La bataille des sables bitumineux

Comment vaincre

Par Mis en ligne le 20 octobre 2017

En 2006, je suis arrivé à Fort McMurray, en plein cœur du pays des sables bitu­mi­neux. Dans cette ville faite pour 35 000 per­sonnes vivaient déjà 75 000 habi­tants, prin­ci­pa­le­ment des hommes âgés de 18 à 60 ans, tra­vaillant presque tous dans l’industrie pétro­lière. Le long de l’autoroute 63, nous avons longé les immenses étangs pleins de déchets pétro­liers. Recevant des rési­dus toxiques 24 heures par jour, ils sont tel­le­ment vastes qu’on pour­rait les aper­ce­voir de l’espace. Nous avons plus tard sur­volé cet incroyable pay­sage de terres dévas­tées, de puits de pétrole et de machi­ne­rie indus­trielle qui détruisent les ter­ri­toires cris et dénés. Partout, l’odeur âcre du bitume nous enva­his­sait, rap­pe­lant aux popu­la­tions locales dans quel enfer elles vivaient.

À Fort Chipewyan, nous avons exploré les berges du magni­fique fleuve Athabasca, une source vitale pour les peuples autoch­tones ainsi qu’un lieu de haute signi­fi­ca­tion spi­ri­tuelle. On nous a raconté que le fleuve était main­te­nant empoi­sonné et que le niveau de l’eau était dan­ge­reu­se­ment bas à cause de la suru­ti­li­sa­tion des eaux par l’industrie. Les aînés, les res­pon­sables des bandes et les jeunes nous ont décrit leur vie de misère, la mala­die et la mort qui rôdent par­tout et la des­truc­tion de la sub­stance de la vie à cause des sables bitu­mi­neux. Les popu­la­tions qui chas­saient, pêchaient et récol­taient dans le delta étaient main­te­nant inca­pables de sub­ve­nir à leurs besoins.

Résister

C’est après cette visite hor­rible où je me sen­tais presque dans un film de science-fic­tion que l’idée d’une cam­pagne autoch­tone contre les sables bitu­mi­neux a germé dans nos esprits. Il a fallu d’abord sol­li­ci­ter des fonds pour pro­cé­der à une car­to­gra­phie détaillée de la région et ainsi infor­mer les membres des com­mu­nau­tés concer­nées. Nous étions alors un petit groupe avec l’ex-chef cri George Poitras, les mili­tants dénés Mike Mercredi, Eriel Deranger et Lionel Lepine, ainsi qu’une acti­viste de la nation Lubicon, Melina Lubicon Massimo.

Avec l’aide d’ONG, nous avons mis sur pied des ate­liers sur la loi autoch­tone, l’organisation de cam­pagnes et l’approche basée sur les droits. À partir de cela, notre cam­pagne a pris forme avec pour objec­tif de blo­quer l’expansion de l’industrie pétro­lière et de faire en sorte que les peuples autoch­tones soient en pre­mière ligne de cette bataille. Nous avons décidé de cibler cer­taines entre­prises au cœur de notre projet.

Durant sept ans, nous avons par­couru la terre mère dans la région. Le Réseau envi­ron­ne­men­tal autoch­tone a été mis en place pour lancer une des cam­pagnes les plus mili­tantes et les plus visibles de l’époque. Notre ennemi était un redou­table consor­tium indus­triel et finan­cier qui de toute évi­dence s’était assuré du sou­tien des auto­ri­tés colo­niales locales et même de plu­sieurs auto­ri­tés tri­bales. Malgré cela notre cam­pagne doit être vue comme un succès résul­tant d’une stra­té­gie pro­lon­gée et mul­ti­di­men­sion­nelle, impli­quant des actions légales, la mobi­li­sa­tion popu­laire, l’intervention poli­tique à tous les niveaux de gou­ver­ne­ment et même aux Nations unies. Nous avons uti­lisé des expres­sions et des images venant des peuples concer­nés, tant dans les médias tra­di­tion­nels que sur les réseaux sociaux. Nous avons fait de la déso­béis­sance civile, animé des acti­vi­tés d’éducation popu­laire et des céré­mo­nies spi­ri­tuelles.

Face aux ONG et aux dona­teurs, nous avons tenu notre bout. Nous avons refusé l’argent trop facile qui venait avec des « condi­tions » pour nous dire com­ment lutter. Nous avons insisté sur la néces­sité de main­te­nir un lea­der­ship autoch­tone, sou­te­nant que les luttes éco­lo­gistes dans l’Ouest cana­dien n’avaient pas réussi à vaincre les stra­té­gies des entre­prises et de l’État depuis plus de trente ans. Nous avons fina­le­ment obtenu les res­sources pour conti­nuer le tra­vail à la base, malgré l’opposition de cer­taines ONG.

L’élargissement

Après ce moment déci­sif, le mou­ve­ment n’a cessé de croître et de s’internationaliser, par­tout au Canada, aux États-Unis et même en Europe, cer­taines com­mu­nau­tés autoch­tones, des syn­di­cats, des muni­ci­pa­li­tés, des fon­da­tions et des indi­vi­dus autoch­tones et non autoch­tones accep­tant fina­le­ment le fon­de­ment d’une stra­té­gie qui met­tait en avant notre droit à la terre. Aux États-Unis, notre cam­pagne a rebondi à la faveur du mou­ve­ment d’opposition aux pipe­lines qu’on vou­lait construire dans le cadre du projet Keystone XL. Nous avons fait le lien avec la nation Oglala dont les réserves d’eau étaient mena­cées. Des dizaines de nations autoch­tones se sont jointes à nous au Dakota du Sud, au Nebraska, en Oklahoma et au Texas. James Cameron, le réa­li­sa­teur du film Avatar (2009) nous a donné un coup de main. Dans les médias, le mes­sage qu’Avatar était une méta­phore des résis­tances autoch­tones en plein cœur des Amériques est devenu viral.
Plus tard, en réponse aux attaques du gou­ver­ne­ment Harper, le mou­ve­ment s’est encore étendu grâce au mou­ve­ment Idle No More. Des dizaines de mil­liers de per­sonnes ont répondu à l’appel des mili­tantes et des mili­tants autoch­tones. Les batailles légales que nous avons menées – plus de 170 pour­suites, presque toutes gagnées, devant la Cour suprême du Canada – ont porté leurs fruits. Devant res­pec­ter la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autoch­tones et diverses conven­tions inter­na­tio­nales, les tri­bu­naux ont été obli­gés de vali­der les anciens trai­tés. Les attaques racistes contre nos droits, comme celle de Thomas Flanagan, conseiller de Stephen Harper, se sont retour­nées contre nos adver­saires. Nous avons dit et répété que nous étions dis­po­sés à par­ta­ger nos terres et nos abon­dantes res­sources avec tout le monde. Nous avons entre­pris des recherches pour démon­trer que le déve­lop­pe­ment de la région pou­vait se faire en dehors des pro­jets des­truc­teurs.

Aujourd’hui, les défis res­tent tou­jours très grands. L’ère de l’énergie à bon marché a encou­ragé une crois­sance éco­no­mique débri­dée qui ne tient nul­le­ment compte de l’environnement ni même des chan­ge­ments cli­ma­tiques. Tous ces pro­blèmes découlent du sys­tème capi­ta­liste et du dis­po­si­tif colo­nial sou­tenu par les empires et la chré­tienté dépen­dant du tra­vail des esclaves et des terres volées aux Autochtones.

Le leadership des femmes

Une des forces de notre mou­ve­ment autoch­tone est le fait qu’il soit en grande partie animé par des femmes. Ma nation crie est matriar­cale, ce qui donne aux femmes un rôle de pre­mier plan dans la lutte. Les poli­tiques éco­no­miques capi­ta­listes sont de toute évi­dence liées à la vio­lence per­pé­trée contre les femmes et les filles autoch­tones. Les femmes autoch­tones sont révol­tées contre les forces patriar­cales qui dominent l’économie et la scène poli­tique.
Nous savons l’étendue de la spo­lia­tion qui a frappé nos com­mu­nau­tés et volé les terres que le Créateur nous a don­nées en héri­tage. Plus tôt que tard, notre jour vien­dra. En atten­dant, nous nous orga­ni­sons et vivons nos vies en res­pec­tant nos prin­cipes. Nous vous invi­tons à nous rejoindre dans ce long voyage.

Traduit de l’anglais par Pierre Beaudet

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