Etats-Unis : les syndicats et le mouvement d’occupation

Par Mis en ligne le 04 novembre 2011

La police, à Chicago, défait les tentes mises en place par les infirmières

Le phé­no­mène Occupy Wall Street (OWS) a acquis une dimen­sion et une lon­gé­vité inéga­lées par les mani­fes­ta­tions récentes aux Etats-Unis. Il a touché un large éven­tail de per­sonnes conster­nées par le cruel niveau des inéga­li­tés qui consti­tue un des traits mar­quants de la société états-unienne contem­po­raine. A mesure que le petit cam­pe­ment de Lower Manhattan [appelé aussi Financial District, il inclut Wall Street] gros­sis­sait et se pro­pa­geait dans d’autres villes du pays, le cri de ral­lie­ment des « 99%» a tem­po­rai­re­ment intro­duit dans le dis­cours domi­nant une concep­tion de classe, géné­ra­le­ment absente dans le théâtre poli­tique tel que reflété sur les écrans médiatiques.

La capa­cité des orga­ni­sa­teurs à atti­rer l’attention publique a été impres­sion­nante et rap­pelle de manière encou­ra­geante que la plu­part des gens aspirent à une vision poli­tique qui entre en réso­nance avec les soucis maté­riels qui les pré­oc­cupent, même si cela entraîne le risque d’une trop grande dépen­dance par rap­port à la cou­ver­ture par les grands médias. Le plus sur­pre­nant est, en fin de compte, qu’une réac­tion ait mis aussi long­temps à s’exprimer alors que la crise éco­no­mique la plus bru­tale depuis une géné­ra­tion entre inexo­ra­ble­ment dans sa troi­sième année consécutive.

Quelle endurance ?

Le noyau dur des par­ti­ci­pants peut sub­sis­ter durant des mois, mais il est pro­bable qu’avec le temps la par­ti­ci­pa­tion à des occu­pa­tions directes s’affaiblisse et que l’attention média­tique se foca­lise à nou­veau sur les opé­ra­tions plus « profitables ».

La paro­die poli­tique qui s’est dérou­lée au Wisconsin suite à des mois de mobi­li­sa­tion devrait servir de rappel dou­lou­reux de cette réa­lité inévi­table [voir à ce sujet les articles publiés sur le À l’encontre site dès mars 2011].

Et même si la visi­bi­lité et l’actualité poli­tiques peuvent sur­vivre un cer­tain temps, elles seront fugaces à moins que le mou­ve­ment ne par­vienne à s’ancrer dans quelque chose de plus durable que des mani­fes­ta­tions. C’est la raison pour laquelle le mou­ve­ment Occupy doit impé­ra­ti­ve­ment se doter d’un niveau d’organisation qui lui per­mette de se main­te­nir et de se développer.

Le slogan des « 99%» a sans doute une énorme cré­di­bi­lité rhé­to­rique, mais l’histoire montre que la créa­tion d’un mou­ve­ment durable est une tâche minu­tieuse et de longue haleine pour laquelle il n’existe pas de rac­courci : il faut ren­con­trer des gens où ils se trouvent, gagner leur confiance et débattre avec eux des pro­blèmes qui les pré­oc­cupent, connec­ter ces pro­blèmes à un pro­gramme poli­tique cohé­rent et conso­li­der ces efforts pour construire une force dont il faudra tenir compte.

Beaucoup de groupes de tra­vail de Occupy sont peut-être en train de s’atteler à un tel projet, mais la majo­rité des mil­lions de per­sonnes qui consti­tuent les « 99%» n’ont pas voulu ou n’ont pas pu y par­ti­ci­per. Elles doivent être tou­chées par d’autres moyens. OWS consti­tue peut-être l’opportunité pour lancer un tel pro­ces­sus, mais ne consti­tue pas une étin­celle qui peut se pro­pa­ger d’elle-même.

Des années de lutte

On a sou­vent évoqué le mou­ve­ment pour les droits civiques en rap­port avec OWS, ce paral­lèle est ins­truc­tif. La plu­part des manuels sco­laires ne men­tionnent pas le fait que la lutte contre la ségré­ga­tion raciale s’est déve­lop­pée à partir d’un appa­reil orga­ni­sa­tion­nel pro­fon­dé­ment implanté qui avait été construit durant des décen­nies de tra­vail assidu et d’organisation au niveau communautaire.

Rosa Parks [cette cou­tu­rière devint l’emblème de ce combat en refu­sant de céder sa place à un pas­sa­ger blanc dans un bus, en 1955, à Montgomery, en Alabama] était une mili­tante aguer­rie formée à la Highlander Folk School, une école d’organisation de gauche légen­daire [fondée en 1932 par Myles Horton ; cette école a joué un rôle impor­tant dans le Sud des Etats-Unis au cours des années 1950 pour l’American Civil Rights Movement]. Quant à Martin Luther King Jr., il doit aussi beau­coup dans son enga­ge­ment à des syn­di­ca­listes expé­ri­men­tés qui l’avaient recruté.

Ce ne sont pas des miracles qui ont permis le déve­lop­pe­ment de cette lutte his­to­rique : elle a été pla­ni­fiée et conduite par des indi­vi­dus et leurs orga­ni­sa­tions dont les années de lutte pour des reven­di­ca­tions concrètes ont permis de culti­ver des appuis puis­sants dans des milieux spécifiques.

C’est uni­que­ment en s’organisant à plus long terme que l’OWS pourra com­men­cer à cana­li­ser la colère et l’énergie qui l’ont fait appa­raître pour se trans­for­mer en un mou­ve­ment dyna­mique et ayant une conscience de classe. Or, seul le mou­ve­ment syn­di­cal a l’expérience et la capa­cité orga­ni­sa­tion­nelles pour rele­ver ce défi.

En effet, même s’ils sont affai­blis et malgré toutes les limites de leurs bureau­cra­ties apa­thiques, les syn­di­cats sont encore les orga­ni­sa­tions d’adhérents les plus démo­cra­tiques des Etats-Unis. Ils dis­posent par­tout dans le pays d’infrastructures et de mili­tants recon­nus ayant les com­pé­tences pra­tiques et les res­sources néces­saires pour pour­suivre la lutte, en par­ti­cu­lier lorsqu’elle devien­dra moins visi­ble­ment exci­tante. Même si la den­sité de la pré­sence syn­di­cale a for­te­ment et rapi­de­ment décliné au cours des der­nières décen­nies, il existe encore aujourd’hui des mil­lions de per­sonnes ayant connu de réelles amé­lio­ra­tions dans leurs vies grâce à des luttes sur les lieux de tra­vail menées par les syn­di­cats exis­tants. Et cette frac­tion de la popu­la­tion est plus repré­sen­ta­tive, poten­tiel­le­ment, que celle qui est sus­cep­tible de par­ti­ci­per à un évé­ne­ment impulsé par Occupy [bien qu’une jonc­tion ait été éta­blie entre les mili­tants syn­di­ca­listes et les acti­vistes du mou­ve­ment dans diverses villes – voir plus bas].

Il faut se rap­pe­ler que sur le plan his­to­rique, l’organisation de la force de tra­vail a été le moyen le plus effi­cace pour s’opposer à l’inégalité éco­no­mique. Lorsque les syn­di­cats sont faibles, la richesse tend à se concen­trer entre les mains d’une mino­rité, alors que quand ils sont forts la richesse est au moins un peu plus équi­ta­ble­ment dis­tri­buée, c’est là une réa­lité empi­rique. Une étude récente révé­lait qu’entre 1973 et 2007, la syn­di­ca­li­sa­tion dans le sec­teur privé avait dimi­nué de 75% et l’inégalité avait aug­menté de 40%. Dans cet esprit, OWS peut être consi­déré comme une pos­si­bi­lité effec­tive pour impul­ser dans le mou­ve­ment syn­di­cal une stra­té­gie d’organisation plus agres­sive et, espé­rons-le, une vision poli­tique alternative.

Les mili­tants de la base dans une série de syn­di­cats se sont enga­gés dans ce projet érein­tant pen­dant des décen­nies, avec quelques succès et beau­coup d’échecs. L’aspect peut-être le plus encou­ra­geant de OWS est qu’il pour­rait créer un espace sup­plé­men­taire pour ce type de tra­vail. Mais une pos­si­bi­lité n’a de la valeur que dans la mesure où des pas concrets sont accom­plis pour la concré­ti­ser. A moins que la réflexion stra­té­gique néces­saire pour orien­ter et ini­tier ce pro­ces­sus ne démarre sérieu­se­ment, cette vague d’activisme risque de rejoindre dans les annales de l’histoire récente de la gauche les récentes mani­fes­ta­tions contre la glo­ba­li­sa­tion ou pour les droits des immi­grés, alors que le néo­li­bé­ra­lisme, indemne, pour­suit son œuvre destructrice.

Un cer­tain nombre de syn­di­cats ont repris le flam­beau de l’OWS et quelques par­te­na­riats enthou­sias­mants se sont ainsi déve­lop­pés entre les syn­di­cats et cer­tains sec­teurs du mou­ve­ment. Le Transport Workers Union – TWU local 100 [syn­di­cat des tra­vailleurs des trans­ports] de la ville de New York a été un sym­pa­thi­sant de la pre­mière heure. Il est même allé jusqu’au tri­bu­nal pour empê­cher la police d’obliger les conduc­teurs à trans­por­ter en prison des mani­fes­tants arrê­tés. Le National Nurses United (NNU – syn­di­cat des infir­mières), un des syn­di­cats le plus pro­gres­sistes et mili­tants, a été pré­sent lors des occu­pa­tions par­tout dans le pays, admi­nis­trant des vac­cins contre la grippe et four­nis­sant de l’assistance médi­cale de base. Et les cou­ra­geux manu­ten­tion­naires, orga­ni­sés dans le Teamsters Local 810 – qui ont été lock-outés par la maison d’enchères Sotheby’s, un sym­bole fon­da­men­tal du « 1%» – ont démon­tré un niveau remar­quable de soli­da­rité avec les occu­pants à New York, ame­nant des bus entiers de per­sonnes aux mani­fes­ta­tions et atti­rant l’attention internationale.

Ces trois exemples repré­sentent des élé­ments les plus dyna­miques et tour­nés vers l’avenir d’un esta­blish­ment syn­di­cal plutôt figé et qui semble tou­jours être sur la défen­sive. La meilleure chance de OWS de deve­nir le genre de force capable de gagner une société plus juste est de suivre les exemples dyna­miques men­tion­nés. (Traduction A l’Encontre)

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Samir Sonti est diplômé de l’Université Cornell. Il a tra­vaillé pour le SEIU ( Service Employees International Union). Cet article a été publié sur le site Viewpoint Magazine.

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