La santé malade du capitalisme

Tunisie : les dilemmes de la démocratie

Perspectives

Par Mis en ligne le 02 juin 2020

Plus de trois ans après la chute du dic­ta­teur Ben Ali, la Tunisie, ber­ceau du prin­temps arabe, semble len­te­ment sortir d’une crise poli­tique dont les déra­pages avaient refroidi les ardeurs de ceux qui voyaient dans cette révo­lu­tion le labo­ra­toire d’une forme spé­ci­fi­que­ment arabe de tran­si­tion à la démo­cra­tie.

L’impasse

Le 23 octobre 2011, les pre­mières élec­tions légis­la­tives portent au pou­voir le Parti (isla­miste) de la renais­sance, Ennhada. Simultanément, l’Assemblée consti­tuante issue des urnes est man­da­tée pour accou­cher d’une nou­velle consti­tu­tion à la fois garante du res­pect des liber­tés indi­vi­duelles et du fonc­tion­ne­ment des grandes ins­ti­tu­tions qui sous-tendent l’État de droit. Or rapi­de­ment, les débats entre les isla­mistes et la mou­vance démo­cra­tique et pro­gres­siste s’enveniment. Le pays semble vou­loir som­brer dans le chaos avec en toile de fond la peur d’une guerre civile et une éco­no­mie exsangue. Se récla­mant offi­ciel­le­ment d’un islam poli­tique « modéré », Ennhada est accusé de jouer le jeu des grou­pus­cules extré­mistes, dits « sala­fistes », après les assas­si­nats, en février et juillet 2013, des lea­ders de la gauche laïque Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi.

À Tunis, comme dans les régions, des mani­fes­tants et des mani­fes­tantes prennent d’assaut les rues récla­mant, semaine après semaine, la démis­sion d’un gou­ver­ne­ment jugé incom­pé­tent et soumis aux poli­tiques d’austérité impo­sées par l’Union euro­péenne et les ins­ti­tu­tions du capi­ta­lisme inter­na­tio­nal (notam­ment le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal). Parmi eux, nom­breux sont les jeunes diplôméEs pour les­quels l’horizon du chô­mage dicte à nou­veau la mobi­li­sa­tion. Des mani­fes­tants sont tués, de même que des poli­ciers. Alors qu’on s’attend au pire et qu’en Égypte les Frères musul­mans, cou­sins d’Ennhada, sont ren­ver­sés par un coup d’État mili­taire, les isla­mistes tuni­siens acceptent de dia­lo­guer avec l’opposition. Faisant écho aux mani­fes­ta­tions, la puis­sante cen­trale syn­di­cale, l’Union géné­rale tuni­sienne du tra­vail (UGTT), le patro­nat, la Ligue tuni­sienne des droits de l’homme et l’Ordre des avo­cats forcent la négo­cia­tion. Le 5 octobre 2013, le leader d’Ennhada, Rached Ghannouchi, accepte de céder le pou­voir à un gou­ver­ne­ment de tech­no­crates, indé­pen­dants des partis. Les convul­sions n’en conti­nuent pas moins, le risque de capo­tage étant aussi grand que ne l’est la méfiance entre les par­ties. Le 9 jan­vier 2014, le pre­mier ministre Ali Larayedh, issu des rangs isla­mistes, cède sa place à l’ingénieur Mehdi Jomâa. Deux semaines plus tard, à la sur­prise géné­rale, la consti­tu­tion est adop­tée et un gou­ver­ne­ment « apo­li­tique » s’engage à pré­pa­rer des élec­tions. Symbole d’un « com­pro­mis », le par­achè­ve­ment de la loi fon­da­men­tale contri­bue à éviter la dis­lo­ca­tion. Toutefois, les ten­sions sont tou­jours aussi vives. Les pro­chaines joutes élec­to­rales seront chau­de­ment contes­tées.

Islam ou isla­misme

La Tunisie est struc­tu­rel­le­ment tra­ver­sée par plu­sieurs lignes de frac­tures sociales. D’où la dif­fi­culté de tracer les contours d’un cadre nor­ma­tif qui puisse fonder, à plus long terme, la vie démo­cra­tique. Surdimensionnée par les isla­mistes, la ques­tion reli­gieuse, en se posant comme réfé­rent essen­tia­liste, tra­ves­tit la logique du débat public ame­nant, d’un côté, les moder­nistes laïques à adop­ter une pos­ture intran­si­geante, de moins en moins ouverte au dia­logue, et, de l’autre, les inter­prètes rigo­ristes d’un islam va-t-en-guerre à se faire les thu­ri­fé­raires d’un retour à la charia. Au cœur de la méfiance des pre­miers se trouve l’ambiguïté d’un dis­cours reli­gieux axé prin­ci­pa­le­ment sur le ren­for­ce­ment des piliers de l’islam, à la fois en concor­dance avec la charia et en tout res­pect du plu­ra­lisme et des règles démo­cra­tiques. Le projet de consti­tu­tion éla­boré en avril 2013 avait sti­pulé que « l’islam est la reli­gion de l’État ». Pour l’opposition, ce glis­se­ment séman­tique imma­nent au texte soumis ne serait pas sim­ple­ment des­crip­tif, mais « pres­crip­tif ». En posant le prin­cipe d’un État « pro­tec­teur de la reli­gion » (et non des reli­gions), fondé sur « la volonté du peuple et la supé­rio­rité des lois » (article 2), les isla­mistes ont brouillé la fron­tière entre l’État de droit et un État des lois. L’islam (et non la consti­tu­tion), en tant que reli­gion d’État, deve­nait pour ainsi dire le réfé­rent inalié­nable « des lois » aux­quelles l’État aurait à arri­mer sa conduite : l’inadéquation entre l’identité reli­gieuse de l’État et la trans­cen­dance du droit étant ici pour le moins patente. À ces manœuvres s’ajoutaient les ten­ta­tives avor­tées de revoir les articles rela­tifs au statut de la femme, Ennhada ayant pré­féré (avant de recu­ler) ins­crire dans la consti­tu­tion la « com­plé­men­ta­rité » des sexes plutôt que l’égalité.

La force du popu­lisme

Première force poli­tique du pays, Ennhada a su tabler sur son « réseau de résis­tance pas­sive » dont les mos­quées consti­tuent le res­sort. Bien qu’ils n’aient pas vu venir la révo­lu­tion et qu’ils aient été fort dis­crets au moment déci­sif, les isla­mistes à tra­vers ce maillage ont habi­le­ment dis­tri­bué des aides tout en pro­pa­geant un dis­cours conser­va­teur aux accents popu­listes, foca­lisé sur la tra­di­tion et la mise en exergue de l’islam comme matrice iden­ti­taire. Au sein des couches les plus défa­vo­ri­sées, la soif de croyance et le désir de s’en remettre à Dieu après des décen­nies de « répres­sion laïque » expriment éga­le­ment l’idée selon laquelle la voie reli­gieuse consti­tue l’unique réponse tant aux souf­frances endu­rées qu’à l’échec d’un modèle de « gou­ver­nance » ins­piré de l’Occident. Néanmoins, la popu­la­rité d’Ennhada (41,47 % des suf­frages expri­més lors des pre­mières élec­tions) ne doit pas mas­quer le fait que seule­ment 50 % des Tunisiennes et des Tunisiens se sont ins­crits sur les listes élec­to­rales lors des élec­tions. Qui plus est, la légi­ti­mité du projet isla­miste est aujourd’hui d’autant plus cri­ti­quée que la ques­tion sociale paraît tout aussi inso­luble pour les reli­gieux qu’elle ne l’était pour Ben Ali. À l’instar des autres pays arabes, la Tunisie est en effet en pleine tran­si­tion démo­gra­phique alors qu’une géné­ra­tion de jeunes, plus ins­truits que leurs parents, arrive sur le marché du tra­vail sans pers­pec­tive d’emploi au sein d’une éco­no­mie déstruc­tu­rée. De fait, le virage libé­ral amorcé dans les années 1990 a exa­cerbé des inéga­li­tés régio­nales, ren­dant très visibles les écarts de déve­lop­pe­ment. Pendant que le lit­to­ral voyait se concen­trer les inves­tis­se­ments autour des pla­te­formes por­tuaires d’exportation (Tunis notam­ment) et des zones tou­ris­tiques, les régions dés­in­dus­tria­li­sées du centre (telles que Sidi-Bouzid, cœur de la révo­lu­tion), étaient délais­sées. Au final, Ennhada n’a pas su tirer profit des rami­fi­ca­tions sur les­quelles il s’appuyait, se confor­mant, sans ori­gi­na­lité en matière éco­no­mique, au modèle hérité de ges­tion libé­rale. Entre autres effets délé­tères de l’impuissante ges­tion isla­miste : des taux de chô­mage variant, d’une région et d’une caté­go­rie à l’autre, de 16 à 37 %.

Amèrement déçues, des franges crois­santes des classes défa­vo­ri­sées, refou­lées hors des marges du pro­ces­sus de tran­si­tion, se sont donc radi­ca­li­sées. Fait nou­veau, le sen­ti­ment d’exclusion est aujourd’hui beau­coup plus marqué qu’il ne l’était au len­de­main de l’indépendance, du fait que la pau­vreté n’est plus, comme à l’époque de Bourguiba, une « cause natio­nale » appe­lant, de manière trans­cen­dante, le peuple à se mobi­li­ser face à un défi « col­lec­tif ». Vécue au contraire sur le mode libé­ral de l’isolement et de l’enfermement, elle se tra­duit, dans ses épi­sodes récur­rents de chô­mage et de pré­ca­rité, par un niveau élevé de frus­tra­tion et, chez les plus jeunes (avec ou sans diplôme), d’une quête iden­ti­taire source des pires dérives.

L’islam des uns et des autres

Y voyant un ter­reau pro­pice, les groupes isla­mistes radi­caux dits « sala­fistes » sont par­ve­nus à recru­ter de nou­veaux adeptes, divi­sant la mou­vance isla­miste et pola­ri­sant les forces consti­tu­tives d’Ennhada sur la stra­té­gie à adop­ter dans ce contexte de crise. Doctrine puri­taine issue du wah­ha­bisme, le sala­fisme (« salaf » signi­fiant ancêtre ou pré­dé­ces­seur) se déploie d’abord à tra­vers une mou­vance quié­tiste qui inves­tit le champ poli­tique : l’intégrisme s’exprimant ainsi dans une pra­tique rigide de la prière et du jeûne, puis l’élaboration d’un sys­tème codi­fié d’injonctions allant de la cri­mi­na­li­sa­tion du blas­phème à une stricte sépa­ra­tion des sexes dans l’espace public. Prosélytes, les sala­fistes sont très atta­chés au carac­tère nor­ma­tif de la reli­gion et, corol­lai­re­ment, à l’imposition dras­tique de la charia. Plaçant la dévo­tion au centre de leur vie, les pié­tistes ne sont pas tous for­cé­ment enga­gés dans la lutte armée, bien qu’ils par­tagent avec les dji­ha­distes un même objec­tif, soit de voir triom­pher le cali­fat par-delà les fron­tières natio­nales. Selon cer­taines sources, Ansar Al-Charia (Les « par­ti­sans de la Charia »), le groupe dji­ha­diste le plus puis­sant, serait en mesure de mobi­li­ser 50 000 per­sonnes. Disposant d’un réseau de 500 mos­quées et de camps d’entraînement, l’organisation entre­tient des liens avec Al-Qaïda au Maghreb isla­mique (Aqmi). Depuis 2011, de 3000 à 5000 Tunisiens auraient d’ailleurs fait la navette entre leur pays d’origine et la Libye (consi­dé­rée désor­mais comme une base arrière) pour com­battre ensuite dans les rangs de la résis­tance syrienne. Présents dans les uni­ver­si­tés où ils par­viennent à conver­tir cer­tains étu­diants, les « barbus » recrutent dans les zones péri­phé­riques des centres urbains chez des jeunes que les faits d’armes des dji­ha­distes fas­cinent ; la guerre repré­sente un exu­toire et la vio­lence, une manière de se posi­tion­ner poli­ti­que­ment. Investis dans une espèce d’entreprise de colo­ni­sa­tion du pay­sage, les sala­fistes n’ont jamais été aussi visibles et mena­çants, ce qui sus­cite la peur tant au sein de l’opposition, que dans les rangs d’Ennhada. Aux assas­si­nats des chefs de l’opposition (Belaïd et Brahmi) s’ajoute la mul­ti­pli­ca­tion d’attaques de com­man­dos contre les forces de l’ordre appa­rem­ment désor­ga­ni­sées. Menaces de mort répé­tées contre des jour­na­listes et des intel­lec­tuels, assas­si­nats de gen­darmes, décou­verte d’explosifs et de caches d’armes : tout cela nour­rit les craintes d’une guerre civile voire d’un « scé­na­rio à l’algérienne », expres­sion sans équi­voque d’un sen­ti­ment d’insécurité crois­sant.

Nébuleuse aux contours impré­cis, le sala­fisme lui-même n’est pas exempt des ten­sions qui naî­tront du chaos. En effet, si la vio­lence a contri­bué à mobi­li­ser les forces démo­cra­tiques, elle risque – par effet d’engrenage – de jouer dans la régu­la­tion du jeu poli­tique, tirant les isla­mistes « prag­ma­tiques » vers le centre et pré­ca­ri­sant à long terme les assises popu­laires des apo­lo­gistes du jihad. Animé par un sen­ti­ment d’urgence face au risque d’anarchie et de régres­sion, le cou­rant « islamo-démo­crate » se montre ouvert au dia­logue avec les for­ma­tions non reli­gieuses en dépit de l’hostilité affi­chée par l’aile dure du parti qui fus­tige tous les « mécréants » laïques, allant jusqu’à mani­fes­ter aux côtés des sala­fistes.

Un com­pro­mis « his­to­rique »

Critiqué de part et d’autre, le terme de « com­pro­mis » atteste néan­moins de la réa­lité des pro­grès accom­plis depuis l’adoption de la loi consti­tu­tive du 16 décembre 2011. À l’image des contra­dic­tions propres à la moder­nité tuni­sienne, les pre­mières pages de la nou­velle Constitution décrivent la Tunisie comme « un État libre et sou­ve­rain » dont l’islam est la reli­gion. Le texte ne manque pas d’allusions à l’« iden­tité arabo-musul­mane » et à la misé­ri­corde d’un « Dieu clé­ment ». Pourtant, en vertu des deux pre­miers articles, la Tunisie y est cepen­dant décrite for­mel­le­ment comme une République guidée par la « pri­mauté du droit ». Disposition excep­tion­nelle dans le monde arabe, si l’État – à la demande d’Ennhada – est le « gar­dien de la reli­gion » et le « pro­tec­teur du sacré », il garan­tit, en revanche, « la liberté de conscience et de croyance et le libre exer­cice du culte ». En pro­cla­mant que la Tunisie est un « État civil » (c’est le peuple qui est source de la sou­ve­rai­neté) et en appor­tant des garan­ties en matière de droits et liber­tés, ce texte met un terme au débat sur la charia en reje­tant l’islam comme source du droit.

L’affirmation des prin­cipes de liberté de conscience, de croyance et de culte corol­lai­re­ment à l’obligation pour l’État d’en assu­rer l’exercice, consti­tue sans nul doute un pré­cé­dent révo­lu­tion­naire dans cette région du monde : l’apostasie et l’athéisme ne sont plus recon­nus comme des crimes. Par ailleurs, bien que l’égalité des sexes ne soit pas clai­re­ment énon­cée (le texte n’englobant pas la sphère privée), l’article 21 sti­pule que « tous les citoyens et les citoyennes ont les mêmes droits et les mêmes devoirs » et « sont égaux devant la loi sans dis­cri­mi­na­tion aucune ». Enfin, l’introduction (article 46) d’un objec­tif de parité homme-femme dans les assem­blées élues, est révé­la­trice du recul des isla­mistes et de l’originalité cer­taine de la Tunisie dans le monde musul­man.

L’alternative du Front popu­laire

Expression tan­gible d’une élé­va­tion du seuil de tolé­rance entre les par­ties, la Constitution reste avant tout le pro­duit d’un rap­port de force. Les partis d’opposition (voire quelques « par­te­naires » du régime) n’ont été que les « relayeurs » de la mobi­li­sa­tion citoyenne. Garante d’une culture démo­cra­tique émer­gente, la société civile tuni­sienne s’est en effet mon­trée prompte, pen­dant ces trois années, à mani­fes­ter en dépit des menaces. Source d’espoir en ces temps d’incertitude et plus bran­chés sur le monde que ne l’étaient les membres des géné­ra­tions pré­cé­dentes, de larges pans de la jeu­nesse opposent la même déter­mi­na­tion et une témé­rité d’autant plus forte qu’ils ont déjà fait tomber une dic­ta­ture. Or, en for­ma­li­sant (articles 35 et 36) le droit de grève et le droit de mani­fes­ter, la Constitution se trouve à recon­naître des forces sociales dont l’action est inves­tie, par exten­sion, d’une légi­ti­mité por­teuse, à plus long terme, d’une réson­nance cer­taine des reven­di­ca­tions popu­laires à l’échelle des grandes ins­ti­tu­tions. C’est dans ce contexte qu’il faut situer la bataille du Front popu­laire. Issu d’une dou­zaine de petits partis natio­na­listes et éco­lo­gistes, celui-ci est par­venu, depuis sa fon­da­tion à l’automne 2012, à forger une coa­li­tion de pro­gres­sistes et de moder­nistes atta­chés à l’idée de laï­cité et unis par une même hos­ti­lité envers l’islamisme (deux de ses lea­ders, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, ont d’ailleurs froi­de­ment été exé­cu­tés en 2013, vrai­sem­bla­ble­ment par des sala­fistes).

Volet poli­tique et par­le­men­taire d’une gauche plu­rielle et « réseau­tée », le Front popu­laire tente aujourd’hui de se défaire de l’image réduc­trice et folk­lo­ri­sée par ses adver­saires d’un groupe de pres­sion inapte à gou­ver­ner. Doté d’un pro­gramme ambi­tieux de lutte contre les inéga­li­tés, il fait cam­pagne en faveur d’une taxe sur les pro­fits et d’une réforme en pro­fon­deur de la fis­ca­lité. Il promet éga­le­ment de sus­pendre le paie­ment du ser­vice de la dette exté­rieure (troi­sième poste bud­gé­taire) et de redis­cu­ter les termes avec les créan­ciers. L’échec des poli­tiques néo­li­bé­rales recon­duites ser­vi­le­ment par les isla­mistes et décriées par les orga­ni­sa­tions de la société civile a permis de réin­tro­duire, au cœur du débat élec­to­ral, l’enjeu d’un modèle éco­no­mique « auto­cen­tré » en rup­ture avec l’idée selon laquelle l’insertion du pays dans la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail serait garante du déve­lop­pe­ment[2]. Désireux de faire bar­rage aux isla­mistes, le Front popu­laire pour­rait, dès lors, jouer la carte d’une alliance « conjonc­tu­relle » avec la droite modé­rée se tra­dui­sant selon ses vœux par quelques postes clés dans le pro­chain gou­ver­ne­ment.

L’enjeu élec­to­ral

Entretemps, en s’engageant sur la voie du dia­logue après son évi­dente faillite, le parti de Rached Ghannouchi vise mani­fes­te­ment à refon­der sa légi­ti­mité élec­to­rale. Disposant d’une meilleure connais­sance des rouages de l’État et gagné par les vertus du prag­ma­tisme, Ennhada semble en effet avoir saisi les béné­fices qu’il pour­rait tirer à son tour de son adhé­sion à une large alliance offrant à un éven­tuel par­te­naire l’appui du noyau dur de ses fidèles (estimé entre 25 et 30 % de l’électorat). Le fait de cour­ti­ser Nidaa Tounes (parti cen­triste com­posé de tech­no­crates proches de l’ancien régime) montre bien la volonté des isla­mistes de recon­qué­rir le pou­voir poli­tique. Revêtu des habits neufs d’un parti rompu aux vertus de la conci­lia­tion, Ennhada croit pou­voir se main­te­nir dans la course en misant sur la dimen­sion fon­da­men­ta­le­ment iden­ti­taire de son pro­gramme et sans doute un peu sur les effets éro­sifs du temps sur la mémoire de l’électorat. Le lais­ser pour mort serait donc pour le moins pré­somp­tueux.

Les pro­chains rendez-vous élec­to­raux seront encore une fois impor­tants. Quel que soit le parti qui l’emportera, la tâche sera colos­sale au sens où il ne peut être ques­tion d’une « sta­bi­li­sa­tion » de la situa­tion poli­tique sans que l’État se consacre enfin à la lutte contre les inéga­li­tés sociales et géo­gra­phiques. Si la ques­tion reli­gieuse, dans son intel­li­gi­bi­lité, échappe au seul déter­mi­nisme éco­no­mique, le vivier sala­fiste ne sau­rait se repro­duire sans s’alimenter des hori­zons bou­chés de ceux qui s’y réfu­gient. En somme, aucun gou­ver­ne­ment ne pourra donc répondre à la vio­lence sans à la fois s’appuyer sur de larges coa­li­tions et une poli­tique de déve­lop­pe­ment propre à court-cir­cui­ter les méca­nismes de sa repro­duc­tion. Trois ans après la chute du tyran, la Tunisie reste ainsi le pays phare d’un prin­temps dont elle paraît seule aujourd’hui à incar­ner les rêves. Échappant à la dérive auto­ri­taire malgré les vel­léi­tés sala­fistes comme à toute forme de confis­ca­tion, les Tunisiennes et les Tunisiens semblent tou­jours déter­mi­nés – au-delà des contin­gences propres à ses contra­dic­tions – à pour­suivre sur la voie amor­cée d’une révo­lu­tion à l’odeur per­sis­tante du jasmin.


  1. Membres de la délé­ga­tion de la Fédération natio­nale des ensei­gnantes et ensei­gnants du Québec (FNEEQ-CSN), les auteurs ont par­ti­cipé, en mars 2013, au Forum social mon­dial qui se tenait à Tunis. Ils ont réa­lisé avec leurs col­lègues Michel Milot et Isabelle Pontbriand, La démo­cra­tie du jasmin, <www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​x​g​j​6​2​s​ahNr0>.
  2. Serge Halimi, « Quel cap pour la Tunisie ? », Le Monde diplo­ma­tique, avril 2014.

Vous appré­ciez cet article ? Soutenez-nous en vous abon­nant au NCS ou en fai­sant un don.

Vous pouvez nous faire par­ve­nir vos com­men­taires par cour­riel ou à notre adresse pos­tale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.