Idle No More : un mouvement non-mouvement

Entrevue avec Melissa Mollen Dupuis

Par Mis en ligne le 24 octobre 2017

Melissa Mollen Dupuis est Innue, ori­gi­naire d’Ekuanitshit sur la Côte-Nord. Depuis main­te­nant plus de 10 ans, elle est impli­quée dans de mul­tiples ini­tia­tives com­mu­nau­taires et cultu­relles, dont le fameux Wapikoni Mobile, au point où son nom et son visage sont main­te­nant connus par des tas de gens. Avec Idle No More où Melissa est impli­quée, c’est un tour­nant pour les résis­tances et les reven­di­ca­tions autoch­tones. Comment cela s’est-il mis en place ? Quels ont été les résul­tats ? Quelles sont les pers­pec­tives ?


L’irruption

En 2012, face à la chape de plomb du gou­ver­ne­ment de Stephen Harper, on sent parmi les Autochtones un mélange d’impuissance et de colère. Le but de Harper est d’en finir avec la « ques­tion autoch­tone » et donc de mettre fin aux droits et aux « pri­vi­lèges » qu’on leur a accor­dés. Un méga­pro­jet de loi (C-45) entend sup­pri­mer la pro­tec­tion des voies navi­gables et des terres situées en ter­ri­toire autoch­tone dans le but de faci­li­ter le trans­port du pétrole des sables bitu­mi­neux. Quatre femmes autoch­tones de la Saskatchewan, Nina Wilson, Sheelah McLean, Sylvia McAdam et Jessica Gordon orga­nisent un teach-in pour dire que cela ne pas­sera pas. « Passifs, nous ne le serons plus », d’où l’étiquette Idle No More. Ces femmes expliquent que la sou­ve­rai­neté autoch­tone est en jeu, car en fin de compte, cette ques­tion n’est pas seule­ment celle des Autochtones, puisque les sables bitu­mi­neux menacent la santé publique et la vie de mil­liers d’espèces vivantes. À la fin de l’année, des Autochtones mani­festent en Ontario, en Saskatchewan, en Colombie-Britannique et ailleurs. Elles et ils emploient des moyens ori­gi­naux qui frappent l’imagination dans les lieux publics. Au même moment, la chef Theresa Spence de la nation Attawapiskat (Ontario) amorce une grève de la faim récla­mant une ren­contre avec le pre­mier ministre. Au Québec, la com­mu­nauté algon­quine de Lac-Barrière bloque la route 117. La voie de chemin de fer entre Montréal et Toronto est blo­quée pour quelques heures, de même que des ponts entre le Canada et les États-Unis. Fait à noter, des mani­fes­ta­tions de soli­da­rité ont lieu aux États-Unis, en Europe et en Nouvelle-Zélande. Les médias et le gou­ver­ne­ment fédé­ral se déchaînent contre ces actions qu’ils qua­li­fient d’illégales et dan­ge­reuses, pen­dant que des per­son­na­li­tés comme les anciens pre­miers ministres Paul Martin et Joe Clark se disent en accord avec les reven­di­ca­tions. Au début de 2013, une mani­fes­ta­tion de plu­sieurs mil­liers de per­sonnes a lieu devant le Parlement fédé­ral.


P.B. – Comment expliquer ce coup de tonnerre dans le ciel « paisible » canadien ?

M.M.D. – Il faut d’abord dire que ce mou­ve­ment n’est pas tombé du ciel. Tout au long des années 1970, les Autochtones, et notam­ment les femmes, ont confronté la colo­ni­sa­tion dans tous ses aspects, notam­ment par rap­port au trai­te­ment inégal et patriar­cal qui leur est imposé. Même si Idle No More a été beau­coup plus média­tisé, il a hérité de ces luttes. D’autres ini­tia­tives ont eu beau­coup d’impact, comme celle des Defenders of the Land, qui s’étaient démar­qués en orga­ni­sant des mani­fes­ta­tions contre le Sommet du G-8 à Toronto en 2010. L’apparition d’Idle No More a pour autant fait réson­ner la voix des Autochtones qui a été mise de côté pen­dant des décen­nies.

P.B. – Comment le mouvement a-t-il réussi à secouer l’opinion publique ?

M.M.D. – Il y a eu une sorte d’alignement des astres, car dans un sens, le gou­ver­ne­ment Harper est devenu un ennemi trop évident. La conver­gence entre les Autochtones et d’autres sec­teurs de la popu­la­tion s’est faite presque natu­rel­le­ment ; pen­sons par exemple aux éco­lo­gistes. Il faut donner éga­le­ment le crédit aux moyens uti­li­sés : des actions de masse, de résis­tance civile, non vio­lentes, un peu dans la tra­di­tion du mou­ve­ment pour les droits civiques aux États-Unis. Je signa­le­rais enfin l’importance des médias sociaux qui nous ont permis de mobi­li­ser et d’informer lar­ge­ment comme jamais aupa­ra­vant.

P.B. – Comment les structures institutionnelles des Autochtones ont-elles réagi ?

M.M.D. – Au début, on a senti les réti­cences des chefs de l’Assemblée des Premières Nations (APN). On se fai­sait dire qu’on était arro­gants parce que le titre, Idle No More, sug­gé­rait que les Autochtones avaient été pas­sifs, ce que nous ne vou­lions pas dire. Des per­sonnes d’influence dans l’APN sont cepen­dant rapi­de­ment inter­ve­nues en faveur de la résis­tance, notam­ment Ghislain Picard. Les fric­tions ont par la suite dimi­nué, sur­tout lorsqu’il est devenu clair qu’Idle No More n’avait pas la pré­ten­tion de contes­ter l’autorité de l’APN ou d’être un mou­ve­ment concur­rent.

P.B. – Qu’est-ce qui a motivé cette orientation ?

M.M.D. – Idle No More est né pour donner la parole aux sans voix, pour libé­rer la parole citoyenne qui était jusqu’alors enfer­mée dans un enton­noir. En réa­lité, nous avons refusé d’être un « mou­ve­ment » au sens tra­di­tion­nel du terme. Nous n’avons pas de struc­ture. Nous n’avons aucun employé, car tout le tra­vail se fait par des béné­voles. Il n’y a même pas d’effectifs éta­blis, même si des mil­liers de per­sonnes sont ins­crites sur notre page Facebook . Le fait d’avoir des co-porte-parole a créé quelques vagues (cer­tains étant contre), mais nous sommes resté-e-s très loin d’une struc­ture tra­di­tion­nelle où les déci­sions sont prises par en haut.

P.B. – Quels sont les avantages de ce mode de fonctionnement ?

M.M.D. – Nous ne nous oppo­sons pas aux struc­tures éta­blies qui ont des fonc­tions diverses, qui existent et qui résistent. Nous agis­sons au niveau des idées. Nous navi­guons à tra­vers les eaux, comme un canot d’écorce, ce qui est ins­piré par l’histoire autoch­tone, où les com­mu­nau­tés agis­saient sous la gou­verne de struc­tures com­mu­nau­taires très ouvertes, peu ins­ti­tu­tion­na­li­sées. Idle No More est une expres­sion, un lieu de prise de parole, qui ne dépend d’aucune sub­ven­tion, d’aucune vedette, qui n’attend per­sonne pour prendre la parole.

P.B. – Quels ont été en fin de compte les impacts d’Idle No More ?

M.M.D. – L’initiative a contri­bué de manière sub­stan­tielle à éveiller et à radi­ca­li­ser les esprits, à briser le silence oppres­sif mis en place par le pou­voir colo­nial. Ce sys­tème avait, jusqu’à un cer­tain point, péné­tré nos consciences pour nous rendre impuis­sants et déses­pé­rés. En créant des mes­sages réper­cu­tant nos espoirs et nos luttes, nous avons encou­ragé des tas de com­mu­nau­tés à prendre place dans l’espace public. Il ne se passe pra­ti­que­ment pas une semaine sans que la « ques­tion autoch­tone » ne rebon­disse d’une manière ou d’une autre, dans l’opposition aux pipe­lines en pas­sant par le scan­dale de la vio­lence contre les femmes. Des actions se mul­ti­plient par­tout, comme celle de la com­mu­nauté Saukgeeng au Manitoba, qui a réussi à blo­quer un gros projet hydro­élec­trique au départ accepté par le Conseil de bande. Ce nouvel élan, comme on le constate depuis la bataille des Lakotas aux États-Unis, tra­verse les fron­tières.

P.B. – Harper n’est plus là et on a un gouvernement qui se prétend du côté des Autochtones. Qu’est-ce que cela a comme impact ?

M.M.D. – On ne peut nier que la Commission de vérité et récon­ci­lia­tion a été consi­dé­rée comme une vic­toire parmi les Autochtones. Je reviens à cette réa­lité qui était notre invi­si­bi­lité et notre silence. C’est ce qui a été rompu avec cette Commission, ce qui pour­rait se pour­suivre avec la Commission d’enquête sur la vio­lence contre les femmes que Harper avait refu­sée en dépit de la dis­pa­ri­tion et de l’assassinat de cen­taines de femmes. Maintenant que le gou­ver­ne­ment du Québec s’est impli­qué avec sa propre com­mis­sion dans le sillon du scan­dale de Val-d’Or, on est convain­cus qu’on peut aller plus loin, mais tout cela ne consti­tue qu’une partie de l’histoire. Le gou­ver­ne­ment Trudeau est encore déter­miné à construire les pipe­lines qui menacent nos ter­ri­toires. À côté de la carotte, il reste le gros bâton qui veut per­pé­tuer les pra­tiques colo­niales. Nous ne lais­se­rons pas passer cela, y com­pris lors des com­mé­mo­ra­tions du 150e anni­ver­saire de la Constitution, qui a conso­lidé notre exclu­sion et notre dépos­ses­sion comme peuples.

P.B. – Où s’en va Idle No More maintenant ?

M.M.D. – J’étais encore une jeune ado­les­cente quand les Mohawks ont rou­vert le chemin de la résis­tance en 1990. Ils ont planté les semences. On appelle par­fois les jeunes mili­tantes et mili­tants d’aujourd’hui la « géné­ra­tion d’Oka », et donc aujourd’hui, on reprend le flam­beau et on conti­nue de semer. Les actions spec­ta­cu­laires du début comme les blo­cages des routes conti­nuent, mais en même temps, nous dis­po­sons main­te­nant d’une pano­plie de moyens et, de plus en plus, nous sommes écou­tés ! On s’est dans une large mesure décloi­son­nés, notam­ment avec les étu­diantes et les étu­diants du mou­ve­ment des Carrés rouges et les jeunes d’Occupy qui nous ont beau­coup appris. Nous pou­vons tra­vailler étroi­te­ment avec la Fédération des femmes du Québec et des tas d’autres mou­ve­ments com­mu­nau­taires et syn­di­caux qui œuvrent sur le loge­ment, la santé et d’autres causes qui nous concernent de manière sou­vent déter­mi­nante. On a mis en place des centres d’initiatives dans plu­sieurs centres urbains, notam­ment à Montréal, Québec, Val-d’Or, Joliette, La Tuque, Saguenay , qui répondent aux besoins gran­dis­sants des Autochtones qui ont décidé de vivre en dehors des réserves et qui luttent pour déve­lop­per et mettre de l’avant leur iden­tité autoch­tone. En lut­tant avec les non-Autochtones, on prend de la force. On estime que le sen­ti­ment géné­ral de beau­coup de gens évolue vers une oppo­si­tion au sys­tème colo­nial qui brime nos droits. Il y a comme l’émergence d’un consen­sus. Jusqu’où cela va-t-il aller ? Il est trop tôt pour le dire.


Manifeste d’Idle No More

Nous soutenons que :

Les trai­tés sont des ententes d’une nation avec une autre nation, entre les Premières Nations et la Couronne, deux nations sou­ve­raines. Les trai­tés sont des ententes qui ne peuvent être alté­rées ou rom­pues par une partie des deux nations. L’esprit et le des­sein des trai­tés signi­fiaient que les peuples des Premières Nations par­ta­ge­raient les terres, mais conser­ve­raient leurs droits intrin­sèques aux terres et aux res­sources. Les Premières Nations ont plutôt vécu une his­toire de colo­ni­sa­tion ayant comme résul­tats des titres fon­ciers échus, une pénu­rie de res­sources et un finan­ce­ment inéga­li­taire de ser­vices tels que l’éducation et l’hébergement.

Nous soutenons que :

Le Canada est devenu une des nations les plus riches du monde par l’exploitation des terres et des res­sources. Les entre­prises d’exploitation minière et pétro­lière, de fores­te­rie et de pêche sont des plus puis­santes mon­dia­le­ment grâce au ter­ri­toire et aux res­sources. Quelques-unes des com­mu­nau­tés les plus dému­nies des Premières Nations (telle celle d’Attawapiskat) ont des mines et d’autres déve­lop­pe­ments sur leur ter­ri­toire, mais n’obtiennent aucune part des pro­fits. L’exploitation des res­sources a aussi empoi­sonné beau­coup de terres et d’eaux – la faune et la flore meurent dans plu­sieurs régions au Canada. Nous ne pou­vons vivre sans la terre et l’eau. Nous pos­sé­dons des lois gou­ver­nant com­ment vivre avec la terre qui pré­cèdent ce gou­ver­ne­ment colo­nial.

Nous soutenons que :

Présentement, le gou­ver­ne­ment tente de passer de nom­breuses lois qui faci­li­te­raient l’achat et la vente des ter­ri­toires réser­vés par de grandes entre­prises qui pro­fi­te­raient des res­sources. Ils pro­mettent de par­ta­ger cette fois-ci… Pourquoi ces pro­messes seraient-elles dif­fé­rentes des pro­messes anté­rieures ? Nous ne nous en sor­ti­rons qu’avec des eaux, des terres et l’air empoi­son­nés. Il s’agit d’un effort d’enlever notre sou­ve­rai­neté et le droit intrin­sèque à la terre et aux res­sources des peuples des Premières Nations.

Nous soutenons que :

Il existe de nom­breux exemples d’autres pays qui se dirigent vers la dura­bi­lité, et nous devons aussi exiger le déve­lop­pe­ment durable. Nous croyons aux com­mu­nau­tés saines, justes, équi­tables et durables, et nous avons une vision et un plan pour com­ment les bâtir. Joignez-vous à nous pour créer cette vision.


 

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