou­jours avec l’aide signi­fi­ca­tive de l’État. Il n’y a pas d’autres moyens. Le capi­ta­lisme n’a jamais été contre l’État, pas plus aujourd’hui qu’hier ou que demain. Une fois atteint l’objectif, un autre pro­blème se pose, les quasi-mono­poles s’entre-dévorent… L’histoire a com­mencé il y a cinq cents ans et a duré jusqu’aux années 1970 avec le pas­sage d’un capi­ta­lisme de quasi-mono­pole à un capi­ta­lisme de com­pé­ti­tion qui est des­truc­teur. Ils tentent donc, désor­mais, de recréer des quasi-mono­poles.

Autre constante du capi­ta­lisme : en situa­tion de quasi-mono­pole, vous ne pouvez pas amas­ser beau­coup d’argent dans un contexte de désordre géné­ra­lisé. Un cer­tain nombre de désordres peuvent être tolé­rés mais pas une situa­tion géné­rale de désordre. Les guerres sont mau­vaises pour le capi­ta­lisme. Certes, cer­tains capi­ta­listes font de l’argent avec mais elles sont glo­ba­le­ment des­truc­trices de capi­tal. Vous avez donc besoin d’une puis­sance hégé­mo­nique qui mini­mise les risques et sta­bi­lise les situa­tions. Sauf que les puis­sances hégé­mo­niques elles-mêmes s’autodétruisent. Pour tout un tas de rai­sons. D’abord parce qu’elles reposent sur la puis­sance mili­taire. La menace consti­tue, pour elles, un atout à condi­tion de ne pas être uti­li­sée. L’utilisation mili­taire mine les puis­sances pour une raison assez simple : les puis­sances hégé­mo­niques ne peuvent jamais uti­li­ser leur capa­cité mili­taire comme elles l’entendent. Cela donne donc des idées à d’autres forces qui veulent les défier. Tout cela, non plus, n’est pas nou­veau.

Enfin, un der­nier point : un capi­ta­liste pos­sède deux moyens de faire de l’argent : mini­mi­ser les coûts et maxi­ma­li­ser les prix, ce qui dépend, pour le second objec­tif, du contexte et d’une situa­tion, ou pas, de quasi-mono­pole.

Commençons par les tech­niques de mini­ma­li­sa­tion des coûts…

Immanuel Wallerstein. Elles sont au nombre de trois. La pre­mière concerne le per­son­nel, à partir des trois caté­go­ries : ceux qui ne sont pas formés et qui touchent le salaire mini­mum ou moins ; ceux qui ont un niveau inter­mé­diaire et qui dis­posent d’un niveau de vie rai­son­nable ; enfin il y a le 1 % qui mène la danse. Il existe plein de tech­niques pour com­pres­ser ces coûts mais la prin­ci­pale réside dans le démé­na­ge­ment d’entreprises. C’est une tech­nique stan­dard non pas depuis vingt-cinq ans mais depuis cinq cents ans.

Autre tech­nique : faire venir des pay­sans pour tra­vailler dans des usines. C’est, dans un pre­mier temps, une sorte de gagnant-gagnant. Le capi­ta­liste paie moins de salaire et le paysan gagne plus en tant qu’ouvrier. Puis, après un temps de déso­rien­ta­tion, le nouvel ouvrier apprend, s’engage et demande des aug­men­ta­tions de salaire. Retour pour le capi­ta­liste à la tech­nique stan­dard : démé­na­ger. Si vous faites cela pen­dant cinq cents ans, vous com­men­cez à sérieu­se­ment épui­ser, en termes de main-d’œuvre poten­tielle, les zones rurales.

Vient ensuite le coût lié à la matière pre­mière du pro­duit. Il est une chose que les capi­ta­listes n’aiment pas faire : payer la note. Donc, ils jettent les pro­duits toxiques dans la rivière. C’est une façon d’externaliser la toxi­cité. Mais si vous faites cela pen­dant cinq cents ans, vous avez épuisé aussi les rivières. En gros, vous uti­li­sez les res­sources mais ne payez pas pour leur renou­vel­le­ment, vous coupez les arbres mais vous ne les replan­tez pas.

Troisième coût : les impôts que vous devez payer à quelqu’un. En 1912, Rockefeller payait 2 à 3 % d’impôts. Il en paie plus aujourd’hui même s’il ne le sait pas. Si on regarde à la bonne échelle, sur cinq cents ans, la note des impôts a aug­menté pour les capi­ta­listes.

Les capi­ta­listes ont tou­jours essayé de réduire les coûts mais, lorsque vous regar­dez sur le long terme, vous vous aper­ce­vez qu’ils n’arrivent jamais à reve­nir au niveau de coût qui exis­tait dans le cycle pré­cé­dent. Rockefeller paie moins d’impôts qu’il y a trente ans mais beau­coup plus qu’il y a un siècle.

On entend parler de crises et de finan­cia­ri­sa­tion comme de phé­no­mènes rela­ti­ve­ment nou­veaux. Qu’en pensez-vous ?

Immanuel Wallerstein. Financiarisation ? C’est le plus vieux nom du « jeu » capi­ta­liste. Il n’y a vrai­ment rien de nou­veau. C’est comme la « crise ». Il y a des hauts et des bas dans tout pro­ces­sus social. Comme les gens, un sys­tème res­pire, ins­pire, expire.

La crise sys­té­mique que je décris aujourd’hui ne signi­fie pas qu’il y a des hauts et des bas mais que le capi­ta­lisme ne peut sur­vivre en tant que sys­tème. Il ne peut plus se repro­duire sur le méca­nisme qui est le sien depuis plus de cinq cents ans. Ce qui se passe depuis les années 1970, c’est la fin d’un cycle B de Kondratieff (phase des­cen­dante après une phase A de longue durée de déve­lop­pe­ment et de crois­sance – NDLR de L’Humanité.fr). On a épuisé tota­le­ment toutes les res­sources y com­pris les débi­teurs. On court d’explosion de bulle en explo­sion de bulle. En 2008, les gens se sont rendu compte de ce phé­no­mène. Même si la Bourse a retrouvé son niveau d’avant le déclen­che­ment de la crise, nous sommes tou­jours dans une phase de réces­sion car, pour moi, la seule mesure valable pour juger de la sortie de crise ou non, c’est le niveau du chô­mage. Nous ne sommes cer­tai­ne­ment pas près d’en sortir, puisque les poli­tiques d’austérité ne fonc­tionnent pas. Économiquement et poli­ti­que­ment.

Accumulation, com­pres­sion des coûts, finan­cia­ri­sa­tion, « crises » : le capi­ta­lisme fonc­tionne ainsi depuis cinq cents ans. Ce qui est nou­veau, selon vous, est que ce sys­tème arrive à sa fin.

Immanuel Wallerstein. Tous les sys­tèmes ont une vie. C’est vrai du plus petit sys­tème dans la nature jusqu’à l’univers. Ce qui est vrai des orga­nismes l’est aussi des sys­tèmes sociaux. Ils ne sont pas éter­nels. Il en est de même pour le capi­ta­lisme, sys­tème-monde depuis cinq siècles qui a été plutôt pros­père. Il a atteint le point d’une crise sys­té­mique. Il ne peut pas sur­vivre. C’est juste un constat, pas l’expression d’un désir.

Depuis au moins les années 1970, le sys­tème est entré dans une période de chaos. Qu’est-ce qui carac­té­rise une situa­tion chao­tique ? Le fait que les hauts et les bas sont incon­trô­lés et d’ampleurs inéga­lées. Cela va cer­tai­ne­ment encore durer plu­sieurs décen­nies. Le capi­ta­lisme se trouve à un point de bifur­ca­tion. Il y a deux routes pour sortir de là. L’alternative peut se résu­mer ainsi : l’esprit de Davos ou l’esprit de Porto Alegre. Je m’explique. L’esprit de Davos, cela signi­fie un nou­veau sys­tème qui n’est pas capi­ta­liste mais qui reprend les trois carac­té­ris­tiques du capi­ta­lisme (impé­ria­lisme, exploi­ta­tion, pola­ri­sa­tion). Il n’y a pas qu’une seule façon, le capi­ta­lisme, de faire cela. Vous savez, les capi­ta­listes ne veulent plus du capi­ta­lisme car il ne leur permet plus d’engranger des pro­fits assez sub­stan­tiels. Les capi­ta­listes veulent la fin du capi­ta­lisme autant que nous. L’esprit de Porto Alegre, c’est la marche vers un sys­tème rela­ti­ve­ment éga­li­taire et rela­ti­ve­ment démo­cra­tique. Je dis rela­ti­ve­ment car, il n’y a dans le monde aucun État réel­le­ment démo­cra­tique comme il n’en a jamais existé dans l’histoire.

Il faut bien voir que ces deux groupes sont divi­sés sur la tac­tique à adap­ter. Dans le groupe de Davos, il y a les adeptes du Tapez-leur sur la tête et ceux, plus sophis­ti­qués, qui pensent que ça ne marche pas et qu’il faut tout chan­ger pour que rien ne change. On trouve dans cette der­nière caté­go­rie les adeptes du capi­ta­lisme vert. Les dis­putes dans la presse entre George Soros (mil­liar­daire et spé­cu­la­teur – NDLR de L’Humanité.fr) et Dick Cheney (ancien vice-pré­sident de W. Bush – NDLR de L’Humanité.fr) reflètent cela.

Dans le groupe de Porto Alegre, il y a aussi un grand débat : un groupe parie sur les mou­ve­ments, les diver­si­tés sans orga­ni­sa­tion cen­trale, un autre avance que si vous n’avez pas de pou­voir poli­tique, vous ne pouvez rien chan­ger. Tous les gou­ver­ne­ments d’Amérique latine ont ce débat.

Ce qui est cer­tain, c’est qu’en 2050 nous vivrons dans un autre sys­tème. Il peut être incroya­ble­ment pire comme meilleur que le sys­tème dans lequel nous vivons actuel­le­ment. Je dirais que c’est du 50-50, ce qui est plutôt une bonne cote… Cela peut débou­cher sur un nou­veau sys­tème-monde comme sur une mul­ti­tude de petits sys­tèmes comme ce fut le cas dans la majeure partie de l’histoire de l’humanité. L’existence d’un sys­tème-monde est très récente.

Qu’est-ce qui peut déter­mi­ner le résul­tat du pro­ces­sus que vous décri­vez comme étant en cours ?

Immanuel Wallerstein. Il y a trois impon­dé­rables : la crise envi­ron­ne­men­tale, les pan­dé­mies, une guerre nucléaire. Les trois sont enra­ci­nées dans le capi­ta­lisme mais les trois ont désor­mais leur propre exis­tence. Détaillons-les.

La crise envi­ron­ne­men­tale. Toutes les pro­duc­tions, quelles qu’elles soient, créent de la toxi­cité. Toutes. La ques­tion est de savoir ce que vous en faites. Le sys­tème capi­ta­liste a décidé de la jeter à la rivière. Littéralement, comme je l’ai déjà dit. Au bout de cinq cents ans, cela rend les rivières plutôt impra­ti­cables pour les pois­sons et les hommes. Il faut alors net­toyer cela. C’est le rôle dévolu au gou­ver­ne­ment. Il faut de l’argent pour cela, et cet argent vient de la taxa­tion. Jusqu’au point où l’on demande au capi­ta­liste d’internaliser ce coût. Si je le fais, dit-il, je ne peux pas faire de pro­fits. Il a abso­lu­ment raison. Voilà pour­quoi, de ce point de vue, il n’y a pas de sortie dans le cadre du sys­tème. Le chan­ge­ment cli­ma­tique est la facette la plus dra­ma­tique de cette crise et per­sonne ne peut vrai­ment dire la tour­nure qu’il peut prendre. Comme per­sonne ne peut vrai­ment dire ce que cer­taines pan­dé­mies peuvent deve­nir.

Enfin, les armes nucléaires. D’ici dix ans, nous aurons vingt-cinq puis­sances nucléaires dans le monde. Au moins. Les États-Unis n’ont plus le pou­voir de stop­per cela. Nous sommes dans une situa­tion géo­po­li­tique chao­tique avec dix ou douze centres de pou­voir à l’échelle de la pla­nète. Par ailleurs, je ne crois pas que nous soyons à l’abri d’un scé­na­rio à la Docteur Folamour.

Nous connais­sons les impon­dé­rables mais nous ne connais­sons pas leur timing. Si l’un d’eux surgit avant la fin du pro­ces­sus de bifur­ca­tion, cela affec­tera le résul­tat. J’oubliais le der­nier des impon­dé­rables : l’action de chacun qui peut, comme un effet papillon, chan­ger l’ensemble du pro­ces­sus.

Aucune cer­ti­tude quant à l’avenir ?

Immanuel Wallerstein. En Amérique du Sud, ils parlent beau­coup en ce moment du « buen vivir », qui vient du que­chua « sumak kawsay ». Que dit cette pensée ? Que la crois­sance est can­cé­reuse, pas ver­tueuse. Ça, c’est une cer­ti­tude.

Petite his­toire. Au sortir de la Seconde Guerre mon­diale, le Danemark était un petit pays pauvre. Il a pris la déci­sion de se déve­lop­per et ça a marché : il est en tête de toutes les mesures pos­sibles de déve­lop­pe­ment. Cela a coûté très cher. Mais si le monde entier vou­lait deve­nir le Danemark, ce ne serait pas pos­sible en termes de res­sources. Si nous vou­lons sur­vivre en tant que civi­li­sa­tion, nous aurons à reve­nir sur nos stan­dards de vie. Surtout dans les endroits où ils sont hauts. Nous sommes face à un chan­ge­ment civi­li­sa­tion­nel. Il nous faut choi­sir quelles réa­li­tés nous vou­lons pré­ser­ver et quelles autres nous vou­lons jeter par-dessus bord.

Immanuel Wallerstein est une figure incon­tour­nable de l’université amé­ri­caine comme du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Sur la base des apports de Karl Marx et Fernand Braudel, il a construit une vision du capi­ta­lisme sur le long terme dont on peut lire la sub­stance dans son ouvrage The Modern World-System paru en trois tomes (1974, 1980 et 1989). Il y défi­nit le capi­ta­lisme comme un « sys­tème-monde » dont l’accumulation infi­nie du capi­tal est la règle pre­mière. Dans les années 1970, il réfu­tait donc la notion de tiers-monde, arguant qu’il n’y avait qu’un seul monde connecté par des rela­tions com­plexes. Diplômé de Columbia (New York), puis ensei­gnant à Yale, il a éga­le­ment fondé le Centre Fernand-Braudel pour l’étude de l’économie des sys­tèmes his­to­riques et des civi­li­sa­tions de l’université de l’État de New York, à Binghamton. Il fut le pré­sident de l’Association inter­na­tio­nale de socio­lo­gie entre 1994 et 1998. À quatre-vingt-deux ans, il est le pré­sident de l’Association des amis de la maison des sciences de l’homme à Paris. Chercheur mais aussi citoyen, Immanuel Wallerstein est signa­taire du mani­feste du Forum social de Porto Alegre inti­tulé « Douze pro­po­si­tions pour un autre monde pos­sible ». Immanuel Wallerstein conti­nue de livrer ses com­men­taires sur l’actualité.

Pour en savoir plus : http://​www​.iwal​ler​stein​.com.

À lire : Comprendre le monde. Introduction à l’analyse du sys­tème-monde et le capi­ta­lisme his­to­rique, Éditions La Découverte, février 2006.

L’Humanité.fr, série « penser un monde nou­veau », 31 juillet 2013

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