Haïti : les raisons de la révolte

Par , Mis en ligne le 11 juillet 2018

Les récents évé­ne­ments en Haïti ne sau­raient sur­prendre aucun obser­va­teur doté d’un mini­mum de luci­dité. Le pays s’enfonce de plus en plus dans une crise sociale, éco­no­mique et poli­tique que ni le gou­ver­ne­ment illé­gi­time actuel ni l’oligarchie richis­sime et mafieuse ne veulent voir ni entendre parler. L’un (le gou­ver­ne­ment) s’évertue à faire danser le peuple ou à lui offrir des spec­tacles de foot, sou­hai­tant que la misère serait plus sup­por­table en dan­sant ou en célé­brant la vic­toire de l’équipe bré­si­lienne ; l’autre (l’oligarchie) affi­chant, jusqu’à la nausée, sa pro­fonde haine du peuple, le consi­dé­rant comme dépourvu d’humanité et indigne du moindre res­pect.

Pourtant, l’aveuglement, le faire-sem­blant, l’évasion ne peuvent en aucun cas occul­ter les rai­sons de la révolte. Et elles sont nom­breuses :

  1. La cor­rup­tion gan­gré­nant jusqu’à la moelle le gou­ver­ne­ment et les ins­ti­tu­tions de l’État (y com­pris le Parlement, les minis­tères, etc.). La somme colos­sale de près de cinq mil­liards de dol­lars du Petro-Caribe, geste de soli­da­rité ines­ti­mable du gou­ver­ne­ment boli­va­rien du Venezuela envers le peuple haï­tien, est détour­née au profit de quelques ban­dits, para­chu­tés par l’impérialisme état­su­nien à la tête de l’État. N’est-ce pas là le plus grand scan­dale finan­cier que notre pays ait connu depuis l’odieuse dette de l’indépendance de 1820 ? On a du mal à ima­gi­ner les retom­bées posi­tives d’une telle somme en termes de construc­tions de routes, d’écoles, d’hôpitaux, etc., si seule­ment le pays dis­po­sait d’un État res­pon­sable, de diri­geants intègres, de patriotes vision­naires.
  2. Le main­tien du salaire mini­mum de famine plon­geant dans une misère répu­gnante et déshu­ma­ni­sante des familles entières d’ouvrières et d’ouvriers. Toute vel­léité, de la part des tra­vailleuses et tra­vailleurs, pour deman­der d’augmenter, tant soit peu, cette paye de misère, est écra­sée sans aucune consi­dé­ra­tion. L’oligarchie sous-trai­tante et mafieuse se per­ce­vant elle-même comme l’unique béné­fi­ciaire de droits humains fon­da­men­taux : le droit à la nour­ri­ture, au loge­ment, à l’éducation, à la santé, etc., ne voit, dans les reven­di­ca­tions légi­times popu­laires, que l’expression de la sau­va­ge­rie et de la bar­ba­rie. N’est-ce pas là la résur­gence de l’idéologie colo­nia­liste escla­va­giste dans son état le plus dégra­dant ?
  3. La des­truc­tion de notre agri­cul­ture, de notre indus­trie natio­nale, de nos ser­vices sociaux créant les condi­tions d’un écla­te­ment de la société civile. Depuis des décen­nies, les gou­ver­ne­ments, qui se sont suc­cédé au pou­voir, ont concouru, chacun à sa façon, à son rythme, à détruire notre sou­ve­rai­neté éco­no­mique et poli­tique. Cette poli­tique néo­li­bé­rale, conçue et mise en place par l’impérialisme, a réduit notre pays dans un état de dépen­dance telle que les moindres pro­duits agri­coles ou manu­fac­tu­riers doivent être impor­tés. N’est-ce pas là la sou­mis­sion totale d’une nation, pour­tant indé­pen­dante depuis 1804, aux inté­rêts d’étrangers qui per­çoivent le peuple haï­tien comme un groupe d’indigènes exploi­tables et cor­véables à volonté ?
  4. L’acquisition de notre sol, sous-sol et ter­ri­toire au profit de l’industrie extrac­tive cau­sant de graves risques sociaux et envi­ron­ne­men­taux. Aujourd’hui, des mul­ti­na­tio­nales s’apprêtent à exploi­ter des mines métal­liques dans le nord-est du pays. Les consé­quences d’une telle exploi­ta­tion sont connues : assè­che­ment ou empoi­son­ne­ment des rivières, dépor­ta­tions mas­sives de popu­la­tions, expro­pria­tions, etc. Malgré de mul­tiples pro­tes­ta­tions, d’études mon­trant les dan­gers d’une telle exploi­ta­tion, le gou­ver­ne­ment Moise ainsi que le Parlement crou­pion ont l’intention de signer en cati­mini un scan­da­leux projet d’exploration et éven­tuel­le­ment d’exploitation de nos res­sources minières. Là encore, quand un gou­ver­ne­ment et des ins­ti­tu­tions éta­tiques se portent garants d’intérêts de com­pa­gnies étran­gères au détri­ment du bien-être de la popu­la­tion, n’est-ce pas là la défi­ni­tion même du néo­co­lo­nia­lisme ?
  5. L’exode massif de nos jeunes vers des États étran­gers, les consi­dé­rant comme des voyous et des enva­his­seurs. Incapable et refu­sant de mettre en place le moindre pro­gramme social, l’État néo­co­lo­nial encou­rage le maxi­mum de gens à s’expatrier. Aucun ser­vice public digne de ce nom n’est dis­po­nible pour une popu­la­tion dont plus de 80 % vivent avec moins de deux dol­lars par jour. L’état com­plè­te­ment déla­bré des écoles et des hôpi­taux publics ainsi que l’insalubrité des villes et des quar­tiers popu­laires illus­trent bien la situa­tion d’une nation com­plè­te­ment à la dérive. Mais là encore, cela n’est que le cadet des soucis de cet État fan­toche.
  6. L’implication ouverte et déme­su­rée de l’impérialisme (par­ti­cu­liè­re­ment état­su­nien) depuis 1986, et sur­tout depuis le coup d’État de 1991, dans les affaires internes de notre pays, for­mant et des­ti­tuant les gou­ver­ne­ments. Lors de la dic­ta­ture san­gui­naire des Duvalier, la « sta­bi­lité » du pays était assu­rée. Sous la pro­tec­tion de l’État ter­ro­riste, l’oligarchie et les com­pa­gnies étran­gères pou­vaient, sans crainte, exploi­ter, spo­lier et écra­ser toutes formes de reven­di­ca­tions. Depuis la chute de la dic­ta­ture, en 1986, l’impérialisme joue pieds et mains pour main­te­nir le statu quo. Il s’évertue notam­ment, depuis le coup d’État de 1991, à réduire l’État haï­tien en un État fan­toche, des­tiné à mettre en place stric­te­ment les mesures néo­li­bé­rales. L’assujettissement de cet État atteint son apogée avec l’arrivée au pou­voir du régime mafieux de Martelly. Toutes les exac­tions furent per­mises : les fonds géné­rés par le pro­gramme Petro-Caribe sont spo­liés ouver­te­ment et, au-delà de spec­tacles gros­siers et miso­gynes du pré­sident tèt kale (crane rasé), l’écrasement du mou­ve­ment ouvrier et popu­laire se pour­sui­vait.

Aujourd’hui le pour­ris­se­ment de l’État néo­co­lo­nial et l’exacerbation des contra­dic­tions sociales sont tels qu’il ne suffit pas de chan­ger de gou­ver­ne­ment ou même d’effectuer des réformes pour arri­ver à long terme à des chan­ge­ments réels. Le cirque des élec­tions sous le contrôle des puis­sances occi­den­tales doit être com­battu et dénoncé. Nous sommes à un moment de notre his­toire où le choix d’un nou­veau pays s’impose. Celui-ci ne pourra exis­ter sans les luttes constantes et struc­tu­rées des orga­ni­sa­tions popu­laires et pro­gres­sistes.

Pour authen­ti­fi­ca­tion.

Renel Exentus

Ricardo Gustave

Contact : rehmoncohaiti1915@​gmail.​com

Par le Regroupement des Haïtiens de Montréal Contre l’Occupation d’Haïti (REHMONCO)


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