La santé malade du capitalisme

Pourquoi Lavalas n’est pas une alternative pour Haïti

Perspectives

Par Mis en ligne le 31 mai 2020

Vous, appre­nez à voir, plutôt que de rester
Les yeux ronds. Agissez au lieu de bavar­der.
Voilà ce qui aurait pour un peu dominé le monde !
Les peuples en ont eu raison, mais il ne faut
Pas nous chan­ter vic­toire, il est encore trop tôt :
Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde.

Bertolt Brecht, Théâtre com­plet, 1941.

Au tour­nant des années 1980, le mou­ve­ment Lavalas est par­venu au pou­voir en Haïti. Sous la pous­sée du mou­ve­ment popu­laire, il a mis fin au règne san­gui­naire de Papa Doc. Par la suite, Lavalas n’est pas arrivé à décons­truire le sys­tème, celui des gran­dons (grands pro­prié­taires ter­riens) et des bour­geois com­pra­dores. Ce sys­tème, en péri­phé­rie de l’impérialisme, consti­tue le nœud gor­dien de la crise sociale haï­tienne, au cœur de cette société depuis l’Indépendance (1804). Au total, les régimes suc­ces­sifs n’ont jamais pris en consi­dé­ra­tion les reven­di­ca­tions sociales des classes labo­rieuses et même plus encore, ils les ont tou­jours répri­mées.

Continuités

Aujourd’hui, la répres­sion se pour­suit à tra­vers les forces d’occupation de la Mission des Nations unies pour la sta­bi­li­sa­tion en Haïti (MINUSTAH), omni­pré­sente dans le pays. Sous le dra­peau de l’ONU, cette force mili­taire par­ti­cipe au main­tien du statu quo, cher­chant à pré­ser­ver avant tout le sys­tème d’exploitation des masses. C’est ce qu’on a encore constaté en novembre 2013 lors de la mobi­li­sa­tion ouvrière reven­di­quant l’augmentation du salaire mini­mum. Pendant des mois, les ouvriers et les ouvrières de la sous-trai­tance ont été en lutte, deman­dant dix dol­lars cana­diens pour une jour­née de tra­vail de huit heures. La MINUSTAH était sur place pour « main­te­nir l’ordre ». En décembre der­nier, même mou­ve­ment. Les pay­sans de la petite Île à Vache (au sud d’Haïti, 15 000 habi­tants) ont résisté à un projet du gou­ver­ne­ment visant à trans­for­mer l’île en camps pour tou­ristes, entre­prise qui mène­rait éven­tuel­le­ment à leur dépla­ce­ment forcé (comme on le voit sou­vent en République domi­ni­caine). Les mani­fes­ta­tions ont été répri­mées. Lavalas, lorsqu’il était au pou­voir, a éga­le­ment pro­cédé à des expro­pria­tions de terres dans le Nord-Est et à Caracol lors de l’installation de la zone franche. Aujourd’hui face aux confron­ta­tions en cours, Lavalas ne dit mot. En réa­lité, tant les partis poli­tiques tra­di­tion­nels que Lavalas se relaient au niveau de l’appareil d’État, jouant de la chaise musi­cale pour appli­quer les mêmes poli­tiques. Durant les années où il a été au pou­voir, Aristide a-t-il jamais défendu les véri­tables inté­rêts de la popu­la­tion ? A-t-il jamais tenté d’organiser la popu­la­tion pour la défense de ses inté­rêts propres ? A-t-il jamais au moins mani­festé une vel­léité à ce propos ?[1]

Un triste bilan

Lors de l’accord de Paris de 1994 qui per­met­tait le retour d’Aristide, les puis­sances impé­ria­listes lui avaient imposé de res­pec­ter les poli­tiques néo­li­bé­rales pro­mues par son adver­saire en 1990, le bien-aimé des pays occi­den­taux, Marc Bazin[2]. Ce choix impli­quait le déman­tè­le­ment du mou­ve­ment popu­laire, la pri­va­ti­sa­tion des entre­prises publiques, l’ouverture maxi­male du pays aux capi­taux étran­gers. Pendant son règne, Lavalas a appli­qué à la lettre cette poli­tique sui­ci­daire, malgré les mani­fes­ta­tions des classes popu­laires[3]. Le gou­ver­ne­ment a pro­cédé au lan­ce­ment du pro­ces­sus de pri­va­ti­sa­tion (Minoterie, Ciment d’Haïti, Aciérie d’Haïti, Téléco). Parallèlement, il a désar­ti­culé la pro­duc­tion agri­cole à tra­vers le fameux dum­ping des pro­duc­tions agri­coles venues de l’étranger en effa­çant les bar­rières doua­nières. Aujourd’hui, Haïti est le pays où les taux de taxa­tion doua­nière sont les plus bas dans la Caraïbe (entre 0 et 10 %). En outre, Lavalas s’est révélé le prin­ci­pal arti­san de la mise en œuvre du plan Reagan pour la Caraïbe, le fameux Caribbean Basin Initiative (CBI) de 1982, dont l’objectif était de réduire l’économie des pays de la région et d’Haïti au déve­lop­pe­ment de zones franches et du tou­risme. Aristide a favo­risé ainsi l’implantation de la zone franche CODEVI à Ouanaminthe dans la plaine Maribaou en 2002. Il faut sou­li­gner que l’installation de cette zone franche a eu lieu dans l’unique zone fer­tile du Nord-Est, après que les terres des agri­cul­teurs de la région aient été expro­priées. Dans son « Livre blanc » de 2002, Lavalas décla­rait favo­ri­ser les zones franches parce qu’elles « consti­tuent des modèles de par­te­na­riat sec­teur public-sec­teur privé, béné­fiques pour les tra­vailleurs »[4]. Les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs Lavalas n’ont pas accom­pa­gné les tra­vailleurs dans leur lutte pour de meilleures condi­tions de tra­vail. De plus, les syn­di­cats ont tou­jours été soumis à la répres­sion des forces publiques lorsqu’ils exi­geaient du patro­nat de res­pec­ter les droits fon­da­men­taux des tra­vailleurs. Néanmoins, du moins jusqu’à aujourd’hui, le parti Lavalas – et son leader his­to­rique Jean-Bertrand Aristide – conti­nue de jouir d’une cer­taine popu­la­rité auprès des caté­go­ries les plus dému­nies de la popu­la­tion, notam­ment dans les centres urbains. Il est impor­tant d’analyser à quoi cela est dû, mais ce serait l’objet d’un autre débat. Cependant, il est clair qu’un retour éven­tuel de Lavalas au pou­voir per­pé­tuera la même poli­tique de sou­mis­sion aux capi­ta­listes et à l’impérialisme.

Que faire ?

Le sys­tème capi­ta­liste qui repose sur l’écrasement des tra­vailleurs et des tra­vailleuses de manière géné­rale et sur la des­truc­tion de l’environnement s’est révélé, en Haïti comme par­tout ailleurs, inca­pable d’apporter le bien-être aux peuples. Le fossé entre la petite mino­rité de riches déten­teurs des moyens de pro­duc­tion et la popu­la­tion ne fait que s’agrandir. Les solu­tions de sur­face et les larmes de cro­co­dile ver­sées par ceux et celles-là mêmes qui sont à la base de cette situa­tion ne sont que de la poudre aux yeux. Il faut créer une force révo­lu­tion­naire popu­laire natio­nale sous la direc­tion des tra­vailleurs et des pay­sans. Pour cela, il faut construire le seul véri­table outil de lutte – un parti poli­tique sous la direc­tion des tra­vailleurs – capable de mener le projet d’émancipation des tra­vailleurs à bon port. Cet objec­tif ne sera pas facile à atteindre, car les agents de l’impérialisme yankee, fran­çais, cana­dien veillent au grain. Enfin, il est impro­bable que cette lutte puisse se faire dans un seul pays. Dans le cas d’Haïti, il importe de conti­nuer l’œuvre de 1804, la seule révo­lu­tion à la fois anti­es­cla­va­giste, anti­co­lo­nia­liste, anti­ra­ciste et anti­ca­pi­ta­liste vic­to­rieuse des temps modernes.


  1. Voir Batay Ouvriye, <www​.batayou​vriye​.org/​F​r​a​n​c​a​i​s​/​P​o​s​i​t​i​o​n​s​/​z​o​n​e​s​f​r​a​n​c​h​e​s​/​Z​F​3​.html>.
  2. Bazin a dirigé le parti Fanmi Lavalas alors qu’Aristide était en exil en 2005. On retien­dra éga­le­ment qu’en 1995-1996, Bazin voyant l’ensemble des mesures néo­li­bé­rales appli­quées par les gou­ver­ne­ments Lavalas, déclara que ce qu’ils étaient en train de faire, c’était du « bazi­nisme sans Bazin ».
  3. Jean-Alix René, La séduc­tion popu­liste : essai sur la crise sys­té­mique haï­tienne et le phé­no­mène Aristide, Port-au-Prince, Imprimeur II, 2003.
  4. Cité par Alain Saint-Victor, Haïti-Zones franches. Extraversion éco­no­mique et sous-déve­lop­pe­ment, Alterpress, 24 mars 2012, <www​.alter​presse​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​1​2​5​8​8​#​.​U​5​d​a​C​f​l5Mnd>.

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