Fatigue du capitalisme et résistances sociales

Par Mis en ligne le 12 septembre 2010

La crise qui a éclaté en 2007-2008 est l’élément cen­tral de la conjonc­ture actuelle1 [1]. La pre­mière étape en a été le krach finan­cier et la crise ban­caire.

La seconde fut la plus grave réces­sion qu’ait connue le monde depuis les années 1930 ; elle a enclen­ché une hausse bru­tale du chô­mage ainsi que, dans de nom­breux pays, une baisse des salaires réels. Nous sommes actuel­le­ment dans la troi­sième phase, cen­trée sur le finan­ce­ment de la dette publique. Celle-ci met à rude épreuve le carcan néo­li­bé­ral de la zone euro. Il n’y a aucune pers­pec­tive de reprise durable à l’horizon : les capa­ci­tés de pro­duc­tion excé­den­taires per­sistent dans les entre­prises ; la demande agré­gée reste étroi­te­ment dépen­dante des bud­gets publics ; le sys­tème finan­cier n’a rebondi en 2009 que grâce aux poli­tiques extrê­me­ment accom­mo­dantes des auto­ri­tés moné­taires. Mais ce der­nier menace de nou­veau de s’affaisser, alors que la géné­ra­li­sa­tion des poli­tiques d’austérité en Europe contri­bue un peu plus à nous ins­tal­ler dans « la troi­sième dépres­sion » 1 de l’histoire du capi­ta­lisme.

La période qui s’ouvre est celle des ajus­te­ments poli­tiques et ins­ti­tu­tion­nels. Elle est mar­quée par une grande indé­ter­mi­na­tion, son issue dépen­dra des batailles sociales, idéo­lo­giques, poli­tiques et géo­po­li­tiques qui s’engagent. Cette étape va conduire à la cris­tal­li­sa­tion de nou­veaux rap­ports de force qui, pour cer­tains, s’esquissent déjà, tandis que d’autres vont appa­raître de manière retar­dée.

Sur le plan poli­tique inter­na­tio­nal, la consti­tu­tion du G20 reflète ainsi l’accélération de la redé­fi­ni­tion des équi­libres mon­diaux, refer­mant une longue paren­thèse de domi­na­tion sans par­tage des puis­sances occi­den­tales qui aura duré deux siècles. L’Union euro­péenne, qui sert pour l’instant de paravent aux fra­gi­li­tés éco­no­miques éta­su­niennes, n’en sor­tira pas indemne. Les dis­cus­sions sur de nou­veaux modes de gou­ver­nance de la zone euro battent leur plein, mais elles sont minées par des oppo­si­tions idéo­lo­giques et des inté­rêts natio­naux rivaux. L’incapacité des gou­ver­ne­ments à opter pour des poli­tiques coopé­ra­tives, per­met­tant de faire conver­ger les per­for­mances éco­no­miques entre les pays de la zone, conduit à moyen terme à une pro­bable dis­lo­ca­tion par­tielle de l’Union moné­taire.

La place de la finance devrait aussi être amenée à chan­ger. Pour l’heure, domine l’intolérable impu­dence des grandes ins­ti­tu­tions finan­cières, qui ont très vite retrouvé voire sur­passé leurs pro­fits exor­bi­tants d’avant crise. Non seule­ment elles n’ont jamais cessé leurs acti­vi­tés spé­cu­la­tives, mais elles ont uti­lisé à cette fin les dis­po­si­tifs de sou­tien mis en place par les Etats, mor­dant la main qui les nour­rit lors des attaques contre les dettes publiques. Pourtant des indices de chan­ge­ment de régime sont là. D’abord, les mar­chés de cré­dits titri­sés, emblé­ma­tiques de la bulle, ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes 2. Certains seg­ments ont qua­si­ment dis­paru tel celui des CDOs (col­la­te­ri­zed debt obli­ga­tions), sorte de mille-feuilles finan­ciers de titres sans aucun rap­port entre eux : il ne pèse plus en 2009 que 4 mil­liards de dol­lars, contre 520 mil­liards en 2006. Plus géné­ra­le­ment, les cré­dits titri­sés n’existent que grâce aux Banques cen­trales : en Europe, seule­ment 5 % des mon­tants écou­lés le sont auprès d’acquéreurs privés (contre 95 % avant 2007), le reste étant acquis par la BCE ! Dès lors le dilemme pour les gou­ver­nants est le sui­vant : soit assu­mer que les ins­ti­tu­tions publiques se sub­sti­tuent indé­fi­ni­ment au marché des pro­duits titri­sés, afin d’assumer de manière conti­nue le risque lié au crédit ban­caire privé ; soit ris­quer d’enclencher une nou­velle phase réces­sive en déclen­chant une nou­velle vague de ration­ne­ment et de ren­ché­ris­se­ment du crédit.

Par ailleurs, les pres­sions sur la finance s’accentuent, bien qu’elles tardent à se concré­ti­ser tant sont puis­sants les inté­rêts qui s’y opposent. Pour la pre­mière fois depuis trois décen­nies, la taxa­tion (des banques et des tran­sac­tions) et la ré-régle­men­ta­tion sont ins­crites à l’agenda poli­tique et l’on ne peut exclure que les débats ne finissent par débou­cher sur des mesures qui soient plus que sym­bo­liques. En revanche, après avoir fait une ful­gu­rante appa­ri­tion au plus fort de la tem­pête finan­cière, la ques­tion de la nationalisation/​socialisation inté­grale du sec­teur ban­caire a une nou­velle fois dis­paru du débat public. A coup sûr, cette option – qui est la seule cohé­rente compte tenu du carac­tère de bien public de l’activité de crédit et ce par le biais d’incitation décou­lant du too big too fail (« trop gros pour être mis en faillite ») – revien­dra avec plus de vigueur lors de la pro­chaine tem­pête finan­cière. Elle éta­blit d’ores et déjà une claire ligne de démar­ca­tion à gauche, selon qu’on s’affirme, ou non, prêt à s’affronter aux inté­rêts capi­ta­listes finan­ciers.

Enfin, les poli­tiques de rigueur en matière bud­gé­taire et de pro­tec­tion sociale déci­dées en Europe vont affec­ter dura­ble­ment les popu­la­tions des pays concer­nés, à la fois direc­te­ment – du fait des coupes claires déci­dées dans les dépenses publiques – et indi­rec­te­ment en raison de leur effet réces­sif sur l’activité éco­no­mique. Ces mesures vont se tra­duire par une inten­si­fi­ca­tion des conflits sociaux, et leur syn­chro­ni­sa­tion au niveau euro­péen ren­force la pos­si­bi­lité de crises poli­tiques majeures. Cette éven­tua­lité s’inscrit dans un contexte de dégra­da­tion de la situa­tion sociale, en raison notam­ment d’une forte aug­men­ta­tion du chô­mage, les entre­prises ayant pro­fité de la crise pour accroître leur pro­duc­ti­vité et inten­si­fier leur recours à la sous-trai­tance inter­na­tio­nale.

Construire une inter­ven­tion poli­tique effi­cace dans un tel contexte n’a rien d’aisé. D’abord, les forces anti­ca­pi­ta­listes doivent trou­ver les moyens de peser sur ces batailles dont les consé­quences sur les rap­ports de force entre les classes vont être consi­dé­rables et durables. Mais il importe de le faire en arti­cu­lant des posi­tion­ne­ments immé­diats et une vision glo­bale du sys­tème, c’est-à-dire un diag­nos­tic de l’état de ses contra­dic­tions et des élé­ments qui struc­turent les rap­ports de forces entre les classes. Ce sont ces deux der­niers aspects que le pré­sent texte vise à dis­cu­ter en tant qu’ils consti­tuent une conjonc­ture socioé­co­no­mique.

I – Un système à bout de souffle

La grande crise que tra­verse le capi­ta­lisme mon­dial n’est pas un orage dans un ciel d’azur. Elle est la mani­fes­ta­tion de l’intensification depuis les années 1970 des contra­dic­tions du capi­ta­lisme. L’intégration aux cir­cuits mon­dia­li­sés du capi­tal des pays d’Europe cen­trale et orien­tale et des grands pays asia­tiques (Chine et Inde), d’une part, et, d’autre part, l’essor des tech­no­lo­gies de l’information et des com­mu­ni­ca­tions et des bio­tech­no­lo­gies, ont offert de nou­velles pos­si­bi­li­tés à l’accumulation du capi­tal. Pourtant, décen­nie après décen­nie, le rythme de la crois­sance s’est ralenti dans les pays du centre – et aussi, mais dans une moindre mesure grâce au dyna­misme du rat­tra­page chi­nois, au niveau mon­dial.

Le rôle de la finance

Face aux dif­fi­cul­tés de l’accumulation, la finance a joué un rôle de déri­va­tif. La libé­ra­li­sa­tion a conduit à la consti­tu­tion de mar­chés finan­ciers per­ma­nents et com­plè­te­ment mon­dia­li­sés. C’est une arme majeure au ser­vice du capi­tal qui permet une mise en concur­rence des tra­vailleurs et, plus lar­ge­ment, des sys­tèmes socio­pro­duc­tifs en temps réel et à l’échelle mon­diale. C’est aussi un des vec­teurs essen­tiels de l’accroissement inouï des inéga­li­tés et d’une relo­ca­li­sa­tion d’une part impor­tante de la classe capi­ta­liste dans la finance au détri­ment de la pro­duc­tion. Foster et Holleman 3, ana­ly­sant le pou­voir de l’élite finan­cière, montrent qu’aux Etats-Unis la part des pro­fits finan­ciers dans les pro­fits totaux a explosé. De plus, la finance est deve­nue la prin­ci­pale source de richesse pour 27 % des plus grandes for­tunes en 2007, contre 9 % en 1982 ; dans le même temps, les rému­né­ra­tions des diri­geants des firmes finan­cières se sont envo­lées par rap­port à celles des autres sec­teurs.

Mais l’accumulation finan­cière a un carac­tère très lar­ge­ment fictif, au sens où la valeur ados­sée aux titres finan­ciers cor­res­pond à des recon­nais­sances de dettes qui ne pour­ront jamais être hono­rées 4. C’est ce que révèle la décon­nexion entre le rythme auquel la sphère finan­cière a crû dans la période récente et celui auquel a pro­gressé la pro­duc­tion de richesses. Et là encore les sala­riés sont très dure­ment affec­tés. L’effondrement de la valeur des fonds de pen­sions pen­dant la crise et l’annonce – par exemple en Irlande et dans divers Etats des Etats-Unis – de la réduc­tion des mon­tants des retraites qui en découle sont un avant-goût du dou­lou­reux effet de rappel de la pro­duc­tion vis-à-vis de la finance.

La res­tau­ra­tion des pro­fits

En dépit d’une ten­dance de fond à l’essoufflement, plu­sieurs rai­sons per­mettent d’expliquer que la ren­ta­bi­lité des firmes des pays riches sе soit réta­blie par rap­port à la crise de pro­fi­ta­bi­lité des années 1970, puis sta­bi­li­sée à un niveau élevé. La dété­rio­ra­tion de la posi­tion de la majo­rité des sala­riés – sur laquelle on va reve­nir – a eu pour consé­quence une modé­ra­tion sala­riale et, dans un cer­tain nombre de pays, tel l’Allemagne après la réuni­fi­ca­tion, la com­plète atonie des salaires. L’emballement finan­cier des der­nières décen­nies a par­fois été une source de reve­nus directs pour les firmes. La dimen­sion pro­duc­tive de la mon­dia­li­sa­tion a permis aux firmes trans­na­tio­nales de concen­trer les pro­fits réa­li­sés, tout au long des chaînes de valeur, du fait de l’activité de leurs filiales et de leurs sous-trai­tants. Enfin, le capi­tal dans son ensemble a béné­fi­cié d’une forme contem­po­raine d’accumulation pri­mi­tive, appe­lée par David Harvey « l’accumulation par dépos­ses­sion » 5, qui lui permet de valo­ri­ser des actifs obte­nus à vil prix : il s’agit notam­ment de l’accès à de nou­veaux mar­chés, de nou­velles réserves de main-d’œuvre et de matières pre­mières ; mais aussi une nou­velle logique de l’Etat pré­da­teur qui par son inter­ven­tion sub­ven­tionne de mul­tiples manières le capi­tal : dimi­nu­tion de la fis­ca­lité sur les entre­prises et les riches, accès aux para­dis fis­caux, sau­ve­tages finan­ciers, aides mul­tiples (comme en France le « crédit impôt recherche »), pri­va­ti­sa­tions, libé­ra­li­sa­tion du marché du tra­vail, éro­sion des pres­ta­tions sociales …

Les entraves à l’accumulation

Si ces dif­fé­rents fac­teurs ont sou­tenu la ren­ta­bi­lité des firmes, cette der­nière ne reflète pas une dyna­mique interne du sys­tème. Une situa­tion de sur­ac­cu­mu­la­tion latente à l’échelle mon­diale depuis la fin des années 1960 et l’intensification de la concur­rence qui en découle n’ont fait que s’aggraver et consti­tuent les ten­dances de fond à l’arrière plan de la crise actuelle. Il faut ajou­ter que, dans cer­tains domaines liés à l’économie de la connais­sance, la contra­dic­tion entre rap­ports de pro­duc­tion et forces pro­duc­tives est criante : les bar­rières mises à la cir­cu­la­tion des biens imma­té­riels (bre­vets, lutte contre le pira­tage…) sont des fac­teurs qui entravent la cir­cu­la­tion de l’information et donc consti­tuent des freins à la créa­tion et à l’innovation 6. Enfin, la ques­tion de l’augmentation des coûts consti­tue un frein au dyna­misme du sys­tème : on pense ici au vieillis­se­ment, à l’accroissement des dépenses de santé lié notam­ment aux pro­grès médi­caux, aux ten­sions sur les matières pre­mières, à l’extension des normes envi­ron­ne­men­tales, aux coûts des sau­ve­tages finan­ciers à répé­ti­tion ou, de manière plus pros­pec­tive, à l’assèchement pro­gres­sif des réser­voirs de main-d’œuvre non-sala­riée dans le monde.

La décon­nexion entre pro­duc­tion capi­ta­liste et besoins sociaux

Au-delà de ces contra­dic­tions, d’autres fac­teurs rendent mani­feste l’épuisement de la dyna­mique du capi­ta­lisme. Un point cru­cial est le divorce de la pro­duc­tion capi­ta­liste par rap­port aux besoins sociaux 7 : la sophis­ti­ca­tion des tech­niques mar­ke­ting, visant à per­mettre l’écoulement de mar­chan­dises sur­abon­dantes, contraste vive­ment avec le fait que les besoins sociaux se concentrent de plus en plus dans des ser­vices tels que la santé, l’éducation/formation, les loi­sirs, la prise en charge du vieillis­se­ment, c’est-à-dire des sec­teurs assu­rant la repro­duc­tion de « l’être humain par lui-même » et qui ont pour point commun de géné­rer peu de gains de pro­duc­ti­vité 8. La prise de conscience de l’ampleur des des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales liées aux acti­vi­tés pro­duc­tives repré­sente une autre mani­fes­ta­tion de ce divorce. Sur le fond, le débat sur la mise en place de nou­veaux indi­ca­teurs de richesse ren­voie à une ten­ta­tive de trai­ter cette décon­nexion entre crois­sance – fruit de l’accumulation capi­ta­liste – et satis­fac­tion des besoins.

Les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par la pour­suite du pro­ces­sus d’accumulation et le divorce entre pro­duc­tion capi­ta­liste et besoins sociaux – il fau­drait ajou­ter d’autres élé­ments tels la crise du tra­vail, la crise éco­lo­gique… – s’additionnent pour saper la légi­ti­mité du sys­tème. L’idéologie contem­po­raine du capi­tal – le néo­li­bé­ra­lisme – est en miettes. Les réformes étaient cen­sées appor­ter davan­tage de crois­sance, et donc des retom­bées posi­tives pour tout un chacun. Il n’en a rien été. A ces pro­messes non tenues s’ajoute le fait que les sou­bre­sauts de plus en plus vio­lents qu’a connus le sys­tème sont incom­pré­hen­sibles dans le cadre concep­tuel néo­li­bé­ral. Les classes domi­nantes sont donc débous­so­lées.

Cette grande fatigue du capi­ta­lisme n’exclut cepen­dant pas la pos­si­bi­lité d’un rebond sys­té­mique. Trois options prin­ci­pales, iso­lé­ment ou de manière com­bi­née, pour­raient conduire à une nou­velle phase d’expansion. La pre­mière est l’émergence d’un nou­veau centre d’accumulation à l’échelle mon­diale. La Chine est can­di­date au poste, mais rien ne garan­tit qu’elle puisse jouer ce rôle : d’une part, son poids rela­tif dans l’économie mon­diale reste encore limité par rap­port à celui de l’Europe et des Etats-Unis ; de plus, extra­po­ler la tra­jec­toire future du pays à partir des trois décen­nies de crois­sance extrê­me­ment rapide qu’elle vient de connaître relève d’un rai­son­ne­ment lar­ge­ment abusif. La seconde option est celle de l’émergence d’un nou­veau para­digme socio-éco­no­mique autour d’une vague d’innovation (les tech­no­lo­gies de l’information ? les bio­tech­no­lo­gies ? les tech­no­lo­gies vertes ?) dont la dif­fu­sion soit com­pa­tible avec l’accumulation inten­sive du capi­tal. Si des pos­si­bi­li­tés tech­no­lo­giques sont là, leur inté­gra­tion à une nou­velle phase d’accumulation n’a abso­lu­ment rien d’automatique. Troisième option : celle d’une des­truc­tion mas­sive de capi­taux, par exemple dans le cadre d’une guerre impli­quant direc­te­ment les grands pays. L’interpénétration des inté­rêts indus­triels, com­mer­ciaux et finan­ciers des bour­geoi­sies natio­nales est un frein à tout affron­te­ment direct. D’autant plus que les arse­naux nucléaires rivaux tendent à figer par la ter­reur les rap­ports de forces. Hors de ces options, et d’une rup­ture poli­tique sys­té­mique, l’avenir est celui d’une pour­suite ralen­tie d’une accu­mu­la­tion tou­jours plus pré­da­trice.

II – La puissance des faibles

Le désar­roi idéo­lo­gique des classes domi­nantes et l’affaiblissement de la légi­ti­mité sub­stan­tielle du sys­tème – sa capa­cité à déli­vrer ce qui est promis – consti­tuent des élé­ments favo­rables pour les gauches anti­ca­pi­ta­listes. En revanche, la confi­gu­ra­tion des rela­tions sociales de pro­duc­tion dans les­quelles se déroule l’affrontement de classe sur le lieu de tra­vail sont très défa­vo­rables. Les sta­tis­tiques inter­na­tio­nales du BIT sur le nombre de jour­nées non tra­vaillées pour cause de conflits sociaux indiquent une chute bru­tale, de l’ordre d’une divi­sion par un fac­teur dix entre les années 1970 et les années 2000 pour les pays du G7.

Cet indi­ca­teur est très impar­fait du fait de pro­blèmes de fia­bi­lité des don­nées recueillies, des dif­fi­cul­tés des com­pa­rai­sons inter­na­tio­nales et de son carac­tère réduc­teur. Pour en rester seule­ment à la France, ces pro­blèmes sont bien docu­men­tés et sug­gèrent de rela­ti­vi­ser le recul enre­gis­tré 9. Il y aurait même une amorce de retour de la conflic­tua­lité dans les années 2000 au sein du sec­teur privé, qui pren­drait davan­tage la forme de grèves courtes (débrayages ou grèves limi­tées à une jour­née) ou de formes d’actions « sans arrêt de tra­vail » (grève perlée, consis­tant à effec­tuer le tra­vail au ralenti, mani­fes­ta­tion, péti­tion, refus d’heures sup­plé­men­taires), tandis que les grèves renou­ve­lables pour­suivent leur recul. L’augmentation des sanc­tions et de l’absentéisme est un autre indi­ca­teur de l’absence de paci­fi­ca­tion des rela­tions au tra­vail. Enfin, les grands mou­ve­ments natio­naux comme en 1995 (retraites et Sécurité sociale), 2003 (retraites), 2006 (CPE), ou 2010 (de nou­veau sur les retraites) attestent éga­le­ment de capa­ci­tés de résis­tance per­sis­tantes au sein du sala­riat. Nous sommes cepen­dant très loin de la puis­sante vague inter­na­tio­nale de grèves des années 1960 et 1970 10. Après l’effondrement de l’activité contes­ta­taire au début des années 1980, la situa­tion n’a pas été inver­sée, et ce en raison d’un affai­blis­se­ment struc­tu­rel du pou­voir de négo­cia­tion du tra­vail par rap­port au capi­tal.

La dégra­da­tion du rap­port de forces sur le lieu de tra­vail

Le méca­nisme de l’armée de réserve et la maî­trise de l’évolution tech­nico-orga­ni­sa­tion­nelle du tra­vail consti­tuent, avec le prin­cipe « divi­ser pour mieux régner », les trois piliers de la domi­na­tion du capi­tal 11. La dégra­da­tion du rap­port de forces au cours des der­nières décen­nies résulte d’effets cumu­la­tifs dans ces trois dimen­sions. Le chô­mage et la pré­ca­rité dis­ci­plinent les tra­vailleurs et modèrent les reven­di­ca­tions sala­riales. Ils les conduisent à tolé­rer de nou­veaux méca­nismes de contrôle et de mesure de la per­for­mance, notam­ment par le biais de l’informatisation des pro­ces­sus de pro­duc­tion. Enfin, la décon­cen­tra­tion pro­duc­tive, notam­ment avec le déve­lop­pe­ment de la sous-trai­tance inter­na­tio­nale, affai­blit l’unité des tra­vailleurs et permet leur mise en concur­rence, sans pour autant diluer les pro­fits ou le pou­voir de déci­sion. Par ailleurs, les trans­for­ma­tions sec­to­rielles des éco­no­mies déve­lop­pées conduisent à un déclin de la part des emplois indus­triels et, en par­ti­cu­lier, des emplois dans les indus­tries méca­niques dans les­quelles le dis­po­si­tif tech­nique était très favo­rable aux sala­riés puisque, à l’instar de l’automobile, d’une part, l’outil de pro­duc­tion est très coû­teux – donc dif­fi­cile à dépla­cer ou à aban­don­ner – et, d’autre part, peut être tota­le­ment bloqué par une grève mino­ri­taire.

Cette dégra­da­tion de la posi­tion des tra­vailleurs n’est cepen­dant pas uni­la­té­rale. D’abord, parce qu’au niveau inter­na­tio­nal, au contraire, l’émergence de nou­velles grandes concen­tra­tions ouvrières, notam­ment en Inde et en Chine, crée les condi­tions d’un renou­veau du mou­ve­ment ouvrier, dont la série de grèves obser­vée au prin­temps 2010 est peut être un signe avant-cou­reur 12. Si une telle évo­lu­tion se confir­mait elle ne man­que­rait pas d’améliorer le pou­voir de négo­cia­tion global des sala­riés. Ensuite, parce que si les dis­po­si­tifs de tra­vail contem­po­rains conduisent à un écla­te­ment des col­lec­tifs de tra­vail, ils créent éga­le­ment de nou­velles vul­né­ra­bi­li­tés des firmes à l’action col­lec­tive, en par­ti­cu­lier du fait de la géné­ra­li­sa­tion du prin­cipe de « juste à temps ».

Le phé­no­mène prin­ci­pal reste que la capa­cité des tra­vailleurs des pays riches à mener des luttes de classe sur le lieu de tra­vail est consi­dé­ra­ble­ment et struc­tu­rel­le­ment dimi­nuée. Cela n’implique pas une inca­pa­cité à mener des luttes vic­to­rieuses, mais en revanche sug­gère un dépla­ce­ment du site cen­tral depuis les luttes au niveau de l’atelier (« à la Marx ») vers des luttes ayant d’emblée une dimen­sion sociale plus dif­fuse (« à la Polanyi ») 13. Ainsi, davan­tage que lors des décen­nies de l’après-guerre, les mobi­li­sa­tions se jouent aussi à l’extérieur des entre­prises – impor­tance des mani­fes­ta­tions, des actions, des batailles médiatiques/​idéologiques… – ou à tra­vers des alliances de divers acteurs : col­lec­tifs d’habitants et sou­tien des élus pour défendre l’emploi ; cam­pagnes coor­don­nées par des mou­ve­ments sociaux et des ONG, arti­cu­la­tion « dia­go­nale » entre mou­ve­ments et gou­ver­ne­ments lors du sommet de Cochabamba contre le chan­ge­ment cli­ma­tique…. Ce dépla­ce­ment du site cen­tral de l’affrontement social ren­voie éga­le­ment à l’importance prise par la figure des luttes défen­sives contre le déman­tè­le­ment des acquis sociaux (retraites, CPE, édu­ca­tion..) ainsi qu’au déve­lop­pe­ment pro­por­tion­nel­le­ment impor­tant des mobi­li­sa­tions sur des ques­tions non direc­te­ment connec­tées au tra­vail (contre le libre-échange, la finance, pour le loge­ment, le climat, l’environnement..). En bref, si les luttes semblent moins à même de se résoudre dans le face-à-face local entre capi­tal et tra­vail, elles tendent à avoir d’emblée une portée poli­tique géné­rale.

Les luttes dans la res­pi­ra­tion longue du capi­tal

L’appréciation en dyna­mique de l’évolution du rap­port de forces capital/​travail est ainsi dif­fi­cile à éta­blir. Si, en sta­tique, dans les pays riches la situa­tion est mau­vaise, une inter­pré­ta­tion de la situa­tion liant luttes de classes et ondes longues sug­gère une lec­ture plus contras­tée.

Au cours des dif­fé­rentes phases de l’onde longue, la lutte des classes connaît des varia­tions d’intensité qui contri­buent à des­si­ner la tra­jec­toire du sys­tème 14. Les luttes de résis­tance sont par­ti­cu­liè­re­ment aiguës à la fin de la phase des­cen­dante, lorsque le pro­ces­sus de réor­ga­ni­sa­tion bat son plein. Il y a alors une forte inadé­qua­tion entre les com­pé­tences des tra­vailleurs et les besoins des indus­tries en ges­ta­tion : les tra­vailleurs des anciennes indus­tries sont en sur­nombre tandis que les nou­velles com­pé­tences ne sont le plus sou­vent acquises que par les nou­veaux entrants, et le méca­nisme de l’armée de réserve joue alors à plein. C’est par exemple le cas lors de la vague révo­lu­tion­naire de 1848 qui se déroule sur fond de chô­mage de masse et de misère ouvrière.

L’autre moment de forte conflic­tua­lité, offen­sif cette fois, cor­res­pond au sommet de l’onde, lorsque le para­digme techno-éco­no­mique est hégé­mo­nique mais arrive à épui­se­ment. Un quasi plein emploi et des modes d’organisation des luttes de tra­vailleurs adap­tés au para­digme per­mettent d’obtenir des conces­sions impor­tantes de la part du capi­tal, qui accé­lèrent la dimi­nu­tion du taux de profit. La vague de luttes autour de 1968 s’inscrit dans un tel cadre. Ces deux moments paroxys­tiques des luttes répondent à des logiques dis­tinctes en terme de résis­tance ou d’offensive et l’on peut s’interroger sur leur poten­tiel trans­for­ma­teur res­pec­tif. En haut de l’onde longue, les mobi­li­sa­tions visent à pro­lon­ger le para­digme domi­nant dans une ver­sion éman­ci­pa­trice à partir des posi­tions conquises au cours de la phase ascen­dante. Tandis que la dimen­sion la plus inno­va­trice des luttes va buter sur la résis­tance d’un para­digme dont le pro­ces­sus de dis­lo­ca­tion s’amorce tout juste. Ce poten­tiel inno­va­teur se dif­fuse alors de manière pro­gres­sive tout au long de la phase des­cen­dante. En bas de l’onde longue, les confron­ta­tions se déroulent dans une situa­tion a priori plus défa­vo­rable pour les mou­ve­ments sociaux. Cependant, leur poten­tiel inno­va­teur peut davan­tage contri­buer à la trans­for­ma­tion sociale effec­tive. En effet, en l’absence de para­digme sta­bi­lisé, la situa­tion socio-ins­ti­tu­tion­nelle est plus fluide et les inno­va­tions radi­cales ont davan­tage l’opportunité de s’imposer.

Le renou­veau des mou­ve­ments sociaux depuis le milieu des années 1990, l’essor du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste et à pré­sent du mou­ve­ment pour la jus­tice cli­ma­tique, ou encore la vague actuelle de mobi­li­sa­tions contre les mesures d’austérité qui touchent l’Europe, peuvent ainsi être inter­pré­tés autour du trip­tyque : délo­ca­li­sa­tion, dur­cis­se­ment et inven­ti­vité. D’abord, une ten­dance de la contes­ta­tion à s’échapper du face-à-face loca­lisé avec le capi­tal duquel le tra­vail sort le plus sou­vent défait. L’âpreté des luttes sala­riales pour l’obtention de primes de licen­cie­ments obser­vée en France ces der­nières années peut à cet égard être inter­pré­tée comme une expres­sion de défiance radi­cale vis-à-vis du capi­tal local aux­quelles elles se confrontent. Tandis que l’attention portée aux ques­tions sys­té­miques (ser­vices publics, régu­la­tion inter­na­tio­nale, envi­ron­ne­ment, droits sociaux…) ren­voie à une confron­ta­tion à la fois glo­bale et concrète avec le capi­ta­lisme en tant que logique sociale. En second lieu, cette confron­ta­tion tend à se durcir puisque le conflit dis­tri­bu­tif s’aiguise d’autant plus que la dyna­mique d’accumulation s’épuise. Enfin, la confi­gu­ra­tion ori­gi­nale du déploie­ment de réper­toires d’action et de thèmes d’intervention, ren­voie à la fois au peu d’emprise immé­diate des mou­ve­ments sur la conjonc­ture, mais aussi à une mobi­lité et une viva­cité qui consti­tuent un avan­tage dyna­mique cer­tain.

La conjonc­ture socio-éco­no­mique se carac­té­rise par un essouf­fle­ment de la dyna­mique d’accumulation capi­ta­liste, un affai­blis­se­ment de la légi­ti­mité de ce sys­tème et un rap­port de forces dégradé pour les sala­riés sur le lieu de tra­vail. Cependant, la viva­cité de luttes poly­morphes, et qui tendent à s’attaquer à des objec­tifs sur­tout défen­sifs mais direc­te­ment poli­tiques, atteste d’une situa­tion riche en poten­tia­li­tés. Pour libé­rer la puis­sance trans­for­ma­tion­nelle des mobi­li­sa­tions, la gauche radi­cale doit se mettre en posi­tion de défendre un scé­na­rio anti­ca­pi­ta­liste qui des­sine la pos­si­bi­lité d’une tra­jec­toire alter­na­tive à l’avenir de régres­sion sociale géné­ra­li­sée désor­mais expli­ci­te­ment assumé par la droite et les renon­ce­ments de la gauche de droite. Elle peut s’appuyer pour cela sur un renou­veau des pen­sées cri­tiques 15 qui par­ti­cipe d’un climat idéo­lo­gique en partie favo­rable. En revanche, la fai­blesse et l’éclatement orga­ni­sa­tion­nels des forces anti­ca­pi­ta­listes ainsi que la pau­vreté de la réflexion stra­té­gique plombent leur capa­cité à peser sur la situa­tion. Les déve­lop­pe­ments socio-éco­no­miques accé­lé­rés contem­po­rains peuvent cepen­dant faci­li­ter un réagen­ce­ment pro­gram­ma­tique, une réflexion renou­ve­lée sur le rap­port aux ins­ti­tu­tions et, fina­le­ment, une recom­po­si­tion poli­tique et sociale. De telles avan­cées per­met­traient d’esquisser les contours d’une tran­si­tion anti­ca­pi­ta­liste, c’est-à-dire éta­blir quelle forme pour­rait prendre une crise de pou­voir et ce que pour­rait être un gou­ver­ne­ment anti­ca­pi­ta­liste.

Notes

1. Selon l’expression de Paul Krugman, en réfé­rence à la longue dépres­sion du der­nier quart du XIXe siècle et de la grande dépres­sion des années 1930 : « The third depres­sion », The New York Times, 27 juin 2010.

2. Gillian Tellet, « Collapsed debt market poses dilemma for G20 lea­ders », Financial Times, 24 juin 2010.

3. John Bellamy Foster, Hannah Holleman, « The finan­cial power elite », Monthly Review, May 2010.

4 .François Chesnais, « Crise de sur­ac­cu­mu­la­tion mon­diale ouvrant sur une crise de civi­li­sa­tion », Inprecor, n° 556-557, jan­vier 2010.

5. David Harvey, The New Imperialism, Oxford University Press, 2005.

6. Entretien avec Benjamin Coriat, « La crise de l’idéologie pro­prié­taire et le retour des Communs », juin 2010, (www​.contre​temps​.eu/​i​n​t​e​r​views [2]).

7. Michel Husson sou­ligne que ce divorce entre pro­duc­tion et besoins s’accentue consi­dé­ra­ble­ment dans la période néo­li­bé­rale par rap­port aux décen­nies d’après-guerre. « Socialisation inter­rom­pue et résis­tance des besoins », com­mu­ni­ca­tion au Congrès Marx inter­na­tio­nal, sep­tembre 2007.

8. Entretien avec Robert Boyer, « Capitalisme, crise et déve­lop­pe­ment », Contretemps, numéro 21, février 2008 (www​.contre​temps​.eu/​a​r​c​hives [3]).

9. Sophie Béroud, Jean-Michel Denis, Guillaume Desage, Baptiste Giraud, Jérome Pélisse, « Ce que révèlent les don­nées offi­cielles sur les conflits sociaux », Le Monde Diplomatique, octobre 2008. Baptiste Giraud, Jérôme Pélisse, « Le retour des conflits sociaux ? », La Vie des Idées, 6 jan­vier 2009.

10. Il faut cepen­dant se garder d’exagérer la rup­ture. Lilian Mathieu montre ainsi com­ment une série de mou­ve­ments sociaux contem­po­rains s’inscrivent dans la conti­nuité des luttes des années 1970 in Les années 1970, un âge d’or des luttes ?, Textuel, 2010.

11. Pour une dis­cus­sion de ces dif­fé­rentes dimen­sions de la dégra­da­tion de la posi­tion des tra­vailleurs, voir Cédric Durand, Le capi­ta­lisme est-il indé­pas­sable ?, Textuel, 2010.

12. « Signs of wides­pread worker action in China », Financial Times, 10 juin 2010.

13. Sur la dis­tinc­tion « lutte à la Marx » , « lutte à la Polanyi », voir Beverly J. Silver, Forces of Labor, Cambridge University Press, 2003.

14. Voir Ernest Mandel [1980] Long Waves of Capitalist Development : a Marxist Interpretation, London, Verso, 1995 ; Pierre Dockès, Bernard Rosier, Rythmes éco­no­miques, crise et chan­ge­ment social. Une pers­pec­tive his­to­rique, Paris, La Découverte, 1983 ; Christopher Freeman, Francisco Louça, As Time Goes By : From the Industrial Revolutions to the Information Revolution, Oxford, Oxford University Press, 2001.

15. Pour un pano­rama voir Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche, Paris, Zones, 2010.

Liens :

[1] http://​www​.contre​temps​.eu/​a​r​c​h​i​v​e​s​/​f​a​t​i​g​u​e​-​c​a​p​i​t​a​l​i​s​m​e​-​r​e​s​i​s​t​a​n​c​e​s​-​s​o​c​i​a​l​e​s​#​s​d​f​o​o​t​n​o​t​e1sym [2] http://​www​.contre​temps​.eu/​.​.​/​.​.​/​.​.​/​.​.​/​.​.​/​.​.​/​i​n​t​e​r​views [3] http://​www​.contre​temps​.eu/​.​.​/​.​.​/​.​.​/​.​.​/​.​.​/​.​.​/​a​r​c​h​i​v​e​s​/​c​a​p​i​t​a​l​i​s​m​e​s​-​x​x​i​e​m​e​-​s​i​e​c​l​e​-​e​n​t​r​e​t​i​e​n​-​r​o​b​e​r​t​-​boyer [4] http://​www​.contre​temps​.eu/​a​r​c​h​i​v​e​s​/​f​a​t​i​g​u​e​-​c​a​p​i​t​a​l​i​s​m​e​-​r​e​s​i​s​t​a​n​c​e​s​-​s​o​c​i​a​l​e​s​#​s​d​f​o​o​t​n​o​t​e1anc

Les commentaires sont fermés.