Flora Tristan, l’insoumise

Par Mis en ligne le 09 mars 2014

Toute vie est un roman, si après coup on l’écrit. Mais il est des indi­vi­dus qui semblent avoir de leur vivant écrit leur vie. Flora Tristan l’a fait par la plume et par l’action. Ce qui est tout à fait remar­quable chez elle, c’est cette capa­cité de faire des acci­dents de sa vie et de ses com­bats per­son­nels des causes qui prennent une signi­fi­ca­tion et une portée col­lec­tives.

Si son nom est célèbre, son action l’est moins. Or elle est parmi les ini­tia­trices à la fois du fémi­nisme et du mou­ve­ment ouvrier. Sa vie ne parait pas avoir été par­ti­cu­liè­re­ment heu­reuse. Mais toute son exis­tence d’adulte, elle n’a cessé de lutter contre le mal­heur imposé par l’ordre ­– ou le désordre, c’est la même chose – de la société aux femmes et aux ouvriers. Ce en quoi elle nous parle tou­jours.

Elle sem­blait pour­tant née, comme le dit la croyance popu­laire, sous une bonne étoile. Le siècle avait trois ans quand elle vit le jour dans une famille aisée de Vaugirard (à l’époque, une loca­lité encore cham­pêtre). Son père, Don Mariano de Tristan y Moscoso, était un riche Péruvien, ancien offi­cier de l’armée espa­gnole, dont la lignée parait remon­ter à Moctezuma II (celui-ci ayant offert l’une de ses filles à un offi­cier de Cortes)… Toute petite, elle a sauté sur les genoux du jeune Bolivar, le futur Libertador, qui était un ami de la famille. Ces débuts peu ordi­naires ont pro­ba­ble­ment contri­bué à l’idée roman­tique que Flora devait se faire de sa vie.

Mais quand elle a quatre ans, le père meurt, lais­sant sa femme, avec qui il n’était pas offi­ciel­le­ment marié, sans héri­tage. Flora est donc une « enfant natu­relle »… une paria, comme elle le dira plus tard. Et la famille, plon­gée dans la gêne, se retrouve dans un gre­nier.

Adolescente, elle rêve de Bolivar, d’aventures, du grand amour, découvre les auteurs roman­tiques, Lamartine, Madame de Staël, Byron… Elle lit beau­coup, mais elle a une ortho­graphe désas­treuse car elle n’a jamais fait vrai­ment d’études. À dix-sept ans, elle doit tra­vailler. Elle se fait embau­cher comme colo­riste chez un arti­san litho­graphe du quar­tier de la Bastille, André Chazal, frère d’un peintre célèbre. Rapidement, celui-ci tombe amou­reux d’elle et Flora, pous­sée par sa mère, consent à l’épouser.

Ce sera l’origine de ses mal­heurs et de son enga­ge­ment fémi­niste. Non seule­ment Chazal ne com­prend visi­ble­ment rien aux rêves roma­nesques et révo­lu­tion­naires de sa jeune épouse, mais il fré­quente les caba­rets, joue et dila­pide l’argent du ménage. Bientôt, acculé par les huis­siers et menacé de prison, à bout d’expédients, il va jusqu’à essayer de pous­ser sa femme à se pros­ti­tuer pour se ren­flouer. Flora le quitte. Et, pen­dant plu­sieurs années, elle devra lutter contre ce mari violent qui la recherche, la har­cèle, lui prend sa fille et ira même, quelques années plus tard quand il aura retrouvé sa trace, jusqu’à lui tirer dessus.

En pleine France de la Restauration, les femmes n’ayant pas droit au divorce, Flora devra batailler devant les tri­bu­naux contre l’indissolubilité du mariage et pour faire recon­naître son bon droit.

Après sa sépa­ra­tion com­mence pour Flora une exis­tence tumul­tueuse. On sait qu’elle tra­vailla un temps comme bonne pour des dames anglaises. Ce qui lui permit d’apprendre la langue, d’étudier et de voya­ger. Elle lit ainsi l’ouvrage de Mary Wollstonecraft, Défense des droits de la femme.

Ayant appris qu’elle avait un oncle richis­sime qui vivait au Pérou, elle décide de s’embarquer et de fran­chir l’Atlantique pour récla­mer sa part d’héritage. Elle n’obtiendra pas gain de cause, mais elle s’intéresse à la vie des femmes et des Indiens, se trouve mêlée aux évé­ne­ments poli­tiques de la guerre civile au Pérou… et manque d’épouser un bel offi­cier. Mais son cœur et sa raison la conduisent à choi­sir de rester libre et de ren­trer à Paris. De retour, elle publie d’abord un pam­phlet sur la néces­sité de faire « bon accueil aux femmes étran­gères » qui ne sus­ci­tera guère d’écho, mais où s’affirme déjà son inter­na­tio­na­lisme.

Puis, en 1837, ses Pérégrinations d’une paria qui lui feront connaître le succès. Flora, l’une des pre­mières jour­na­listes, devient vite une femme célèbre. Elle fré­quente les salons, George Sand et Marceline Desbordes-Valmore. Elle est belle, exo­tique et cour­ti­sée. Mais dans ce domaine aussi, elle affirme sa liberté. À un étu­diant qui se montre pres­sant, elle écrit : « Prêchant l’indépendance de la femme, vou­lant qu’elle soit par­fai­te­ment libre en tout, je veux qu’en amour, ce soit elle qui prenne l’initiative. »

Elle aura par­fois des rela­tions durables, comme avec le jeune peintre Jules Laure ; et les amours saphiques, semble-t-il, ne lui sont pas incon­nues.

Mais les succès ne la détournent pas de ce qu’elle consi­dère être sa mis­sion. D’Angleterre, elle rap­porte ses Promenades dans Londres où elle décrit la condi­tion ouvrière, l’esclavage des enfants, la pros­ti­tu­tion forcée, les pri­sons, les asiles d’aliénés… « L’esclavage n’est plus à mes yeux la plus grande des infor­tunes depuis que je connais le pro­lé­ta­riat anglais », écrit-elle.

Elle fré­quente les pre­miers socia­listes, Owen qu’elle ren­contre, Fourier à qui elle écrit. Elle se pas­sionne pour leurs idées réfor­ma­trices mais juge qu’ils ne se donnent pas les moyens d’agir pour leur réa­li­sa­tion et qu’ils ont ten­dance à se com­por­ter comme des rêveurs en chambre.

Elle consacre alors son éner­gie à écrire et faire paraître son livre L’Union ouvrière dans lequel, cinq ans avant le Manifeste com­mu­niste, elle avance que l’émancipation des tra­vailleurs sera l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes.

Comme, malgré sa noto­riété, aucun édi­teur ne veut la publier, elle lance une sous­crip­tion, fait impri­mer son livre et s’engage dans un tour de France pour dif­fu­ser son « petit livre », prê­cher son idée et orga­ni­ser les ouvriers.

Dans les années trente, elle avait été influen­cée par Enfantin qui disait que « la femme et le pro­lé­taire ont tous deux besoin d’affranchissement(…) le salut du monde vien­dra de la femme, c’est elle qui sau­vera le peuple ». Dans son livre, l’Union ouvrière, elle pousse sa réflexion : « C’est à vous, ouvriers, qui êtes les vic­times de l’inégalité de fait et de l’injustice, c’est à vous qu’il appar­tient d’établir enfin sur la terre le règne de la jus­tice et de l’égalité abso­lue entre la femme et l’homme. »

Mais elle s’oppose à l’ancien chef de l’école saint-simo­nienne qui, dans son livre sur la Colonisation en Algérie, pro­pose une orga­ni­sa­tion quasi-mili­taire du tra­vail. « Dieu vous garde, ouvriers, d’une sem­blable orga­ni­sa­tion ! Oh ! que la classe la plus nom­breuse périsse de misère et de faim plutôt que de se lais­ser enré­gi­men­ter, c’est-à-dire échan­ger sa liberté contre la sécu­rité de la ration ! » (L’histoire vraie du socia­lisme montre qu’il ne s’agissait pas d’un vain danger…)

Suivie par la police, qui défait sys­té­ma­ti­que­ment ce qu’elle a construit, Flora, à bout de forces, meurt au cours de son tour de France, à Bordeaux où elle est enter­rée. Son petit fils, qu’elle n’a pas connu, se nom­mera Paul Gauguin, lequel regar­dera vers d’autres hori­zons…

Francis Combes, publié sur le site de Cerise.

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