Il ne s’agit pas de convaincre les gens de voter à gauche : il faut les convaincre de voter

Par Mis en ligne le 11 février 2012

Me font tou­jours sou­rire ceux qui pré­tendent que l’air du temps est aujourd’hui à droite, que les idéo­lo­gies néo­li­bé­rales dominent le pay­sage média­tique, que nous tra­ver­sons une époque autre­ment plus conser­va­trice, plus fri­leuse, plus indi­vi­dua­liste que par le passé.

La vérité, c’est que l’appui verbal aux idées de gauche ne cesse de croître parmi la popu­la­tion occi­den­tale, comme le démontrent les mul­tiples son­dages qui jaugent l’opinion sur les ques­tions éco­lo­giques, l’égalité entre les sexes, la lutte au racisme, la tolé­rance aux mino­ri­tés.

Toutefois, cela ne veut pas dire que la social-démo­cra­tie n’éprouve pas des défis colos­saux pour créer, dans les faits, une majo­rité par­le­men­taire. Il y a un pas énorme entre la « géo­gra­phie des opi­nions poli­tiques » d’une popu­la­tion et le dessin actuel de la carte élec­to­rale. Il y a en effet plein de pays de gauche qui ont – aussi para­doxal que cela puisse sem­bler de prime abord – des gou­ver­ne­ments de droite.

Comment expli­quer un tel état des choses ?

Un bas­cu­le­ment du groupe d’électeurs

Commençons par rap­pe­ler une donne socio­lo­gique incon­tour­nable : depuis trente ans, nous avons assisté à un chan­ge­ment majeur du groupe d’électeurs tra­di­tion­nels de la gauche. La classe des ouvriers, sur laquelle s’appuyaient his­to­ri­que­ment les partis de gauche, s’efface pro­gres­si­ve­ment. En France, son socle élec­to­ral a décru de 40% en 1981 (élec­tion de Mitterand) à 23% en 2007 (élec­tion de Sarkozy).

En outre, parmi ces tra­vailleurs, rares sont ceux qui entre­tiennent encore une conscience de classe forte (près de la moitié se retrouvent dans le sec­teur ter­tiaire) et les ouvriers qui œuvrent tou­jours dans les sec­teurs lourds éprouvent sou­vent de la dif­fi­culté à se recon­naître dans l’idéologie de l’ouverture aux dif­fé­rences (sexuelles, reli­gieuses, civiques, etc.) portée par la gauche plu­rielle. Dorénavant, même dans les pays de tra­di­tion socia­liste, le vote ouvrier se divise éga­le­ment entre la gauche et la droite, et penche même dans cer­tains cas vers l’extrême droite.

En rem­pla­ce­ment de ce bassin d’électeurs, les partis de gauche ont réussi à atti­rer de plus en plus de diplô­més, de jeunes, de membres des mino­ri­tés dites visibles, d’urbains, d’agnostiques ou d’athées, et de femmes. Cette der­nière caté­go­rie d’électeurs est inté­res­sante : c’est la pre­mière fois (depuis 2007 en France et en Espagne, depuis 2004 aux États-Unis) que les femmes votent davan­tage à gauche que les hommes. Les immi­grants ont aussi ten­dance à voter davan­tage à gauche (ils ont appuyé à 80% l’élection de Barack Obama en 2008 aux États-Unis ; en Allemagne, près de 90% des citoyens d’origine turque ont voté en faveur de l’alliance SPD/​Verts aux élec­tions fédé­rales de 2005). Enfin, les per­sonnes édu­quées s’identifient en plus grand nombre aux partis de gauche.

C’est sur cette « nou­velle coa­li­tion pro­gres­siste » que reposent désor­mais les succès de la gauche dans la plu­part des pays occi­den­taux.

Forces et fai­blesses de la nou­velle coa­li­tion pro­gres­siste

Pour ceux et celles qui espèrent ren­for­cer l’appui élec­to­ral de la gauche, on peut se réjouir de ce que cer­tains élé­ments de cette « nou­velle coa­li­tion pro­gres­siste » soient en essor démo­gra­phique en Europe et en Amérique du Nord. La pro­por­tion d’immigrants ne cesse de croître. Le niveau d’éducation connaît une crois­sance conti­nue. Le nombre de non reli­gieux est en hausse. Le niveau d’urbanisation pro­gresse éga­le­ment.

Au su de ces trans­for­ma­tions sociales, il sem­ble­rait que la gauche puisse contem­pler de beaux jours devant elle. Il faut néan­moins sou­li­gner deux fai­blesses élec­to­rales struc­tu­relles de ces groupes d’électeurs.

En pre­mier lieu, l’expansion des groupes élec­to­raux qui pri­vi­lé­gient la gauche, tout réel soit-il, est limi­tée. S’il y aura pro­por­tion­nel­le­ment, par exemple, dans les pays occi­den­taux, plus de mino­ri­tés visibles et plus de diplô­més en 2040, il y aura aussi beau­coup moins de jeunes. Par exemple, les per­sonnes de 65 ans et plus repré­sen­te­ront alors près de la moitié (48%) de la popu­la­tion qué­bé­coise en âge de voter. Rien ne garan­tit qu’une popu­la­tion âgée penche, en soi, plus à droite qu’une popu­la­tion plus jeune, mais l’on sait que ce vieillis­se­ment favo­rise au moins cer­taines ten­dances conser­va­trices.

En second lieu, même si les femmes ont désor­mais un taux de par­ti­ci­pa­tion aussi élevé que les hommes, il faut sou­li­gner l’abstention élevée de plu­sieurs caté­go­ries d’électeurs pro­gres­sistes. Les jeunes en par­ti­cu­lier désertent les urnes. En géné­ral, désor­mais, moins de la moitié des élec­teurs âgés de 18 à 24 ans votent aux élec­tions (versus plus des trois-quarts pour les 65 ans et plus). Cet aspect du pro­blème est déci­sif. Il ne suffit pas de pou­voir comp­ter sur un plus grand nombre d’électeurs sym­pa­thiques aux thèmes et idéaux de la gauche ; encore faut-il que ceux-ci daignent se rendre aux urnes.

Pour une gauche majo­ri­taire

Les deux fai­blesses struc­tu­relles pré­ci­tées empêchent toute réjouis­sance pré­ma­tu­rée des mou­ve­ments pro­gres­sistes. C’est une lapa­lis­sade d’affirmer que la nou­velle coa­li­tion pro­gres­siste n’a pas encore réussi à percer en Occident. Seulement cinq pays euro­péens sur vingt-sept ont des gou­ver­ne­ments sociaux-démo­crates. Aux États-Unis, la vic­toire his­to­rique d’Obama en 2008 ne devrait pas cacher que celle-ci a été acquise dans un moment très par­ti­cu­lier de dis­cré­dit quasi-total du Parti répu­bli­cain. La dége­lée aux élec­tions par­tielles du Congrès amé­ri­cain, deux ans plus tard, nous rap­pelle que les gains démo­crates demeurent fra­giles. Au Canada, Harper a réussi à arra­cher un pre­mier gou­ver­ne­ment conser­va­teur majo­ri­taire depuis 1988.

Que peut-on faire pour ren­for­cer la nou­velle coa­li­tion pro­gres­siste ?

Pour réus­sir à bâtir une majo­rité élec­to­rale sociale-démo­crate, il importe à l’évidence de convaincre cer­taines caté­go­ries d’électeurs plus conser­va­trices de rejoindre les rangs pro­gres­sistes. Il importe aussi de faire le plein du vote chez des caté­go­ries sociales déjà acquises aux partis sociaux-démo­crates. Mais au-delà de ces stra­té­gies, le succès de la gauche dépen­dra de deux fac­teurs fon­da­men­taux.

D’abord, il s’agit de mobi­li­ser mas­si­ve­ment les élec­teurs. Cela est plus facile à dire qu’à faire. Les nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion (Twitter, Facebook, etc.) n’ont rien d’une pana­cée.

Ensuite, il faut résis­ter à la divi­sion du vote. En Australie, l’événement le plus trou­blant de l’élection de 2010, c’est l’apparition signi­fi­ca­tive des Verts sur la scène poli­tique. Pour la pre­mière fois dans l’histoire du Labour aus­tra­lien, un tiers parti menace de blo­quer pour long­temps sa quête d’une majo­rité élec­to­rale. Il n’est plus seule­ment menacé à sa droite, mais aussi à sa gauche. Au Canada, cette divi­sion a donné les résul­tats que l’on sait au der­nier scru­tin. Les alliances stra­té­giques entre partis de gauche ne sont donc pas à bouder, au Québec sans doute plus encore qu’ailleurs.

De telles consi­dé­ra­tions nous rap­pellent une chose impor­tante : le temps de convaincre de la per­ti­nence des idées pro­gres­sistes est passé. Il est main­te­nant le temps d’agir.

Les commentaires sont fermés.