Notre camarade Samir Amin (1931-2018)

Par Mis en ligne le 18 août 2018

J’ai ren­con­tré Samir la pre­mière fois en 1982 à Dakar, à l’Institut de recherche éco­no­mique qu’il venait de créer. J’étais évi­dem­ment impres­sionné de voir celui que je lisais déjà depuis plu­sieurs années, dont son inou­bliable Accumulation à l’échelle mon­diale, parue en 1970. Ce livre était un point de départ pour toute une géné­ra­tion qui vou­lait repen­ser l’anticapitalisme et l’anti-impérialisme. Il s’identifiait à une sorte de nou­velle gauche inter­na­tio­nale, proche de l’expérience chi­noise, cri­tique de l’Union sovié­tique et des partis com­mu­nistes, qu’il consi­dé­rait comme com­pro­mis avec le dis­po­si­tif néo­co­lo­nial.

Né au Caire en 1931, Samir venait d’une famille de l’élite poli­ti­sée qui navi­guait entre la volonté d’en découdre avec le colo­nia­lisme bri­tan­nique et des objec­tifs plus auda­cieux de révo­lu­tion socia­liste. Étudiant en France à l’époque effer­ves­cente de l’après-guerre, il avait par­ti­cipé aux tra­vaux du Parti com­mu­niste fran­çais et aux ten­ta­tives plutôt mal­adroites de consti­tuer un centre com­mu­niste égyp­tien. Il était déjà dans la polé­mique, car il cri­ti­quait la posi­tion domi­nante au sein des com­mu­nistes égyp­tiens qui pro­po­saient, comme l’URSS, de lais­ser tomber le projet socia­liste pour aller vers le déve­lop­pe­ment « non capi­ta­liste » et le « non-ali­gne­ment ».

Après ses études en éco­no­mie, Samir est devenu conseiller du nou­veau pré­sident malien, Modibo Keita, un tiers-mon­diste avant la lettre. Il rêvait de trans­plan­ter vers l’Afrique les thèses maoïstes sur la cen­tra­lité de la ques­tion pay­sanne, mais la France veillait au grain et ren­versa Keita, ce qui mit fin à l’aventure malienne de Samir.

De retour à Paris pour ter­mi­ner sa thèse, Samir s’est remis à la recherche et s’installa à Dakar. Son tra­vail conti­nuait sur l’impérialisme, notam­ment son Échange inégal et la loi de la valeur (1973) et plu­sieurs contri­bu­tions de haut niveau renou­ve­lant de bien des manières la tra­di­tion du maté­ria­lisme his­to­rique. Plus tard, dans les années 1980, il devint fonc­tion­naire de l’ONU en tant que direc­teur de l’Institut afri­cain de déve­lop­pe­ment éco­no­mique et de pla­ni­fi­ca­tion des Nations unies. Parallèlement, il essayait de regrou­per les intel­lec­tuels-mili­tants afri­cains à tra­vers le Forum du tiers-monde.

Au début des années 1990, j’ai eu une deuxième chance avec Samir, en l’invitant à une série de confé­rences au Québec et au Canada, éga­le­ment en Angola et en Afrique du Sud. Dans ces deux pays, une sorte de tran­si­tion était enta­mée, on était au début de la fin de l’apartheid. Samir était plutôt cri­tique. Il consi­dé­rait que les mou­ve­ments de libé­ra­tion avaient plutôt ten­dance à négo­cier les termes de cette tran­si­tion avec les puis­sances impé­ria­listes, notam­ment les États-Unis. Il per­sis­tait en met­tant de l’avant la néces­sité de la décon­nexion. Cette inter­ven­tion sou­li­gna l’importance pour les mou­ve­ments popu­laires, au nord comme au sud, de redé­fi­nir le projet de la trans­for­ma­tion au-delà du rem­pla­ce­ment des struc­tures colo­niales par des sys­tèmes poli­tiques en prin­cipe « démo­cra­tiques ».

Cette col­la­bo­ra­tion débou­cha à la fin de la décen­nie sur une série de ren­contres réunis­sant plu­sieurs cen­taines de per­sonnes au Caire, en Belgique, en France, où Samir, avec l’appui de Gustave Massiah et de François Houtart, tenta de consti­tuer un réseau, le Forum mon­dial des alter­na­tives. L’air du temps était en train de chan­ger, avec des luttes et des grandes mobi­li­sa­tions popu­laires qui écla­taient un peu par­tout. En 2001, tout cela culmina avec le Forum social mon­dial.

Samir bien sûr était enchanté de ce pro­ces­sus, mais il trou­vait que l’orientation n’était pas assez clai­re­ment énon­cée. Il n’aimait pas cette idée de mou­ve­ments, d’horizontalisme, de par­ti­ci­pa­tion popu­laire, de plu­ra­lisme. Il voyait d’un mau­vais œil les ten­ta­tives, sur­tout latino-amé­ri­caines, de consti­tuer de grandes alliances et il pen­sait que la pos­ture anti-impé­ria­liste (anti-États-Unis) n’était pas assez affir­mée.

Nous étions alors plu­sieurs, qui consi­dé­raient Samir un peu comme un « maître », à être désar­çon­nés. Samir reprit l’idée mal fice­lée d’Hugo Chavez qui vou­lait remettre en place une « Internationale », à partir des sché­mas pré­cé­dents, un véri­table « centre » où se défi­ni­rait UNE stra­té­gie et où les enti­tés membres accep­te­raient de fonc­tion­ner dans un cadre. Certes, nous étions bien conscients des insuf­fi­sances du pro­ces­sus du FSM, mais de là à recons­ti­tuer le Komintern… !

Évidemment, en étant impli­qués à des degrés divers dans la « vague rose » en Amérique latine, plu­sieurs cama­rades consta­taient les dérives du néo-déve­lop­pe­men­tisme latino, de son inca­pa­cité d’enclencher des réformes radi­cales et les ten­dances des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes de faire des com­pro­mis avec l’impérialisme. Mais la solu­tion ne nous sem­blait pas aller dans le sens de ce qui est sug­géré par Samir.

Durant les der­nières années, nos par­cours se sont croi­sés, y com­pris, ce qui est un peu para­doxal, dans le cadre du Forum social. Lors du Forum de Tunis en 2013, nous avions tous ensemble connu un moment d’euphorie. Toujours aussi cri­tique, Samir était d’accord pour accor­der au pro­ces­sus tuni­sien la « chance au cou­reur ». Il consi­dé­rait cepen­dant que tout com­pro­mis avec les isla­mistes était un piège mortel, notam­ment dans son pays d’origine où les Frères musul­mans égyp­tiens étaient en montée. Plus tard, cette vision l’amena sur des ter­rains glis­sants, notam­ment pour appuyer l’intervention mili­taire fran­çaise au Mali en 2013, qu’il consi­dé­rait comme néces­saire pour faire obs­tacle à l’islamisme radi­cal.

Naviguant entre Paris, Dakar et Le Caire, Samir est entré dans son der­nier tour­nant en tirant de tous les côtés, comme il l’avait tou­jours fait dans sa vie. Il conti­nuait d’appeler à la for­ma­tion d’une nou­velle Internationale, en concluant que le Sud ne pou­vait plus comp­ter sur un Nord affaissé et soumis à l’impérialisme amé­ri­cain. Toujours pro­vo­ca­teur, il pro­mou­vait une sorte d’alliance tac­tique avec la Russie de Poutine, qu’il voyait comme un der­nier rem­part anti­amé­ri­cain en Europe. Pour lui, le capi­ta­lisme contem­po­rain arri­vait à son point ter­mi­nal, d’où la pos­si­bi­lité d’un mou­ve­ment ascen­dant vers la guerre.

Avec son décès, j’ai défi­ni­ti­ve­ment un fort sen­ti­ment de perte. Samir illus­trait cette grande tra­di­tion d’intellectuels-militants qui n’hésitaient jamais à confron­ter l’inacceptable, contrai­re­ment à tant d’autres pro­fes­sion­nels du monde des idées qui pré­fèrent les gloires éphé­mères des médias et le confort qui vient avec. Encore aujourd’hui, cette idée d’un monde pola­risé par le capi­ta­lisme moderne struc­turé par l’impérialisme reste cen­trale si on veut arri­ver à sortir le monde du par­cours san­gui­naire dans lequel il est engagé. La meilleure manière de célé­brer sa contri­bu­tion, c’est de rester, comme lui, cri­tique et alerte, de s’entêter et de signer.

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