La santé malade du capitalisme

Guy Debord à Istanbul Mobilisation populaire et critique émancipatrice en Turquie

Perspectives

Par Mis en ligne le 01 juin 2020

Le 31 mai 2013, une mani­fes­ta­tion locale contre la des­truc­tion d’un parc public au cœur d’Istanbul (le parc Gezi) ouvre un cycle de pro­tes­ta­tion anti­gou­ver­ne­men­tale à une échelle natio­nale sans pré­cé­dent dans l’histoire moderne de la Turquie. Avant l’aube, la police inter­vient pour dis­per­ser vio­lem­ment quelques cen­taines de mani­fes­tants qui occu­paient l’espace pour empê­cher la des­truc­tion du parc dans le cadre d’un projet de réno­va­tion urbaine. À la fin de la jour­née, des cen­taines de mil­liers de per­sonnes à tra­vers tout le pays des­cendent dans les rues pour pro­tes­ter contre l’autoritarisme et le conser­va­tisme du Parti pour la jus­tice et le déve­lop­pe­ment (AKP). Un parc urbain modeste est ainsi trans­formé en un sym­bole de résis­tance contre la domi­na­tion de plus en plus auto­ri­taire et inter­ven­tion­niste de l’AKP et du pre­mier ministre, Recep Tayyip Erdoğan. Dans les semaines sub­sé­quentes, plus de 2,5 mil­lions de per­sonnes occupent les lieux publics dans 79 villes, où la vio­lence de la police cause plus de 7500 bles­sés et 5 morts.

Le mou­ve­ment de Gezi

Pour les dis­cré­di­ter, le gou­ver­ne­ment dénonce les mani­fes­ta­tions comme un sou­lè­ve­ment des « classes moyennes » et d’une « jeu­nesse éli­tiste ». En réa­lité, la force motrice des mobi­li­sa­tions est com­po­sée en majo­rité de tra­vailleurs sala­riés et d’étudiants des classes popu­laires. Inspiré par le Printemps arabe, le mou­ve­ment d’occupation fait un large usage des médias sociaux et adopte la stra­té­gie d’occupation des espaces publics qui sont des sym­boles de l’inégalité sociale et éco­no­mique. Parallèlement, les mani­fes­tants et les mani­fes­tantes recourent aux modes de prise de déci­sion par­ti­ci­pa­tive et démo­cra­tique à tra­vers des forums de quar­tiers où sont éla­bo­rées des stra­té­gies pour la cri­tique du gou­ver­ne­ment, la mise en place d’alliances avec les mou­ve­ments sociaux, la trans­for­ma­tion de la vie quo­ti­dienne, et la for­mu­la­tion de solu­tions concer­nant les besoins des quar­tiers. Le noyau diri­geant de la mobi­li­sa­tion se fait connaître sous le nom de la Plate-forme de soli­da­rité de Taksim (Taksim Dayanışma Platformu, TDP), un mou­ve­ment popu­laire lancé par des habi­tants du quar­tier. Au total, un réseau regrou­pant plus de 110 orga­ni­sa­tions et partis de gauche est consti­tué.

Istanbul dans l’épicentre de la trans­for­ma­tion

L’un des prin­ci­paux piliers du gou­ver­ne­ment dans la der­nière décen­nie a été la réor­ga­ni­sa­tion néo­li­bé­rale de l’espace urbain à tra­vers des inves­tis­se­ments d’infrastructure, des pro­jets de construc­tion et la restruc­tu­ra­tion des pay­sages urbains. On construit éga­le­ment à grande vitesse un aéro­port, un port mari­time et des zones de loi­sirs, de même que des routes et des ponts. Projet-phare de cette vaste entre­prise, un immense projet du gou­ver­ne­ment, le Canal Istanbul, implique la construc­tion d’une voie d’eau de 45 kilo­mètres pour un coût de plus de 10 mil­liards de dol­lars. Parallèlement, la construc­tion domi­ci­liaire et des centres com­mer­ciaux s’accélère au ser­vice d’une bour­geoi­sie émer­gente, ce qui implique la délo­ca­li­sa­tion des couches popu­laires urbaines et l’éradication du tissu tra­di­tion­nel du petit com­merce. Fait à noter, les grandes socié­tés immo­bi­lières (Emlak KONUT, Torunlar, Sinpaş) sont orga­ni­que­ment liées au gou­ver­ne­ment de l’AKP.

Cette trans­for­ma­tion de l’espace urbain va de pair avec de grands pro­jets d’ordre sym­bo­lique qui visent à trans­for­mer la mémoire his­to­rique locale. Le néo-otto­ma­nisme s’efforce de rem­pla­cer l’héritage répu­bli­cain par une réin­ter­pré­ta­tion nos­tal­gique et tra­di­tio­na­liste de l’héritage otto­man. Le but est d’éroder la laï­cité, le natio­na­lisme civique et l’idée de pro­grès. Dans le même mou­ve­ment, la construc­tion de nou­velles mos­quées s’accroît au fur et à mesure que l’on ferme bars et cafés. L’idéal de l’AKP est à la fois d’« otto­ma­ni­ser » et d’« isla­mi­ser », ce qui veut dire d’éradiquer les sym­boles de la République kéma­liste[1], comme la place Taksim.

La cri­tique sociale à tra­vers les slo­gans et l’humour

Les slo­gans et les sym­boles les plus popu­laires du mou­ve­ment de Gezi se pré­sentent comme une réponse popu­laire à cette trans­for­ma­tion impo­sée par l’AKP. Partout dans le quar­tier fleu­rissent des ban­nières, des graf­fi­tis, des mes­sages divers :

  • « Ne tou­chez pas à mon quar­tier, ma place, mon arbre, mon eau, ma terre, ma maison, ma semence, ma forêt, mon vil­lage, ma ville, mon parc ! »
  • « Les places sont à nous, nous ne les aban­don­ne­rons pas au capi­tal. »
  • « Le capi­ta­lisme détruit l’arbre dont l’ombre ne peut pas être vendue. »
  • « Nous allons démo­lir le gou­ver­ne­ment et construire un centre com­mer­cial à la place ! »
  • « Le gou­ver­ne­ment tue, la nature donne la vie ! »
  • « Ne soyez pas un imbé­cile en bois, soyez un arbre. »
  • « Notre his­toire n’est pas à vendre. »

En plus de témoi­gner de leurs pré­oc­cu­pa­tions urbaines, les manifestantEs dénoncent l’interventionnisme social de l’AKP, sa stig­ma­ti­sa­tion mora­li­sante de l’alcool et sa limi­ta­tion de l’accès aux cli­niques d’avortement :

  • « Vous avez inter­dit l’alcool et dégrisé la nation. »
  • « Nous sommes tous des ivrognes. »
  • « Nous ne vou­lons pas un pre­mier ministre qui est fas­ciste le jour et la nuit. »
  • « Êtes-vous sûr que vous voulez trois enfants comme nous ? »

La cri­tique des manifestantEs vise éga­le­ment la vio­lence poli­cière :

  • « Les mani­fes­ta­tions paci­fiques et l’humour sont les seules choses qu’ils ne savent pas com­ment gérer. »
  • « Nous n’avons pas pris de bain depuis trois jours, s’il vous plaît envoyez un TOMA » (TOMA est le nom du véhi­cule anti­émeute poli­cier).
  • « Trop de poli­ciers, trop peu de jus­tice. »
  • « Même Tampax aurait pu arrê­ter l’effusion de sang mieux que vous. »
  • « Bienvenue au pre­mier Festival de gaz tra­di­tion­nel. »

En outre, la lutte sym­bo­lique des mani­fes­tants et des mani­fes­tantes s’appuie sur des réfé­rences aux œuvres artis­tiques, notam­ment à des textes, chan­sons, poèmes et séries de télé­vi­sion, héri­tés de poètes de gauche, comme le regretté Nazım Hikmet.

Idéologie et hégé­mo­nie

Quelles leçons tirer de l’expérience du parc Gezi ? La réponse passe peut-être par un détour par l’œuvre de Guy Debord, dis­ciple du pen­seur mar­xiste Henri Lefebvre. Selon Debord, le capi­ta­lisme assure son contrôle hégé­mo­nique sur les masses à tra­vers la régu­la­tion de la vie quo­ti­dienne et des nou­velles poli­tiques urbaines conco­mi­tantes qui imposent un mode de vie centré sur la consom­ma­tion, frag­menté et aliéné :

Le capi­ta­lisme invente de nou­velles formes de lutte – diri­gisme du marché, d’accroissement du sec­teur de la dis­tri­bu­tion, des gou­ver­ne­ments fas­cistes ; s’appuie sur les dégé­né­res­cences des direc­tions ouvrières ; maquille, au moyen des diverses tac­tiques réfor­mistes, les oppo­si­tions de classes[2].

Dans la sphère poli­tique et cultu­relle, les méca­nismes de régu­la­tion capi­ta­liste reposent sur la logique de la société du spec­tacle dans laquelle les gens « prennent une conscience fal­si­fiée de cer­tains aspects d’ensemble de la vie sociale »[3]. Par la média­ti­sa­tion de la culture et de l’idéologie de la mar­chan­dise, la société du spec­tacle génère une « fausse conscience du temps », modi­fiant la per­cep­tion de l’histoire et de la mémoire du milieu urbain[4].

Dans le cas de la Turquie, la restruc­tu­ra­tion néo­li­bé­rale du milieu urbain pour assu­rer l’accumulation du capi­tal ne repose pas seule­ment sur des poli­tiques éco­no­miques. Les pro­jets urbains du gou­ver­ne­ment et la construc­tion de centres com­mer­ciaux et de mos­quées sont ajus­tés à une société mar­chande struc­tu­rée autour de codes cultu­rels spé­ci­fiques qui s’efforcent d’effacer les oppo­si­tions de classes. Au-delà de la mobi­li­sa­tion frag­men­tée et cen­tra­li­sée sur des ques­tions par­ti­cu­lières, l’expérience de la Turquie démontre que l’émancipation sociale passe par une appré­cia­tion cri­tique et holis­tique des ori­gines poli­tiques, éco­no­miques et cultu­relles de la société mar­chande. D’où l’importance d’une cri­tique de masse, à la fois de l’autoritarisme, du capi­ta­lisme et du néo­li­bé­ra­lisme, de l’islamisme, de l’oppression sexuelle et de l’injustice envi­ron­ne­men­tale.

De même, l’expérience de la Turquie confirme que les luttes popu­laires démo­cra­tiques ne se pro­duisent pas en l’absence de tout lea­der­ship, sous la forme de la spon­ta­néité pure. Au contraire, les luttes se construisent en s’appuyant sur la base d’une myriade de formes de lea­der­ship, qui tissent des alliances entre médias alter­na­tifs, intel­lec­tuels pro­gres­sistes et groupes d’amateurs de foot­ball, sans oublier la contri­bu­tion majeure des partis et des orga­ni­sa­tions de masse de gauche expé­ri­men­tés, ingé­nieux et dis­ci­pli­nés.

Selon Debord, la mobi­li­sa­tion pour la trans­for­ma­tion com­mence au niveau micro­sco­pique à tra­vers l’utilisation des formes artis­tiques et lit­té­raires. D’où l’idée du « détour­ne­ment », une méthode de lutte qui consiste à sub­ver­tir consciem­ment la forme et le sens d’éléments esthé­tiques à partir d’une nou­velle concep­tion de l’espace met­tant en ques­tion la société du « spec­tacle »[5]. L’intelligence de Taksim a ridi­cu­lisé et par suite délé­gi­timé l’attitude de l’État, la vio­lence poli­cière, les médias. Elle a établi éga­le­ment la supé­rio­rité morale et psy­cho­lo­gique de la mobi­li­sa­tion sur le gou­ver­ne­ment tout en s’appropriant des rues à tra­vers l’utilisation effi­cace des slo­gans et des médias alter­na­tifs.

Demain

La consé­quence la plus immé­diate de la révolte du parc Gezi a été l’effondrement du « mur de la peur » construit à tra­vers les poli­tiques oppres­sives du gou­ver­ne­ment. Ces poli­tiques incluent la répres­sion de la presse, ainsi que des procès judi­ciaires trans­for­més en chasses aux sor­cières contre les jour­na­listes, les intel­lec­tuels, les répu­bli­cains, les gau­chistes, et de manière géné­rale, les hommes poli­tiques et d’affaires qui s’opposent au gou­ver­ne­ment. Une grande majo­rité des manifestantEs qui étaient au pre­mier plan pro­ve­naient des couches qui reven­diquent les valeurs répu­bli­caines, laïques et moder­nistes, contre l’islamisme. Au-delà des débats abs­traits sur les soi-disant « mul­ti­tudes », la ques­tion demeure de savoir si cette cri­tique éman­ci­pa­trice abou­tira, dans le long terme, à des formes de mobi­li­sa­tion plus cohé­rentes et déter­mi­nées contre le néo­li­bé­ra­lisme isla­mique. Il y a place à l’optimisme. En tout cas, en Turquie, l’« esprit » de Gezi est déjà devenu partie inté­grante de la vie quo­ti­dienne des gens.


  1. Mustapha Kémal (plus tard Mustapha Atatürk) a pris le pou­voir en 1922 en ins­tau­rant une répu­blique qui moder­nise le pays et impose la sépa­ra­tion entre l’État et la reli­gion. Autoritaire, voire dic­ta­to­rial, Atatürk a moder­nisé le pays, notam­ment en don­nant le droit de vote aux femmes.
  2. Guy Debord, Œuvres, Paris, Gallimard, 2004, p. 309.
  3. Ibid., p. 515.
  4. Ibid., p. 767.
  5. Ibid., p. 559.

Vous appré­ciez cet article ? Soutenez-nous en vous abon­nant au NCS ou en fai­sant un don.

Vous pouvez nous faire par­ve­nir vos com­men­taires par cour­riel ou à notre adresse pos­tale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.