Gratuité scolaire et pouvoir bourgeois

Ce qu’il y a eu de plus révolutionnaire dans l’histoire de
l’humanité, c’est lorsque l’instruction est devenue obligatoire et
gratuite. Malgré l’échec de la Révolution française, une grande
bataille fut remportée, puisque le petit peuple obtint enfin le droit
d’être enseigné.

22 janvier 2008
Victor-Lévy Beaulieu
Source: L’Aut’journal

Ce droit-là, Simon Bolivar en fit le premier article de son programme
de libération de l’Amérique du Sud : l’égalité, la liberté et la
fraternité ne peuvent être possibles sans qu’on sache vraiment lire
et écrire : c’est par ces deux actes qu’il devient possible de
penser, donc de choisir.
Seule l’École Normale était gratuite
Quand, au début des années 1960, je faisais mon cours dit secondaire,
nous attendions fébrilement la publication du Rapport Parent qui
devait changer de fond en comble la façon qu’on avait eu jusqu’alors
de pratiquer l’éducation : les collèges classiques, chasse gardée de
la bourgeoisie, car on devait payer pour s’y faire instruire, ce
n’était pas pour la classe ouvrière ni pour les plus démunis de la
société. Pour eux, l’école primaire, secondaire, publique et
gratuite, voilà ce qui convenait.

Une fois le cours secondaire terminé, les élèves devenaient les pieds
et les bras du pouvoir bourgeois. En fait, il n’y avait qu’une
exception à la règle, et qui dit bien ce que représentait l’éducation
pour l’État : après une onzième année, l’élève pauvre qui voulait
poursuivre ses études n’avait que la possibilité de devenir maîtresse
ou maître d’école, car seule l’École Normale lui était accessible
gratuitement.

On sait que le Rapport Parent amena la création du ministère de
l’Éducation, l’abolition des collèges classiques, l’invention du
cégep et la fondation de l’Université du Québec. Une véritable
révolution, croyait-on alors, parce que ces nouvelles institutions
permettraient à qui voudrait s’instruire de le faire.

Une quarantaine d’années plus tard, est-ce vraiment le cas ?
L’éducation est-elle devenue aussi égalitaire qu’on le prétend ?
Plus ça change, plus c’est pareil
Au début des années 1960, je voulais devenir biologiste et me
spécialiser dans l’étude du cerveau. En attendant les recommandations
du Rapport Parent, un élève dit brillant pouvait passer de l’école
publique au cours classique grâce à un programme spécial qui lui
permettait ensuite d’entrer à l’université.

Mais ce programme-là n’était pas gratuit et les fils d’ouvriers
venant de familles nombreuses durent déchanter rapidement. Ce fut mon
cas : ne trouvant même pas à obtenir le Prêt d’honneur, je dus
abandonner mes études et me mettre à travailler comme commis dans une
banque. Le soir, je suivais des cours en histoire et en littérature,
mais comme auditeur libre, ce qui ne donnait droit à aucun diplôme.

Quand je lis ce qu’on écrit sur la situation des étudiants
d’aujourd’hui, ça ne me paraît pas évident que les choses aient
véritablement changé. Il me semble plutôt qu’après les quelques
années qui ont suivi la réforme de l’éducation alors que les frais de
scolarité étaient minimalistes, on ait graduellement bouclé la boucle
pour revenir aux conditions qui existaient avant le Rapport Parent :
l’endettement de l’étudiant ne cesse d’augmenter, tandis que le taux
de décrochage atteint des sommets : plus de 50% des étudiants
abandonnent l’université avant d’obtenir leur doctorat ou leur
maîtrise et, parmi ceux qui persistent, la majorité d’entre eux doit
travailler pour y arriver.

Tout se passe comme si, après la Révolution tranquille, l’État
bourgeois ne s’est montré laxiste par-devers les étudiants que parce
qu’il avait besoin rapidement de monde qualifié pour encadrer ses
réformes ; une fois la chose faite, sa bienveillance paternaliste
s’est escamotée, les coûts pour s’instruire n’ont pas cessé de
grimper, interdisant aux moins nantis de notre société de profiter de
ce qu’on décrit pourtant comme un droit accordé à tous.

Comment voulez-vous qu’une mère monoparentale qui a deux enfants à sa
charge, qu’un couple recevant la sécurité sociale, qu’un père n’ayant
qu’un emploi non spécialisé, qu’une famille de la classe dite moyenne
peuvent faire instruire leurs enfants quand tous les jours ils
doivent se battre pour leur simple survie ?
La reproduction des classes sociales
Je ne suis pas celui qui a découvert que l’État bourgeois fait
d’abord les lois en fonction de sa propre classe sociale, car ainsi
il assure sa pérennité et sa domination sur le reste de la collectivité.

Pendant ce temps, des économistes comme Pierre Fortin proposent, pour
augmenter la productivité (qui n’est jamais assez compétitive pour le
pouvoir bourgeois), de faire venir de l’étranger de hauts diplômés,
certes, mais de hauts diplômés qui ont surtout le mérite d’être déjà
riches.

Et ces hauts diplômés riches, dans quels pays irait-on les chercher ?
Dans les pays dit en voie de développement, en Asie, en Afrique et en
Amérique du Sud. On écumerait ainsi la bourgeoisie montante
internationale à notre profit, c’est-à-dire au profit de la classe
sociale québécoise dirigeante.

Partout dans le monde, le pouvoir bourgeois considère qu’il est moins
coûteux pour lui, et moins dangereux, de payer à une importante
partie de la population (plus de 450 000 bénéficiaires au Québec) une
assistance sociale (qu’il donne d’une main tout en la reprenant de
l’autre), plutôt que de changer quoi que ce soit au système qu’il a
établi jadis pour acheter la paix sociale.
Pour la gratuité de l’enseignement
Les étudiants me paraissent donc en droit d’exiger non seulement le
gel de leurs frais de scolarité, mais la gratuité de l’enseignement
qu’on leur offre.

L’éducation est l’affaire de toute la collectivité et doit donc
répondre à une première exigence : permettre à tous d’avoir accès au
savoir, et non pas seulement à cette minorité qu’on forme pour que se
perpétue le pouvoir bourgeois, ce système inéquitable qui surveille
et punit de plus en plus le citoyen ordinaire parce que, sous le
prétexte de vouloir notre bien, c’est sa domination bourgeoise que
l’État entend préserver et faire fructifier.

Le cas de Brian Mulroney en est l’illustration parfaite : pour
devenir un membre véritable du pouvoir bourgeois, il a dû s’enrichir
et, pour s’enrichir, il lui a fallu passer au-dessus des lois,
lesquelles lois pourraient peut-être encore le protéger parce que le
pouvoir bourgeois les a ainsi faites qu’elles sont d’abord au service
de ses intérêts, dans le sens large et étroit du mot. Un simple
citoyen aurait agi comme l’a fait Mulroney qu’il serait déjà derrière
les barreaux, et sans doute pour plusieurs années.

Nier aux étudiants le droit à la gratuité de l’enseignement, c’est
contribuer à faire perdurer un pouvoir bourgeois qui n’a que lui-même
comme finalité.